ROSE-MARIE CHEZ SON ONGLE
Celle-ci se sent presque honteuse de la question , et répond timidepient :
— Oui, monsieur.
— Alors mettez-vous à cette table. Vous allez écrire... à votre père.
— A mon père, ah ! quel bonheur ! ... Oh ! oui, mon... monsieur, vous avez raison, il faut qu'il sache que je suis chez vous... il sera tranquille.
— Parbleu ! je l'espère bien. . . Prenez une plume... ah! il n'y a que des plumes de fer là , et vous ne savez sans doute pas vous en servir.
— Pardonnez-moi, monsieur! répond Rose en souriant.
— Ah ! ils connaissent cela dans les villages?... comme la civilisationmarche ! Écrivez ce que je vais vous dicter.
Rose-Marie prend la plume et attend.
Saint-Godibert se gratte longtemps l'occiput
et dicte enfin :
lââ CHAPITRE lY.
— « Mon père... >» ou « mon cher père...» vous avez le droit de mettre mon cher père.
— J'ai mis cela aussi...
— « Je suis enfin chez mon... chez mon oncle l'aîné... qui est devenu M. Saint-Godibert , de même que mon oncle Eustache est devenu M. Mondigo. » Mettez Saint-Godibert en grosses lettres afin que cela le frappe. Soulignez Saint-Godibert. ..
— Cela est mis.
— Vous avez souligné Saint-Godibert?
— Oui, monsieur.
— Très-bien, «t J'ai été reçue chez lui avec la plus grande bonté. »
Rose-Marie pousse un léger soupir^ mais elle écrit et attend.
— te La plus grande bonté. . . C'est magnifique chez lui ; il y a dans son salon du papier à trente-six francs le rouleau... il a quatre commis et trois domestiques... » Soulignez encore tout cela, u II reçoit la plus belle so-
BOSE-XARIE CHfiZ SON ONCLE. 125
ciété de Paris!... de Paris!.'!, il me charge de vous dire qu*il ne faut pas vous déranger pour venir me voir. )»
— Pourquoi donc cela, monsieur? s'écrie Rose en cessant d'écrire.
— Parce que cela me convient ainsi, mademoiselle... écrivez donc toujours. « Pour venir me voir... Les voyages coûtent de l'argent , et vous n'en avez pas de trop ; mais moi , j'irai vous voir, mon oncle me le permettra assez souvent. »
— Oh! oui , monsieur, n'est-ce pas, vous me le permettrez ? dit Rose.
— Certainement... quand mon épouse n'aura rien de pressé à vous faire faire. «Le permettra souvent... En attendant, je vous embrasse et suis pour la vie votre tendre fille... » Et signez. Ouf ! je crois que voilà une lettre assez purement dictée.
Rose^Marie a terminé la lettre où elle aurait voulu marquer bien des choses à son
124 CHAPITRE IY«
père; mais son oncle s'empare de la feuille de papier qu'il examine, et il fait un mouvement de tête en disant :
— C'est que vraiment c'est fort bien écrit!... une anglaise très-jolie... c'est inconcevable qu'on apprenne à écrire partout... Si j'ai jamais de la besogne pressée au bureau , vous seriez dans le cas de me copier des lettres!
— Avec plaisir, monsieur.
— Oui , dit Angélique , mais moi j'aurai toujours de l'ouvrage à lui donner... II paraît qu'elle sait faire les robes... les corsets... et j'ai continuellement des corsages à faire élargir.
— Soyez tranquille, la petite est entièrement sous vos ordres... elle doit être enchantée de pouvoir se rendre utile.
— Sans doute, monsieur.
— Je vais faire partir cette lettre. Petite... comme nous n'avons aucun étranger aujou^
ROSE-MAJtlE CBEZ SON ONCLE. 125
d'hui, vous aurez Thouneur de dîner avec nous.
Jusqu'à rheure du diner, la jeune fille n'a pas quitté sa chaise ni cessé de travailler. De temps à autre madame Saint-Godibert vient regarder l'ouvrage que sa nièce a fait, puis elle retourne dans sa chambre essayer une robe, ou dans son boudoir se mettre sur le visage d'un cosmétique pour la peau ; c'est ordinairement dans de semblables occupations que la superbe Angélique passe ses journées.
Mademoiselle Fifine est entrée plusieurs fois chez sa maîtresse, trouvant des prétextes pour y aller quand on ne la sonne pas. Elle a jeté des regards curieux dans la petite pièce où travaille Rose-Marie, puis elle a dit à sa maîtresse d'un air moqueur :
— Ça doit être drôle, l'ouvrage fait par une demoiselle de la campagne !
Mais madame Saint-Godibert a répondu :
126 CHAPITRE fV.
— Cest fort bien fait... c'est perlé... je suis forcée d'en convenir!... Cela vousdégotte joliment, Fifine.
Alors mademoiselle Fifine s'en est allée en se mordant les lèvres de colère, et dans l'antichambre elle a rencontré François qui disait :
— Où donc a-t-on fourré la jeune fille si jolie?... Est-ce qu'on la renferme dans une armoire?
Et mademoiselle Fifine a donné un coup de pied dans les chevilles de François eir s'écriant :
— Venez encore me demander de Fanisette, vous ! et vous serez bien reçu.
L'heure du diner est arrivée; madame Saint -Godibert a dit seulement a Rose- Marie :
— Venez, mademoiselle !
Et la jeune fille a suivi sa tante.
Sur la table on a mis quatre couverts.