PROMENADE, RENCONTRE, CONFIDENCE
le minois piquant de madame Mannodin , lorsque sur le boulevard il se sent frapper doucement sur l'épaule; il se retourne et aperçoit Dernesly.
— A quoi diable penses-tu donc, Frédéric? tu marches sans regarder devant toi; si tu étais auteur comme ton oncle Mondigo , je te croirais en train de faire le plan d'un drame bien noir.
— Non !... je ne fais pas de pièces, moi ! reprend Frédéric en souriant, je ne suis point lancé dans le vague ! je pense à ce qui est réel.*, positif. Tu te rappelles cette jolie personne dont le portrait était caché par un rideau chez le peintre où tu nous as menés?
— Oui, eh bien?
— Je l'ai retrouvée.
— En vérité?
— N'as-tu pas entendu hier ce vieillard qui est venu chez mon oncle... qui est ami
j de M. Cendrillon... et qui a été volé de
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soijcante mille francs dans la forêt de Fontainebleau.
— Oui... oui... j*ai entendu à peu près... mais quel rapport ?...
— Ce bonhomme, le père Savenay, voilà son nom, a dit ensuite qu*il venait pour s^informer prés de M. Saint-Godlbert s*il connaîtrait, par hasard, un M. Gogo, qui avait dû demeurer dans sa maison... parce qu'une jeune fille, à laquelle il s'intéressait beaucoup, ne pouvait pas parvenir à trouver ses oncles qui portent ce nom...
— Ah!... en effet... et je me souviens à présent que Richard a dit à mon jeune peintre que la jeune fille du chemin de fer cherchait aussi des parents de ce nom...
— Oui ; mais ce que tu ne sais pas, ce que je puis bien te dire, entre nous, c'est que ces messieurs Gogo sont tout bonne* ment mes deux oncles !
— Pas possible!...
PROMET! ADE, BENCONTRE , CONFIDEIICE. 159
— Oui, mon cher, M. Saint-Godibert et M. Mondigo ont jugé à propos de changer de nom... Ceci est une petite fantaisie qui ne fait de mal à personne... la vanité, IV moar-propre font faire tant de sottises aux hommes... mais ces deux messieurs n'en sont pas moins les Gogo que la jeune fille cherchait... ses oncles enfin, ce qui est assez te dire qu'elle est ma cousine !
— Je ne m'étonne plus si tu as pris feu pour la défendre chez Léopold Bercourt«
— Tu comprends aussi que ce matin, de très-bonne heure, je me suis rendu chez ce bon vieillard, dont j'avais retenu l'adresse...
— Ah f tu as été chez lui?...
— Je l'ai d'abord vu seul ; il ignorait que j'étais le cousin de sa protégée. Je me suis fait expliquer comment il l'avait connue... rencontrée, et j'ai eu des preuves... oui, des preuves, que Richard n'est qu'un misera-
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ble... un indigne menteur... car c'est en le fuyant, c'est en se sauvant seule la nuitdans Paris, pour se soustraire à sa poursuite, que la pauvre petite a été trouvée par un brave homme qui avait voyagé avec nous en chemin de fer, et qui l'a conduite dans la maison du père Savenay, que depuis ce temps elle n'a pas quittée.
— Et qu'as-tu fait alors?
— Parbleu ! c'est bien simple : j'ai mené ma cousine chez son oncle Saint-Godiberti... Ils ont fait d'abord un peu la grimace, mais ils ont fini par la garder. Maintenant elle demeure chez eux... Oh ! mon cher ami, j'irai souvent voir ma tante Angélique, car ma cousine est très-jolie!... je t'assure que le portrait n'était pas flatté.
— Vraiment ! . . . mais tu piques ma curiosite ! ... je veux voir aussi ce prodige de grâces, de beauté!...
— Veux-tu venir maintenant?... je ne
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me gêne pas pour aller chez mon oncle... Viens!... tu diras que tu viens pour une affaire de banque...
— Ma foi, pourquoi pas?
Dernesty a pris le bras de Frédéric, et il s*en va avec lui ; mais, tout en marchant, il lui dit :
— Et ce... ce vieux bonhomme qui avait recueilli ta cousine... qu'est-ce qu'il est devenu?...
— Oh ! tu penses bien que je m'en suis occupé. Il était trop juste que ce vieillard fût récompensé de sa générosité... lui qui a déjà eu le malheur d'être volé... je l'ai conduit aussi chez mon oncle le banquier, et je luiai fait donner une place dansses bureaux .
-— Dans les bureaux de ton oncle... Sain t- Godibert?
— Oui, une petite place ; mais il n'est pas ambitieux, ce pauvre père Savenay, il se contente de peu !
— Ainsi il est maintenant employé chez M . Saint-Godibert ! . . .
— Sans doute. Je l'y ai laissé ce matin; il sera entré sur-le-champ en fonctions.
Dernesty fait encore quelques pas a?ec Frédéric, puis tout à coup il s^arréte en s'écriant :
— Que je suis étourdi !... je ne puis pas aller avec toi ! . . . j'ai un rendez-vous aujourd'hui... tiens, chez ce jeune peintre... pour une séance... il faut que je te quitté... je verrai une autre fois ta charmante cousine.
— Comme tu voudras ; mais puisque tu vas chez M. Léopold, qui a si bien pris la défense de Rose-Marie contre Richard, tu vas me faire le plaisir de dire à ce jeune homme qu'il avait raison de la défendre, que Richard est un misérable, et que celle dont il a fait le portrait mérite toujours son estime. Tu lui diras tout cela.
— Oui, oui, je le lui dirai.
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— N'y manque pas !... car il ne faut pas que les indignes propos de Richard puissent encore nuire à ma cousine ! . . .
— Sois tranquille.., je ferai ta conunissiou.
— Au revoir donc alors, et quand tu verras Rose-Marie, tu jugeras si elle mérite qu'on s'intéresse à elle.
Les jeunes gens se sont quittés. Au lieu de se rendre chez Léopold, comme il l'avait dit, Dernesty va se promener dans une allée solitaire des Champs-Elysées, et il semble s'abandonner à de sérieuses réflexions. Quant à Frédéric, après avoir fait quelques centaines de pas, il réfléchit qu'il aurait peutêtre tort de retourner le môme jour voir Rose-Marie, et qu'un si grand empressement de sa part pourrait lui nuire prés de son oncle et de sa tante; il se décide donc, pour elle, à être raisonnable, et à remettre sa visite au lendemain.
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Mais le lendemain, dans le milieu de la journée, Frédéric ne manque pas de se rendre chez M. Saînt-Godibert. Il ne s'arrête pas dans les bureaux, il monte sur-lechamp chez sa tante.
Mademoiselle Fifine sourit d'un air moqueur en voyant arriver le beau neveu; celui-ci avait aussi l'habitude de rendre hommage à cette partie de ses charmes qui donnait du provoquant à sa démarche, en appuyant dessus une main un peu familière. Mais cette fois le jeune homme ne songe pas à s'arrêter près de la femme de chambre, il entre tout de suite dans le salon, croyant y trouver sa cousine; il est fort contrarié de n'apercevoir que sa tante.
Après quelques mots dits d'un air ennuyé, Frédéric n'y tient pas et s'écrie :
— Où est donc ma cousine ?
— Mais elle est dans l'endroit où elle ira-
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vaille! répond sèchement madame Saint- Godibert. Vous ne pensiez pas sans doute, mon neveu, que je placerais cette petite dans mon salon...
— Pourquoi donc pas, ma tante ?
— Parce que ce n'est pas la place d une jeune fille... que si nous voulons bien garder cette... parente chez nous , ce n'est pas pour que les jeunes gens... les galants , les amoureux viennent rôder autour d'elle...
Ce serait joli!... si une pareille chose arrivait, nous l'aurions bien vite renvoyée dans son village.
Frédéric déchire ses gants de colère; puis au bout d'une minute il s'en va , et en passant dans l'antichambre , il ne regarde même pas Fifine qui s'écrie :
— Ah ! conune on a l'air vexé ! ... il parait qu'on n'était pas venu pour voir la tante!... Mais qu'est-ce que tous ces messieurs ont donc pour cette petite villageoise?... elle
n*a pas plus de hanches que mon poiog. Dieu ! que les hommes ont peu de goût !
Frédéric n'est pas le seul sur lequel les charmes de Rose-Marie aient produit de Tef* fet: le jeune Julien, qui dinaitfort souvent dehors avant que sa cousine ne fut établie chez ses parents , est maintenant fort eiaet à l'heure des repas. Il cause peu avec Rose- Marie , parce qu'on ne le laisse jamais seul avec elle ; mais il a pour elle mille prévenances, mille attentions, et lorsque ses parents ne peuvent s'en apercevoir , il fixe sur sa cousine des regards beaucoup moins timides que de coutume.
Mais Rose*Marie, quoique touchée des politesses de JuUen, n'a pas pour lui cettesympathie , cette affection qu'elle a éprouvée sur-le-champ pour Frédéric ; il semble au contraire, lorsque Julien est prés d'elle, qu'elle ressente comme une répulsion secrète , comme un sentiment de crainte , de
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terreur , qu'elle ne peut vaincre et dont cependant elle ignore la cause.
Quinze jours se sont écoulés depuis que Rose-Marie habite chez son oncle, et ce temps lui a paru bien long. Passant toutes ses journées à travailler dans la petite pièce qui tient au boudoir de madame Sàin^Godibert , y retournant après le dîner jusqu'au moment où on lui permet de remonter & sa chambre , la pauvre enfant ne voit que sa tante et mademoiselle Fifine : la première, qui lui parle toujours d'un ton sec et dédaigneuK ; l'autre qui en la regardant affecte de lui tirer la langue et de sourire d'un air moqueur. Pendant le dtner, la présence de son oncle et de son cousin ne saurait l'égayer ; car l'un ne s'occupe jamais d'elle, et les attentions cachées de l'autre l'embarrassent plus qu'elles ne lui sont agréables. Ne sortant jamais, ne prenant aucune distraction, la fille de Jérôme passe donc bien tris-
tement ses jours dans ce Paris où son père Ta envoyée avec l'espoir qu'elle y serait plas heureuse que dans son village. Aussi le seul vœu, le seul désir de Rose-Marie est de retourner près de son père; elle compte alors le supplier de la garder avec elle et de ne plus la renvoyer chez son oncle.
Déjà une fois la jeune fille a timidement pi ononcé le nom de son père en faisant entendre qu'elle serait heureuse d'aller l'embrasser , mais sa tante lui a répondu durement :
— Rien ne presse , mademoiselle , vous avez le temps... il me paraît que vous voudriez sans cesse courir les grandes routes , mais cela n'est pas convenable. Votre père sait que vous êtes chez nous , il doit donc être fort tranquille et fort content, et il n'est pas nécessaire que vous retourniez déjà le déranger.
Rose-Marie n'a pas osé répliquer. Puis elle
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a prié le ciel de lui envoyer de la patience et de la résignation.
Pour expliquer ce changement de madame Saint-Godibert, qui d'abord ne voulait pas recevoir sa nièce chez elle , et qui s'oppose maintenant à ce qu'elle aille voir son père, on saura que Rose-Marie travaillait très-habilement et avec beaucoup de goût; que sa tante avait reconnu que la jeune fille lui tenait lieu de deux bonnes ouvrières, et que par conséquent , loin de lui être onéreuse, en la gardant chez elle c'était une économie qu'elle faisait; M. Saint-<Godibert avait aussi remarqué que sa nièce mangeait fort peu ; qn savait par mademoiselle Fiiîne qu'elle avait apporté une malle remplie d'effets ; on ne devait pas craindre d'avoir de longtemps rien à lui acheter. Or , la jeune fille ne coûtant presque rien et rapportant beaucoup par son travail, ses riches parents, qui avaient la ladrerie de presque tous les
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parvenus , comptaient maintenant la garder chez eux le plus longtemps possible. C'est comme cela que beaucoup de gens pratiquent la bienfaisance et la générosité.
Tandis que Rose-Marie passait des journées si tristes au premier étage, au rez-dechaussée la présence du nouvel employé avait au contraire apporté de la gaieté. Toujours satisfait de son sort, sachant se contenter du peu qu'il gagnait, le père Savenay s'était bien vite mis au courant de la besogne qu'on lui avait donnée à faire. Fallait-il sortir plusieurs fois dans la journée , il prenait gaiement son chapeau à larges bords et se mettait en marche sans murmurer ; encore aussi leste, aussi ingambe qu'un jeune homme , il mettait moins de temps qu'un autre à faire une course , parce qu'il ne flânait pas en route. Enfin VL. Boudin et les deux employés, qui d'abord avaient vu avec humeur l'admission d'un nouveau commis