‹ La famille GogoChapitre 30 sur 37 · VUE TIOLETTE DANS UN PARTERRE · texte numérisé non relu

VUE TIOLETTE DANS UN PARTERRE

fermait sa lettre pour son père ; elle la luiavait confiée, en le priant de vouloir bien la jeter à la poste, et le ci-devant boutonnier s'était chargé avec plaisir de cette commission, en disant :

— Il n'y a rien de si facile ! à Paris il y a des petites postes dans tous les coins.

Mais les choses les plus faciles à faire sont fort souvent celles que Ton manque, parce que dans leur exécution on ne juge pas nécessaire d'apporter beaucoup de soins.

En sortant de chez le père Savenay, Glureau avait rencontré son jeune ami, M. Féroce. Celui-ci, qui la veille avait gagné ce qu'il appelait de la douille^ en vendant des contre-marques devant le théâtre des Folies Dramatiques, avait proposé à son nouvel ami de le régaler d'un canon. Glureau était un bon enfant, mais il résistait difficilement à un verre de vin. Le premier canon avait été suivi d'un autre, puis d'un autre en-

core. Ces messieurs s'étaient passés par le gosier tout un parc d'artillerie. Alors on était venu chercher l'inspecteur au balayage, parce qu'il n'inspectait rien du tout depuis le matin.

Au moment de courir à sa besogne , Glureau avait tiré la lettre de sa poche en s'ècriant :

— Ah ! bigre ! j'ai oublié de jeter ça dans une boîte!

— Donne , avait dit M. Féroce. Va à ton affaire! Je flanquerai ça à la poste aussi bien que toi.

L'homme au chapeau plissé avait remis la lettre à son jeune ami. Celui-ci s'était remis à boire , jusqu'à ce qu'il fût complètement ivre. Alors , voulant allumer sa pipe, il s'était servi de la lettre qu'il roulait dans sa main, sans se souvenir d'où lui venait ce papier.

Et voilà pourquoi Jérôme n'avait pas reçu

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de nouvelles de sa fille. Règle générale : quand vous avez écrit une lettre de quelque importance ^ prenez la peine de la mettre vous-même à la poste ; car si les autres ont commis une négligence ou un oubli , vous pouvez être certain qu'ils ne vous le diront pas.

L'inquiétude de Jérôme étant devenue extrême , il allait partir pour Paris s'informer de ce que sa fille était deveuue , lorsque enfin une lettre lui était parvenue.

C'était celle que Rose-Marie avait écrite à son père sous la dictée de son oncle Saint- Godibert.

Jérôme avait trouvé le style de cette lettre assez singulier. Il n'avait pas compris comment ses frères Nicolas et Eustache s'étaient transformés en Saint-Godibert et Mondigo. Mais enfin sa fille lui disait que son oncle l'avait reçue avec la plus grande bonté , et pour lui , c'était le principal. Tranquille

désormais sur le sort de Rose-Marie, il n'avait pas pris en mauvaise part la reconmiandation qu'on lui faisait de ne point se déranger pour aller voir sa fille, et s'était dit :

— Elle viendra elle-même , cette chère enfant, elle sera bien aise de venir faire un tour au pays , de revoir ses fleurs , son jardin!... Mais enfin elle est chez son oncle qui l'a bien reçue... on la chérit déjà, je gage ! Je puis donc maintenant être tranquille, et je n'ai pas d'inquiétudes à concevoir.

On comprend qu'aussitôt cette lettre reçue, Jérôme n'avait plus songé à se rendre à Paris.

Tandis que ceci se passait au village, chez M. Saint-Gôdibert la présence de Rose- Marie causait presque une révolution.

D'abord le fils de la maison ne dinaitplus en ville , afin de diner chaque jour avec sa cousine ; le soir il serait encore resté volon-

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tiers pour lui tenir compagnie , si ses parents rayaient permis ; mais madame Saint- Godibert ne souffrait pas qu'aucun homme, excepté son mari , pénétrât dans la petite pièce où Rose-Marie travaillait.

Le beau neveu faisait aussi de fréquentes visites chez son oncle ; il y allait dans la journée , il y retournait le soir ; mais on ne le recevait pas dans la chambre où était la jolie travailleuse. Frédéric se vengeait de cela en parlant toujours de sa cousine , en demandant constamment de ses nouvelles , et les réponses sèches que lui faisait sa tante n'étaient pas capables de lui clore la bouche.

Enfin , malgré la surveillance de mademoiselle Fifine, et les ordres de ses maîtres, François trouvait moyen d'avoir pour la jeune fille mille attentions, mille petits soins dont celle-ci le payait par un gracieux sourire, pour lequel le valet normand

aurait rossé ses maîtres, si Rose-Marie avait paru le désirer.

Les Saint-Godibert remarquaient ce qui se passait. Monsieur disait quelquefois :

— Les beaux yeux de cette petite tournent la tète à tout le monde ! je crois vraiment que si on laissait faire notre fils , il se permettrait aussi d'être amoureux de Rose- Marie ; mais nous sommes là pour le surveiller... Qu'il lorgne la jeune fille de loin tant qu'il voudra, il n'épousera jamais qu'une femme fort riche... J'ai beaucoup d'espoir dans mademoiselle Soufflât.

— Penser à épouser la fille de ce... paysan! s'écriait la grosse Angélique en haussant les épaules ; il faudrait que Julien fût bien canaille!... Et ce Frédéric, qui parle constamment de sa cousine... qui vient à tout moment ici dans l'espérance de la voir!... Ces jeunes gens sont fous, en vérité.

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— Il y aurait un moyen de mettre ordre à cela, chère amie ; ce serait de renvoyer cette petite chez son père.

— Sans doute; mais cette Rose -Marie m'est fort utile; elle travaille comme un ange,., elle arrange mes corsages de façon que j'ai une taille de guêpe. Pourquoi la renvoyer?... il suffit que nous sachions veiller sur elle...

— Soit, chère amie. Mais depuis qu'elle est ici , nous n'avons pas donné de grandes soirées, je ne veux pas cependant que sa présence nous empêche de recevoir notre belle société !

— Cela ne doit nous gêner en rien, monsieur ; invitez votre monde , et ce jour-là Rose-Marie passera toute la soirée dans sa chambre.

Quelques jours après cette conversation , c'est grande soirée chez M. Saint-Godibert , qui a augmenté encore le nombre de ses

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invitations , parce qu'il y a longtemps qu'il n'a reçu.

Frédéric a été enchanté en recevant l'invitation de son oncle , car il est persuadé qu'il verra enfin sa cousine a la soirée.

Julien ne se flatte pas trop de cet espoir, parce qu'il voit chaque jour avec quel soin on séquestre sa cousine ; cependant il pense qu'on laissera Rose-Marie dans la pièce où elle travaille ordinairement, et, à la faveur des nombreuses occupations que la réunion donnera à ses parents, il se flatte de trouver le moment d'aller près de sa cousine.

M. Dernesty, t[ui est comme de coutume au nombre des invités , et qui n'a pas paru chez le banquier depuis sa dernière soirée , s'est décidé à s'y rendre ; et le désir de voir cette jeune fille si jolie dont Frédéric lui a tant parlé, n'est pas pour peu de chose dans sa résolution.

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Quant à l'oncle Mondigo, qui n'a pas revu sa nièce depuis le jour où elle a été amenée chez son frère, il connaît trop celui-ci pour ne pas être certain que Rose-Marie ne sera pas à la soirée ; aussi l'affirme-t-il avec confiance à sa femme, qui lui a dit :

— Si je savais voir votre nièce chez votre frère, je vous déclare, monsieur, que je n'irais pas ! parce qu'à mon âge je ne veux pas m'exposer à être appelée ma tante par une grande fille de dix-sept ans !... ce serait hideux !

Pendant toute la journée qui précède la belle réunion, Rose-Marie a aidé mademoiselle Fifîne dans les apprêts de la soirée. La femme de chambre ne cesse de dire d'un air moqueur :

— Ah! que ce sera beau ce soir ici!... comme il y aura du monde élégant, des femmes parées!... comme on prendra de bonnes choses ! . . . mais aussi ce sera une so-

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ciété choisie... on ne recevra pas tout le monde.

Mais Rose^Marie est fort indifférente à tous ces propos ; sa tante lui a déjà dit qu'elle remonterait dans sa chambre aussitôt après le dîner , et bien loin d*en être affligée, la jeune fille a reçu cet ordre avec joie ; elle ne regrette nullement de ne point se trouver avec tout ce monde que Ton attend ; elle pense qu'au milieu de cette belle société elle serait trop embarrassée; puis elle aûue mieux être seule pour pouvoir penser tout à son aise à Léopold , que tout son espoir est de rencontrer encore, et qui, à ce qu'elle espère, ne passera pas toujours auprès d'elle sans lui parier.

A neuf heures du soir , les salons sont éclairés , les maîtres de la maison en grande tenue, les domestiques à leur poste. Bientôt la société arrive ; elle se compose de pres- <iue toutes les personnes que nous avons

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vues au grand dîner d'apparat, puis de quelques nouvelles figures qui n'étaient point venues ce jour-là.

M. Soufflât est là avec sa fille, dont mal- Jieiireusement le nez n'a pas diminué ; madame Doguin avec son époux, dont les pieds ont toujours la même infirmité. La sémillante Francine arrive avec son mari, qui s'occupe toujours de ce que portaient les Romains ; le major Krouteberg se présente avec cette bonhomie qui le fait bien venir de tout le monde; M. Cendrillon, avec son air sans-façon habituel, et M. Roquet qui, en prenant de l'âge , cherche encore plus à faire des conquêtes , se montre dans une toilette digne d'un lion de la Nouvelle- Athènes.

Enfin le frère homme d'esprit amène sa blonde femme aux yeux langoureux. Clémence a d'un coup d'œil parcouru le salon, afin de s'assurer si elle n'avait pas de nièce

à craindre, tandis que son mari s'est emparé de M. Doguin pour lui réciter un sujet de pièce qu'il projette.

En arrivant au salon , Julien n'est point surpris de n'y pas voir sa jolie cousine ; mais en apercevant le boudoir de sa mère éclairé, ainsi que la petite pièce où travaille ordinairement Rose-Marie, il se doute bien que celle-ci n'est point en bas, et après s'en être assuré, il revient de fort mauvaise humeur dans le salon.

Dernesty ne tarde pas à arriver; ses regards, un peu incertains en entrant chez M. Saint-Godibert , ont bientôt repris leur aplomb habituel, et après avoir examiné toutes les femmes qui se trouvent à la soirée, il s'approche de Julien et lui dit à l'oreille :

— Où donc est cette cousine si charmante dont Frédéric m'a parlé?

— On ne lui a pas permis de descendre, répond Julien.

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— Diable ! c'est fort contrariant ; car c'est principalement pour la voir que je suis venu... d'autant plus que je me soucie peu maintenant de revenir dans cette maison... vous devez comprendre pourquoi...

— €hut!... Taisez-vous! répond Julien en portant des regards inquiets autour de lui ; si on vous entendait !...

— Oh ! parbleu ! je vous conseille de par* 1er!... ce que je dis là ne signifie rien!... tandis que vous l'autre soir... vous me faisiez pitié!... Quand on ne sait pas se tenir devant le monde, il ne faut point y venir.

— Ah ! si vous saviez ce que j'ai souffert ce soir-là en reconnaissant...

— Assez... assez... il ne monte pas ici, j'espère?

— Non, jamais!...

— Ce n'est pas que nous puissions avoir rien à redouter... mais enfin, c'est toujours ennuyeux de se trouver... ensemble..*

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— Ah ! si j'avais pu prévoir qu'un jour...

— Assez donc ! voilà Frédéric.

Le grand jeune homme entre dans le salon ; il va saluer quelques dames, et notamment madame Marmodîn qui le regarde d'un air piqué, parce que depuis quelque temps il est beaucoup moins empressé et assidu près d'elle. Frédéric cherche ensuite de tous côtés dans les appartements , puis ses lèvres se serrent, ses sourcils se rapprochent; mais bientôt apercevant son cousin et Dernesty, il va à eux en reprenant son air de gaieté.

— Eh bien ! elle n'y est pas, dit Dernesty.

— Ils lui ont dit de rester ce soir dans sa chambre là-haut, murmure Julien en soupirant.

— Et moi qui n'étais venu que pour la voir, reprend Dernesty.

Frédéric se penche vers eux et leur dit à l'oreille :

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— Patience... vous la verrez.

— Comment!... elle viendra ici ce soir?

— Oui.

— Pas possible !

— J'en suis sûr.

— Tu iras donc la chercher dans sa chambre?

-^ Non, pas moi, mais quelqu'un qui remplira fort bien cet emploi...

— Serait-ce ce vieillard , ce père Savenay? demande Julien en changeant de couleur.

— Ah bien oui ! . . c'est beaucoup mieux. . . c'est quelqu'un à qui j'ai eu soin d'aller conter que la fille de notre oncle Jérôme était dans cette maison, en le prévenant qu'il y avait aussi ce soir grande réception ici. . . car je me doutais bien qu'on ne l'avait pas invité.

— Ce quelqu'un...

— Silence! le voici.

La porte du salon venait de s'ouvrir : le cousin Brouillard parait.

Au lieu d'être tout en noir, selon sa coutume quand il vient à une grande soirée chez les Saint-Godibert, le cousin Brouillard se présente cette fois en petit costume de tous les jours : habit marron qui est loin d'être neuf, gilet qui n'est plus de mode, et pantalon noisette sans le moindre sous-pied.

Madame Saint-Godibert laisse échapper un cri étouffé en voyant entrer son cousin. Elle regarde son mari conmie en voulant lui dire : Est-ce que vous avez fait la bêtise de l'inviter?

Saint-Godibert, qui comprend parfaitement cette pantomime, dit à demi-voix :

— Non, certes, je ne l'avais pas invité! il faut que ce soit le diable qui lui ait dit que nous recevions ce soir.

— Et se présenter dans cette tenue ! c'est ignoble !

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