LA BODTIQDE DC POTIER
fait réloge de chacun d'enx, Rose-Marie fait entendre une espèce de gémissement en se retournant sur le vieux fauteuil sur lequel elle est assise.
— Tiens, votre mari est là?. . . il est peutêtre encore couché le paresseux ! dit le vieillard , qui vient d'entendre du bruit au fond.
— Non, ce n'est pas mon mari , voisin... c'est une jeune fille qu'on vient de nous amener... que l'on a recommandée à notre pitié... une pauvre enfant arrivée d'hier à Paris, où elle croyait trouver ses parents; il parait qu'on lui avait donné de fausses adresses... elle n'a trouvé personne, elle a passé la nuit dans la rue... et ce matin elle est toute frissonnante, toute malade... Un ami de Bichat l'a recueillie et conduite ici. . . cette pauvre petite , elle voudrait repartir de Paris, retourner chez son père, mais je crains bien qu'elle n'en ait pas la force.
D'un autre côté , la garder ici, chez nouâ, c'est très-embarrassant!... nous soDunessi petitement logés... Cette jeunesse ne peut pas coucher dans la même chambre que Bichat, la décence et les mœurs s'y opposent. . . Mon Dieu ! comment donc que je vas faire?... Je ne veux pas renvoyer une jeune fille qui a l'air si honnête.. . mais je ne veux pas que mon mari se déshabille et se couche devant elle!... Je suis dans une position bien perplexe, voisin ! Et ce polisson de Bichat qui ne revient pas... Il y a plus d'un quart d'heure qu'il est sorti pour aller pr^dre notre lait au coin de la rue , chez là laitière, à deux pas.. . Mais je suis sûre qu'il fait le galant avec toutes les bonnes de la légion!... Ah! quel supplice d'avoir un homme aimable pour mari ! Voisin, si c'était à recommencer, j'épouserais une bûche, je serais plus tranquille alors !
— Ne vous faites donc pas de mauvais
LA fiOOTIQDE DV POTIEB. 119
sang, voisine; la laitière a beaucoup de inonde à servir le matin , et votre mari attend son tour» Mais ce que vous me dites de cette jeune fille m'intéresse. Voulez-vous me permettre de la voir? je suis un peu médecin, moi, car à la campagne il faut savoir de tout. Et quand j'étais employé chez mon maitre de foires, aux environs de Nemours, c'était toujours moi qui ordonnais les tisanes à prendre quand un ouvrier était malade, car nous n'avions pas là de docteur sous la main pour nous droguer. Je vais bien voir si cette pauvre enfant est en état de se remettre en route aujourd'hui.
-—Venez, voisin, venez... Vous allez voir une jolie personne ! ... Oh ! ça. . . j'ai été bien jolie à vingt ans , mais je dois avouer que cette jeunesse aurait pu rivaliser avec moi.
Mie He4iim»»d «f I0 Jeune ftite.
Le vieillard, que chacun dans le quartier nomme déjà le bon père Savenay, suit madame Bichat et se trouve bientôt devant Hose-Marie , qui , assise dans le fauteuil , et la tête penchée sur sa poitrine, semblait assoupie, absorbée, mais chez laquelle un tremblement nerveux semblait annoncer
une maladie autre que la fatigue.
12â VHAPITBE y.
Le vieillard examine la jeune fille; il loi prend la main, lui tâte le pouls. Rose se laissait faire et paraissait ne plus voir ce qui se passait devant elle.
— Cette jeune demoiselle est dans un état alarmant, dit le père Savenay. La fièvre la galope d'une force... Oh! diable!... il faudrait la coucher bien vite!... Pauvre fille!... il est impossible qu'elle se remette en voyage... de quelques jours même... elle ne serait pas maintenant en état de se tenir sur ses jambes.
— Ah! mon Dieu!... c'est bien aussi ce qu'il me semblait ! . . . Gomment donc faire?. . . la coucher dans notre lit?... Moi, si j'étais seule , ça me serait égal ! je dormirais dans une marmite... mais Bichat... au le fourrer?... et envoyer cette jeunesse dans un hospice, ce serait bien fâcheux... Et ce polisson de Bichat qui ne rentre pas !... Ah ! le voilât enfin.
LE YIEILLARD ET Là JEUIfE FILLE. 125
Le potier rentrait , tenant son écuelle et son pot remplis de lait ; sa femme va à lui et lui secoue le bras en lui disant :
— Vingt-cinq minutes pour aller au coin de la rue... à dix pas !... Tai regardé au cadran solaire quand vous êtes parti... Vingtcinq minutes !... n'étes-vous pas honteux?
— Prends garde, Clara, tu me fais renverser la crème!...
— Ah! oui... votre crème!... parlonsen... libertin . . . vingt-cinq minutes ! . . .
— Est-ce qu'on voit l'heure à un cadran solaire?
— Oui, monsieur, je sais lire dans tout, moi... Combien avez-vous dit de gaudrioles depuis que vous êtes sorti, hein?
— J'ai attendu ; la laitière servait la nouvelle bonne de l'épicier , une Picarde qui n'a pas encore l'habitude du service.
-- Ah f vous avez remarqué la Picarde de réjHcier !
— Ah ! bonjour, Toisin Savenay .. . et cette chère santé!... toujours florissante?
~ Merci, M. Bichat, très-bonne; mais voilà une jeune fille qui n'est pas de même.. . Pauvre enfant, elle est intéressante... Son costume annonce quelqu'un qui habite la campagne... quelqu'un d'aisé, et vous ne lui connaissez aucun parent ici?
— Puisque nous ne la connaissons pas elle-même !... n'est-ce pas, Clara?
— Taisez-vous, papillon ! Ah ! on vous en donnera des Picardes... Tiens, attrape!
En disant cela, madame Bichat passait derrière son mari et lui pinçait le bras. Celui-ci renverse alors la moitié du lait qu'il porte en s'écriant :
— Toujours me faire des bleus ! Clara , vous abusez de ma bonté ; prenez garde que je ne me monte un jour... Vous contemplez cette jeune fille, voisin ; c'est mon compère Glureau qui l'a trouvée dormant sur un
LE YIEILLARD ET Là. JEUNE PILLE. 125
banc de pierre dans la rue... N'est-ce pas qu'elle ressemble à la Vénus accroupie?...
— Où donc que vous avez vu des Vénus accroupies, monsieur? dit madame Bichat en débarrassant son mari des deux vases contenant le lait. Est-ce dans la Cité? est-ce quand vous allez rôder sur le quai aux Fleurs, sous prétexte de m'acheter un pot de pensées? C'est joli de regarder une femme quand elle est accroupie... Fi donc ! on doit détourner les yeux alors et ne pas s'arrêter surtout.
— Clara, je parle d'une statue, d'un buste d'après l'antique.
— Taisez-vous! vous êtes un Parc-aux- Cerfs...
— Comment, madame ! qu'entendez- vous par là? s'écrie le potier, qui au mot de cerf prend un air vexé.
— J'entends que vous auriez eu aussi un swail de femmes si vous en aviez tévu les
moyens. . . Mais voyons, monsieur, qu'allon»nous faire de cette jeunesse que le compère nous a amenée? Notre voisin dit qu'elle est fort malade, et il s*y connaît; dans son pays il soignait une forge... L'envoyer à l'hos* pice, ça me fendrait le eœor... la garder malade chez nous... ça ne me sanble pas possible.
— Donne-lui notre lit... tu coucheras A côté d'elle, moi je me mettrai dessous.
— Non, monsieur, vous ne vous mettres pas dessous cette jeunesse... hom! vous feriez le somnambule la nuit! Sybarite!...
— Mes voisins, dit le père Savenay, vous êtes trop petitement logés pour pouvoir garder chez vous cette jeune fille , et je trouve axissi que ce serait bien fâcheux de l'envoyer dans un hospice... on voit bi^i que ce n'est pas sa place. Mais il y a un moyen de tout arranger... quand j'ai loué au cinquième dans la maison, Il m'a fallu
LE VIEILLARD ET LA JEBÏIE FILLE. 1â7
prendre ce qu'il y avait de vacant... c'était on peu grand pour moi seul, mais je ne trouvais pas autre chose, et je tenais à loger dans ce quartier où par bonheur je venais de trouver de l'emploi. J'ai donc là-haut deux belles j^èces et une petite entrée , je n'occupe que deux chambres , je puis céder l'autre à cette pauvre fille , ou plutôt je lui donnerai la mienne , et je me ferai un petit lit dans celle que je n'habitais pas. Ces deux pièces ont chacune leur porte sur la petite entrée , et par conséquent chacun est chez soi et peut s'y enfermer. D'ailleurs , à mon âge, je ne pense pas qu'on puisse avoir de mauvaises idées en me voyant recueillir diez moi quelqu'un de malade.. . et que madame Bichat voudra bi^ venir voir souvent, car pour mon travail vous savez que je suis dehors toute la journée et une partie de la soirée.
— 81 j'irai soigner cette petite ! s'écrie
lâS CHAPITRE y.
madame Bichat. Oh ! mon bon voisin, à coup sûr J'irai... ah ! que vous êtes bon, pèreSavenay!... mais cela va vous gêner, vous déranger...
— Pas du tout , cela me fera plaisir au contraire !... moi qui ai vécu dans les champs, je me trouve bien partout !...
— Oh ! on a bien raison de dire dans le quartier que vous êtes la meilleure pâte d*homme...
— Ne nous occupons maintenant que de cette jeune fille... Nous allons la monter dans ce fauteuil à nous deux le voisin... il ne faut pas la laisser là plus longtemps.
— £t moi, dit madame Bichat, je monte aussi pour préparer le lit et coucher cette jeunesse, car ce n'est pas l'affaire d'un homme, ça. Bichat, vous direz au charcutier d'avoir l'œil sur notre magasin.
La potière est enchantée de ce que le vieux voisin veut bien prêter sa chambre
à la jolie inconnue. Le père Savenay lui donne sa clef, elle monte lestement les cinq étages, pendant que son mari et le brave homme, qui, malgré ses soixante-huit ans, est encore robuste et fort , enlèvent le fauteuil sur lequel Rose-Marie est étélidue et la transportent doucement au dernier étage de la maison.
ShU» du pn^éeéO^nt.
En peu de temps , Rose-Marie se trouvait dans une petite chambre bien modestement tneublée, mais tenue avec ordre et propreté. Madame Bichat ayant été appeler une voi-* sine, on avait renvoyé les deux hommes pour coucher la jeune fille qui s'était laissé faire et n'avait plus la force de prononcer une parole.
— Elle a une fièvre de cheval, dit la
132 GHAnTBE V.
femme du potier en allant appeler le père Savenay qui attendait avec Biehat dans la pièce voisine; elle s'est laissé porter, coacher, arranger sans souffler mot... on dirait presque quVUe n'a plus sa connaissance.
Le père Savenay retourne près de Rose- Marie, il ordonne une tisane que madame Biehat se charge de faire. Une femme qui demeure en face promet de rester prés de la malade quand la potière ne pourra pas monter, et le vieillard dit :
— Maintenant, mes enfants, nous avons fait chacun de notre mieux ; il faut espérer que la Providence viendra à notre aide et s'en mêlera un peu aussi ; si cette jeune fille devient plus mal... eh ben, j'ai encore là quelques épargnes, on fera venir un médecin... mais avec du repos, des soins, une bonne tisane comme celle que j'ai ordonnée, j'espère que nous la tirerons de là.
Puis le vieillard s'en va à sa besogne ; le
LE YIEILLARD ET LA JEONE FILLE. 133
potier redescend à sa boutique et madame Bichat court acheter ce qu'il faut pour la tisane de la malade ; car depuis qu'elle ne craint plus de voir son mari coucher auprès de la jeune fille, la jalouse Clara éprouve un redoublement d'intérêt pour elle, et montre le plus grand zèle pour la soigner.
M. Bichat a proposé plusieurs fois à sa femme de monter au cinquième, de l'aider dans les soins qu'elle donne à la jeune malade; mais madame Bichat répond à son mari :
— On n'a pas besoin de vous, il est inutile que vous alliez fourrer votre nez près de cette jeunesse ; restez au milieu des marmites, j'ai unevoisinepourm'aider, et au besoin il y en a d'autres dans la maison qui m'ont aussi offert leurs services ; mais un homme ne doit pas être garde-malade d'une personne de l'autre sexe.
Le père Savenay était employé dans les
154 CHAPITRE y.
magasins d'un parfumeur en gros, il tenait les livres et ne quittait qu'à quatre heures pour aller diner, après quoi il retournait et travaillait encore jusqu'à neuf heures. La maison dans laquelle il était employé était située rue Saint-André-des-Arts , à peu de distance de sa demeure. Aussi, au lieu d'aller à quatre heures diner comme de coutume à l'un des modestes restaurants qui abondent dans ce quartier, le bon vieillard retourne à son logement pour savoir des nouvelles de la malade.
Rose-Marie était en proie à une fièvre violente, et ses discours incohérents annonçaient qu'elle n'avait plus le libre usage de son esprit. Dans les phrases qui lui échappaient, elle prononçait souvent le nom de Jérôme, elle appelait son père à son secours, elle se croyait encore poursuivie par le jeune homme qui avait voulu l'enunener chez lui.
Madame Bichat était là, près de la malade, avec deux autres voisines, se lamentant sur l'état de la jeune fille et disant :
— Pauvre enfant!... quel malheur si elle venait à mourir! n'avoir aucun indice sur ses parents... sur son pays... ne pouvoir avertir personne !... et en ce moment peut-être on la pleure, on la cherche, ou on la croit bien heureuse à Paris!... C'est bien imprudent de laisser une jeunesse voyager toute seule.
En arrivant chez lui, le père Savenay va bien vite près de la malade, il lui prend la main et secoue la tète en murmurant :
— Cela devait arriver ! une grosse fièvre ! le délire !... cette jeune fille a éprouvé des émotions trop violentes... des fatigues audessus de ses forces, mais à son âge on doit guérir, on doit triompher de la maladie... ce sera peut-être long ! mais nous la sauverons.
Puis en passant dans l'autre pièce de son logement , le bonhomme voit un lit qu'on lui a dressé sur un lit de sangle et il s'écrie:
— Qu'est-ce que c'est que cela?... d'où vient ce lit? je n'en avais pas besoin, J'aurais bien dormi sur une chaise... sur une paillasse par terre.
— Oui-da ! dit madame Bichat , vous croyez qu'on vous aurait laissé coucher comme ça pour que vous deveniez malade aussi, vous !... oh ! que nenni !... D'ailleurs, est-ce que vous pensez que l'on n'est pas bien aise de s'associer à la bonne action que vous faites?... que l'on n'a pas aussi un cœur?... moi j'ai prêté un matelas, des draps... madame le lit de sangle... la voisine d'au-dessous une couverture, un oreiller... et puis nous veillons la malade chacune son tour... Bichat voulait monter avec son compère Glureau qui est revenu, mais je leur z'y ai
L£ VIEILLàBD ET LA JEUFIE FILLE. 137
dit : Vous êtes de trop jeunes hommes pour voir cette petite dans son lit, on vous donnera de ses nouvelles. Voilà comme J'ai dirigé tout ça, papa Savenay.
— C'est bien, madame Bichat, répond le bonhomme. Oh ! chez les femmes l'humanité ne m'étonne pas!... je savais bien que vous auriez pitié de cette pauvre enfant. Ah! corbleu! si on ne m'avait pas volé!... je serais riche... fort à mon aise, du moins... et je pourrais payer une garde pour la veiller... mais ce qui est arrivé est fini... il n'y a plus à revenir là-dessus!... nous la veillerons nous-même... je vais dîner, car enfin il faut que ceux qui ne sont pas malades prennent des forces pour aider ceux qui n'en ont plus. Ensuite, je vais à ma besogne et je reviens le plus tôt possible.
— Il a donc été volé, le père Savenay? dit une voisine à la potière quand le bonhomme est reparti.
158 CHAPITRE y.
— Oui, il parait qu'il a été attaqué dans une forêt et qu'on lui a pris une grosse somme ! soixante mille francs, à ce qu'il dit. . . et que ça Fa ben gêné.
— Soixante mille francs au père Savenay... ah bah! et d'où donc qu'il avait ça?
— Ah! dame ! je ne sais pas... ensuite il est possible qu'il enfle un peu la somme/...
— D'abord quand on a été volé on dit toujours de plus qu'il n'y en avait.
— Pour rendre le malheur plus intéressant!
— C'est peut-être six cents francs qu'on lui a volé au voisin ! . . .
— C'est peu^étre pas tant!... mais c'est égal ! c'est un brave homme, bien obligeant, bienserviable!
— Et toujours gai et de bonne humeur !
— Ce qui prouve bien qu'on ne lui a pas volé soixante mille francs! car alors est-ce
qu'il serait croyable qu'il fût encore gai comme ça?
— Non , ça serait physiquement impossible ! moi , si on me prenait seulement soixante francs, je suis sûre que j'en ferais une jaunisse dont je ne guérirais jamais.
Le père Savenay parlait très-rarement de Fincident qui l'avait privé de sa fortune. La conversation des trois commères , ses voisines, prouve qu'il avait raison ; en général le monde accorde peu de croyance aux malheurs d'autrui ; il croit que celui qui a été victime d'un vol ou d'un abus de confiance augmente beaucoup le chiffre de ce qu'il a perdu , afin d'exciter plus d'intérêt. Et comme, en effet, cette tactique a été souvent employée, il s'ensuit, comme toujours, que ceux qui disent vrai ne sont pas crus plus que ceux qui mentent.
Le soir a ramené le vieillard près de la jeune fille pour laquelle il éprouve déjà le
plus vif intérêt. Aucun changement ne pouvait encore avoir eu lieu dans Tétai de la malade ; une des voisines propose de passer la nuit pour la veiller, mais le père Savenay dit :
— Ne vous fatiguez pas encore , quand cela n*est pas nécessaire. Je suis habitué à peu dormir... A Nemours, je me couchais tard, car, après avoir causé, jasé avec des amis, j'avais encore à lire, à travailler; puis au point du jour en été , à cinq heures en hiver, j'étais debout ; c'est peut-être à ce régime que je dois ma bonne santé. Or donc je vais veiller jusqu'à minuit sonné , puis à quatre heures du matin je serai debout , et je reviendrai m'établir au chevet de cette enfant. Après cela , à six ou sept heures, il sera suffisant de venir me remplacer.
Les voisines et madame Bichat se rendent aux raisons du bonhomme ; elles se retirent en se promettant toutes de revenir de grand
matin savoir comment la jeune fille a passé Id nuit.
Quand elles sont parties, le père Savenay se dit :
— Je ne me coucherai pas du tout , et je veUlerai toute la nuit auprès de cette pauvre enfant ; mais si j'avais dît aux voisines que telle était mon intention, elles n*auraient pas voulu me laisser prendre ce soin ; elles auraient veillé ce soir, demaip encore. . . mais ensuite leur zèle se serait refroidi peutêtre... il vaut donc mieux le ménager, car je crains que cette jeune fille n'en ait longtemps besoin ! il y a tant de gens qui sont sensibles , humains par moments , par foucades ! . . . mais chez qui les bons sentiments s'éteignent aussi vite qu'ils se sont allumés.
Le vieillard va prendre sur une tablette un petit livre bien épais, bien compacte, et qu'il semble regarder avec amour ; il murmure entre ses dents :
142 CHAriTKE V.
— Heureusement ils ne me l'ont pas \(Aé l je l'aurais bien regretté! Je sais qu'on peut s'en procurer un pareil... mais c'est égal, je tiens à celui-là; il m'a été donné à ma fêle par ce vieux cousin dont j'ai hérité, et conmie c'est tout ce qui me reste maintenant de son héritage, c'est bien juste que je tienne à ce petit volume... et puis j'aime tant ce qui est dedans.
Et le père Savenay arrange à peu de distance du lit un vieux fauteuil de bois contre une petite table, sur laquelle brûle une lampe ; il a soin que la lumière ne puisse se projeter sur le visage de la malade. Et après avoir été attiser le feu de la cheminée et regarder si la tisane est chaude , il va s'établir dans le fauteuil , ouvre son petit volume , et , doucement , bien doucement , et de manière à ce qu'on n'entende qu'un petit filet de voix presque imperceptible, il se met à fredonner ks Étoiles qui filent; car
e'étaît un recueil des chansons de Béranger qu'il tenait dans sa main; les œuvres de riUustre chansonnier étaient un trésor pour le père Savenay, qui , doué d'un heureux caractère, avait toujours aimé à chanter, et chez lequel Fâge n'avait fait que fortifier ce penchant qui entretenait sa bonne humeur. Et c'était un tableau original et touchant à la fois de voir cette jeune fille veillée par un vieillard dont la tète grise et presque chauve dénotait la santé, la bonté et l'heureuse humeur, puis d'entendre ce vieillard murmurer d'une petite voix claire et douce :
— Mon enfant, un mortel expire, Son étoile tombe à Tinstant.
Entre amis que la joie inspire , Celui-ci buvait en chantant...
Et le père Savenay s'arrête : il tend le cou pour regarder la malade... s'assurer si elle ne demande rien , puis il se dit :
— Il y a des gens qui trouveraient peutêtre mauvais que je fredonne des chansons auprès de quelqu'un qui est malade... moi je ne sais pas où est le mal... Si j'étais alité, il me semble que j'aimerais mieux être gardé par quelqu'un de gai que par une personne triste!... car la tristesse de ceux qui nous gardent doit nous faire penser que nous sommes malades dangereusement , et on ne guérit pas les gens^^ en leur donnant de ces idées-là I... Cependant si cette petite était en danger, je sens bien que je ne pourrais pas chanter... mais ce délire est causé par la fièvre , la fièvre par la fatigue ! du repos, des soins, et cela se passera!
Et le bonhonmie rouvre son livre et reprend avec son petit fausset :
-— Encore une étoile qui file l Qui file, file et disparait!
Et après cette chanson le père Savenay
LE YIEILLilRD ET LA JEUNE FILLE. 145
en fredonne une autre , et la nuit s'écoule ainsi , car si par hasard ^ cédant au sommeil qui le gagne , le vieillard ferme un moment les yeux, il ne tarde pas à les rouvrir, et, après avoir examiné sa malade , il se remet à lire son chansonnier et semble chanter avec un nouveau plaisir.
Le jour a ramené les voisines et madame Bichat , qui ne se doutent pas que le bon Savenay a veillé toute la nuit près de la malade et qui le remplacent près d'elle.
Cette journée s'écoule comme la précédente, sans amener aucun changement dans l'état de la jeune fille. Le père Savenay la veille encore, tâchant d'éloigner le sommeil de ses paupières en apprenant par cœur les chansons de Béranger, puis se disant de temps à autre :
— Il n'est pas possible que le ciel ne rende pas la santé à cette jeune fille si gentille... qui paraît si honnête, et qui, dans son dé-
LA rAWlI.LE COCO. O,
HZ
lire, appelle toujours son pèreî... Mais ce pauvre père! quel malheur de n'avoir aucun indice, aucun renseignement pour le découvrir et lui dire de venir près de sa fille!... car, j'en suis certain, elle reconnaîtrait sa voix, et le bonheur qu'elle éprouverait en sachant son père près d'elle contribuerait sans doute à lui rendre la santé.
Le jour suivant, Rose-Marie semble trèsmalade ; son délire est plus fort, sa fièvre plus violente, sa poitrine plus oppressée. Le père Savenay ne veut plus s'en rapporter à sa science ; il va lui-même chercher un médecin et l'amène près de la jeune malade.
Le docteur examine la jeune fiUe, il approuve presque tout ce que le vieillard a ordonné, et dit après avoir prescrit une potion nouvelle :
— Il faut que cette fièvre ait son cours; jusqu'au neuvième jour je ne puis répondre de rien; mais alors il faut espérer qu'il s'o-»
LE TIEILLARD ET LA JEVRE FILLE. 147
pérera une crise salutaire, et que la jeunesse de la malade triomphera du mal qui s'est déclaré.
— Mais si elle mourait ! s'écrie madame Bichat quand le docteur est éloigné; ne pas même savoir quel nom déclarer.. • le compère Glureau le sait peul-ètre, lui.
— La première fois que vous verrez cet homme, dit Saveùay, faites-le monter, voisine; je lui parlerai, je l'interrogerai... nous tâcherons, avec ce qu'il nous dira, de découvrir quelque chose sur cette jeune fille.
L'inspecteur au balayage ne manquait pas de yetdr tous les jours s'informer de la santé de celle qu'il appelait sa protégée, et le potier ne pouvait lui dire que ce qu'il avait appris par sa femme, qui n'avait pas encore voulu qu'il allât voir la jeune fille dans son Ut.
Mais l'état inquiétant de Rose-Marie ne permettant plus à madame Bichat de penser
148 CHilPlTRB y.
à sa jalousie, elle a dit à son mari de faiire monter Glureàu chez leur voisin aussitôt qu'il se présenterait.
Le galant potier a saisi cette occasion pour aller voir aussi la malade, et il ne tarde pas à monter avec son compère chez le père Savenay, qui est alors chez lui avec toutes les voisines.
L'homme à la figure de Cosaque va regarder la malade, et pousse un gros soupir en s'écriant :
— Mon Dieu ! comme elle est déjà changée!... moi qui l'ai vue si jolie, si fraîche dans la voiture !... que c'a été un cri d'admiration général... Les hommes n'avaient pas assez d'yeux pour la voir... et déjà ses couleurs disparues. . . ses yeux creux et cernés. . . ses lèvres pâles...
— Malgré cela, on voit toujours qu'eUe est très-jolie! murmure Bichat en avançant sa tête.
Mais sa femme le tire par le pan de sa redingote, et le fait reculer au fond de la chambre, en lui disant :
— Votre réflexion est bien biscornue, monsieur, retournez à vos marmites, cela vaudra mieux que de dire des indécences.
Le père Savenay s'approche du ci-devant boutonnier, et lui dit :
— Monsieur, il serait bien important de pouvoir découvrir la famille de cette jeune fille... qui d'ailleurs doit être bien inquiète de cette pauvre enfant;... de grâce, ditesnous tout ce que vous savez... si cela pouvait nous mettre sur les traces...
— Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise? s'écrie Glureau, je ne sais rien du tout, moi! tenez, voilà toute l'histoire : J'étais dans le convoi du chemin de fer, je venais d'Orléans, j'étais aux belles places... parce que je n'en avais pas trouvé d'autres. A Corbeil , cette jeune fille monte dans la
voiture avec nous : elle était gênée entre un jeune homme et un vieux poussif qui tenait quatre places à lui seul; je lui offre mon coin... J'avais un coin ! elle le refuse, c'est fini, on ne cause plus. Nous arrivons, je vas à mes affaires, je ne m'occupe plus de cette jeunesse; mais le lendemain, au petit point du jour, j'étais sur le pontdel'Hôtel-Dieu... dans un café en plein air, avec des gaillards... dont un, M. Féroce, m'a déjà fait lui payer à dîner deux fois au Petit-Véry... rue de Grussol... dans une loge de portier... Bref, c'est lui qui découvre une jeune fille endormie sur un banc de pierre ; nous approchons tous pour la regarder, et je reconnais la demoiselle du chemin de fer... Les farceurs, entre autres le jeune Féroce, voulait l'emmener avec lui ; moi je vois benque cette pauvre enfant a peur, je lui offre mon bras et je la conduis chez le compère Bichat ; voilà tout ce que je sais ! . . .
LE TIEILLABB tT LA JKURE FILLE. 191
— Mais en route... tout en venant jusqa'ici, ne vous a-t-ellerien dit?
— Ah! si!... elle m'a dit : J'ai bien froid!.,. Je lui ai répondu : C'est d'avoir dormi dans la rue... vous aurez été entre deux airs.
— Mais ensuite?
— Elle m'a dit : J'étais si bien chez mon père, mais c'est lui qui a voulu que je vienne à Paris chez mes oncles... on m'avait donné leur adresse... mais il parait qu'elle était mauvaise...
— Et elle n'a pas dit le nom de ses oncles?
— Elle n'a dit aucun nom... seulement alors elle a déchiré et jeté dans la rue un petit papier ; je pense que c'étaient les adresses qu'on lui avait données.
— Ah! tant pis... c'eût été peut-être un renseignement.
— Un jeune homme l'avait suivie, voulu
15â CflAPITRB V.
emmener, insultée,., enfin de ces choses qui arrivent aux femmes gentilles qui vont seules; elle s'était sauvée, puis, accablée de fatigue, s'était assise sur le banc... voilà...
— Mais, sur elle dans ses poches, n'avezvous rien trouvé ?
— Rien qu'une petite bourse en filet qui est vide, une petite clef et un mouchoir blanc marqué d'un R, d'un M et d'un G.
— Cherchez donc une famille avec ces indices-là ?
— Allons!... reprend le père Savenay, il faut renoncer à l'espoir de découvrir quelle est cette jeune fille, avant qu'elle puisse nous le dire elle-même : mes amis, vous voyez qu'elle n'a plus que nous pour appui, pour famille, ce doit être une raison de plus pour ique nous redoublions de soins près d'elle, et que nous fassions tous nos efforts pour la rendre à la santé.
Tout le monde est de l'avis du vieillard , chacun promet de continuer à le seconder dans la bonne œuvre qu'il a entreprise, et cette nuit une voisine reste pour veiller la malade , et pour la première fois , le bonhomme se couche tristement et sans fredonner un refrain de son chansonnier chéri.
Le terme fatal ou heureux que le médecin avait annoncé, était attendu avec impatience par tous ceux qui donnaient des soins à Rose-Marie. Ce neuvième jour de la maladie est arrivé , et, en effet, après un accès de délire plus violent que de coutume , la malade tombe dans un profond assoupissement , puis elle semble se calmer , respirer avec plus de facilité, et un profond sommeil succède à cette dernière crise.
— Elle est sauvée ! dit le médecin qui est alors près de la jeune fille, tout danger est passé; maintenant des soins, de la tranquillité, point d'imprudences, et dans douze ou
quinze jours, cette pauvre enfant sera en état de sortir.
Ces paroles du docteur sont reçues avec une joie sincère par tous ceux qui sont là , car chacun s'intéressait vivement au sort de la jeune inconnue; plus on avait fait pour elle, et plus on était heureux de penser que cela n'avait pas été inutile.
Le médecin ne s'était pas trompé ; après avoir dormi fort longtemps , Rose-Marie ouvre les yeux ; elle est calme , elle se sent mieux ; elle regarde autour d'elle , cherchant à deviner, à se rappeler où elle peut être , et en ce moment elle entend avec surprise une petite voix frêle qui chante tout près d'elle :
Vous vieillirez , 6 ma belle maîtresse ! Vous vieillirez et je ne serai plus f
Car depuis qu'on avait cessé de trembler pour les jours de la jeune fille , le père
LE VIEILLABB ET LA JEDIIE FILLE. IStS
Savenay s'était remis à chanter en la veillant, et alors comme il était près d'une heure du matin, le brave honmie était seul près de la malade, assis dans le grand fauteuil de paille , et tenant à la main son livra chéri.
La voix du vieillard était si douce, si claire , que Rose attend qu'il ait fini sa chanson pour balbutier quelques mots. Dès qu'il l'entend parler, le bon Savenay se lève et s'approche de la malade.
— Monsieur ! où suis*je donc? murmure Rose.
— Ne vous inquiétez pas, mon enfant, on aura soin de. vous!... Mais d'abord, com^ ment vous sentez-vous?
— Bien, monsieur... seulement ma tète est si faible !...
— Je le crois, après une maladie aussi violente ;... car vous avez été fort mal, ma pauvre enfant !... Mais , grâce au ciel , le
156 CHilPITBE V.
danger est passé, il ne faut plus que du calme, du repos... Soyez sans inquiétude, on aura bien soin de vous;... un brave homme vous avait amenée chez Bichat, le potier, dont la boutique est en bas...
— Ah ! oui... je crois me rappeler... ,
— Chut ! ... ne parlez pas, les Bichat sont de bonnes gens, mais leur boutique est si petite, qu'ils ne pouvaient pas vous y garder. Moi qui demeure dans leur maison, j'ai offert cette chambre... j'en ai une autre qui me suffit. On vous a mise chez moi avec confiance... j'espère, mon enfant, que mon âge et mon caractère vous en inspireront aussi...
— Ah! monsieur...
— Ne parlez pas !... Du reste je ne suis pas seul à vous soigner... madame Bichat vient vous voir fort souvent dans la journée, les voisines d'à côté, d'au-dessous, enfin presque tous les habitants de cette mai-
LE VIEILLARD ET LA JEUfTE FILLE. 157
son, ont voulu prendre part à celle bonne œuvre... L'humanité n'est pas une chose aussi rare que tant de gens veulent le dire ! . . . aussi je ne suis pas, moi, du nombre de ceux qui trouvent que tout va mal ;... vous voilà rassurée sur votre position. Vous n'êtes pas encore en état de parler, cela vous fatiguerait, mais demain, si, comme je Fespère, cela va toujours mieux, nous jaserons un peu; en attendant, vous allez boire une bonne tasse de tisane et recommencer à dormir. Rose-Marie est vivement touchée de l'intérêt que lui témoigne le bon vieillard, et de voir que, malgré son âge, c'est lui qui veille auprès d'elle ; elle veut lui adresser quelques mots pour lui peindre sa reconnaissance, il lui fait signe de se taire, et, après lui avoir présenté une tasse de tisane et recommandé la plus grande tranquillité d'esprit, va de nouveau s'établir dans son fauteuil.
158 GHAPITBB y.
Et au bout de quelques minutes, la jeune malade se rendort bercée par ce refirain :
D^une terre cbérie,
C*e8t un fils désolé.
Rendons une patrie
Âu pauvre exilé.
OM 90 COfMMPv't
Le lendemain matin, Rose-Marie, se sentant pins forte, racontait l'histoire de son voyage an père Savenay, à madame Bichat et aux voisines qui s'étaient rassemblés autour de son lit pour l'écouter.
Et en entendant prononcer le nom du village d'Avon , situé presque dans la forêt de Fontainebleau, le vieillard avait poussé une
exclamation ; mais on n'y avait pas fait attention, parce que Ton était tout occupé d'écouter la jeune fille.
Lorsque Rose a fini de parler, madame Bichat s'écrie :
— Maintenant que nous savons le nom de mademoiselle et l'adresse de son père, qu'estce qu'il faut faire, père Savenay?
— Ce qu'il faut faire, répond le vieillard, d'abord ne pas trop la fatiguer... car elle a déjà beaucoup parlé pour une convalescente ; ensuite... ce soir ou demain je puis écrire à M. Jérôme Gogo , lui raconter ce qui est arrivé à sa fille, et lui faire savoir qu'elle est ici, en sûreté, qu'elle ne court plus aucun danger , et lui donner mon adresse pour qu'il puisse venir la voir et la remmener, s'il n'y a pas moyen de découvrir ses oncles à Paris. Est-ce votre avis, mon enfant ?
Rose-Marie répond d'une voix faible :
ON SE corrifAiT. 161
— Si mon père reçoit une lettre d'une personne inconnue, où on lui dira que jo n'ai pas encore la force de lui écrire, il s'inquiétera beaucoup, il pensera que je suis bien malade, qu'on n'ose pas le lui dire, et il se fera bien du chagrin. Je préfère attendre que je sois moi-même en état de lui écrire... demain je le pourrai, j'espère, et comme cela je ne lui causerai pas un tourment inutile.
— C'est très-bien pensé, mon enfant, attendons que vous soyez en état d'écrire. D'ailleurs votre père n'est sans doute pas inquiet, car il ne peut pas se douter de ce qui vous est arrivé, il doit vous croire près de vos oncles. Quant à ceux-là, je vous certifie que je ferai tout mon possible pour les déterrer , et de leur côté , toutes les voisines en feront autant , n'est-ce pas , mesdames?
— Oui, oui ! s'écrient toutes les voisines.
Nou3 n'irons pas dans un endroit, chez une personne, sans demander si l'on connaît M. Nicolas et M. Eustache Gogo.
— Mais si vous étiez assez bon, reprend Rose , si j'osais tous adresser une prière...
— Parlez, parlez, mon enfant, dit-on de tous côtés.
— Je ne suis pas partie pour Paris rien qu'avec ces vêtements qui me couvrent, j'avais une malle contenant mes effets; car mon bon père ne m'avait pas laissée aller chez mes oncles conune une pauvre fiUe manquant de tout. Ma malle est grande et bien remplie. Je l'ai laissée au bureau du chemin de fer, en disant mon nom, pour qu'on ne la donne qu'à moi ou à quelqu'un qui viendrait de ma part.
— Dès aujourd'hui Bichat ira la réclamer ! dit la potière, je vais tout de suite l'y envoyer.
ON SE CORIIAIT. 165
— Pourquoi lui donner cette peine? dit le père Savenay, je puis y aller en sortant de ma besogne.
— Par exemple ! pour vous fatiguer encore, papa Savenay, comme si vous ne vous étiez pas déjà donné assez de peine ! Bichat est fait pour trotter! il a des jambes de daim ! il va y aller. . . C'est un homme établi, il peut justifier de ses impositions, on lui remettra l'objet sans difficulté ! Ah ! je me disais bien aussi, une jeunesse si bien mise ne peut pas être venue à Paris rien qu'avec une robe, une chemise et un jupon.
Dans l'après-midi, M. Bichat, aidé de son amiGlureau, montait la malle dans la chambre où Rose-Marie est couchée. Elle les remercie de toutes les peines qu'ils veulent bien prendre pour elle, et l'inspecteur au balayage lui témoigne toute la joie qu'il éprouve de la voir en convalescence. Quant à Bichat, il est en train de tourner un com-
pliment à la jeune fille, mais il n'a pas encore eu le temps de l'achever, lorsque sa femme accourt et le fait redescendre à "la boutique, sous prétexte qu'on demande une grosse marmite qu'elle n'est pas assez forte pour donner.
Les forces de la malade sont lentes à revenir. Deux jours se passent encore avant que sa main puisse conduire une plume.
Enfin, dès qu'elle peut écrire à son père, elle lui mande en abrégé une partie de ce qui lui est arrivé à Paris ; elle termine en lui apprenant toutes les bontés que l'on st eues pour elle dans la maison où elle a été recueillie , et lui indique avec soin la demeure du bon vieillard chez lequel elle loge et où elle attendra de ses nouvelles.
Rose-Marie ne doute pas qu'après avoir reçu sa lettre, son père ne se mette en route pour Paris. Désiré Glureau est venu s'informer de la santé de la jeune fille au moment
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OÙ elle ferme sa lettre. Rose la remet à rhomme qui Ta protégée et lui dit :
— Voulez-vous avoir la bonté de mettre cela à la poste?... c'est pour mon père, je désire qu'il la reçoive bientôt.
— Soyez tranquille, mam'zelle, répond Glureau, mettre une lettre à la poste, il n'y a rien de si facile à Paris ! il y a des postes presque à tous les coins de rue, dans un moment elle y sera... je voudrais avoir d'autres services à vous rendre... Mais pour ce qui est de vos oncles Gogo l ah ! c'est étonnant! personne ne peut les découvrir... Il y a une foule de Benoît, de Bertrand, de Bernard y mais il n'y a pas le moindre Gogo.
Toutes les voisines en disent autant; le père Savenay lui-même n'est pas plus heureux dans ses recherches, et madame Bichat finit par dire à ses commères :
— C'est une chose bien singulière que
ces oncles Gogo ne se trouvent pas! En vérité, si cette jeune fille ne paraissait pas aussi sage ! aussi honnête ! ... on croirait que l'histoire de ses oncles n'est qu'un conte, el que c'est pour autre chose qu'elle est venue à Paris.
Depuis que la santé de Rose-Marie se rétablit, les voisines sont retournées à leur travail ou à leurs affaires, et viennent bien moins souvent voir la jeune fille. Madame Bichat ne laisse pas son mari monter stu cinquième, car à mesure qu'elle reprend ses couleurs. Rose retrouve cette beauté qui frappe et séduit tous ceux qui la voient, et la jalouse Clara ne veut pas exposer son mari à une si dangereuse tentation.
Le bon Savenay est presque la seule compagnie qui reste« à la convalescente ; mais celle-là lui est fidèle. Aussitôt qu'il a fait sa besogne, le vieillard revient près de celle qu'il regarde comme son enfant et pour
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laquelle il éprouve le plus sincère attachement.
De son côté, Rose-Marie est vivement touchée des tendres soins que lui prodigue le bon vieux qui Ta recueillie, et elle ne sait comment lui en témoigner sa reconnaissance.
Un soir, pendant que le bon Savenay souffle le feu et prépare pour la jeune fille la tisane qu'elle doit encore prendre, tout en fredonnant entre ses dents le refrain du Marquis de Carabas, Rose-Marie, qui suit des yeux le vieillard, lui dit d'une voix émue :
— Que vous êtes bon, M. Savenay, et que de peine je vous cause !
— De la peine, mon enfant? mais vous obliger est un plaisir... car vous êtes si gentille, si intéressante... Je vous regarde comme ma fille d'abord.
— Et moi, mon cher protecteur, je vous aime comme un second père... Mais c'est
bien singulier... plus je vous regarde... et plus il me semble que votre figure ne m*esl pas inconnue, et qu'avant de vous voir ici, je vous avais déjà vu ou rencontré quelque part.
— Quant à moi, mon enfant, je n'en dirai pas autant!... Je ne vous connaissais pas avant que l'on ne vous eût amenée chez le potier d'en bas; oh ! sans cela j'aurais bien reconnu votre jolie figure.
— C'est bien étonnant; il me semMe môme que je me rappelle votre costume... que je reconnais cette veste de drap vert avec des boutons blancs... Mais où donc puis-je vous avoir vu?... dans notre village, à Avon... ou à Fontainebleau, peut-être, car j'y allais très-souvent, moi...
— Cela n'est pas probable, mon enfant, je ne suis jamais allé dans le village d'Avon, et quoique habitant de Nemours , qui n'est pas fort loin de Fontainebleau , je n'étais
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jamais allé non plus dans cette ville... et à moins que vous ne m'y ayez rencontré il y a trois mois environ... quanrf j*y suis passé après le malheureux événement qui venait de m'arriver... mais j'y suis resté bien peu.
— Comment! M. Savenay, il vous est arrivé un malheur, à vous, si bon , si honnête?...
— Ma chère petite, s'il suffisait d'être bon et honnête pour être à l'abri des coups du sort, tout le monde se conduirait bien, et il n'y aurait plus de méchants sur la terre, n faut donc être honnête par goût, par caractère, et non avec l'idée que cela vous rapportera quelque chose... Pour en revenir à mon événement, je vais vous conter cela, mon enfant... aussi bien ce récit, qui vous intéressera, je n'en doute pas, puisqu'il me touche, vous fera trouver le temps moins long...
— Oh! je vous écoute, M. Savenay.
taliste de notre pays , M. Cendrillon ; drôle de nom, n'est-ce pas?... mais le nom n*y fait rien; c'est un brave homme et pas fier ; je lui demandai conseil , ne sachant que faire de mon argent. Il ne pouvait pas s'en charger, mais il me conseilla de le porter à Paris chez un banquier... dont il me répondait... chez M. Saint-Godibert. . . c'est bien cela, Saint-Godibert , qui m'en payerait la rente. Ma foi , je trouvai le conseil bon et je me dis: Paris est une ville fort agréable, j'y passerai l'hiver , et l'été je reviendrai à Nemours... Ah! dame! c'était une existence de grand seigneur ! mais lorsqu'à soixante-huit ans il vous tombe une fortune , et que l'on est seul , sans enfants , il me semble qu'on a bien le droit d'en jouir... n'est-ce pas?
— Continuez, continuez, M. Savenay; si vous saviez combien votre récit m'intéresse!...
— Ah! c'était mon mauvais génie qui