‹ La famille Jouffroy (volume 3)Chapitre 3 sur 12 · IV. iâ · texte numérisé non relu

IV. iâ

préparez ce qu'il faut dans ma chambre de toilette.

Quelques moments après, Aurélie, vêtue d'un peignoir brodé, assise dans un lauteuil, devant une toilette à la duchesse, garnie de dentelles et de flots de rubans roses , livrait sa magnifique chevelure châtaine, a reflets dorés, aux soins de madeiiiOiselle Clara, qui pensait a part soi :

— N'oublions aucune des recommandations de Millier, il y va de l'établissement de mn table d bote... le difficile est d amener adroitement l'entretien... enfin , essayons...

Elle reprit tout haut , en passant le démêloir d'écaillé dans l'écheveau soyeux qu'elle tenait entre ses mains, et qui, sans ce soutien, fût tombé jusqu'à terre :

— Je ne crois pas qu'il y ait au monde une chevelure aussi longue, aussi belle que celle de madame la comtesse...

Aurélie ne répondit rien à cette flatterie de sa femme de chambre, mais, évoquant le passé, avec une mélancolie navrante, elle se disait :

— Oh ! ma petite Marianne ! sœur chérie ! où est-il cet heureux temps, où tu te plaisais à me coiffer pour le bal... J'étais toujours heureuse et souriante alors. .. confiante dansl'avenir, que je rêvais si beau!... hélas! combien je prévoyais peu les chagrins que j'endure aujourd'hui.

Mademoiselle Clara poursuivit :

— Il y a cependant une personne dont les cheveux, quoique d'une autre couleur

que ceux de madame la comtesse, sont, dit-on, presque aussi beaux que les siens... ce sont ceux de madame la grande duchesse de Holzern, sœur de son Altesse le prince Maximilien.

— Ml î — dil Aurélie, saisissant celle occasion de se distraire de ses noires pensées, — le prince a une sœur ?

— Oui, madame, et l'on cite, à propos d'elle, un trait de son Altesse, qui prouve son dévouement fraternel.

— Cela ne m'étonne pas, si j'en juge d'après tout le bien que je vous entends dire journellement du prince... Quel est retrait?

— ïja grande duchesse se trouvait nlors dans ses états, à environ ciiiqiianle iieues du palais du prince ; ii ap[)rend qn'eile est

malade, c était Ihiver. . par un temps affreux, son Altesse craignant de ne pas arriver assez vite en voiture, fait venir deux cheveaux de poste, et suivi d'un seul aidede-camp, il fait ainsi, de relais en relais, cinquante lieues à cheval en quinze heures, malgré la neige; il arrive, et pendant plus d'un mois, son Altesse ne quittant pas le chevet du lit de sa sœur, l'a veillée jour et nuit...

— Ce trait est touchant , il fait honneur au cœur du prince, — dit Aurélie en soupirant : — Les hommes capables d'un pareil dévouement sont rares... le prince est une noble exception ! Heureux le peuple qu'il gouvernera un jour!

— Si madame la comtesse savait combien Monseigneur est aimé ! Que dis-je, adoré, idolâtré, béni de tous ceux qui l'en-

tourent ! Ce n'est pas seuleiuent de sa générosité qu'ils se louent, mais de sa bonté. Madame croirail-ellé que mon cousin... il est, je l'ai dit à madame, au service de son Altesse..., s'élant trouvé un jour gravement malade, a vu monseigneur entrer dans sa chambre pour venir s'informer lui-même de ses nouvelles ? et mon cousin n'est pourtant qu'un pauvre domestique !

— Je trouvece trait non moins touchant que celui que vous venez de me citer.

— Que dirai-je à madame, mon cousin ne m'écrit pas une seule fois sans me raconter quelque chose à l'avantage de son Altesse : Ce sont de pauvres familles secourues avec une délicatesse qui double le prix du bienfait, ou bien des actes de courage admirable. Est-ce que j'ai raconlé à madame rhisloire du chien enragé ?

— Non.

— Ah! madame, c'est effrayant... Le prince revenait à cheval de la chasse, il avait perdu sa suite; il entend des cris de terreur en approchant d'un hameau, et voit une femme et deux enfants fuyant un énorme chien furieux ; son Altesse saute à bas de son cheval et à coups de couteau de chasse, attaque et tue le chien enragé...

— C'est d'un noble courage !

— Aussi les habitants des domaines du prince regardent-ils son départ comme une calamité lorsqu'il va en voyage ; aussi en ce moment, sont-ils dans la désolation de la désolation !

— Pourquoi cela? mademoiselle.

— Ce fnatin j'ai reçu de mon cousin une lettre, j'avouerai à madame que c'est la

^72 LA FAMILLE JOUFFUOV.

lecture de cette lettre qui me retenait tout à l'heure dans la lingerie et qui m'aura empêchée d'entendre la sonnette , — répondit Clara , continuant de s'occuper de la coiffure de sa maîtresse, et elle ajouta : — Madame la comtesse veutelle que je tresse ses cheveux en deux nattes ou en une seule?

— En une seule.

— Je disais donc à madame, que j'ai' reçu de mon cousin une lettre dans laquelle il m'apprend que le prince va partir pour Constantinople. Aussi, tous les habitants des domaines de son Altesse sont dans l'affliction.

— Je le comprends . le prince entreprend un bien long voyage.

— Il paraît que soq Altesse cherche ainsi à se distraire eL à s'élourdir.

— A s'étourdir... sur quoi?

— Le prince est, depuis environ un an, miné par un secret et profond chagrin .. Mon cousin m'écrit que monseigneur , avant de se déterminer à ce voyage, passait des jours entiers tout seul, dans un pavillon situé au milieu des bois à une lieue du palais, son Altesse ne voulait absolument voir personne de sa cour.

— Et sait-on, mademoiselle, quelle est la cause de ce profond chagrin ?

— On l'ignore, — répondit Clara et elle reprit : — la tresse de madame la comtesse est nattée... veut-elle que je m'occupe maintenant de ses bandeaux?

74 LA FAMILLE JOUFFROV.

— Oui, faites.

— Je disais donc à madame, que l'on ignorait la cause du profand chagrin de son Altesse; les domestiques vivant toujours auprès de leurs maîtres, savent naturellement bien des choses que le monde ne peut savoir ; cependant, mon cousin, malgré son dévouement pour monseigneur, n'a pu deviner la cause de cette peine secrète, il m'écrit que le prince est presque méconnaissable tant il a pâli et maigri. Entin, avant son dernier voyage à Paris, il avait une liaison... Madame la comtesse comprend...

— Parfaitement.

— Le prince avait donc une liaison avo.\ le plus jolie femme (Je sa cour, cette liaison a été rompue lorsque son Aliesoc est

LA ^AMILLE Ji)UF!iiOY. To

revenue cie Paris, et (iepiiis monseigneur, ainsi que je le disais à madame la comtesse, a toujours vécu au fond d'une profonde retraite, jusqu'au jour ou il s'est dî» cidé à partir pour Constantinople... sans doute dans l'espoir de se distraire, de s'étourdir.

— Pauvre prince ! — se disait Aurélie pensive, — un cœur si noble, si généreux ! Ah! ceux-là plus que les autres sont exposés à souffrir !

— Madame veut-elle que je m'occupe de son autre bandeau ?

— Oui...

— Mon Dieu, j'y son^je, — reprit soudain mademoiselle Clara, semblant frappée d'uni' idée subite, — madame la comtesse serait peut-être curieuse de voir récriture de son Altesse?

— Comment cela?

— Je l'avoue à madame, je suis si reconnaissantedes bontés du prince à Tégard de mon cousin, que j'ai pour son Allesse une sorte d'idolâtrie... et... mais je n'ose achever... madame la comtesse va se moquer de m.oi...

— Continuez... mademoiselle, continuez.

— J'avais dit à mon cousin que s'il pouvait m'envoyer, ne fût-ce qu'un mot, une adresse de lettre, écrite par son Allesse... je garderais cela comme une relique... Or, le bonheur a voulu... que mon parent ait justement trouvé dans la cheminée du cabinet de Son Altesse, un papier écrit de sa main, et a demi brûlé, un morceau d'une lettre sans doute déchirée puisjetée au feu... Mon cousin a cru pouvoir, sans indélicatesse, ramasser dans la

cheminée ce chiffon de papier et me l'envoyer dans sa lettre de ce matin, madame la comtesse doit juger de ma joie... Je possède enfin ma précieuse relique! quelques mots de la main de monseif>'neur ! J'ignore ce qu'ils contiennent, car madame m'ayant sonné, j'ai à peine eu le temps de lire la lettre de mon parent qui m'annonce cet envoi ; mais si madame est curieuse de voir l'écriture de son Altesse, — ajouta mademoiselle Clara en fouillant à sa poche et tirant d'une enveloppe un petit morceau de papier soigneusement plié elle le déposa sur la îoilette, — madame pourra salist'aire sa curiosité... — Puis la fine mouche sans plus parler du papier qu'Aurélie n'avait ni accepté ni refusé : — Madame Ja comtesse est coillée, veut-elle me dire quelle robe elle mettra ce soir afin que je pré; are sa toilette?

— Je n'en sais rien encore .. j'y vais songer, je vous sonnerai tout à l'heure.

Mademoiselle Clara sortit de la chambre se disant :

— Ma foi, je crois n'avoir pas été trop sotte. Mûller sera content, et l'établissement de ma table d'hôte est, je l'espère, en bon train.

Madame de Vilietaneuse, en écoutant le babil de sa femme de chambre, eteertaines circonstances rapportées par elle, était devenue de plus en plus rêveuse. Elle prit machinalement le papier laissé par Clara sur la toilette et le déplia, cédant à un vague sentiment de curiosité. Ce papier lacéré, froissé, irrégulièrement brûlé sur ses bords avait du faire partie dune lettre ;i] contenait quelques lignes d'une écriture fine, serrée, qu'Aurélie reconnut facilement

80 LA FAMILLE JOUFFUOY.

pour être celle du prince Charles Maximiiierijen la comparant, de souvenir, à celle de la lettre d'envoi de la coupe émaillée ; ces lignes étaient tronquées par la lacération et la brûlure du papier, cependant Aurélie put lire, et mentalement compléter les phrases suivantes : le commencement de la lettre se trouvnit, sans doute, sur l'un des fragments détruits par le feu. . . . . Aussi, f ai voulu quitter Paris, le lendemain de son mariage, dont f avais été C heureux

et le malheureux témoin l'absence loin de

calmer mon amour, . .

et je pars, ne comptant plus . . .

de ce long voyage en orient. . .

Oh! ma sœur, si tu la. . .

cette folle passion qui . . .

avec ma vie . .

Enfin cette coupe . . .

quelques fois mon souvenir. . .

LA FAMILLL; JOUFFnOY. 81

Aurélie pouvant à peine en croire ses yeux, lut et relût plusieurs fois ce fragment de lelcre qui semblait avoir été adressé parle prince Maximilien à sa sœur, puis courut à un meuble où elle conservait- le billet d'envoi de ia coupe , le prit, et compara les deux écritures. .. elles étaient absolument semblables.

La comtesse ne pouvait soupçonner le complot infernal qui se tramait autour d'elle; mademoiselle Clara lui ayant ( d'après les instructions de Millier) expliqué d'une manière parfaitement vraisemblable comment elle se trouvait en possession de ces quelques lignes de la main du prince, sans avoir, disait-elle, eu le ter/ips d'y jeter les yeux.

— Il m'aime!! — se disait madame de Villetaneuse, relisant encore ce fragment de lettre, et suppléant facilement aux mots

IT. fi

lacérés. — Le prince a voulu quitter Paris le lendemain de mon mariage, dont il avait été l'heureux et le malheureux témoin! il voulait échapper à cet amour... et l'absence, loin de le calmer... l'a encore augmenté ! li compte sur les distractions de ce voyage d'Orient pour s'étourdir ; il dit à sa sœur, que si elle me connaissait, elle comprendrait cette folle passion qui ne finira qu'avec sa vie ! il espère que la coupe dont il m'a t'ait présent, me rappellera quelquefôissonsouvenir... C'est de moi .. oui, c'est bien de moi qu'il s'agit.. . le prince m'aime toujours ! ! il part pour l'Orient, afin de se distraire de cet amour sans espoir... Mon Dieu! je ne sais si je rêve, ou si je veille... Il m'aime ! Etait-ce donc un vague pressentiment de cet amour , le doux plaisir que j'éprouvais à entendre Clara me parler chaque jour du prince? je me plai-

sais à me rappeler ses traits, son accent, le peu de paroles qu'il m'a dites autrefois ; je sentais geniier dans mon cœur, une sympathie, une admiratioif profonde pour cet homme à la fois si délicat et si chevaleresque, si charmant et si bon, queje le regardais comme un être idéal! comme un héros de roman !0h! souvent durant ces heures de solitude que me faisait la continuelle absence de mon mari, je me suis dit, sans jamais penser, mon Dieu, que Charles Maximilien m'eût seulement remarquée ; « Combien la femme qu'il aime doit être « tière et heureuse !.. » Et c'est moi, c'est moi qu'il aime? Il part! oh! béni soit ce voyage ! Jamais je ne reverrai le prince, je pourrai l'aimer sans honte , sans remords ! telle sera ma secrète et chère vengeance des mépris de mon mari ! Ah !

cet amour sans avenir, je le sais, sera

84 LA FAMILLE JOUFFITOY.

du moins ma consolation, mon soutien ; il me donnera conscience de moi-même; il me relèvera à mes propres yeux , il me prouvera que je vaux bien une madame Bayeul... Il est prince ! il est frère d'un souverain ! il est jeune encore ! il est beau ! il a rompu avec une charmante maîtresse, il a fui sa conr pour vivre de mon souvenir dans une profonde solitude..- et c'est à peine s'il ose compter sur les distractions d'un long voyage, pour l'étourdir sur cette passion qui ne finira qu'avec la vie ! Oui, voilà comme je suis aimée d'un prince qui doit régner un jour, tandis que je suis délaissée, méprisée par M. de Yilletaneuse! je suis sacrifiée à qui... à une effrontée créature sans beauté, sans esprit, et l'homme qui me délaisse, ne m'a peut-être épousée que pour ma dot .. Oh! cet amour me venge ! Je ne serai pas ingrate! non, non, et

LA FAiMILLE JOUFFROY. 85

pour rne souvenir de vous, monseigneur, je n'aurai pas besoin de regarder cette coupe!

La jeune femme contemplant cet objet d'artavec un sourire mélancolique, ajouta :

— Cher trésor! maintenant doublement précieux pour moi ! Divin chefd'œuvre de mon ami d'enfance ! souvent dans l'isolement où me laissait l'homme qui aujourd'hui m'outrage, me dédaigne, j'éprouvais une vague appréhension des tourments dont je souffre à cette heure, et je te disais : < Si je dois être mal- « heureuse un jour, ton aspect me donnera « le courage de la résignation. Je me rap- « pelieiai qu'il n'a tenu qu'à moi d'épou- « ser l'artiste illustre dont tu es le chef- « d'oeuvre, j'aurais été la plus heureuse « des femmes, j'ai refusé sa main, je n'ai € pas le droit de me plaindre... » Oui, je

80 LA FAMILLK J0UFF1\OY.

te parlais ainsi, cher trésor, et maintenant je le dirai : Tu éveilleras toujours en moi le souvenir de mon ami d'enfance... mais tu seras aussi à mes yeux le gage d'un amour dont je suis fière, dont je n'ai pas à rougir... N'est-il pas le noble fruit de l'admiration qui depuis longtemps germait dans mon cœur? Oh! je m'abandonnerai sans réserve, sans crainte, et avec délices à cet amour ; car je ne dois jamais revoir celui qui l'inspire... Oh prince charmant! c'est le nom mérité que dès ce jour je vous donne , vous êtes venu comme le bon génie du conte de fée, changer mes larmes en joie, mon désespoir en espérance, mes feuilles sèches en perles et en diamants, les ronces de mon chemin en bouquets de fleurs.

Prince charmant, vous serez mon bon génie!

Cette amoureuse invocation d'Auréiie au prince charmant fut interrompue par mademoiselle Clara qui entra et dit :

— Monsieur le comte fait demander à madame la comtesse si elle peut le recevoir?

— Tout à l'heure , — répondit en soupirant la jeune femme, soudain rappelée à la réalité, — puis, après un moment de silence , et s' adressant à sa femme de chambre , non sans un certain embarras :

— Mademoiselle, vous n'avez pas lu...

m'avez-vous dit, ce fragment de lettre du prince ?

— Non, madame la comtesse.

— Tenez-vous beaucoup... à ce chitlon de papier?

88 LA FAMILLE JOUFFHOY.

— Oh! beaucoup; c'est pour moi une véritable relique... Je l'ai dit à Madame.

— S'il en est ainsi, je ne peux guère espérer que vous m'abandonniez cette précieuse relique.

— Madame...

— Une de mes amies rassemble une collection d'autograpbes des personnes les plus considérables de notre époque , ces quelques lignes de la main du prince eussent très bien figuré dans cette collection.

— Madame la comtesse doit penser que je n*ai rien à lui refuser, et dès qu'elle désire garder cet écrit, je...

— Merci, Clara, merci... je saurai récompenser votre bonne grâce à nvêtre

agréable. Priez M. de Villetaneuse de m'attendre dans mon boudoir.

— Oui, madame la comtesse, — répondit Clara, en sortant; et elle se dit :

— Ma maîtresse veut conserver ces lignes amoureuses... décidément, j'auraima table d'hôte !

Madame de Villetaneuse vint bientôt rejoindre le comte qui l'attendait dans un boudoir, voisin de la chambre à coucher. Auréiie, d'abord calme et digne, dit froidement à son mari :

— Vous désirez me parler ?

-- Oui, ma chère amie, je viens vous prier de vouloir bien signer ces quelques pfipieis d'affi.irts, — et il les lui montra.

— Je viens en outre vous adresser un reproche... un grave reproche?

— A moi?.. — répondit Auréhe , avec stupeur, — à moi... un grave reproche?

— Hé! sans doute, à vous... — puis, prenant un air sévère, — comment se faitil, madame, que je sois obligé de vous dire... car, enfin, un tel oubli de votre part est impardonnable, oui, comment se faitil que je sois obligé de vous dire que vos boucles d'oreilles en diamants ne sont aucunement en rapport avec la richesse de votre parure, aussi, madame, — ajouta le coinle, en souriant et fouillant à sa poche dont il tira un petit écrin, — outré, révolté de ce complet oubli de vos devoirs de femme élégante, je viens vous les rappeler, en vous apportant cette paire de boucles d'oreilles.

— Vous êtes trop généreux... vraiment, — répondit Aurélie, avec une amertume contenue en songeant à l'aventure du passage Cendrier, ~ vous me comblez...

— Ne parlons plus de cela... veuillez, je vous prie, ma chère amie, signer ces papiers... le clerc de mon notaire les attend... il s'agit d'un placement très avantageux, et, si vous voulez, je vous expliquerai..,

— C'est inutile, monsieur, donnez-moi ces papiers, — répondit Aurélie avec distraction, et absorbée qu'elle était par mille pensées diverses; puis s'approchant de sa table à écrire, — où iaut-ii signer?

— Il faut,.ma chère amie, d'abord écrire ici : approuvé l'écriture ci-dessus... bien, voilà qui est lait... maintenant, votre signature au bas de ces mots.-, signez

encore ici., et là encore... A merveille, — dit le comte, en remettant les papiers dans sa poche, — mille grâces...

-- Est-ce tout, monsieur?

— Oui ma chère... ah ! j'oubliais, j'aurai à vous présenter ce soir une personne qui... — mais remarquant la pâleur d'Aurélie, il s'interrompit et ajouta, — mais qu'avez-vous donc^.. vous semblez préoccupée, soucieuse !

— Préoccupée, peut-être... mais, soucieuse, non, Dieu merci.

— Je vous assure , que vous avez l'air fort soucieux.

La comtesse, en proie à une agitation violente, d'abord contenue, ne put dominer plus longtemps ses ressentiments, et après un moment de silence, reprit brusquement, d'une voix altérée :

■ — Monsieur... savez-vous où est situé le passage Cendrier ?

— Le passage Cendrier?

— Oui...

— Voilà, ma chère, une question topographique singulièrement inattendue...

-—Inattendue... je le crois; entin... faites-moi la grâce de me répondre...

— Le caprice est bizarre... mais, soit... voyons... il me semble que le passage Cendrier... doit être , quelque part...

vers le boulevard des Capucines. . et, si je ne me trompe, c'est un affreux passage...

— Affreux. .. peut-être. .. mais, il n'est pas tel sans doute à vos yeux, monsieur... vous

9r> LA FAMILl.K JOUFFl'.OY.

devez le trouver charmant... grâce aux souvenirs qu'il vous rappelle.

— Ce passage me rappelle , dites-vous , des souvenirs?

— Et des plus récents; vous êtes allé ce matin encore dans ce passage si affreux !

— Ah bah!

— Vous êtes entré dans la maison qui porte le n° 1.

— Vraiment ?

— Et Madame Bayeul est bientôt venue vous rejoindre dans cette maison., osez le nier., monsieur... osez-le?

— Nier quoi, ma chère ?

— Votre rendez-vous avec cette femn]e!

Ne dites pas non î je l'ai vue ! elle avait

LA FAMILLE JOUFFROY. 9Tf

un chapeau blanc et un chàle orange !

— Un chapeau blanc? un chàle orange ?

voilà qui me paraît ^'ort circonstancié.

— Ainsi, monsieur , vous avouez., vous avouez !

— Vous me paraissez si convaincue , ma chère, qu'il serait de mauvais goût de contrarier votre certitude; et puisque vous tenez particulièrement à croire que...

— Monsieur!..

— Je vous en prie, calmez-vous.

— Je suis très calme, vous le voyez !

— Pas tout à fait calme., mais beaucoup plus calme que je ne devais m*y attendre. Vous avez débuté par l'ironie; non par Ja colère , ou par les larmes, cela prouve du sang-froid, du dédain , une sorte d'in-

98 LA FAMILLK JOUFFROy.

diférencedelachose.. or cette indifférence est du meilleur augure pour notre repos et notre bonheur à tous deux ; décidément, ma chère AuréUe, vous êtes une femme d'esprit, de tact, de bon sens! Vive Dieu! Nous sommes faits pour nous entendre!., il n'y aura pas maintenant d existence comparable à la nôtre... nous nous comprendrons à demi mot, nous nous serons réciproquement indulgents. Tenez , vous êtes un ange !

— Monsieur... vous me méprisez donc bien?

— Moi ! vous mépriser ! vous me dites cela tout justement au moment où je vous admire...

— Soyez sincère... vous ne m'avez jamais aimée?

— D'abord, ma chère, qu'est-ce que l'amour?

— Mais... c'est... c'est...

— Allons, j'écoute, c'est...

— C'est le sentiment que malheureusement j'éprouvais pour vous, Monsieur.

— Et vous ne l'éprouvez plus ?

— Vous osez me le demander...

— Ah ! si je pouvais vous croire !

— Monsieur!..

— Hé sans doute! si vous ne m'aimiez plus, nous n'aurions alors rien à envier aux plus heureux de ce monde ; gais , contents , placides , confiants l'un envers l'autre, jamais jaloux ni chagrins, jamais soupçonneux ni soupçonnés, toujours pardonnant ou pardonnes, vivant

100 LA FAMILLE JOUirilOY.

en bons amis, nos belles années s'écouleraient dans des plaisirs sans contrainte! sans recourir à la ruse, à la feinte, au mensonge ! Enfin, l'âge venant, le souvenir de notre bon temps charmerait notre vieillesse... Que de joyeuses histoires à nous raconter en tisonnant ! Ah ! ma chère AuréUe, si vous le vouliez ! quels charmants camarades de plaisir nous serions !

— Camarades de plaisir... et complices d'ignominie... N'est-ce pas, monsieur?

— Vous êtes une enfant, vous réfléchirez... votre calme de tout à l'heure en me parlant du passage Cendrier, est pour moi, je vous le répète, d'un excellent augure... Ah çà! vous serez belle, ce soir? que dis-je, belle ! belle, c'est tout simple... mais éblouissante, n'est-ce pas?

— Non... jamais homme si pervers, si

dégradé qu'il soit , n'a tenu pareil langage à une femme de dix-neuf ans... à une femme qui ne lui a pas donné le droit de douter d'elle... Mon Dieu ! mon Dieu!..

— Qu'avez- vous donc ?

— Oser me proposer un marché infâme !

oser me dire : Ayez vos amours, j'aurai les miens... puis l'âge venu, tous deux vieillis

' dans le vice , nous parlerons du bon temps...

— Ecoutez-moi... je...

— Un homme trompe sa femme, c'est odieux ! — s'écria douloureusement Aurélie ; — mais enfin, en outrageant sa femme, cet homme la respecte oïdinaireaient encore assez pour lui dire : Madame, prenez garde... mon infidélité ne justifierait pas la vôtre ! l'honneur vous ordonne de ré-

pondre à mon outrage par une conduite irréprochable.

— Quoi? l'absurde, le féroce égoïsme de ces stupides et jaloux butors ne vous révolte pas, ma pauvre Aurélie ? Quoi ! traitant de crime abominable les doux méfaits qu'ils commettent à la journée, ils disent à leur femme...

— ...Us disent à leur femme .. je suis un misérable...; mais votre honneur vous défend de m'imiler! ! Vous, Monsieur, vous me dites : « Je suis un misérable, allons, «ma chère, imitez-moi; montrez-vous « encore plus misérable que moi... vous « boirez le calice de la honte jusqu'à la « lie, car le monde est sans pitié pour les « fautes de l'épouse ! » Mon Dieu! — ajouta la comtesse, et ses sanglots éclatèrent, — on se résigne à n'être plus aimée, à être

dédaignée, sacrifiée, mais l'on ne se résigne pas à une pareille insulte !

Madame Jouffroy entra dans le boudoir au moment où la comtesse fondait en larmes.

Madame Jouffroy, depuis le mariage de sa fille, la voyait pleurer pour la première fois, elle fut surtout frappée de la pâleur et de la douloureuse altération des traits d'Aurélie; la mère la moins clairvoyante eut deviné qu'il s'agissait, non pas d'une légère discussion de ménage, mais d'un dissentiment grave et pénible; aussi madame Joufirov, courant vers sa fille, s'é-

'lOÔ LA FAMILLE J(JUFFROY.

cria en jetant au comte un regard menaçant :

— Pourquoi Aurélie pleure-t-elle? — puis embrassant celle-ci avec effusion , elle reprit d'une voix remplie d'angoisse : — Mon enfant, je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... ta pauvre figure est toute bouleversée, tu n'est pas reconnaissable...

— Je n'ai rien, maman...

—Tu n*as rien? et tes joues ruissellent de larmes, tu es pâle comme une morte ! tu es oppressée à étouff'er, tes mains tremblent, tu frissonnes, et tu dis que tu n'as rien...

Puisse retournant impétueusement vers le comte :

— Mon gendre, qu'est-ce que cela signifie?

LA famillp: jouffroy. 107

— Cela signifie, ma chère belle-mère, que notre Aurélie est une enfant.

— Il ne s'agit pas de cela. Pourquoi la faites-vous pleurer? Pourquoi la mettezvous dans un état pareil? Est-ce que vous croyez que je vous ai donné ma fille pour que vous la rendiez malheureuse ?

— Maman, je t'en prie, calme-toi. Monsieur a raison, — reprit la comtesse avec une amertume navrante, —j*ai eu tort de pleurer pour peu de chose... je suis une enfant...

— Tu appelles ton mari, Monsieur, ton pauvre sourire me fait venir les larmes aux yeux... Je te dis, moi, qu'il s'est passé entre vous quelque chose de terrible. Jour de Dieu ! si je savais..;

— De grâce, chère belle-mère, calmez»

VOUS, il n'est point besoin de dire : si je savais... vous vivez avec nous, vous savez par vous-même si ma femme est malheureuse.

— ' Il y a commencement à tout !

— Avez-vous quelque chose à me reprocher?

— Vous êtes toujours dehors, vous ne sortez quasi jamais avec ma fille...

— De cela s'est-elle plainte jusqu'ici?

s'en plaint-elle ?

— Elle ne se plaint jamais, parce qu'elle est l'agneau du bon Dieu. Mais puisque l'uccasioo se présente, et que je trouve Au relie en larmes et dans un état à faire pitié, je vous dirai ce que j'ai depuis longtemps sur le cœur. Entendez-vous, mon-

sieur mon gendre? L'on ne se marie pas pour vivre de son côté , à sa guise , et rentrer toutes les nuits à je ne sais quelle heure ! Sans son père et moi , ma fiUeserait toujours seule à la maison. Je suis sûre que cet isolement est une des causes de son chagrin... elle se sera révoltée a la fin... et vous lui aurez dit des duretés; n'est-ce pas que c'est ça, ma pauvre chérie?

— Maman, je t'en prie... ne...

— C'est indigne à vous, mon gendre...

vous êtes un monstre !

— Ma chère helle-mère... vous êtes un peu vive, je me permettrai de vous faire observer que vous me traitez de monstre, sans trop savoir pourquoi.

— Tenez, vous me faites bouillir le sang »

dans les veines avec votre san^froid gouailleur !

— Ma mère, je t'en supplie...

— Laisse-moi faire, ma pauvre chérie, tu n'as pas plus de défense qu'un mouton, nrais moi, Dieu merci, j'ai bec et ongles, je ne reculerai pas devant ton mari, et s'il veut commencer à te tourmenter , qu'il prenne garde à lui !

— Encore une fois, Madame, quelle est la cause de ce grand courroux? Pourquoi cet éclat soudain?

— Comment, pourquoi ? Est-ce que vous vous moquez du monde? Je trouve ma fille en larmes et toute bouleversée? ce n'est point assez, peut-être?... Ne croyez pas, voyez-vous, m'imposer par votre flegme impertinent.

— Madame... ces expressions..,

— Hé bien! quoi donc, Monsieur?... je vais peut-être prendre des mitaines pour vous parler ?

— Des mitaines... Je n'en exige point, mais j'ai le droit d'attendre de vous , Madame, que vous me parliez poliment...

— Vous allez voir qu'à mon âge et devant ma fille, je vais recevoir des leçons d'un blanc bec comme vous...

— Ma mère ! ma mère !

— Laisse-moi donc tranquille ! ne t'en mêle point! — s'écria madame Jouffroy, complètement exaspérée par le froid persitflage du comte. —Je saurai le faire marcher au pas , moi... cet insolent là !

— Ma chère belle-mère, il m'en coûte

de VOUS prier de remarquer que votre prétention de faire marcher les gens au pas, pourrait justifier la ressemblance que les méchants veulent, à tort... à grand tort, trouver absolument entre vous... et un tambour major...

— Vous êtes un manant!

— Monsieur, ah ! monsieur 1 insulter ma mère !

— Hé bien! hé bien? qu'est-ce qu'il y a ? on se chamaille donc ? — - dit la voix nazillarde du marquis, entrant en ce moment dans le boudoir avec M. Jouffroy.

xvni

Madame Jouflroy ! à la vue de son mari accompagnant le marquis de Villetaneuse, s'écria :

— Avance ici, Jouffroy ! viens voir ta fille en larmes, viens entendre de quelle manière l'on traite ta femme.

— Qu'y a-t-il donc? -7- reprit l'excellent homme avec anxiété en courant vers sa femme et Aurélie. — Ah mon Dieu ! fifille,

Page 1