‹ La famille Jouffroy (volume 3)Chapitre 4 sur 12 · IV · texte numérisé non relu

IV

comme lu es pâle... et toi, Mimi, comme tu es rouge ?

— Est-ce qu'il n'y a pas de quoi se mettre hors de soi ! ce freluquet-là rend notre fille malheureuse comme les pierres, et m'appelle tamhour-major !

— Tambour-major ! — répéta le marquis en ricanant: — mais, chère madame, il n'y a point du tout lieu de vous offusquer de cette ressemblance-là ! un tambour-major ! mais c'est un personnage fort majestueux... qu'un tambour-major!

— Oui, — reprit amèrement madame Jouffroy , — je ressemblais à une duchesse... lorsque vous veniez m'entortiller pour que je donne ma fille à votre neveu.

— Belle dame... que je meure! si j'ai jamais eu l'inconvenante pensée de.:, vous

entortiller, — ajouta le marquis en aspirant sa prise de tabac. —Peste ! vous entortiller!!

— Tenez! vous ne valez pas mieux que votre neveu ! les deux font la paire ! — s'écria madame Jouffroy, exaspérée par la sardonique impertinence du marquis, — le cousin Roussel vous avait bien jugé, lui! Vous n'êtes qu'un vieux roué...

— Madame... mes cheveux blancs...

— Parlez-en donc de vos cheveux blancs! Vous les honorez joliment... et nos quatre mille francs ?

— Quels quatre mihe francs ?

— L'argent que mon mari vous a remis le lendemain du mariage de ma hlle sous prétexte d'une conspiration? d'une surprise... que vous vouliez, disiez- vous, u)é-

nager à Aurélie et à votre neveu?

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— Chut, chut, chère madame, la conspiration marche toujours, un peu de patience; d'ailleurs, votre mari n'a-t-il pas un reçu de moi, ime quittance en forme ? Il est donc parfaitement en règle.

— Il est bien avancé avec sa quittance ? c'est quatre mille francs de flambés...

Quand je pense que j'étais assez bète pour croire à votre conspiration... Ah! il va bien d'autres choses auxquelles j'ai cru pour le malheur de ma fille... ! Mais, jour de Dieu ! je suis là, et il faudra marcher droit, monsieur mon gendre î

— Oui, nous sommes là ! — reprit timidement monsieur Joufl'roy, — nous ne voulons pas que notre fille soit malheureuse..., ah ! mais dam, non !

— Mon bon père, — reprit Aurélie, que cet entretien mettait pour tant de raisons

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au supplice, — j'ai eu avec M. de Villetaneuse une discussion, j'ai pleuré, maman est entrée ; émue de mes larmes , elle a adressé des reproches à M. de Villetaneuse, il a répondu à ma mère en des termes dont j'ai été profondément affligée ; il les regrette, je l'espère. ...le t'en conjure, bon père, et toi «•^ussi, maman, oublions ce qui s'est passé, il y a bal ici ce soir, il est déjà tard; si je n'assistais pas à cette fête, il s'ensuivrait mille commentaires, il me faut donc songer à ma toilette, nous allons dîner bientôt... et...

— Ma pauvre enfant, — reprit madame Jouffroy en interrompant Aurélie, — tu veux excuser ton mari , je te reconnais là; mais demain, nous tirerons cette affaire-là au clair, nous aurons une explication sérieuse.

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— El moi, ma femme, sans attendre à demain, je profilerai, s"il te plaît, de l'occasion pour adresser tout de suite, une seule question à notre gendre, — reprit monsieur Jouffroy , désirant profiter de l'occasion bien rare où il voyait sa femme disposée à le soutenir et à partager enfin ses appréhensions pour l'avenir de leur fille, appréhensions de plus en plus vives pour lui, mais dont, jusqu'alors, il n'avait osé pal er, tant il craignait de se trouver en désaccord avec madame Jouffroy.

— Mon cher beau-père , — reprit le comte, — vous avez, dites- vous, une question à m'adresser ?

— Oui, mon gendre... je voudrais savoir, hum, hum, savoir un peu l'état de vos affaires... et de la fortune de ma fille. . hum , h un) , vous dépensez énormément

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d'argent, et... il me semble, mon gendre, hum, hum, que vous allez un peu vite...

— Mon cher beau-père, tout ce que je peux vous répondre à ce sujet, c'est que vous n'avez aucune espèce d'inquiétude à avoir.

— J'espère que voici une réponse péremptoire, — ajouta le marquis, en prenant son tabac, — péremptoire et des plus rassurantes.

— Allons donc! — s'écria madame Jouffroy, — vous et votre neveu, vous vous entendez comme des larrons en foire!

— Belle dame, cette comparaison de larrons en foire est un peu...

~ Tant pis si elle vous blesse? mon mari et moi nous voulons des preuves et non

des mots, entendez-vous, monsieur mon gendre, oui nous voulons connaître votre passif et votre actif. Oh il n'y a pas à nous tromper, je sais les affaires moi! vous aurez donc à nous justifier vos dépenses depuis votre mariage , à livres sous et deniers.

— Madame, je suis d'âge à n'avoir plus besoin de tutelle.

-^Parbleu! mon neveu est suffisamment émancipé, j'imagine?

— Je gère ma fortune et celle de ma femme ainsi qu'il me convient, — poursuivit le comte, — personne n'a le droit de se mêler de cette gestion.*

— C'est un peu fort ! — s'écria madame Jouffroy, — quoi ! nous aurons donné huit cent mille francs de dot à notre fille, et

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nous n'avons pas le droit d'exiger que vous nous en rendiez compte ?

— Moralement, oui, matériellement, non madame, et je vous en rends compte moralement en vous disant, et j'ai le droit d'être crû : que vous ne devez avoir aucune inquiétude au sujet de notre situation de fortune.

— C'est clair, que diable pouvez- vous exiger de plus de mon neveu?

— Pardon monsieur le marquis, notre gendre nous donnant celte assurance ne doit aucunement craindre, hum, hum, de nous montrer, à ma femme et à moi, ses livres de dépenses, ses valeurs en caisse, de compter avec nous, enfin de clerc à maître, et de...

— Aurélie, — dit soudain madame .louffroy, frappée d'une idée subite, «-ton

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mari, ne t'a-l-il jamais rien tait signer?..

— Si maman, et aujourdhui encore...

— Que signais-tu ainsi ?

— Je n'en sais rien, M. de Villetaneuse me priaitde signer... je signais...

— Sans lire, malheureuse enfant?

— Oui, mon père.

— Grand Dieu ! - s'écria madame Jouffroy , — je n'ai pas prévenu ma fille... hélas!.. Je ne me défiais de rien, — et se retournant vers le comte avec angoisse, — quels actes avez- vous fait signer à Aurélie? aujourd'hui encore ?

— J'ai la chair de poule, — dit M. Jouffroy, — s'ii s agissait de transferts de renies, toute la dot de fifille était en rentes !

— Mais répondez donc ! — s'écria ma-

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(lame Joilifroy, hors d elie-mème, en saisissant le comte par le bras, — quels actes avez-vous fait signer a ma fille...

— Mais l'on n'a jamais poussé plus loin l'indiscrétion ! — reprit le marquis, —mais c'est intolérable ! mais c'est une véritable inquisition!

— Madame, je n'ai rien à vous répondre, — dit M. de Villetaneuse, — ma femme confiante en moi comme elle doit l'être, a si<^né ce qu'il m'a paru bon de lui faire signer, dans notre intérêt commun , vous n'en saurez pas davantage.

— Je vous dis, moi, qu'il faut à l'instant nous montrer cet acte, qu'aujourd'hui même, ma fille a signé... cet acte où est-il?

— Cet acte, M. de Villetaneuse l'a sur lui, — dit Aurélie avec angoisse, en près-

sentant une nouvelle indignité de son mari. — J'ai signé tout à l'heure un papier timbré.

— Cet acte, — s'écria madame Jouffroy, — cet acte... ou sinon...

— Me prenez-vous, madame , pour un enfant? — répondit le comte en haussant les épaules, — j'ai dit non... c'est noli...

— Mais vous voulez donc dépouiller ma fdle... la ruiner... ne lui laisser que les yeux pour pleurer... malheureux que vous êtes!

— Mon Dieu ! — se dit Aurélie, — qu*apprends-je encore !

— Madame, j'entends être maître dans ma maison, — reprit Henri de Villetaneuse pâle de colère, — ne m'obligez pas

de VOUS rappeler que vous n'êtes pas ici chez vous !... mais chez moi... et que je ne permets à personne de m'outfager chez moi...

— Ma fille, tu l'entends? -- s'écria madame Jouffroy en levant les mains vers le plafond, — il nous chasse... il nous chasse !

— Madame la comtesse est servie ! — vint dire à haute voix Mùller une serviette sur le bras et paraissant à la porte du boudoir dont il ouvrit les deux battants en jetant un regard pénétrant sur les divers acteurs de cette scène de famille, qui gardèrent aussitôt le silence, obligés de se contenir devant ce domestique.

Le marquis, impassible, offrit son bras à Aurélie qui, tremblante, s'y appuya; le comte offrit le sien à sa belle-mère qui

fut obligée de l'accepter, monsieur Jouffroy suivit tristement sa femme.

— Monsieur le comte, — dit MùUer à son maître, lorsque celui-ci passa devant lui, —j'ai vu le commandant des pompiers, il enverra les hommes que monsieur le comte a demandés...

— C'est bien, c'est bien, — répondit avec distraction Henri de Villetaneuse, et la famille descendit dans la salle à manger située au rez-de-chaussée.

La fête donnée par le comte et parla comtesse de Villetaneuse était splendide, les invités se succédaient à chaque instant, une galerie en bois, intérieurement garnie de tentures et élevée dans le jardin, reliait entre eux les salons du rez-de-chaussée brillants de lumières, de dorures et de fleurs.

Aurélie avait dû faire les honneurs de

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ce bal, malgré le trouble et la douleur où la jetaient les divers événements de cette Journée ; non-seulement le comte la trompait et la supposait assez dégradée pour accepter, ainsi qu'elle le disait ; un marché de tolérance infâme, mais abusant de sa confiante facilité à signer sans les lire les actes qu'il lui proposait, il la ruinait et ne l'avait évidemment épousée que pour sa dot.

Lorsqu'à ces dédains, à ces indignités, la jeune femme comparait, dans sa pensée, l'amour si discret, si profond du prince Charles Maximilien, cet homme aux sentiments délicats et chevaleresques (selon les récits de mademoiselle Clara). Elle sentait redoubler son penchant pour lui , s'y livrait, se promettant de s'y livrer toujours avec d'autant plus d'innocence et de sécu-

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rite, qu'elle ne devait jamais revoir le prince. Cet amour inconnu, serait, pensait-elle, la mélancolique consolation de ses chagrins; elle attendait d'ailleurs le lendemain de la fête, afin d'aviser, soit avec son père et sa mère, soit avec sa tante Prudence et le cousin Roussel sur le parti à prendre dans les tristes circonstances, où elle se trouvait.

La comtesse, en proie à mille émotions diverses, faisait donc les honneurs du bal. Gonnaissantl'emportement de sa mère, sa^ chant combien peu elle se pouvait contraindre, et craignant de sa part quelque éclat à l'endroit du comte, elle avait supplié madame Joulfroy de rester chez elle ; M. Joulfroy se trouvait toujours si embarrassé, si dépaysé au milieu de la société de Thôtel de Villetaneuse, q\V\\ s'était eai-

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