IV
pressé d'offrir à sa femme de lui tenir compagnie afin de chercher ensemble les moyens de s'éclairer sur la position pécuniaire de leur gendre, et s'il en était encore temps, de préserver leur fille d'une ruine imminente.
Henri de Villetaneuse, léger, souriant, gracieux, faisait de son côté les honneurs de chez lui : quittant parfois les salons du rez-de-chaussée pour monter au salon de jeu du premier étage, ou en sa qualité de joueur aussi malheureux que magnifique, il risquait et perdait au lansquenet des sommes considérables avec sa parfaite insouciance de grand seigneur.
Cet homme, le présent et le passé le prouvent, était un de ceux-là qui en amour (si cela peut s'appeler de l'amour), ayant un goût essentiellement dépravé , se plai-
sent à rechercher, à subir le joug souvent honteux, parfois ridicule, de créatures tarées ou médiocres , alors qu'ils dédaignent et avilissent des femmes incontestablement supérieures à celles qu'ils préfèrent. Ainsi, M. de Villetaneuse, après avoir subi l'empire absolu de madame deMorlac, courtisanne plus âgée que lui, subissait l'empire de madame Bayeul, indigne d'être en quoi que ce fût, comparée à Aurélie. Madame Baye ul, cette petite blonde à demirousse, blanche et faite au tour, à l'œil impudique, au nez mutin , aux lèvres sensuelles, à la démarche lascive, à la physionomie provocante, effrontée jusqu'à l'audace, offrait au comte une saveur de perversité,un montantde cynisme, un bouquet de libertinage, seuls capables de réveiller le goût corrompu de cet homme blasé.
Que nos lecteurs doués de quelque peu
d'expérience de la vie, interrogent leur mémoire, ils se rappelleront certains faits très probants à l'endroit de la détestable influence que de vicieuses créatures, de l'espèce de madame Bayeul , exercèrent malheureusement trop de fois au détriment de jeunes i'enipjes dont la beauté est aussi pure, aussi sereine que leur vertu.
La comtesse de Villetaneuse faisait donc, avec une tristesse contenue, les- honneurs de son bal : elle était vêtue d'une robe de moire blanche ; ayant à peine eu le temps de songer à sa coiffure, au milieu des fâcheux incidents de la soirée, elle portait un fil de perles enroulé dans les tresses de ses cheveux bruns, à reflets dorés ; l'extrême simplicité de cet ajustement semblait s accorder avec la légère pâleur des traits d'Aurélie, et le mélancolique sourire qui
effleurait ses lèvres. Assise dans une pièce voisine du salon d'attente, elle recevait là les personnes invitées qui, dès leur entrée dans le bal, venaient tour à tour la saluer ; elle causait un moment avec elles, tâchant de ne pas se laisser distraire de l'entretien par les mille penséesdontelle était agitée. L'i comtesse en ce moment causait avec madame la marquise de Baupréau, jeune, assezjolie, et fort impertinente; elle résumait pour ainsi dire en elle, les sentiments malveillants de la généralité des femmes de ce monde hautain, qui regardait comme une inlruse la iille de l'ancien marchand de soieries, devenue par hasard comtesse de Villetaneuse. Au relie, laide et disgracieuse, eiït bientôt été oubliée comme un paquet (terme d'argot de salon) , protégée par r indifférence qu'elle inspirait; mais loin de là, les hommes de l'aristocratie, ordi-
134 LA FAMILLF JUUFFUOY.
iiairenient très égalitairts à l'endroit des femmes, malgré leur naissance , se montraient empressés autour de l'm^rM^e. Attirés parle charme de sa beauté ravissanle et par l'appât de son innocente coquetterie, plus d'un merveilleux avait vivement excité la jalousie d'une vraie duchesse ou d'une vraie marquise en venant coquetier auprès de la jeune comtesse de hasard ; ces rivalités, ces dépits jaloux, redoublaient la malveillance féminine envers Aurélie ; malveillance même partagée par celles-là qui ne craignaient pas de voir enlever leurs adorateurs, vu qu'elles n'en avaient point. Mais l'esprit de caste, de coterie, est un puissant esprit de corps , et la ligue féminine contre l'intruse était à peu près générale. Est-il besoin d'ajouter que l'expression de cette hostilité ne sortait jamais des limites imposées à ces belles
dames par le savoir-vivre et le savoir dire, résultant de l'habitude d'une extrêmement bonne coiipagnie? Mais quoique plus fins, plus polis, les sarcasmes n'en étaient pas moins cruellement acérés. Aurélie , jusqu'alors sans motifs de chagrins sérieux, confiante dans sa beauté, dédaignait ces attaques parfois même s'en amusait, mais ce soir là son cœur vivement froissé, endolori, devait être impressionnable à des atteintes jusqu'alors presque insensibles.
La marquise de Baupréau avait justement à reprochera son adorateur, M. de Maillebois, des empressements, des galanteries, a l'adresse de la comtesse de hasard, à qui la vraie marquise disait cela avec le plus aimable sourire :
— Mon Dieu, madame, quelle délicieuse fête vous nous donnez ce soir...
13G LA FAMILLE JOUIFROY.
— Madame, — répondit Aurélie, pressentant vaguement, d'après ce début, quelque perfidie, — vous êtes trop indulgente,
— De l'indulgence?... ah! madame, vous êtes au contraire de ces personnes si merveilleusement douées, qu'ellespeuvent braver la malveillance la plus décidée... mais vous nous inspirez, madame, un sentiment tout autre que cehûAh ; nmis vous trouvons charmante, nous rendons un juste hommage à votre bon goût à votre bonne grâce, et nous nous estimons très heureiises de vous voir parmi nous, Madame.
il était impossible , grâce à ces ?iOM5 réitérés, de dire avec une imperiinence plus polie à la jeune comtesse : « Vous n'êtes « que tolérée dans wo/r^ société, d'où votre
a manque de naissance devait vous éloi- « gner. »
Aurélie sentit le coup, le sentit doublement, car elle se disait :
— A quel prix, mon Dieu ! ai-je acheté le droit d'entrer dans cette brillante société qui me dédaigne ? Hélas ! c'est au prix du bonheurde mavieî — Mais dominant sa pénible émotion , la jeune femme répondit à la marquise de Baupréau avec un sourire contraint:
— Vous m'honorez beaucoup, madame, je suis aussi touchée des éloges dont vous me comblez, que vous êtes sincère en me les prodiguant...
Monsieur de Maiilebois, adorateur de la marquise, vint interrompre cet entretien , qui déjà tournait légèrement à l'aigreur.
138 LA FAMILLE JOUFFHOY.
Ce jeune ho.iime coqiietail beaucoiip depuis quelque temps auprès d'Aurélie , elle s'amusait de ses hommages sans les prendre au sérieux , aimant assez d'ailleurs à exciter la jalousie de celles-là qui la considéraient comme une étrangère parmi elles. Madame de Baupréau à la vue de de M. de Maillebois , qu'elle supposait attiré par la coquetterie d'Aurélie , éprouva un dépit cruel, mais le cachant, elle dit très gracieusement :
— Avouez, monsieur de Maillebois, que vous venez complimenter madame de Villetaneuse sur sa ravissante toilette.
— Non, madame. Dieu m'en garde!
— reprit en souriant M. de Maillebois, — je suis désolé d'avoir à vous dire que vous êtes dans Terreur. Si je me permettais de complimenter madame de Villetaneuse ,
LA FAJilLLE JOUFIROY. 1 3â
ce ne sérail pas sur sa loiiette ; en d'autres termes sur le mérite de sa couturière ; mais madame de Villetaneuse a les compliments en horreur : donc... je regarde.,, j'admire... et je me tais.
—Vous ne vous trompez pas, Monsieur, je redoute beaucoup les compliments, lors même qu'ils sont aussi spirituels que peuvent l'être... des compliments, —répondit Aiirélie en tachant de sourire.
La marquise, dont le dépit allait croi*" sant, reprit :
— Hé bien! moi , monsieur, au risqwe d'avoir le malheur de ne point paraître à madame aussi spirituelle que vous , au risque de la désobliger peut-être, en faisant platement l'éloge de sa couturière, je me [)crmetlrai de dire à njadame qu'elle
est ce soir mise à ravir... et que cette robe... de., de... pardon, madame... quel est donc le nom de cette superbe étoffe?
— Mais... — répondit naïvement Aurélie, — c'est de la soie moirée , madame.
— Il faut avouer que l'on travaille maintenant admirablement! — reprit la marquise et elle ajouta en lançant à Aurélie un regard venimeux: — Quelle différence î:vec les étoffes que l'on fabriquait il y a quinze ou vingt ans ! 3ïa mère, s'il m'eiî souvient, se fournissait de soieries dans la boutique de M. votre père, madame, et l'on n'y eût ce'rlaineairnL pas aiors trouvé une éloile aussi belle que celle là... Pourtant, la boutique à(i}i\. votre père..., c'est unlégitime hommage à lui rendre, était , dit-on, de tuutes les boutiques de Paris... la boutique la mieux assortie... — Et triomphante de
LA FA.MILLE JOUFFKOY. lit
l'embarras et de la rougeur de la comtesse. — Allon^, je dis comme vous, monsieur de Maillebois, décidément nous sommes en progrès, l'on fait, et surtout Ton voit de nos jours, des choses surprenantes.
La confusion d'Aurélie redoublait, mais si pénible qu'elle lut, elle l'oublia bientôt en apercevant] à la porte du salon , M. de Villetaneuse donnant le bras à madame Bayeul.;. , et suivi de ^!. Bayeul qui, non plus que sa femme , n'était jusqu'alors jamais venu à l'hôtel de Villelaneuse.
— « Je veux aller au bal chez vous, afin < de voir le beau monde et de faire endia- € hier votre femme, qui prend des airs de « grande dame et ne fréquente plus notre « société bourgeoise , qu'elle méprise , « sans doute, » — avait dit, quelques jours auparavant, madame Bayeul à Henri de Yilletaneuse.
Le comte, subissant le joug honteux de
144 I.A FAMIMJ", JUTFnOY.
madame Bayeul, ainsi qu'il avait sîibi celui de Catherine de Morlac, ne put résister à ce que l'on exigeait de lui, ignorant encore, il est vrai, la future découverte de son rendez-vous au nassa/^e Gendrier. Ajoutons encore qu'aussitôt après son orageux entretien avec Auréiic et sa famille, le comte avait écrit en iiàle un mot à madame Bayeul, afin de la prévenir que la fête n'aurait pas lieu. Malgré son dédain des plus simples convenances lorsqu'il était sous l'empire de ses dégradan (es passions, il sentait que l'invitation de madame Bayeul, invitation déjà fort excentrique au point de vue de sa société à lui, devenait d'une inconvenance odieuse et des plus blessantes pour Aurélie, désormais instruite de la liaison de son mari avec madame Bayeul ; mais cette effrontée créature flairant que la désiavitation du
comte cachait une défaite ou un mensonge, envoya aussitôt son portier s'informer de la vérité à l'hôtel de Villetaneuse, apprit par son messager que le bal n'était nullement contremandé, elle sentit naturellement accroître son désir d'assister à cette fête, et d'être ainsi doublement désagréable à Aurélie.
Madame Bayeul , pimpante, triomphante, était donc arrivée au bal, à la grande sur|)rise et vive contrariété d'Henri de Villetaneuse, il lui fallait, en cette extrémité, mettre à la porte cette effrontée très capable, le cas échéant, de pousser les hauts cris et défaire un éclat, ou bien se résigner à la présenter à la comtesse. Il prit en maugréant ce dernier parti , moins scandaleux en apparence que
le premier, offrit son bras à la nouvelle IV. 10
venne, et la conduisit dans le salon où se tenait alors Aurélie assise à côté de la marquise de Baupréau ; alors que celle ci venait d'amener si perfidement l'entretien sur \q boutique de M. Jouffroy.
Madame de ViUetaneuse , ignorant la tentative faite par son mari, afin d'empêcher madame Bayeul de venir chez lui, vit dans cette audacieuse présentation , un nouvel et sanglant outrage, et fut sur le point de défaillir sous ce dernier coup.
Madame Bayeul, coiffée d'une couronne de pampres, comme une Erigone, sa longue chevelure d'un blond ardent tombant en boucles nombreuses jusques à son corsage, indécemment échancré par devant, et décolletée jusqu'au bas de ses épaules, non moins accomplies que ses bras et sa
poitrine, exhiijait ainsi deux grains de beauté , signes noirs veloutés, qui faisaient ressortir encore l'éblouissante blancheur d'une peau satinée ; sa robe beaucoup trop voyante, pour être de bon goût, était assez courte . pour mettre en évidence un pied fort joli d'ailleurs, et le commencement d'une jambe fine et bien tournée. Madame Bayeul, ainsi vêtue, arrogante, agaçante et sautillante , s'accrochait au bras de M. de Villetaneuse, qui semblant être au supplice, dit à sa femme :
— Ma chère amie, je vous présente madame et M. Bayeul.
Ce dernier marchait derrière sa femme, plus petite que lui de deux pieds ; il s'inclina, tandis que madame Bayeul, regardant insolemment Aurélie et se campant sur la hanche, lui dit d'un air narquois :
148 LA FAMILLE JOUFFllOY.
— Madame , nous nous connaissons déjà, nous nous sommes autrefois très souvent rencontrées chez les Richardet, chez les Duflot, chez les Chamousset et autres ; vous n'étiez pas comtesse en ce temps-là...
— Madame, — répondit Aurélie , tâchant de surmonter son indignation, sa honte et sa douleur, — Madame, il est possible que nous nous soyons autrefois rencontrées, mais je suis très surprise de vous voir chez moi...
— Comment, comment? — reprit madame Bayeul d'une voix de phis en plus perçante, — vous êtes surprise de me voir chez vous, Madame?... Qu'est-ce que ça veut donc dire, sïl vous plaît ?..
— Permettez-moi, madame, de vous conduire dans la salle de bal, — reprit
LA FAMILLE JOUFFRUY. 149
Henri de Yilletaneuse, en usant d'une sorte de violence contenue, pour se faire suivre de cette impudente, qui cédant cependant au mouvement du comte qui remmenait presque de force, se retourna par deux fois en jetant sur la jeune comtesse des regards de haine et de défi. M. Bayeul impassible marchait sur les pas de sa femme avec une raideur automatique.
Madame de Beaupréau, jouissait délicieusement du cruel embarras où la présentation de madame Bayeul jetait Aurélie; mais remarquant que M. de Mailiebois seriiblait prendre sincèrement en pitié la pénible situation de madame de Yilletaneuse, la marquise dit à celle-ci d'un ton contrit :
— En vérité, madame, je partage vuire
150 LA FA.MILI.K jMUFFIiOY.
indignation. Il tant, permettez -moi de vous le dire, que M. de Villetaneuse ait perdu la tête, pour oser vous présenter une pareille espèce ! Vous me répondrez sans doute qu'il est affolé de cette impertinente; ceci est fort probable, d'après ce qui vient de se passer. Cependant je prendrai la liberté de vous faire observer, madame, qu'il est parfaitement désobligeant pour une femme qui se respecte,de se rencontrer dans votre salon, avec une créature habillée en véritable danseuse de cordes, et qui sort de chez les Duflot et les Chamous set, où vous avezeu, dit-elle, l'agrément de la connaître. Ces anciennes relations, madame, sont certes des plus vénérables, néanmoins, il est exorbitant de se voir commettre avec une pareille impudente, née sans doute dans quelque arrière boutique.
LA FAMILLE JOUFFKOY. 151
— Pardon madame , — reprit Aurélie avec une dignité triste , — vous outiliez sans doute que mon père tenait une boutique et que madame votre mère se fournissait ctiezlui.
— C'est vrai, madame... mais enfin , vous avez maintenant l'honneur de porter le nom de M. le comte de Villetaneuse , et vous êtes admise parmi nous.
A cette cruelle répartie, Aurélie, malgré ses efforts surhumains pour se vaincre, perdit contenance, les larmes lui vinrent aux yeux, elle allait quitter le salon et laisser son mari faire les honneurs de la fête, lorsqu'elle entendit son valet de chambre JNiùUer annoncer d'une voix sonore dans l un des salons voisins :
— Son Altesse Sérénissime, monseï gneurle prince Charles ^tiaximilien !
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La comtesse de Villetaneuse en entendant annoncer chez elle, le prince Charles Maximilien qu'elle croyait parti pour un voyage en Orient (pérégrination lointaine, entreprise dans l'espoir de se distraire de son amour, selon le fragment de lettre reçu par Clara) , la comtesse de Villetaneuse tressaillit, rougit, moins frappée de l'arrivée si imprévue de TAltesse que de
cette pensée t'anesle , ujais instinctive et presque involontaire i|ui domina toutes les autres :
— J'ai subi aujourd'hui des humiliations, des hontes, des dédains cruels, ces nobles dames me reprochent la bassesse de mon origine, mon mari m'outrage à la face de tous; le prince me vengera... il m'aime...
Désormais rassurée , triomphante à son tour, la jeune femme redressa fièrement le front, ses yeux naguère voilés par des larmes contenues, brillèrent d'un éclnl fiévreux, fiévreux comme la légère rougeur qui ranima les roses de son teint. Aurélie se transfigurait , et lorsque à la vue du prince qui s'avançait traversant le salon voisin, elle se leva brusquement du
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siège où elle était assise à côlé de la marquise de Beaupréau, celle-ci se dit :
— Qu'a t-elle donc? elle n'est plus recorinaissable, — et elle ajouta tout haut, très surprise, très contrariée de ce que le frère d'un prince régnant, condescendait à assister au bal donné par cette comtesse de hasard, fille d'un boutiquier. — Mais madame, on ignorait absolument le retour de Son Altesse à Paris, le prince est donc tout récemment arrivé ?
— Probablement, madame, puisque son Altesse vient ce soir chez moi, — répondit Aurélie. d'un ton hautain et dégagé, 'en appuyant sur ces mots : chez moi, avec un accent qui semblait dire : chez moi, fille d'un boutiqner, madame la marquise.
Le prince Charles iMaximilien, en habit de ville, toujours élégaiilet beau, quoique
sa ligure tut amaigrie et un peu pâlie , (cette observation n'échappa pas à Aurélie, lorsqu'il s'approcha d'elle), vint la saluer accompagné de M. de Villetaneuse, tandis que dans l'embrasure de la porte de ce salon, où se trouvaient alors seuls la marquise, M. de Maillebois et la jeune comtesse , l'on apercevait madame Bayeul, à qui son digne époux parlait tout bas , comme s'il eût voulu la détourner d'un projet extravagant.
— Madame la comtesse, — dit le prince en s'inclinant de nouveau et profondément devant Aurélie. — Arrivé avant hier à Paris, j'ai appris que vous donniez un bai, et quoique je n'aie pas eu l'honneur d'y être invité, daignerez-vous m'excuser, madame, d'avoir saisi avec empressement cette occasion de vous présenter mes respectueux hommages.
LA FAMILLE JOLFFROY. 157
La première assurance d'Aurélie se changeait en un trouble croissant; elle fit au prince une révérence en s'inclinant, mais ne put trouver un mot à lui répondre.
Mûller, à ce moment, parut à la porte du salon , portant un plateau de vermeil chargé de glaces, jeta un regard observateur sur ce qui se passait dans le salon, et disparut alors que M. de Villetaneuse venant au secours de l'embarras de sa femme répondait au prince :
— Votre Altesse nous comble de bon tés, madame de Villetaneuse et moi, nous sentons tout le prix de la faveur que Monseigneur nous accorde ce soir.
— Nous sommes d'autant plus heureux de recevoir Votre Altesse, que nous ne comptions pas sur cet honneur... — ha-
8arda de dire tioiidement Aurélie. Puis voyant Charles Maximilien saluer madame de Beaupréau qui accueillait ce salut, par l'une de ces majestueuses révérences de cour, dont la tradition s'est conservée chez les femmes de l'aristocratie, Aurélie céda à un besoin de vengeance, et certaine de blesser l'orgueil de la marquise, en présentant au prince cette noble dame, elle, Aurélie, tille d'un boutiquier , elle dit à Charles Maximilien :
—Permettez-moi, Monseigneur, de vous présenter madame la marquise de Beaupréau...
La marquise sentit le trait, se mordit les lèvres, et fit à l'Altesse une seconde révérence du plus grand air.
— Madame la marquise, — répondi
Charles Maxirnilien, — je serai toujours heureux de me rencontrer avec les personnes qui ont l'honneur d'être reçues chez madame la comtesse de Viiletaneuse.
— En ce cas-là, Monseigneur, moi je profite de l'occasion pour me présenter moi-même! — ^ dit soudain une voix d'un ton déhbéré.
— Cette voix était celle de madame Bayeul , qui , malgré les exhortations de son mari, avait obstinément voulu parler au prince tout comme une autre^ disaitelle.
La présence inattendue de cette femme qu'elle délestait à tant de titres, arracha un mouvement d'indignation à Aurélie. Ce ressentiment n'échappa point à la pénétration de Charles Maxirnilien ; sa physionomie jusqu'alors d'une aifahihté
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extrême, se rembrunit soudain ; la fierté, la morgue souveraine de sa race royale se peignirent sur ses beaux traits, il se retourna vers madame Bayeul , la toisa d'un regard surpris et glacial, puis après un instant de silence, laissa tomber dédaigneusèment ces mois, en s'adressantà Henri de Villetaneuse:
— Mon cher comte, quelle est Madame?
— Monseigneur, — reprit M. de Villetaneuse très embarrassé , — Madame est... madame Bayeul...
— Ah !— fit l'Altesse , et sans adresser ni un mot, ni un coup d'oeil à l'effrontée petite créature, il lui tourna carrément le dos et continua son entretien avec Aurélie.
Madame Bayeul, décontenancée, mal-
gré son audace, devint pourpre de rage , prit le bras de son mari et sortit de ce salon au nionient où Mûller , semblant vaquer aux soins de son service , s'arrêtait un instant, et observait le prince et Aurélie :
— Quoi ! pas un moment de téLe-à-lète ; cela n'en finira pas! ~ se dit Mûller, — ma foi, brusquons le dénouement!
Et Mûller disparut précipitamment.
— Madame la comtesse, — disait Charles Maximilien, assis auprès du canapé , où la jeune femme s'était replacée de nouveau à coté de madame de Beaupréau , tandis que le comte et M. de Maillebois se tenaient debout. —Madame la comtesse, vous avez nécessairement oublié, au milieu de tout le bonheur dont vous êtes si
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justement entourée, qu'il s'est déjà passé plus d'une année, depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir pour la première fois? Quanta moi... etje ne saissi cephénomène doit être attribué à ia pesanteur proverbiale des heures de notre pauvre Allemagne, quant à moi... cette année m'a paru d'une longueur démesurée. — Puis s'interrompant comme s'il eût été frappé d'une idée subite. - Mille pardons, madame la comtesse, de ne m'être pas encore informé de la santé de madame votre mère et de monsieur votre père... de grâce, où sontils?
— Je remercie en leur nom votre Altesse de son bon souvenir, mon père et ma mère sont, ce soir, souffrants... ils n'ont pu assister à cette fête.
— Cette indisposition n'a rien de grave,
j'espère? — reprit le prince avec l'accent d'un vif intérêt, qui donnait à sa mâle et belle figure un charme touchant. — Mais, que dis-je, votre présence ici me rassure au sujet de la santé de vos chers parents.
— En effet, Monseigneur, leur santé ne court aucun danger. Je n'en suis pas moins profondément reconnaissante de l'intérêt que votre Altesse veut bien leur témoigner, — répondit Aurélie avec une émotion à peine contenue.
L'instinct de la jeune femme ne l'avait pas trompée... déjà le prince la vengeait... Il la vengeait des dédains de son mari; il la vengeait de madame Bayeul ; il la vengeait de la marquise de Beaupréau ; enfin le prince la vengeait des insolences aristocratiques prodiguées à son père et à sa mère, ces boutiquiers... en témoignant
hautement de sa considération pour eux, par l'insistance avec laquelle il s'informait de leurs nouvelles.
Toutes les paroles de Charles Maximilien eussent été calculées d'après la position présente d'Auréiie, qu'elles n'auraient pns eu plus d'action sur son esprit et sur son cœur; son trouble, sa rougeur augmentaient ; les battements précipités de son sein allaient peut-être la trahir, lorsqu'on entendit un grand tumulte dans les salons voisins de la galerie, et tout à coup l'on entendit crier :
— Au feu ! au feu !
Lorsque Charles Maximilien, madame de Baupréau, madame de Villetaneuse , son mari et M. de Maillebois, réunis dans le petit salon où personne n'était entré, par déférence pour le prince, entendirent crier au feu, il y eut parmi ces différents personnages, un moment de stupeur, de silence et d'indécision. Presque aussitôt un flot d'invités éperdus, effarés, firent in-
IGG LA FAMILLt JOUFFKOY.
vasion dans le petit salon assez éloigné du foyer de l'incendie, et inadanie Bayeul accourut des premières.
Si brusque que fut cette invasion, suivie d'un tumulte inexprimable, Auréiie put remarquer que le premier mouvement de son mari à l'annonce du péril , avait été de courir à madame Bayeul, atin de la protéger, et de l'entraîner à travers la foule effrayée.
Mûller à l'instant même où les cris au feu! furent poussés, entra précipitamment et à la faveur du tumulte, s'approchant du prince, lui dit quelques mots à 1 oreille.
— Misérable!... — murmura Charles Maximilien en jetant un regard indi^^né sur son serviteur, qui répondit à voix basse :
— Monseigneur, votre rôle est superbe ! Saisissez-vous de madame la comtesse, et suivez-moi...
Ces quelques paroles furent échangées entre le prince et Mûller au milieu de l'épouvante croissante , alors qu'Aurélie partageant la terreur générale, voyait son mari entraîner madame Bayeul, un flot d'invités fuyant l'incendie, dont la fumée noire et épaisse commençait de remplir le petit salon, faillit à séparer la jeune comtesse de Charles Maximilien qui , courant vers elle aux derniers mots de Millier, l'avait enlacée de ses bras, afin de la protéger contre la presse de la foule en s'écriant :
— Venez, madame î... venez...
— Ah ! je me sens mourir ! — murmura
la comtesse déjà presque suffoquée par la fuiijée, par la chaleur, et succombant à de trop vives émotions , elle s'abandonna presque inerte à la conauile du prince; celui-ci ne perdait pas de vue Mùller, et ainsi que lui faisait de violents efforts afin de fendre la foule et de soutenir la comtesse qui pouvait à peine le suivre. Soudain il entendit Mûller s'écrier:
— Sauve qui peut !... le feu a aussi ga-
^;iié l'antichambre.
Aces mots, les fuyards refluèrent violemment: le prince cédait à ce mouvement, redoutant., comme eux, un nouveau danger, lorsqu'il se sentit saisir par le bras, et Mûller lui dit à l'oreille en l'entraînant en sens inverse de la foule :
— C'est une ruse... suivez-moi, Monseigneur... encore un effort!
L'effort fut facilité par le mouvement rétrograde des fuyards, et au bout de quelques pas, à travers une vapeur noire qui ne lui permettait de rien distinguer, le prince sentit au visage une bouffée d'air frais, trébucha, faillit tomber avec son précieux fardeau, en descendant deux ou trois marches , et se trouva dans un corridor complètement obscur.
— Monseigneur, marchez devant vous en vous appuyant aux murailles , je vous précède, ce passage mène au jardin , je cours ouvrir la porte...
Et Mûller s'éloigna en hâte.
— Madame, — dit Charles Maximilien à la comtesse qu'il soutenait de ses deux bras , — courage, vous êtes sauvée...
Aurélie ne répondit rien : elle avait
épuisé ses dernières forces en suivant machinalemenl le prince à travers la foule et s'attachant convulsivement à lui, afin de ne pas en être séparée, puis foulée aux pieds. Aussi lorsque Charles Maxiniilien lui répéta :
— Courage, Madame, vous êtes sauvée.
— Il sentit le corps souple et charmant d'Aurélie glisser entre ses bras, elle était coniplèteiijent évanouie.
Mûller venait d'ouvrir la porte du couloir à l'extrémité duquel l'on apercevait alors les lueurs de l'incendie , éclairer de reflets rougeàtres les arbres et les pelouses du jardin.
— Mûller, — cria le prince d'une voix alarmée. — Elle se trouve mal... viens m'aider à la transporter... mais où la conduire, mon Dieu !.. l'hôtel est en feu !
LA FAMILLE JUUFFRUY. 111
M ù lier accourut.
— Ah ! Qiaiheur à toi , misérable ! — murmura Charles Maximilien d'une voix étouffée en soulevant Aurélie, tandis que Millier soutenait les pieds de la comtesse et répondait à son maître sans paraître avoir entendu ses reproches.
— Nous trouverons dans une maison voisine, un abri pour madame la comtesse, hàtons-nous, monseigneur.
Le prince et Mûiler sortirent du couloir, et transportèrent ainsi Aurélie à travers le jardin ; les fenêtres du rez-de-chaussée de l'hôtel, masquées parla galerie embrasée, n'avaient pu offrir aucune issue aux personnes qui fuyaient l'incendie, mais Millier connaissant les détours de l'hôtel, ayant guidé le prince à travers un corridor de
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service communiquant de l'antichambre au jardin , le traversa et en sortit, aidant toujours son maître à transporter Aurélie privée de connaissance.
De l'autre côté de la rue , en face du jardin de l'hôtel se trouvait une maison de modeste apparence, où peu de temps auparavant, Clara, ainsi qu'on l'a dit, avait loué un appartement par ordre de Mùller , cet homme songeait à tout! il ouvrit la porte bâtarde de cette demeure au moyen d'un passe-partout tandis que le prince soutenait seul dans ses bras madame' de Villetaneuse évanouie, puis ayant encore ouvert au moyen du même passe-partout, la porte du rez-de-chaussée voisine de l'entrée, le digne serviteur aida son maître à porter Aurélie dans un salon et à la déposer sur un canapé. Un bon feu chauffait cette
pièce éclairée par des bougies allumées à l'avance , et confortablement meublée, une antichambre la précédait.
— Maintenant, monseigneur, — dit tout bas Mûller d'un air triomphant, — je vais fermer les portes à double tour, je vous laisse... l'heure du berger va enfin sonner... la reconnaissance d'une femme que l'on vient d'arracher au péril est immense et...
— Scélérat! — reprit à voix basse le prince , en lançant à Miiller stupéfait un regard foudroyant, — tu me crois assez infâme pour abuser de...
Et l'indignation lui coupant la parole :
— Cours à l'instant à l'hôtel rassurer M. et madame Jouffroy sur le sort de leur fille, et amène-les ici à l'instant. Ah !.. tu
auras plus tard un terrible compte à me rendre !
MûUer impassible s'inclina et sortit en disant:
— Décidément monseigneur est devenu timide comme un écolier! Il est amoureux fou... il voudra filer le parfait amour durant des semaines et des mois... ceci serait fastidieux pour mon excellent maître î servons-le donc encore une fois malgré lui... il réfléchira et reconnaîtra combien je lui aurai été utile en tout ceci ! Donc, en avant les grands moyens !
Lorsque la comtesse de Villetaneuse sortant de son long évanouissement reprit ses sens, elle se vit à demi couchée sur un sopha , Et Charles Maximihen agenouillé, soutenant le coussin où elle appuyait sa tête brûlante et appesantie.
— Où suis-je? — murmura la jeune femme d'une voix faible en se dressant sur son séant et cherchant à rassembler
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ses souvenirs. — Que s'est-il passé'?.. — puis apercevant le prince :
— Ah ! Je me rappelle tout maintenant.. Tincendie.. cette foule... cette épouvante., mais mon père... ma mère!...— reprit-elle en s adressant au prince avec angoisse : — Monseigneur...
— Rassurez-vous, madame, — se hâta de répondre Charles Maximilien , — vos chers parents n'ont couru aucun danger?
Un mouvement d'Aurélie, ayant exprimé ses doutes ; le prince ajouta :
— Un homme sûr, envoyé par moi à votre hôtel , a vu tout à l'heure madame votre mère et M. votre père ; il leur a parlé: ils n'ontcouru, je le répète, et je vous
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le jure, madaQie , aucun danger; on lésa aussi rassuré à votre égard: bientôt ils viendront vous rejoindre?
— Mais, où suis-je? Monseigneur, où suis-je?
— A deux pas de votre hôtel, madame ! J'ai eu le bonheur de pouvoir traverser avec vous la salle de bal ; puis, de gagner le jardin et la rue, en vous emportant évanouie; enfin, grâce à l'obligeance d'une personne. . . qui demeure dans cette maison , j'ai pu y trouver momentanément un abri pour vous; je me suis hâté de m'enquérir de vos chers parents, de leur faire savoir que vous aviez échappé au danger. Vous les verrez bientôt, vous pourrez, madame, retourner chez vous avec eux, lorsque vous aurez repris tout à fait vos forces^..
— Merci ! oh ! merci, monseigneur, vous