IV. u
avez songé à tout, et c'est à vous ; à vous , que je dois la vie ! — Puis , se rappelant les douloureux événements de cette journée, songeant à l'avenir qu'ils semblaient lui promettre ; Aurélie ne put retenir ses larmes, et ajouja: — Hélas! monseigneur, il fallait me laisser mourir!
— Madame... que dites-vous... ?
— Ah ! si vous saviez...
— Je sais tout ! — Aussi, je suis accouru à Paris !
— Quoi ! monseigneur...
— Je sais tout ce que vous souffrez..., tout ce que vous avez souffert, madame; et de ces souffrances , j'avais le pressentiment, lorsque j'ai eu l'hoimeur d'être l'un des témoins de votre mariage !
— Comment, monseigneur! déjà vous prévoyiez!..
— Je connaissais depuis longtemps M. de Villetaneuse , comme un aimable compagnon de plaisir., mais il ne réunissait, selon moi, aucune des qualités capables d'assurer le bonheur d'une femme, telle que vous, madame; dès lors j'ai craint pour votre avenir... Malheureusement, mes prévisions ne m'ont pas trompé!
— Monseigneur, — reprit Aurélie, d'une voix navrante! — ce soir, au moment où ces cris: au feu ! se sont fait entendre; au moment où il y avait pour moi , pour tant d'autres, péril de mort, est-ce à moi que M. de Villetaneuse a songé d'abord! Non I non ! il...
— ... Il a songé d'abord à cette femme éhontée... qu'il vous a préférée, madame!!
180 LA FAMSLLlî JOUFFROY.
— répondit Charles Maximilien, en achevant la pensée d'Aurélie, — je l'ai vu...
— - Hélas! monseigneur, je vous le disais, il fallait me laisser mourir... — et la comtesse ne put de nouveau retenir ses larmes, — Quelle sera désormais ma vie, mon Dieu!
— Madame, — reprit le prince, d'une voix émue , pénélrée, — instruit de vos malheurs, je suis accouru à Paris, avant de partir pour un voyage en Orient, que je vais entreprendre.
Ces mots rappelaient à Aurélie le secret amour du prince, cet amour à la fois si porfond, si délicat, si réservé, qui devait être pour elle, l'innocente consolation de ses chagrins, alors qu'elle croyait ne jamais revoir Charles Maximilien. Mais il
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était là , près d'elle ; déjà il l'avait, ce soif là même, vengée de cruels dédains, il l'avait sauvée d'un grand péril... et il accourait, disait-il, à Paris, parce qu'il la savait malheureuse !
Tant de preuves de dévouement, d'affection, de la part d'un homme qui ne lui avait jamais adressé une parole d'amour, augmentaient le trouble d'Aurélie , mille pensées confuses, douces et amères à la fois, agitaient son cœur : elle entrevoyait vaguement de nouvelles luttes, de nouveaux dangers; décidée à continuer de vivre honnêtement, elle se sentait cependanttouchéed'unamourdont elle croyait posséder le secret àl'insu du prince, elle se demandait, avec anxiété, quels projets il pouvait avoir; aussi, répondit-elle presque machinalement et
182 LA FAMILLE JOUFFUOY.
seulement pour parler, 'dûn de cacher son émotion :
— Mes chagrins' vous affligent, monseigneur, comment en avez-vous été instruit ?
— Madame... je ne dois rien vous cacher... vous avez à votre service un homme nommé Mûller ?...
— Oui, monseigneur.^.
— Il a été très longtemps chez moi.
— Mûller?
— Oui, madame... je pouvais compter sur sa discrétion, aussi, le lendemain de votre mariage.. . forcé de quitter la France, très inquiet de votre sort, sachant quel homme était M. de Villetanense, j'ai dit à Mûller : «Vous tâcherez d'entrer au service « du comte, vous êtes clairvoyant, il est
« presque impossible que les domestiques « ne soient pas forcément initiés à la vie « intime de leurs maîtres... vous me tien- « drez au courant de la conduite de M. de < Villetaneuse, à l'égard de madame la c comtesse... et... » mais, pardon, madame... cette espèce de surveillance, établie par moi à. votre insu... au sein de votre maison... doit vous révolter...
— Monseigneur...
— J'ai hésité, je l'avoue, devant cette mesure, mais les vives appréhensions que je ressentais pour votre avenir, madame, ont étouffé mes scrupules... Peut-être, me demanderez-vous de quel droit je me permettais de m'intéresser si indiscrètement à ce qui vous concerne, madame ? moi qui n'avais eu l'honneur de vous voir que deux fois dans ma vie...
184 LA FAMILLL JOUFFROY.
— Monseigneur, je... je... ne sais...
— Je vous supplie de me laisser à tout jamais garder îe secret du profond et respectueux intérêt que vous m'inspirez, madame, — répondit le prince avec tristesse et résignation. — Ce secret doit mourir avecmoi... seulement, je vuus le demande en grâce... à mains jointes , daignez me croire le meilleur... le plus dévoué de vos amis...
Ces derniers mots furent prononcés par Charles Maximilien, avec un accentsi tendre, et cependant, si contenu, qu'Aurélie, qui redoutait un aveu d'amour, se sentit allégée d'un grand poids; elle ressentit une ineffable gratitude envers le prince, qui lui épargnait la confusion, l'embarras, que cause toujours, aux honnêtes femmes, l'aveu qu'elles doivent re-
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pousser; aussi reprit-elle, avec un trisie
sourire :
-— Les bontés de votre Altesse, le grand service qu'elle m'a rendu aujourd'hui, me prouvent mieux encore que ses paroles, rintérêt qu'elle veut bien ressentir pour moi...
— Merci, à mon tour, Madame, merci!
j'avais besoin de vous savoir convaincue de mon dévouement, pour vous parler sans contrainte.. le connais donc. Madame, la triste position dans laquelle vous vous trouvez... mon désir, mon pins vif désir, serait de vous aider à sortir de ce pas difficile; et, désormais sans inquiétude sur ce qui vous regarde... je partirais pour rOiient, et... peut-être,...
Le prince fui inierrompu par la voix de Mùller qui, ouvrant la porte du salon, annonça gravement :
— Monsieur le comte de Villetaneuse !
Charles Maximilien, stupéfait de voir entrer inopinément M. de Villetaneuse, ei suriout de l'entendre annoncer par Mûller, Charles Maximilien, malgré son empire sur lui-même, pâlit , se leva brusquement du siège qu'il occupait à côté du Ciiuapé où Aurélie se tenait à demi couchée, celle-ci non moins stupéfaite que le prince, se dressa sur son séant, trem-
blanle, épouvantée à l'aspect de son mari, quoiqu'elle n'eût rien à se reprocher.
Le comte, calme, souriant, salua profondément le prince, et lui dit avec un accent de sardonique impertinence :
— Je demande mille pardons à son Altesse sérénissime de venir interrompre son amoreux tête-à-tête. mais...
— Monsieur! — s'écria Charles Mnximilien avec indignation, — vous calomniez, vous outragez Madame...
— Grand Dieu ! je suis perdue, — murmura la comtesse, sentant que les apparences élaient contre elles, et cachant son visage entre ses mains.
— Rassurez-vous, madame la comtesse.
—reprit Charles Maximilien, avec dignité, — tout va s'éciaircir, et lorsqu'il saura la cause de votre présence ici, Monsieur regrettera profondément ses odieux soupçons... je...
— Permettez, Monseigneur, — reprit le comte en interrompant le prince. - Nous autres, maris parisiens, nous sommes les meilleurs gens du monde, notre réputation à l'endroit de noire parfaite bonhomie est proverbiale ; mais enfin, lorsque, ainsi que le bonhomme Orgon... nous avons vu... de nos yeux vu... ce qui s'appelle vu...
— ■ Comment, Monsieur? — s'écria le prince courroucé, — malgré ma dénégation, malgré ma parole, vous osez prétendre encore...
190 'la famille jr>UFFROY.
— Non, non, diable ! je ne prétends plus à rien du tout. Monseigneur, c'est assez comme cela... c'est même beaucoup trop...
— Monsieur le comte, vous êtes gentilhomme, — dit le prince d'une voix basse et menaçante , — la persistance de vos soupçons est, pour Madame, une odieuse calomnie et pour moi une insulte... Cette insulte comble la distance qui nous sépare... me comprenez- vous?...
— Fort bien, monseigneur , je suis l'on ne peut plus sensible à l'honneur que me fait votre Altesse sérénissime, en me proposant de se couper la gorge avec moi...
— Un duel! — s'écria Auréiie avec terreur, en s'élançant vers son mari. — Mais je vous jure Dieu... que je suis innocente... je...
— Ma chère amie, — reprit le comte, en prenant sa femme parla main, et la reconduisant vers le canapé où elle tomba éplorée, le front caché sur les coussins. — Rassurez- vous, je ne me battrai point avec son Altesse sérénissime; ne craij]nez rien pour ses jours î ni pour les miens; je ne suis pas de ces maris farouches qui demandent ia mort du pécheur, et encore moins de la pécheresse, lorsqu'elle est aussi adorable que vous...
— Monsieur le comte , — reprit Charles Maximihen plus calme, — vos soupçons, si outrageants qu'ils soient, sont justifiés je l'avoue par une sorte d'apparence ; je vais en deux mots... et vous croirez je l'espère à ma parole d'honnête homme..., je vais vous expliquer comment...
— Mille grâces Monseigneur ! ne prenez
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pas cette peiiie , ma praliqiie de ces choses là, suppléera plus quesiiffisamment aux explications de Votre Altesse; puis entre nous, il est assez désobligeant pour un pauvre diable de mari de s'entendre expliquer comment et pourquoi il est ..
— Monsieur, prenez garde !!
— Je supplie Votre Altesse sérénissime de parler moins haut, M. le Commissaire de police est dans la pièce voisine.
— Que dites-vous? — s'écria le prince abasourdi, — le commissaire...
— ... Est en ce moment dans la pièce voisine, en compagnie de mon cher beaupère et de ma non moins chère belle mèremais tout se passera le mieux du monde
LA FAMII,I>K JOUFFROY. 198
Monseigneur, si vous ne vous emportez point, et si en cette occasion, vous vous conduisez en galant homme.
— Oh! quelle honte ! — murmura Aurélie au milieu de sanglots convulsifs, — perdue, déshonorée aux yeux de tous !...
Charles Maximilien restait atterré, non que cet éclat inattendu nuisit à ses projets, cet éclat au contraire les servait au-delà de toute espérance, mais cet homme, malgré sa perversité, souffrait du scandale de cette aventure, il en souffrait surtout pour la comtesse, qui malgré son innocence, allait être en butte aux accusations de tous, et ainsi presque autoriser aux'yeux du monde l'indigne conduite du comte.
Celui-ci rompant le silence , dit au prince :
lY. 13
— Monseigneur, ignorant les intentions subséquentes... pardon du mot barbare...
ignorant dis-je les intentions subséquentes de Votre Altesse Sérénissime, j'ai dû prévenir un magistrat, afin de faire au besoin, constater le flagrant délit de votre conversation criminelle avec ma femme.
— Monsieur, encore une fois, je vous donne ma parole d'honnête homme que...
Aurélie interrompant le prince se leva, et forte de sa conscience indignée, elle saisit son mari par le bras, et l'attirant près des bougies dont la lumière éclairait alors en plein les traits de ia jeune femme.
— Monsieur, — dit-elle au comte en attachant sur lui ses yeux brillants d'innocence et de sécurité intérieure. — Regardez-moi bien en lace, et osez dire si
LA lAMlLLE JOUI! ROY. 495
VOUS lisez sur mon visage la honte, l'humiliation, la crainte ou le remords que ressent une femme coupable !!
Anrélie était admirable ainsi : fière, révoltée, palpitante, le front haut et superbe.
— Qu'elle estbelle, mon Dieu! qu'elle est belle et touchante!!! — murmura Charles Maximiben attendri. — Oh! ma vie... à elle... ma vie entière!
Et cet homme croyait être sincère en ce moment.
Henri de Villetaneuse impassible, dit à sa femme en la reconduisant pour la seconde fois sur le canapé.
— ]\la chère, vous êtes belle comme un ange ; vous jouez à merveille l'indignation de la vertu outragée... Ce juste hommage rendu à vos qualités physiques et morales, revenons à notre affaire...
196 LA FAMILI.R .SrHJFFfxOy.
— Oh c'est affreux ! — s'écria la jeune femme en se tordant les mains de désespoir, — qui donc n:ie croira ! que dire ! que faire ! pour qu*on me croie !
— Ah ! voilà la grande difficulté de votre position, — reprit le comte, — car moi, le plus intéressé dans la chose, je ne vous crois pas du tout.
— Hé que m'importe votre estime à vous que je méprise! — murmurait Aurélie en sanglotlant, — c'est l'estime des honnêtes gens que je perds àjaoiais !
— Dam... ma chère, à qui la faute? — reprit le comte, — je vous trouve ici en conversation criminelle avec son Altesse , je fais au besoin constater le flagrant délit,
et vous restez déshonorée... Prenez-vousen à la trop tendre facilité de votre cœur.
LA FAMILLE JOUFFROY. 19t
— Misérable!!! Je comprends tout! — s'écria le prince frappé d'une idée subite, — vous êtes certain de rinnocence de madame, mais vous exploitez de fausses apparences afin de spéculer sur le scandale !
— Monseigneur, ces mots sont vifs, mais ils ne oie feront pas sortir de mon sang-froid... Votre Altesse Sérénissime suborne ma femme, et Votre Altesse Sérénissime se fâche ? ceci serait plaisant, même en Allemagne, pays sérieux par excellence, mais, d'iionnenr! ici, en France, c'est en vérité à mourir de rire !
— Malédiction !.. je...
— Mon Dieu, Monseigneur, ainsi va le monde: on séduit une femme, le mari vous surprend , ou nie le fait pour s'épar-
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gner le souci de se charger de la feamit que l'on a subornée.
-^Quelle insolence... vous osez!
— J'ose humblement supplier Son Altesse de me dire ce qu'elle compte faire de ma femme? maintenant qu'elle est perdue, et que l'honneur m'impose de me séparer à jamais d'elle.
~ Monsieur!
— Encore un mot, monseigneur , si j'ai trop présumé de votre délicatesse, en pensantqu'aprèsavoir séduitune jeune femme de dix-neuf ans; vous ne la livreriez pas, sans soutien, aux justes mépris du monde! si vous deviez abandonner madame de Ville(aneu>e , avf^cune lâche cruauté ; je vous
en avertis carréaient , monseigneur! je, pousserai les choses jusqu'au bout, je ne reculerai devant ancun scandale ; l'ignominie d'un procès en adultère rejaillira sur vous ; oui ! à l'instant. Je tais entrer ici Jemagislrat,etil verbalise;... si, aucontraire,monseigneur,vous vous conduisez engalant homme, si vous me donnez votre parole de veiller du moins sur l'avenir de la malheureuse que vous avez déshonorée! si vous me promettez de quitter Paris avec elle , au plus tôt, aujourd'hui même !... Je retire la plainte que j'ai déposée entre les mains du magistrat; J'étouffe ce scandale naissant , j'impose une séparation amiable à madame de Villetaneuse ; puisse -t- elle, après cette terrible leçon , revenir à une vie meilleure !
— Monsieur, — reprit le prince, — je
200 LA FAMILLh; JOLFFROV.
n'ai malheureusement pas le droil de prendre madame la comtesse de Villetaneuse sous ma protection... ce serait justifier une calomnie infâme...
— Celte manière d'éluder la question est sans doute adroite, monseigneur, mais fort peu honorable ; et je vous déclare donc que...
— Assez, monsieur ! Je vous défends de soupçonner mon honneur , je dirai à madame la comtesse de Villetaneuse, — ajouta Charles Maximiiien, en se tournant vers la jeune femme, et s'adressant à elle d'un ton pénétré ! — Madame; si dans la douloureuse extrémité où vous réduit une calomnie infâme, exploitée avec une rare perfidie, vous voulez quitter la France, en compagnie de M. et madame JoulTroy, je
LA FAMlLLi: JOUFFiiOY. 201
m'estimerai trop heureux d'être honoré de votre confiance , et si ma proposition vous agrée, je vous ferai conduire par mon premier aide-de-camp, M. le colonel Walter, auprès de ma sœur l'archiduchesse Sophie ; elle vous accueillera , madame , vous et votre famille, avec tout l'intérêt, avec tous les égards qui vous sont dus ; je vous recommanderai à l'affectueuse soUicitude de ma sœur, et je partirai ensuite pour un voyage en Orient que je projetais ? Ai-je besoin d'ajouter , madame la comtesse, que si vous daigniez accepter ces offres , je serais du moins quelque peu consolé d'avoir été , malgré moi, à mon éternel chagrin, l'une des causes involontaires du malheur immérité qui vous accable.
— • Allons, Monseigneur, je suis content
20t LA FAMILLE JOUFFROY.
de VOUS, — dit impudemment Henri de Villetaneuse; — j*ai eu tort, je le confesse, de vous supposer capable de manquer aux devoirs que 1 honneur vous imposait ; mon seul désir en cette pénible conjoncture, est que du moins, aprèsun égarement qui m'éloigne à jamais d'elle, madame de Villetaneuse trouve un appui dans l'homme qui l'a séduite !.. A ces conditions, je retire ma plainte en adultère, je consens à une séparation amiable.
Et s'adressant à Aurélie , morne , abattue, et dont les forces après tant d'assauts étaient à bout.
— Ainsi , madame , vous consentez à quitter Paris, aujourd'hui-même? à vous retirer en Allemagne, auprès de la sœur du prince?
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— Hé ! i\ue sais-je?.. iaissez-moi, je souffre trop! — répondit la jeune femme, en proie à une violente agitation nerveuse ; — laissez-moi ; vous me rendez folle ! Ah ! maudit soit le jour où je vous ai épousé !
— Madame , ce sont là des mots ; récriminer le passé, n'est point répondre : acceptez-vous, oui ou non, une séparation amiable : à la condition de quitter aujourd'hui Paris?
— Mais ayez donc pitié d'elle! Monsieur, vous la tuez!.... — s'écria Charles Maximilien, en voyant Aurélie sangloter.
— - Madame, — reprit opiniâtrement le comte, - acceptez-vous, oui ou non... les propositions de Monseigneur?
— Hélas! il le faut bien... vous nî'avez
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perdue!.. — répondit la comtesse en cachant sa figure entre ses niains et poussant des gémissements étouffés.
Henri de Villetaneuse, toujours impassible, se dirigea vers la porte du salon, s'arrêta au seuil, et dit à haute voix :
— Monsieur le commissaire, je retire ma plainte... vous pouvez vous retirer... Monsieur et madame Joutîroy, donnezvous la peine d'entrer.
Aurélie, à la vue de son père et de sa mère, pâles, consternés , accourant près d'elle , s'élança au-devant d'eux en s'écria nt :
— Je suis innocente ! — mais ne pouvant résister à cette nouvelle émotion , la jeune femme perdit connaissance et tomba dans les bras de monsieur et madame Jouiï'roy qui fondaient en larmes.
Vers la fin de la journée qui suivit la fête donnée par la comtesse de Villetanease, le prince Charles Maximilien , logé à l'Elysée-Bourbon, selon son habitude, lors de ses voyages à Paris, avait l'entretien suivant avec le colonel Walter, son premier aide-de-camp :
— Colonel, je désire vous charger d'une mission de haute confiance?
— Je suis aux ordres de Votre Altesse.
— Ce soir, à six heures, vous monterez dans l'une de mes voitures de voyage, et vous irez chercher à son hôtel, madame la comtesse de Viiietaneuse, son père et sa mère...
— Oui, Monseigneur.
— Vous ferez partir, un quart-d'heure auparavant, un courrier qui veillera à ce que les relais soient préparés sur la route d'Allemagne.
— Oui, Monseigneur.
— Selon l'élat de la santé de madame la comtesse ou selon son désir, vous voyagerez plus ou moins vite, et vous vous rendrez à Riestaldt chez ma sœur. Elle sera prévenue de l'arrivée de ses hôtes
par le rrtajor Hartmann, que j'ai ce matin dépêché à Riestaldt avec une lettre de moi pour l'archiduchesse.
— Les ordres de Monseigneur seront ponctuellement exécutés.
— Colonel Walter, je ne puis mieux vous prouver mon affection, qu'en vous chargeant de cette mission ; je vous prie d'avoir pour madame la comtesse de Villetaneuse et pour ses parents les soins, les égards que vous auriez pour moi-même.
Vous entendez , mon cher colonel, pour moi-même... je sais depuis longtemps tout ce que je peux attendre de votre dévoùmenl a ma personne.
— Je serai heureux de donner à Votre Altesse cette nouvelle preuve de mon
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empressement à lui obéir, — reprit le colonel avec ce servilisme naïf que donne la longue habitude des cours. — Attendrai-je àUiestaldt de nouveaux ordres de Votre Altesse ?
' — Oui... et vous me renverrez le major Hortemann, il viendra me rejoindre ici ; je resterai environ six semaines à Paris : madame de Villetaneuse voyagera sous le nom de la comtesse d'jrcveil, son père et sa mère sous les noms du baron et de la baronne de Formont.yoX mes raisons pour préférer cet incognito... Vous voudrez bien, mon cher colonel, durant votre séjour k Riestaldt, remplir auprès de madame la comtesse \es fonctions de premier gentilhomme , i'actoiiipagner partout où elle désirera d'aller, à moins qii'elle ne préfère sortir seule avec sa famille Vous veillerez, je vous prie, k
ce qu'il y ait toujours des chevaux et des voitures à ieurs ordres; madame la comtesse et sa famille habiteront le petit palais d'été , ma sœar voudra bien le mettre à leur disposition. Quant à la aiaison de madame la comtesse , elle doit être tenue sur le pied de la mienne ; vous ferez donc venir de Meningen les gens de service nécessaires; je compte sur vous pour veillera tout, et tâcher de pénétrer, de prévenir les moindres désirs de madame la comtesse et des personnes qui l'accompagnent. Allez faire vos préparatifs de départ , mon cher colonel , croyez-le , je n'oublierai jamais ce nouveau témoignage de votre dévoùment.
Le colonel Walter s'inclina , sortit , et Charles Maximilien rentra dans sa chambre à coucher où l'attendait Millier.