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ont égaré la raison de mon père, ont conduit ma mère au tombeau... aujourd'hui, Angelo, loin d'avoir horreur de toi, je te sais gré d'être encore plus dégradé que moi!... Une honnête femme, dans la générosité de son cœur, parfois est heureuse, est hère de pouvoir sacrifier une haute position à celui qu'elle aime... moi, je te sacrifie mes derniers scrupules... moi, je t'aime, malgré ton crime !
— Ah ! c'est là de l'amour, Aurélie ! — s'écria le repris de justice, en répondant avec un accent passionné aux horribles paroles de sa complice, — Oui, va! parmi nous seuls se trouve l'amour vaillant I Quel courage, il y a-t-il donc à s'aimer en pleine sécurité de conscience et de considération ? beaux sacrifices que ceux auxquels tout le monde applaudit! Non, non ! la tèmme dont l'amour s'accroît, s'irrite, s'exalte , en raison même des flé-»
trissiires de son amant et des dangers qui le menacent, celle-là seule sait aimer...
celle-là seule aime d'un amour ardent et résolu!
— Je suis, aiaintenant, de ces femmeslà, Angelo... — reprit la comtesse, d'un air sombre et déterminé, — oui, je suis de ces femmes-là, je te Tai prouvé... , je saurai te le prouver encore...
— Tu ne me trouveras pas ingrat, croismoi : Il est non moins ardent et résolu, l'amour de ces hommes assez confiants dans leur amour, dans celui de leur femme, pour lui dire : j'ai volé, j'ai tué , tu as mon secret, tu peux, d'un mot, m'envoyer au bagne, à Téchafaud ! je suis à ta merci, me trahiras-tu ? m'abandonneras-tu ?
— Te trahir, t'abandonner!.. infâme lâcheté!.. — s'écria la comtesse de Villetaneuse, palpitante, sous le farouche etbrû' lant regard du repris de justice.
— Ah! quoique tu fasses, quoiqu'il t'arrive, Angelo, ton sort sera le mien! compte
'sur moi, jusqu'à la fin! compte sur moi, jusqu'à la mort !
— Oh ! tu n'es plus seulement ma maîtresse, tues à tout jamais ma complice!
— s'écria ce misérable, en serrant Aurélie entre ses bras, et la couvant de ce regard enflammé, presque magnétique, qui fascinait cette malheureuse.
— Oui, à toi jusqu'à la fin ! — s'écriat-elle pantelante, — à toi, mon Angelo... à toi, jusqu'à la mort... entençis-tu... jusqu'à la mort!... •
— Et maintenant que tu m'aimes quand même, — reprit Angelo, — apprends mes projets : nous allons rouler sur l'or.
— Comment cela?
— Tu croyais nos ressources à bout, et tu vas vivre en grande dame comme autrefois, écraser les plus élégantes par ta magnificence et ta beauté !
— Que dis-tu? — s'écria la comtesse dont les yeux étincelèrent à ces pensées de faste et de prodigalité,— est-ce un rêve?
i18 LA FAMILLE JuUFFHOY.
— Non, pardieu ! jamais réalité n'a été plus splendide ! cette uiaison, je te le répète, est une Californie... une raine d'or !
— Explique -toi!
— J'ai, depuis deux mois, loué cette demeure isolée; Mauléon, moi et un habile homme nommé Robert qui possède de précieuses connaissances en chimie, nous sommes parvenus à parfaitemiint imiter le papier des banknotes d'An(;leterre... papier-monnaie, moins connu que les billets de banque français, et ainsi beaucoup plus facile à placer; nous avions découvert un excellent graveur, il est mort il y à quelques jours... d'apoplexie foudroyante...
après avoirgravé une planche de ces banknotes; nous en avions déjà tiré pour plus de cent mille francs, lorsque, par malheur, la planche s'est brisée... j'espère remédier à cet accident, en enj^a^^eant dans notre
. opération un autre graveur; il nous conièc-
tionnera de nouvelles planches; avant peu de jours, nous posséderons deux millions de banknotes! Deux millions ma belle comtesse ! ! ! Les premières sont si merveilleusement exécutées que j'en ai écoulé aujourd'hui pour quelques centaines de louis, en allant taire diversachats dans plusieurs boutiques, sans éveiller le moindre soupçon; cependant il y aurait de graves dangers, à ce que la même personne mît toujours ce papier en circulation , il faut, en outre, afin de n'inspirer aucune défiance, qu'il soit écoulépar des gens de très bonnçs façons, ayant Tusage du monde, les dehorS' de la richesse, Mauléon, moi et une autre personne, que je ne connais pas, mais dont il répond comme de luimême, et qu'il doitamener souper ce soir., (car nous soupons ici, je t'ai ménagé cett'e surprise)..., nous nous sommes chargés du placement des banknotes, mais il
faut se hâter, nous ne sommes que trois, tu te joindras à nous.
— Moi!!...
— Certainement, tu nous seras un excellent auxiliaire ; une femme mise avec la dernière élégance, ayant, comme toi, des manières de grande dame, et descendant d'une voiture armoriée (rien ne nous manquera) , éloignera jusqu'à Tombre du soupçon... et... mais qu'as-tu... Aurélie?.. tu pâlis...
— C'est vrai...
— Regarde moi donc en face?
— Je t'en supplie ne te fâches pas!
— Tu as peur?... ,
— Angelo...
— Tu crains de te compromettre?
— Je m'attendais peu à cette... proposition, et je...
— Tu es bien lâche !.. Aurélie...
— Lâche... non, mais...
LA FAMILLE JOUFIROY. 121
—Misérable! Oublies-tu déjà tes paroles!
Ne m'as-tu pas dit : quoiqu'il t'arrive... ton sort sera le mien? Oh prends garde! tu seras ma complice! sinon...
Au moment où Angelo prononça ces paroles d'un air menaçant, la nuit était presque complètement venue, la porte de la chambre s'ouvrit, et Robert, l'un des complices des faussaires , petit homme chauve, d'une physionomie basse et rusée entra, tenant à la main une bougie.
—Notre homme est là,— dit-il à Angelo.
^ Je l'ai trouvé exact au rendez-vous, à la barrière de Monceaux, je l'amène...
— Mauléon, est-il ici?
— Il vient d'arriver avec son ami, ils ont apporté dans un fiacre les ustensiles et les comestibles du souper, car il n'y a ni un verre, ni une assiette dans cette diable de mnison. Enfin, à la guerre comme à la {l{\erre, j'ai une faim de tigre, et...
122 LA FAHIILIE JOUFFUOV.
Remarquant alors madame de Villelarieuse, Robert s'interrompit, la salua, et dit à Angeio, en lui adressant un signe d'intelligence :
— C'est madame?
— Oui.
— Elle connaît noire opération ?
— Sans doute.
— Parfait!— reprit Robert, en se frottant les mains. Oh ! parfait, mon cher, l'on songera plutôt à admirerla beauté de votre adorable maîtresse , qu'à examiner nos banknotes.. Madame vaudra pour ; ous son pesant d'or.
— Aurélie, — dit brusquement Angeio en prenant sur la cheminée une bougie qu'il alluma , et donnant ce flambeau à la comtesse : —Vas m'attendre dans la pièce voisine, passe par cette porte, je te rejoins bientôt; vous, Robert, faites entrer notre homme, nous avons ici les outils de l'autre
LA FAMILLE JOUFFHOY. 123
graveur, il faut que son successeur se mette dès ce soir à l'œuvre, et il ne sortira pus de la maison avant d'avoir, bon gré, malgré, gravé nos planches.
— Parbleu ! s'il refusait , nous saurions bien le contraindre... il est ici comme dans un in-pace; — ajouta Robert en quittant la chambre.
Auréiie, devenue pâle comme un spectre depuis la propositioH de complicité d'émission de fausse monnaie, restait immobile, le regard fixe, elle tremblait tellement, que le flambeau qu'elle tenait, vacillait dans sa main.
— Va! lâche femelle !... — dit Angelo avec un sourire insultant; Va, mollasse !.. je me suis mépris sur toi... tu voudrais jouir de nos trésors sans partager nos dîingers... '
— Angelo! Je t'en conjure, écoute...
— Quelle différence entre toi et la petite
Bayeul! Elle n'aurait pas reculé... elle est si crâne! ah! si je la retrouve...
— Ne prononce jamais le nom de cette horrible femme ! ~ s*écria la comtesse frémissante de jalousie et de haine ; — tu me rendrais folle, et...
— Tais-toi, on vient ! —reprit vivement Angelo, entendant les pas de Michel, et, saisissant brutalement la comtesse par le bras, en lui indiquant du geste la porte d'une chambre voisine, il ajouta :
— Vite, entre là... Il est inutile que cet homme te voie, je vais aller te rejoindre, et si tu es toujours aussi lâche qu'en ce moment, je te casserai ma canne sur les reins et je ne te reverrai de ma viel...
La comtesse, éperdue à cette ignoble menace, sortit selon les ordres du repris dejustice, mais non pas assez promptenient pour échapper aux regards de JMichel.
Celui-ci, que Robert venait d'introduire,
tressaillt en reconnaissant madame de Villetaneuse au moment où elle disparaissait par Tune des portes latérales de la chambre.
Michel, à l'aspect d'Âurélie , ne regretta pas d'avoir accepté un rendez-vous de plus en pliis suspect à ses yeux, il se promit de faire part de sa triste découverte à Fortuné Sauvai , en lui écrivant le soir même.
Angelo ouvrit les deux battants d'une sorte d'alcôve, pratiquée au fond de la chambre, fit signe à Michel de s'approcher, lui montra, étalés sur une table, tous
les outils nécessaires à un graveur, et une lampe non allumée, pareille à celles dont se servent les bijoutiers; Ton voyait dans le fond de l'alcôve, un lit de sangle garni d'un matelas.
— Mon brave garçon, — dit le repris de justice à Michel : — voici des outils pour travailler, une lampe pour vous éclairer, un lit pour vous reposer. -
— Monsieur, voilà d'abord le bracelet sur lequel, d'après votre désir, j'ai gravé les noms et la date dont vous m'avez laissé l'indication.
Angelo prit le bracelet, examina la façon dont étaient burinées les lettres, et dit :
— C'est à merveille, je n'attendais pas moinsdevotre habileté, vous êtes l'homme qu'il me faut. Donc, à l'œuvre, vous ne sortirez d'ici, je vous le déclare, qu'après l'achèvement de votre besogne, vivres et bon vin ne vous manqueront >pas ,
voilà les trois mille francs d'avance que je vous ai promis, — ajouta Angelo, tirant de sa poche un portefeuille où il prit de fausses banknotes.— Je vous donne, il est vrai, des valeurs anglaises, mais j'ajoute généreusement cinq cents francs pour le change.
Et déposant la somme sur la table, il ouvrit un tiroir, en retira les fragments d'une petite planche d'acier, la plaça près de l'une des banknotes, et ajouta :
— Je vous ai prévenu, mon cher, que la vignette anglaise représentait... la fortune?
— Oui, monsieur.
— Vous voyez que je ne vous ai pas trompé?
— Le misérable ! — pensa Michel, avec stupeur et épouvante, — il s'agit de fabriquer des banknotes! je suis dans un repaire de faux monnayeurs !
Afin de cacher son saisissement et VII. 9
de se donner le temps de réfléchir aux moyens d'échapper à ce guet-apens, Michel reprit tout haut :
— Je ne vous comprends pas; monsieur?
Vous m'avez proposé de reproduire une vignette anglaise, représentant la fortune? je ne vois pas de figure sur ce papier.
— Est-ce que... (pardon du jeu de mots, mon brave garçon)..., est-ce-que ce chiffon de papier ne représente pas cinquante livres sterling? Or, qu'est-ce que la fortune? sinon l'argent ?
— Diable ! Monsieur, vous me proposez de faire de la fausse monnaie ?
— Qu'importe, si grâce à la perfection de votre travail, on accepte ces fausses banknotes comme si elles étaient vraies !
— Mais c'est un cas de galères , monsieur !
— - Certes, si la fraude est découverte; il dépend de vous qu'elle ne le soit
LA FAMILLE JUUFFHUY, 131
point : rendez la copie absolument conforme à l'original.
— Je ne me char{]e pas d'un travail qui m'expose à de si grands risques, à moins que vous ne doubliez la somme promise, — répondit brusquement Michel, afin d'éloigner par son apparente condescendance, les soupçons du faussaire. — Et puis vous me payez sans doute en fausses banknotes? je n'accepte pas ce marché là.
— Admettons que je vous paye en fausses banknotes? où est l'inconvénient? si vous pouvez les échanger contre du bel et bon or?...
— C'est un risque de plus à courir ; cela ne me convient pas... Vous me donnerez douze mille francs en or.
— Douze mille francs en or?., vous êtes fou!
— Alors, bonsoir, cherchez un autre graveur.
132 LA FAMILLL JOUFFttOV.
— Oli! oh! mon cher, l'on ne sort pas d'ici aussi facilement que l'on y entre, — répondu Angeio avec un sourire sinistre et menaçant. — Vous avez maintenant mon secret, vous ne quitterez cette maison qu'après la gravure de ma pUnche, vous serez ainsi devenu mon complice , je n'aurai plus à craindre d'être trahi par vous.
— Vous pouvez me reienir ici, mais vous ne me forcerez pas à graver votre planche, si je ne veux pas la graver.
— Vous croyez cela ?
— Oui, je vous défie de me contraindre à travailler malgré moi.
— Voyons, — reprit Angeio, après un moment de silence, — transigeons? je vous donnerai cinq mille francs en or... et pareille somme en banknotes ?
— Au lieu de douze mille francs , je
LA FAMlLi.E JOUFFROY. 133
consens à n'en recevoir que dix, raaisen or — c'est oui ou non.
— Vous êtes terriblement intéressé, mon cher!
— On le serait à moins... risquer les galères ! !
— Va donc pour dix mille francs.
— En or?
— En or, et payables après l'achèvement de la planche.
— Non , non ! vous me paierez lorsqu'elle sera aux trois quarts terminée, parce qu'il dépendra de moi de ne pas l'achever, si vous manquiez à votre promesse.
— Quelle défiance !
— Chacun a son caractère.
— Allons, soit, vous serez payé selon les conditions que vous exigez. Voici une planche préparée, quand comptez -vous l'avoir terminée?
134 LA FAMILLi: .JOUFKROY.
— llum, — dit Michel en examinant une des banknoles, — il me faudra au moins... trois ou quatre jours, afin que le travail soit parfait.
— Heureux coquin ! et après ces trois ou quatre jours de travail, hein...
quelles bombances! avec quels délices vous vous livrerez à votre chère oisiveté ? Donc, allumez votre lampe et à l'œuvre, — dit le repris de justice. En laissant à Michel une boujjie, il se dirigea vers la porte. — Je vous enferme — njouta-t-il — afin que vous ne soyez pas dérangé. Bonsoir !
Angelo sortit, fermant à double tour les serrures des deux portes de la chambre.
Michel demeuré seul, comprenant, mais trop tard, la gravité de son imprudence, resta consterné.
— Oh 1 je ne demeurerai pas un moment de plus ici ! — s'écria-t-il. — Je frissonne en songeant que la justice est peut-être sur les traces de ces misérables! l'on pourrait visiter cette maison, m'y trouver, me considérer comme complice de ces faux monnayeurs ! Ah 1 c'est horrible ! dans quel
136 LA FAMILLE JOUFFUOY.
guet-apens suis-je tombé î pourquoi suisje venu ici!! Maudit soit mon funeste désir d'éclairer maître Fortuné sur le sort de sa cousine. Quelle découverte, mon Dieu ! ! madame de Villetaneuse , maîtresse de ce scélérat, peut-être sa com- })lice ! ! Ah ! s'il était temps encore de l'arracher à cet abîme î de prévenir la famille de cette malheureuse femme ; mais il faudrait sortir d'ici... double danger... car s'ils me surprennent au milieu de ma tentative d'évasion, ces bandits, dont je possède le secret, sont capables de m'assassiner... Oh! mon cœur bat..., et pourtant je ne suis pas lâche ! Allons, pas de faiblesse, de la résolution, du sang-froid, tâchons de fuir ce repaire.
Michel examina très attentivement les lieux où il se trouvait.
Deux portes communiquaient à celte Chambre, icui';? senures venaient d'être
LA FAMILLE JOUFFMOY. 137
fermées à double tour par AngeIo;ilne restait d'autre issue, que la fenêtre ou la cheminée, Michel la sonda du regard, en s'éclairant de sa bougie, malheureusement cette cheminée, très étroite, formait un coude à quelques pieds au-dessus du foyer, toute évasion devenait impossible de ce côté; Michel ouvrit doucement la fenêtre, le croissant de la lune jetant dans le jardin et sur la façade de la maison une demi-clarté, permettait de reconnaître que la croisée, située au premier étage, n'était guère élevée que de vingt pieds environ au-dessus du sol; Michel se crut sauvé, Angelo lui avait montré un lit de sangle destiné à son coucher, ce lit devait être garni, sinon de draps, au moins d'une couverture, et en la coupant en bandes, nouées ensuite bout à bout, on pouvait s'en servir c laime d'une corde, descendre ainsi par li\ fenêtre dans le jardin, entouré de mu-
railles assez faciles à franchir en grimpant à l'un des arbres qui les surplombaient; l'espoir de Michel fut encore trompé, il ne tron,va sur la sangle du lit, qu'un matelas. Retournant alors à la croisée il remarqua une corniche saillante d'un pied environ, elle s'étendait sur la façade de la maison, au-dessous des croisées du premier étage.
Il fallait braver un grand péril, déployer autant de courage que de sangfroid, pour traverser d'un pied ferme cet étroit passa[»e, afin d'atteindre ainsi Tune des fenêtres voisines, casser l'un de ses carreaux , ouvrir intérieurement l'espagnolette, pénétrer dans la maison, gagner l'escalier, le jardin, et escalader ses murs, tentative d'évasion doublement dangereuse, car le fugitif, avant de sortir de la maison, risquait de rencontrer les faux monnayeurs.
Les moments pressaient, Michel de plas en plus épouvanté à la pensée d'être arrêté dans ce repaire par la justice, ])eutêtre en éveil, et de se voir accusé d'une criminelle complicité, se résolut de tenter la traversée de la corniche , après avoir remarqué, en se penchant au dehors autant qu'il le put, que la chambre voisine était complètement obscure; il enjamba donc la barre d'appui de la croisée, puis collé à la muraille, il s'avança prudemment, pied à pied, sur le rebord de la saillie de pierre; heureusement les demi ténèbres de la nuit le préservèrent d'un vertige presque infaillible, en noyant d'ombre la profondeur béante au-dessous de lui, et au bout de cinq ou six pas, il arriva devant une fenêtre à travers les vitres de laquelle il n'aperçut aucune lumière, il poussa doucement, à tout hasard, les châssis, espérant qu'ils ne seraient peut-être
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pas solidement fermés; ils cédèrent, il pénétra dans une chambre pleine de ténèbres, au milieu desquelles il commença de marcher à tâtons ; bientôt sa vue se familiarisant avec l'obscurité rendue moins sombre par la faible clarté du croissant de la lune, il distingua une porte au fond de cette pièce absolument démeublée, qui n'avait pas d'autre issue ; il prêta l'oreille, un profond silence régnait autour de lui ; s'enhardissant de plus en plus, il tourne doucement le bouton d'une serrure, et se trouve dans un couloir où il ne dislingue rien à un pas devant lui; s'arrêtant alors, il étend les bras à droite et à gauche, rencontre les parois de la muraille , se guidant ainsi, il continue sa marche; mais soudain, une vive clarté frappe ses yeux, il entend un bruit de voix, et aperçoit'en face, et tout proche de lui, une porte dont l'imposte était en partie
vitrée, afin de donner sans doute accès au jour dans ce couloir.
Michel s'arrête immobile de frayeur, ignorant si les personnes dont la voix parvenait jusques à lui, allaient traverser le passage où il se trouvait et se rendre dans la chambre qu'il avait quittée; son alarme fut vaine, le remuement de plusieurs chaises, se mêlant bientôt au bruit des voix, annonçait que ceux dont il craignait la présence se disposaient à s'asseoir.
Michel, quelque peu rassuré, se demanda néanmoins comment il sortirait de cet impasse? La chambre où il avait pu s'introduire par la voie périlleuse de la corniche, n'offrait d'autre issue que le couloir où il se blottissait, il lui fallait donc, pour achever son évasion, attendre le départ ou l'éloignement de ceux-là dont il entendait la voix. Cédant alors à un mouvement de curiosité remplie d'angoisse, il
avança la tête à la hauteur du lozange vitré, pratiqué dans la partie supérieure de la porte, et à travers duquel se projetait un vif rayon lumineux ; Michel ainsi invisible aux personnages qu'il voyait et qu'il écoutait, fut témoin et auditeur de la scène suivante.
Les faussaires se disposaient à souper sans façon, et comme l'on dit : sur le bout de la table. Mauléon était allé pendant la soirée acheter chez Chevet, un saumon, une galantine de volaille, un pâté de foie gras, six bouteilles de vin de Champagne, de beaux fruits , enfin quelques gâteaux d'entremets, pris chez Félix, complétaient l'ambigu; les ustensiles de ce souper improvisé se composaient d'une douzaine de
1 H i.A lAMiLLc j(»1;rFnoy.
couverts de Maillechor, de couteaux, d'assiettes et de verres très communs, le tout acquis dans la soirée pour l'occasion; les comestibles étaient déposés dans leurs enveloppes de papier, sur une vieille table sans nappe, le service incomplet de cette réfection , divertissait beaucoup les faussaires, habitués lors des soudains retours de leur criminelle fortune ,-à vivre avec luxe et confort : trois d'entre eux venaient de s'attabler, Mauléon, Robert et le comte de Villetaneuse. Ce dernier disait en ce moment à Mauléon :
— En vérité, mon cher, il est de la dernière inconvenance de nous mettre à table avant l'arrivée de la maîtresse de la maison, et de votre ami, M. Angelo Grimaldi, à qui vous me faites l'honneur de me présenter ce soir.
MAULÉON
Angelo et sa maîtresse ne se formalise-
ront point, rassurez-vous; notre belle hôtesse, ne tardera pas à nous rejoindre, elle a voulu sans doute donner un tour à ses cheveux avant de paraître à table. Les femmes sont toujours coquettes ; elle sera d'ailleurs plus indulgente pour vous que pour tout autre.