LE COMTE DE VILLETANEUSE
Qui peut me mériter son indulgence?
MAULÉON (avec un sourire sardoniçue.) L'on est toujours indulgent pour ses anciens amis.
LE COMTE
Je ne connais pas cette dame.
MAULÉON
Erreur, mon cher... Vous la connaissez, au contraire, très-particulièrement.
LE COMTE
Moi'?
MAULÉOxN,
"Vous.
vu. 40
4 46 LA iAMlLLE JOUFtROY.
LE COMTE
Elle s'appelle... m'avez-vous dit, madame d'Aicueil?je ne me souviens nullement de ce nom-là...
MAULÉON
Le nom ne fait rien à la chose. Vous allez revoir, vous dis-je , une ancienne et très-intime amie, qui est sans conteste, Tune des plus ravissantes femmes de Paris.
LE COMTE
Vous piquez beaucoup ma curiosité.
ROBERT
Nous ne commençons donc pas à souper? J'ai une faim de tous les diables, moi!
MAULÉON, riant.
Ces savants, toujours absorbés par la méditation de la science, sont complètement étrangers au savoir-vivre.
LE COMTE
Ah ! Monsieur est un... savant.
MAULÉON
Mon cher, je vous présente M. Robert, l'un de nos chimistes les plus distingués, je devrais dire , alchimiste , pardieu!
puisqu'il est l'inventeur du papier de nos banknotes , et que nous avons trouvé, grâce à lui, la véritable pierre philosophale.
LE COMTE, saluant Robert.
Je suis enchanté, monsieur, d'avoir l'honneur de rencontrer ici, un savant tel que vous...
ROBERT , s' inclinant a ussi .
Monsieur, je suis certainement très-sensible à vos compliments... mais, je dirai comme l'immortel fabuliste : La moindre tranche de pâté de foie gras ferait bien mieiÀX mon affaire...
148 LA FAMILLE JOUFKHOY.
MAULÊON.
Allons! calmez-vous, scientifique dévorant! Voici Angeloetsa maîtresse...
Le repris de justice et Aurélie entrent en ce moment.
La comtesse a cfuitté son chapeau, et n'est plus coilTée que de ses épais bandeaux de cheveux ondes. Elle-n'a pas d'abord reconnu son mari, la salle à manger étant peu éclairée, le comte se levant et s'inclinant, n'a pas non plus reconnu sa femme; mais bientôt, tous deux se regardent, tressaillent et restent stupéfaits.
Un sourire douloureux contracte le pâle visage d'Aurélie, la rencontre inattendue d'Henri de Villetaneuse, éveille en elle les navrants souvenirs de l'époque de son mariage, cause première de ses désordres, et par un terrible retour sur sa condition
présente, elle ressent doublement l'abjection où elle est tombée.
Le comte, dont la corruption égale le cynisme, revient de sa première surprise, et éclate de rire.
Mauléon jette un regard ironique sur Angelo qui, très étonné du trouble d'Aurélie et de l'hilarité du comte, semble chercher le mot de l'énigme, tandis que Robert se hâte de dépecer le saumon.
LE COMTE riant aux éclats.
Ma femme î ! !... ah ! pardieu, le tour est piquant!
ANGELO regardant Mauléon.
Que dit-il? .
MAULÉON
Mon cher, je te présente M. le comte de Villetaneuse, qui veut bien s'associer ànous pour le placement de nos banknotes. Il possède, je te l'ai dit, et tu le vois, les qualités nécessaires à cet emploi... en un mol.
150 LA FAMILLE JOl'FFlUtY.
les façons de la meilleure compagnie...
ANGELO, stupéfait.
Monsieur de Villetaneuse !
LE COMTE se versant un verre de vin de Chainpagne et s' adressant à A urélie.
Ma chère, je bois à notre rencontre! elle est, je l'avoue, des plus originales... Oublions le passé, au diable la -rancune et soyons bons amis ! {A Angelo en lui tendant la main.) Ma femme a dû vous apprendre, mon cher et honorable complice, que je n'étais paint un Othello... Soupons...
ROBERT, la bouche pleine.
Soupons... soupons...
Les convives s'attablent.
Un moment de silence embarrassé succède aux ignobles paroles du comte, les autres malfaiteurs, malgré leur endurcissement, sentent ce qu'il y a de fatalement providentiel dans la réunion du comte et de la comtesse en de telles circonstances.
LA FAMILLE JOUI' l ROY. loi
Âurélie devient livide. Son avilissement est grand, cependant tout se révolte en elle à la vue de son oiari assis là... parmi ces faussaires, dont elle et lui sont à celte heure complices.
Michel, invisible témoin de cette scène, éprouve un dégoût et une horreur indicibles, se croyant le jouet d'un songe hideux, il oublie le danger; une sorte de charme terrible le tient cloué au fond de sa cachette: il regarde et écoute...
LE COMTE à Aurélie,
D'honneur, ma chère, vous êtes toujours d'une beauté enchanteresse... Je dirai plus : ce je ne sais quoi... qui prouve qu'une femme «y^cM... donne selon moi à votre physionomie, un attrait bien supérieur à celui qu'offraient vos fraîches joues roses et votre innocent rega rd , lo/'S de notre mariage; mais, de grâce ! ne restez pas ainsi muette et troublée... La situation
est bizarre, soit ; mais je vous croyais assez avancée, pour prendre auirement la chose. Hé ! tenez, voici qui va vous mettre tous les deux fort à l'aise ! Il est des pays, en Angleterre, en Amérique entr'autres, où le divorce est permis ; supposons que nous avons divorcé et que vous avez épousé, en secondes noces, notre honorable complice que voilà... Dès-lors, nous serons parfaitement à l'aise, au vis-à-vis des uns des antres.
ANGELO
L'idée est charmante !.. allons, Aurélie, déridez-vous... vous n'avez, ce soir, ni verve, ni entrain ; ce cher comte croira que je ne vous rends pas heureuse.
AUIiÉLlE.
•le me seus un peu souilVante, ne faites pus aUenlion à moi.
LE COMTE , à Aurélie.
Je lie serai point assez indiscret, ma
LA FAMILLE JOUFFUOY. 453
chère, pour vous demander le récit de vos aventures, depuis noire séparation. Quant aux miennes, vous devez les deviner à peu près, puisque nous nous retrouvons ici associés, pour l'opération que vous savez, sans doute ?
ANGELO
Aurélie sait tout... elle ne reculera pas devant le péril... Vous la verrez à l'œuvre, mon cher comte ; elle est mon élève, j'en suis fier.
ROBERT, ta bouche pleine.
Voici un excellent saumon.
LE COMTE, à Aurélie.
Vous en offrirai-je?
AURÉLIE
Je vous remercie... Versez-moi un peu de vin, Angelo.
A^GiLO, versant.
Bravo, ma chère, après deux ou trois
154 l-A FAMILLE JOUFFROY.
veires de vin de Champa^jne, vous retrouverez la parole et votre gaîté.
AURÉLIE
Je l'espère... (Elle boit, puis elle dit à part en regardant le comte avec une secrète indignation,) Ah! j'aurais dû mourir, lorsque je me suis empoisonnée par amour pour cet homme!..
LE COMTE
Chose étrange, messieurs, que la destinée humaine et ses enchaînements, lorsque Ton remonte des etïets aux causes.
MAULÉoN, hochant la tête.
Ah ! les causes... les causes...
ANGELO
Tenez, mon cher comte, je gagerais que iMauléon va nous dire que la cause du déraillement de sa vie est une certaine Catherine de Morlac... Il revient sans cesse à cette cause première, et...
LA FAMILLE J'UFFROY. 1 -w)
LE COMTE, interrompant Angelo et s' adressant à Mauléon.
Quoi!., vous avez connu Catherine de Morlac?
MAULÉON
Elle in*avait ensorcelé.
LE COMTE
' Et moi, j'étais fou d'elle!
MAULÉON
Puis-je vous demander (sans jalousie rétrospective) à quelle époque vous étiez fou de Catherine?
LE COMTE
C était lors de mon mariage, il y a de cela... [s'adressant à Aurélie) Il y a de cela.. . sept ans environ .. N'est-ce pas , comtesse ?
AURÉLIE
Oui, sept ans... {à Angeto) Versez-moi à boire, je vous prie. •
loG LA FAMILLE JOUFFHOY.
LE COMTE
En VOUS parlant tout à l'heure, messieurs, de la bizarrerie des destinées, ainsi que des causes et de leurs effets, je voulais justement en venir à ceci, que sans Catherine deMorlac... [s' adressant à Aurélié) nous pouvons, ma chère, maintenant parler à cœur ouvert... Je disais donc que, sans Catherine de Morlac, la destinée de madame de Villetaneuse eût été , sans doute, fort différente de ce qu'elle est...
ANGELO
Comment donc cela?
LE COMTE
Rien de plus simple, Catherine me dominait tellement, qu'instruit de mon mariage, elle mêle fit d'abord rompre... puis, par caprice, elle changea de résolution, et voulut jibsolumeiit me voir marie .. J'épousai donc niadaine,
LA FAMILLE JOUFFHOY. 157
AURÉLiE, à 'part.
Mon Dieu !.. je croyais avoir bu la honte jusqu'à la lie!..
LE COMTE
J'avais donc raison, messieurs, d'affirmer que Catherine, absolument inconnue de madame de Villetaneuse, avait pourtant décidé de la destinée de la comtesse; du reste, depuis lors , Catherine a disparu... J'ai, à l'époque dont il s'agit, fait toutes les démarches imaginables pour la retrouver... impossible d'y parvenir, j'ignore ce qu'elle sera devenue.
aiAULÊON, avec un éclat de rire sardonique.
Catherine est devenue une sainte !
LE COMTE
Ah! bah?., dévote?.. Après tout, cela n'a rien de bien surprenant.
MAULÉON
Dévote! bien mieux que cela, ma foi!
LE COMTE
Il me semble pourtant difficile d'aller plus loin.
MAULÊON.
Erreur! vous allez apprendre quelque chosedefortcurieux... D'abord sachez que Catherine avait un fils...
LE COMTE
J'ignorais cela.
MAULÉON
Elle a retrouvé ce garçon probablement à l'époque où vous avez perdu ses traces, alors, revirement incroyable! métamorphose complète ! A la vue de son fils , Catherine prend horreur de sa vie passée, renonce au luxe, aux plaisirs, réalise ses capitaux, et, alin de se rapprocher de son entant , apprenti orfèvre... (il ignorait qu'elle fût sa merc)... elle se fait ouvrière dans le même atelier que lui.
LE COMTE
Allons, Mauléon! c'est un roman que vous nous contez là 1 une pareille conduite serait d'une vertu héroïque , et Catherine avait, Dieu me damne ! aussi peu de penchant pour la vertu que pour l'héroïsme ; à elle seule ; elle nous aurait roués tous , et nous avons... de l'acquit!
ANGELO
Mon cher comte , si invraisemblable que vous semble le récit de Mauléon ! il est parfaitement exact.
MAULÉON
Afin de prouver la réalité de ce que j'avance, je citerai des noms, des faits; ainsi l'orfèvre dans l'atelier de qui travaillait Catherine se nommait Fortuné Sauvai.
LE COMTE , à Aurélie.
Voire cousin, ma chère, s'appelait Fortuné Sauvai..., ce me semble ?
11)0 LA FAMM.l.r: JmFFFI'.OY.
AURÊLIE.
— Oui. [à part et accablée). — Oh ! ce norn; ce noble nom!... l'eiitendre prononcer ici!
LE COMTE
En vérité, ce que j'apprends là me confond ; quoi...! Catherine?
MAULÉON
Attendez ! vous n'êtes pas au bout de vos étonnements; Catherine possédait près de quatre cent mille francs de fortune, e(...
LE COMTE
Permettez, vous êtes dans l'erreur; j'ai plus d'une fois payé ses dettes , malgré elle ; il est vrai...
MAULÉON , éclatant de rire.
Malgré elle 1 ah, ah, ah...
LE COMTE
Je puis le dire sans fatuité , Catherine m'adorait; j'avais toutes les peines du monde à lui faire accepter quelque cadeau...
LA FAMILLE JOUFFROY. i61
MAULÊON.
Mais elle finissait par accepter le cadeau, par vous laisser payer ses dettes... malgré ^ elle .. n'est-ce pas? Ah! mon pauvre comte, celte damnée Catherine était fine comme Tambre... et pour vous pressurer, vous cachait sa fortune. Or, savez-vous l'emploi qu'elle faisait de son argent après sa conversion? Le voici: Elle habitait un grenier de la cour des Coches, et lorsqu'elle était instruite de quelques misères, elles étaient aussitôt secourues, sans que l'on pût savoir quel était ce mystérieux bienfaiteur.
LE COMTE
Vous me rappelez certains souvenirs...
(à Aurélié). En effet, ma chère, lorsque votre sœur venait vous voir, elle vous parlait toujonrs d'une sorte de génie invisible qu'on appelait: le bon génie delà cour des Coches?