‹ La famille Jouffroy (volume 4)Chapitre 5 sur 9 · VII · texte numérisé non relu

VII

MAULÉON

Ce bon génie n'élait aune que Catherine... Avais-je pas raison de dire qu'elle était devenue mieux que dévote y

LE COMTE

Messieurs , nous sommes ici entre complices, nos preuves sont faites ; nous restons complètement en dehors des questions de verlu, de réhabilitation, expiation et autres contritions. Nous pouvons donc, pardieu ! sans nous compromettre , sans risquerde passer pour des niais... avouer que la conduite de Catherine est tout simplement... admirable...

MAULÉON

Je r avouerai d'autant plus volontiers, que ma haine contre cette femme, s'est, je crois, exaspérée, en raison même de Fhéroïsme de sa conversion ; aussi me suis-je délicieusement ven{]é de l'espèce

d'admiration qu'elle m'inspirait malgré moi.

ANGELO, au comte.

Cette vengeance était son dada... son idée fixe...

LE COMTE , à Mauléon.

Comment donc vous êtes-vous vengé ?

MAULÉON

Catherine était torturée par la crainte de voir son fils instruit des inftimies de sa vie de courtisanne... Qu'ai-jefait? J'ai révélé à ce garçon que Catherine de Morlac était sa mère ; et quelle femme avait été Catherine?

LE COMTE

Quoi ! Vous regardez cette révélation comme une vengeance ?

MAULÉOiN.

Et des plus cruelles !

LE COMTE

Maib, vous êtes volé, mon cher! car si le

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fils de Catherine n'est pas stupide , s'il a quelque peu desangdans les veines, il ressentira pour Catherine autant de respect que de tendresse.

MAULÉOiN, haussant les épaules.

Du respect, de la tendresse pour sa mère, lorsqu'il a su ce qu'elle a été?... AURÈLiE, vivement.

Sans doute! Est-ce que J'infamie du passé de cette femme ne rend pas son expiation plus touchante, plus coyrageuse?

Comment! jeune et belle encore, soudain transformée par l'amour maternel , se vouant à une vie pauvre , laborieuse, atin de se rapprocher de son fils, elle fait à l'insu de tous un généreux usage de sa fortune; et son fils, apprenant que celte femme ainsi régénérée est sa mère .. n'éprouverait pas pour elle de l'adoration !

MAULÉON

Dites-donc du dégoût, de l'horreur,

chère madame... Vous ignorez que ce nigaud, élevé dans les bons principes, doitse dire à chaque instant : » Honte et malheur « à moi! je suis le fils de Catherine de « ^iorlac!... »

AURÉLIE

Au contraire ! De même qu'en haïssant cette femme vous l'admiriez, son fils en l'admirant la chérira.

MAULÉON

Mais pour l'admirer , il faudrait qu'il connût les circonstances qui rendent vraiment héroïque la transformation de sa mère, et il les ignore! Ce n'est pardieu pas moi qui l'en aurais instruit! Je lui ai seulement révélé et prouvé que Catherine la courtisanne était sa mère, or , il s'est, ensuite de cette révélation, enfui éperdu de la maison de l'orfèvre; il n'y a pasencore reparu, selon ce que j'ai appris lors de mon retour à Paris, en me renseignant prudem-

166 LA FAMII.LI-: JOUFFUOY.

menlsur ces faits ; ce jjarçon i[>nore donc ce qu'il y a d'héroïque dans l'expiation de sa mère, il ne voit en elle, qu'une vulgaire courtisanne plus ou moins repentie. Ma vengeance est certaine, vous disje, Catherine ne vivait plus que par son fils et pour son fils... ! il est ptrdu pour elle , ma haine est satisfaite L..

ROBERT , qui jusqu'alors a mangé comme un ogre, boit deux grands coups de viîi, s'essuie les lèvres, et légèrement aviné, dit gravement à ses complices :

Voilà qui est particulier, nous sommes ici entre coquins intimes; madame la comtesse, a galamment divorcé plusieurs fois, selon l'ingénieuse expression de monsieur le comte; hé bien ! nous venons. ., (car je me joignais d'iniention a vos paroles)... nous venons de traiter une question de haute moralité : la théorie de la réhahih'fa-

LA FAMILLK JOUFFROY. 167

tion^ avec une remarquable impartialité... Savez-vous ce que cela prouve?

ANGELO

Concluez, savant docteur ! concluez...

ROBERT

Voici ma conclusion : La vertu a en soi quelque chose de si positif, de si mathématique... (// boit.) que son évidence nous frappe, quoique nous ne la pratiquions point, cette dite vertu , il nous a été impossible de la nier... Que dis- je, (Il boit.) nous venons de lui rendre un hommage, platonique sans doute, mais réel... Je vais plus loin... Ramassez dans les bagnes cent vieux forçats, auprès de qui nous serions tous tan L que nous sommes ici, des délicats, des scrupuleux, des timorés... (Il boit.) Tirez de la fange des plus mauvais lieux, cent créatures auprès de qui madame la comtesse serait une rosière!... Complétez à nombre égal un autre aréopage, choisi

i68 LA FAMILLE JOUFFllOY.

parmi la fine et exquise fleur des hommes et des femmes de bien ; racontez à ces juges d'une essence si différente, à ces représentants du crime et de la vertu, l'histoire de Catherine de Morlac, et je gage que le crime n'applaudit pas moins chaleureusement que la vertu, à l'héroïsme de cette courtisanne, régénérée par l'amour maternel ! (Il boit.)

ANGELO

Voilà, pardieu î... une belle découverte! Les coquins ont autant que les honnêtes gens conscience du bien et du mal, seulement, nos chers et intelligents coquins fuient comme une peste, la conscience.,. vieille fille acariâtre, et ouvrent leurs bras à Idi jouissance... joyeuse et belle tille de facile humeur. Vive Dieu ! la jouissance s'inquiète peu de la source de l'or pourvu qu'il niisselio u Ilots ! ainsi que bientôt il

LA FAMILLE JUUFFllOY. 109

va ruisseler dans nos coffres, grâce à notre excellente opération.

ROBERT, aviné.

Non , il ne ruissellera pas ! car nous sommes des ingrats, des hommes sans entrailles... des tigres!

ANGELO

Oh! oh! à qui diable en avez-vous, savant docteur?

ROBERT, avec un accent de plus en plus attendri.

.J'avais faim, j'ai mangé... j'avais soif, j'ai bu... beaucoup bu... énormément bu...

LE COMTE

Ceci est évident... comme la vertu...

ROBERT pleurant,

ïli î hi... nous sommes des égoïstes... de féroces égoïstes! nous avons le ventre plein... l)i... hi... le gosier largement abiciivé! hi... hi... et pendant notre réfection, l'un de nos frères travaille à creu-

ser le lit de ce flot d'or que nous convoitons. . Hélas! sans doute, il a faim.., notre frère ! sans doute, il a soif... notre pauvre frère ! et inj^rats que nous sommes, nous oublions sa faini...hi... hi... nous oublions sa soif... hi... hi... hi!... c'est monstrueux!...

ANGELO

Robert a raison, nousoublions notre graveur... il est grand ami de la bouteille, mais il faut qu'il travaille et ne s'enivre point r une demi-bouteille de vin lui suffira, mettons dans une assiette un morceau de pâté, du pain, des fruits, et le savant docteur et moi jious porterons cette coUalion à notre homme, et nous nous assurerons qu'il s'est mis à l'œuvre.

iiOBEUT se levant 1rs jambes allourdies, place sur une assiette les reliefs du sofiper.

« Aux petits... des oi... seaux... il donne la pâture, a Et sa bonté s'étend aussi... sur la... gravure...

LA FAMILLE JOUIFUOY. 111

MAULÉON

Ce graveur esl-ii un homme auquel on

puisse se fier?

ANGELO prenant sur la table l'un des flambeaux , afin d'éclairer Robert , qui tient d'une main une bouteille, et de l'autre une assiette

— Ce graveur est une recrue que le vieux Satan a faite pour nous...

MAULÉON

Tu es certain qu'il ne nous trahira pas ?

ANGELO

Dahord, il devient par son œuvre forcément notre complice; et si avant de le laisser sortir d'ici, nous avions sur lui quelque doute... (Il jette un regard significatif à Mauléon) Nous aviserions....

MAULÉON

C'est juste.

ROBERT

Puisse notre frère en banknote, avoir

autant dappétit que j'en ressentais en me

mettant à table... C'est l'humble vœu d'un

homme rassasié...

ANGELO se dirigeant vers la porte, le flambeau à la main.

Savant docteur, vous êtes ce soir un véritable Saint-Vincent-de-Paul... Allons chez le graveur. (Ils sortent tous deux,)

Michel, captivé par l'entretien précédent, avait oublié ses périls; ses yeux s'étaient ouverts à la réalité, à la lumière ; à l'héroïsme de Ja réhabilitation de Catherine, dont il apprenait enfin l'admirable conduite... héroïsme si flagrant que le crime et la vertu devaient lui rendre un commun hommage. Michel n'éprouvait plus qu'un désir; aller se jeter aux pieds de sa mère. Mais les dangers qu'il courait

17i LA FAMILLE JOUFFROY.

déjà, «s'aggravaient encore pnr la sortie d'Angeloet de Robert; ils allaient s'apercevoir de son évasion de la chambre où on Tavait enfermé ; ils se croiraient trahis, chercheraient le fuyard dans la maison, il pouvait tout redouter des faussaires, il lui fallait donc prendre à l'instant même une résolution.

Robert avait laissé ouverte une porte , faisant face à celle du couloir oîi se trouvait caché Michel; il aperçut à travers le losange vitré de l'imposte, qu'au-delà de la salle à manger, se trouvait le palier de l'escalier ; une seule chance de salut s'offrait à Michel, il la saisit courageusement.

Mauléon, Henri deVilletaneuse et la comtesse étaient restés assis autour delà table, éclairée par un seul flambeau ; Michel sort brusquement du couloir, renverse d'un coup de poing la lumière, s'élance dans la direction de la porte, (ait quelques pas a ta-

LA FAMILLE JOUFFROY. i 75

tons, gagne le palier, saisit la rampe de l'escalier, le franchit en quelques bonds pendantque Mauléon et M. deVilletaneuse, revenant de leur première stupeur, appelaient leurs complices, en cnant au milieu de l'obscurité :

— Trahison !... Angelo... Trahison 1 ! ! Quelqu'un était caché dans le couloir!

— Mort et furie , c'est le graveur' — repondit Aui^elo , du fond d'un corridor ! — Ce niisérabie s'est échappé de sa chambre ' en marchant sur le rebord de la corniche? Arrétez-le ! assommez-le ! clest un traître , s'il sort d'ici ; nous sommes perdus !

En parlant ainsi, Angelo accourut sur le palier, un flambeau à la main... l'escalier fut soudain éclairé.

Michel se vit perdu, la porte d'entrée de la maison était fermée à clef; en vain , il avait essayé à tâtons d'ouvrir la serrure...

— Le voilà ! il est pris ! — s'écrièrent à

\'^ii') \..\ Fa.MILI-E JuUFFI'.OY.

la ibis Angelo, îe coriito et Mauléon en apercevant le fugitif; et ils se précipitèrent dans l'escalier. .

— ïu as notre secret, — dit Angelo d'un air sinistre, en saisissant Michel au collet! — Tu ne sortiras pas vivant d'ici !

Les trois faussaires , malgré la résistance désespérée du fils de Catherine , étouffant sous leurs mains les cris de ce malheureux , l'entraînèrent dans une chambre basse du rez-de-chaussée..

Fortuné Sauvai , continuait d'habiter son élégante demeure du quartier Tivoli ; la famille Jouffroy, vêtue de deuil, se trouvait réunie ce soir-là, selon son habitude, dans le salon , où se voyaient exposés en montre, les orfèvreries du célèbre artiste ; deux luminaires de bronze d'un goût sévère, surmontés de leur globe dépoli, placés sur la haute cheminée de marbre richement, sculptée , éclairaient cette vaste vu. 12

galerie, véritable musée , orné de statues antiques et d'excellents tableaux, et faisaient étinceler sur le fond de velours rouge des armoires vitrées ; l'or, l'argent, l'émail, les pierreries des chefs-d'œiivres de l'orfèvre ; une lampe à abat-jour, projetait sa douce clarté sur une grande table, autour de laquelle Marianne, la tante Prudence (devenue madame Rotissel). Catherine et Camille, s'occupaient de différents travaux de tapisserie ou de broderie ; Fortuné , modelait en cire un groupe de figurines ; le père Laurencin , non plus vêtu en ouvrier, mais en bourgeois , lisait à haute voix , à l'aide de ses lunettes , le journal du soir ; enfin, M. Jouffroy, berçait sur ses genoux la petite Lilie , fille de Marianne, tandis que le cousin Roussel, assis à côté de son vieil ami, et accoudé au dossier de son siège , caressait les boucles blondes de la chevelure de l'enfant, et

LA FAMILLE JUUFFROY. 179

écoutait ainsi que les autres personnages, la lecture faite à haute voix par le père La u rendu.

Quelques mots rétrospectifs expliqueront pourquoi le vieil artisan, Catrierine et Camille, étaieni regardés et acfeptés désormais comme membres delà famille Jouffroy.

Le coup dont furent frappésTaïeul , la mère et la fiancée de Michel lors de sa disparution , fut afïreux...

Le désespoir de Catherine faillit la conduire au tombeau ; elle fut soignée pendant sa longue maladie par Camille avec un dévouement filial. Marianne et la tante Prudence témoignèrent aussi le plus tendre intérêt à cette malheureuse mère, il lui échappa en leur présence , et durant le délire d'un fièvre ardente , des aveux empreints de remords déchirants sur ses égarements , des imprécations coiitre son

480 LA FAMILLE JOUFFKOY.

père, M. Laurent JoufFroy, qui pour se débarrasser d'elle , voulut la marier à quinze ans , au fils du père Laurencin , après iavoir laissée exposée pendant son enfance au pernicieux contact de la perversité de sa mère, jadis séduite et abandonnée par lui, M. Laurent Joufïroy.

La famille apprit ainsi que Catherine lui appartenait. Ces aveux échap"pés à son de- . lire, confirmés par le père Laurencin, inspirèrent à Fortuné Sauvai et à sa femme une pensée généreuse, réparatrice, approuvée par M. et madame Roussel ; aussi lorsque Catherine fut convalescente , Fortuné lui dit :

— Vous êtes fille du frère de ma mère, il a été la cause première de vos malheurs, de vos désordres ; ces désordres , vous les avez héroïquement expiés, vous êtes aux yeux de notre famille, qui est aussi la vôtre, complètement réhabilitée... vous

VOUS asseoierez à l'avenir parmi nous, ainsi que le père Laurencin et Camille, fiancée de Michel , qui tôt ou tard nous reviendra, j'en ai la certitude.

Depuis ce jour, Catherine , le père Laurencin et Camille, furent traités en parents par la famille Jouffroy.

Ces témoignages d'estime et d'affection, si flatteurs pour Catherine , lui rendaient peut-être plus cruel encore l'abandon de son fils : pour lui seul, elle n'était pas réhabilitée... lui seul la méprisait...

En vain Fortuné répétait à la pauvre désolée , que la réflexion succédant aux premiers ressentiments causés par une fatale révélation , Michel reviendrait au bercail... Catherine n'espérait plus .. et la pauvre Camille , malgré les illusions de sa jeunesse, partageait le douloureux découragement de la mère de son fiancé.

Madame Jouffroy était morte après un©

1 8? LA FAMUJ.E JOUFFUOY.

maladie d'un luois, dont on a vu les causes , ie deuil que portait encore la famille touchait à sa tin ; les derniers moments de madame Jouffroy furent déchirants; elle eut, en cet instant suprême, conscience des malheurs provoqués par sa déplorable vanité: la dégradation de sa fille , la perte de la raison de son mari , et leur ruine à tous trois. Cette malheureuse femme emporta du moins la certitude de la tendresse de sa fille iMarianne , qui ne faillit pas à ses devoirs; Fortuné, le cousin Roussel et la tante Prudence, se montrèrent affectueux, indulgents pour madame Jouffroy , et elle s'éteignit en se demandant avec épouvante :

— Quel avenir attendait Aukélie?...

Terrible doute !... dernier châtiment de cette mère coupable !...

]\L Jouffroy, malgré les efforls de la science , malgré les soins empressés de

sa fille, de sa sœur et de son vieil ami Roussel , restait dans la même situation mentale : ayant à peine conscience du présent et du passé, quoiqu'il reconnût parfaitement ceux dont il était entouré. Mais l'affaissement de son intelligence lui rendait impossible la perception des idées les plus simples. Il jouissait d'une bonne santé , sa douceur inaltérable ne se démentait pas; il demeurait tranquille chez lui , occupé de confectionner ses bateaux de papier, il aimait aussi à se promener dans le grand jardin de la maison , puis, ainsi que cela se remarque souvent chez les malheureux dont l'esprit semble retombé dans les limbes de l'enfance , il se plaisait à promener par la main ou à tenir sur ses genoux , la petite Lilie, fille de Marianne; parfois la famille se sentait émue jusqu'aux larmes, en entendant ce pauvre vieillard à che-

v€ux blancs , et ce petit enfant rose et blond, échanger les bégaiements, les rires, les mièvreries naïves du premier âge... Cependant les traits de M. Jouffroy, habituellement empreints d'une aftligeante placidité, se rembrunissaient de temps à autre, il paraissait rétléchir, et après de longs efforts, sans doute tentés par lui afin de soulever le Yoile pesant qui obscurcissait sa mémoire et son intelligence, il disait :

— KtMimi.,.?et Fifillc... où donc sontelles?

— Elles ne sont pas ici , — lui répondailon, — vous les verrez bientôt, bon père.

— Mimi n'est pas fâchée ?

— Non, rassurez-vous.

— Fi fille est-elle heureuse?

, — Oui, bon père.

r-Ahî bien... répondait ce n.alheu-

renx ; et bientôt la faible lueur de raison, qui avait un instant vaguement éclairé le noir abîme de ses souvenirs, s'éteignait ; il retombait dans 'son état ordinaire, et réitérait de temps à autre les mêmes questions, accueillies parles mêmes réponses.

La vue de ce vieillard, témoignage vivant de tant de maux, de tant de chagrins, la mort récente de madame Joutïroy, V\gnorance du sort d'Aurélie, malgré les actives recherches de ForUiné Sauvai, la presque certitude de l'avilissemenl croissant où elle devait être tombée, enfin, la disparution de Michel, rendaient graves et mélancoliques les réunions de la famille , quoique Fortuné continuât de goûter un bonheur parfait auprès de sa femme et de son enfant, et que le cousin Roussel et la tante Prudence se félicitassent chaque jour d'avoir consacré par le mariage leur vieille amitié; tous deux par-

ISfi LA FAMILLE JOUFFHOY.

fois, grâce à leurs prises de bec^ ainsi que disait autretois M. Joiiffroy, grâce à leurs réparties, à leurs saillies (car la vieille fille, devenue madame Roussel, continuait de faire endiabler son vieil ami, à la grande jubilation de celui-ci). Tous deux, disonsnous, égayaient parfois les causeries du soir; mais bientôt, hélas! la présence de M. Jouffroy, la tristesse contenue de Catherine et de Camille , Tune incessamment préoccupée de son fils, l'autre de son fiancé, mettaient un terme à ces rares moments de gaîté.

Cecoupd'œil rétrospectif jeté sur nos personnages, rassemblés dans le grand salon de la ujaison de Fortuné durant cette soirée, nous poursuivrons noire récit.

Marianne, Catherine et Cami'le s'occupaient de différents travaux de tapisserie et de broderie, la tante Prudence se livrait à son éternel tricot, Fortuné modelait en cire un groupe de figurines, M. Jouffroy, assis près du cousin Roussel, berçait sur ses genoux la petite Lilie à demi endormie, et le père Laurencin, lisant le journal du soir à haute voix, était arrivé à cette portion des gazettes réservée à ce

188 LA FAMILLE JOUFFHOY.

que Ton appelle les faits Paris, et continuait ainsi sa lecture :

« — Depuis quelque temps, l'autorité « était sur la trace d'une association de « dangereux malfaiteurs et repris de jus- « tice, soupçonnés de se livrer à ia fabri- « cation de taux papier-monnaie étran- « ger. Afin d'exercer plus secrètement « leur crin^.inelle industrie , ils avaient <i loué une maison isolée du quartier des « Batijjnolles ; hier soir, vers minuit, « M. David, chef de la police de siireté, « accompagné d'un magistrat et de nom- « breux agents, s'est mis en mesure de « surprendre les faussaires en flagrant « délit. La maison des Batignolles, située u dans un endroit écarté avoisinant les « champs, a élé cernée, toutes les issues € ont été soigneusement gardées i l'on « verra tout à l'heure la nécessité de cette * précaution), et le magistrat a frappé à

LA FAMILLE JOUFFilOY. 189

« la porte de la maison, afin d'exécuter « son mandat de perquisition et au be- « soin d'arrestation. »

— J'ai horreur des faussaires et des faux-monnayeurs, — dit Fortuné en continuant de modeler ses figurines et interrompant la lecture du père Laurencin, — ces misérables-là sont, dans l'ordre des voleurs, ce que sont les empoisonneurs dans l'ordre des meurtriers, c'est le crime, plus la lâcheté.

— Tu dis vrai , Fortuné , — reprit le cousin Roussel. — Le voleur qui enfonce une porte, le meurtrier qui aliaque sa victime de front, font du moins preuve d'une sorte d'horrible courage, et je vais vous citer à ce sujet une petite anecdote qui...

— Vous allez nous faire le plaisir de ne rien nous citer du tout, monsieur Roussel, et de nous laisser tranquille avec votre pe-

190 LA FAMILLS JOUFFROY.

tile anecdote, vu qu'elle prendrait sournoisement les proportions du petit goujon qui devient grand, en d'autres termes elle finirait en queue de poisson... et nous en aurions pour deux heures a l'avaler, — reprit la tante Prudence tricotant à outrance , — permettez donc au père Laurencin d'achever sa lecture, vous nous raconterez ensuite tout ce que vous voudrez, à la condition que nous ne vous écoulerons point, si cela nous convient.

— Madame Roussel? ~~ reprit Joseph , s'adressant à sa femme avec une gravité comique, — il me paraît inoui, énorme, que vous suspectiez ainsi mes intentions, et que vous mettiez provisoirement embargo sur ma petite anecdote !

— Embargo.-, vous - même ! monsieur Roussel ! Voyez donc la belle compai'aison nautonniere eL mariiùere! M. Roubst-l s'est sans doute enrégimenté parmi les ca-

notiers Parisiens? Ois donc Marianne, il paraîtrait que le pauvre cher homme est devenu un Flambard! !

— Sans être positivement un flambard, madame Roussel, j*ai bien le droit de. ..

— Mais non, monsieur Roussel, mais non ! vous n'avez point le droit de vous glisser insidieusement, traîtreusement à travers le récit de votre prochain aux moindres ouvertures que l'on vous laisse... et d'escamoter ainsi la parole envers et . contre tous.

— Ainsi, madame Roussel a la police de l'audience ! — s'écria Jseph, feip^nant une indip,nation j^rotesque , — madame Roussel est Ihuissière de céans ? elle impose à son gré le silence ?

— Pourquoi donc pas? si vous jabottez comme un avocat déniché, monsieur Roussel? — et s'adressant au vieil artisan, tandis que Joseph riait de tout cœur des ré-

192 LA rAMii.Li: jouf.iioy.

parlies de sa femme : — conliiiuez, père Laurencin , et, au ris(iue d'étrangler, poursuivez voire lecture dare-dare, tout d'un trait, sans respirer, sinon, mon superloquace époux profitera du moment ou vous reprendrez haleine, pour nous gratifier d'une parenthèse qui durera jusqu'à demain matin..'. Défiez-vous de ce vilain homme, il a plus d'un tour dans son sac à la parole !

L'orlèvre,sa femme et Camille se mircnl à rire, ainsi que le cousin Roussel, des boutades de la tante Prudence; Catheline sourit doucement malgré l'incurable tristesse qui pesait sur son cœur maternel, monsieur Jouffroy, incapable de comprendre la lecture que l'on faisait, continuait de bercer sur ses genoux la petite Lilie, afin de l'endormir, et cédant lui-même peu à peu au sommeil, sa tête vénérable se penchait sur sa poitrine, où s'appuyait le

visage rose de l'enfant, leurs cheveux blonds et leurs cheveux blancs se confondaient.

— Monsieur Laurencin, — dit Marianne à demi-voix, — ne lisez pas trop haut, de crainte de réveiller mon pauvre bon père.

Le vieil artisan répondit d'un signe et continua de lire à demi-voix ce qui suit ;

vu 13

xu

« Le magistrat ayant frappé à la porte «de la maison isolée, afin d'exécuter son « mandat de perquisition et au besoin « d'arrestation, somma les habitants de « cette demeure d'en ouvrir la porte au « nom de la loi.

« Le magistrat ne reçut aucune réponse, ■ le plus profond silence régnait dans la « maison, ujais soudain les agents embusc qués près d'une fenêtre basse, donnant

i9<) LA FAMILLE Jul.FFKOY.

«jour à une cuisine, appelèrent à l'aide : « un homme et une femme tentaient de « s'évader par cette issue, mais ils tom-

< bèrent entre les mains des agents, tan- € dis que d'autres , pénétrant dans la « maison par cette fenêtre basse, s'empa- « raient, malgré leur vive résistance, de « trois autres inculpés qui se disposaient « aussi à s'échapper.

« Les perquisitions faites en présence « des accusés , ont été couronnées d'un « succès complet, on a saisi les preuves

< flagrantes du délit, une presse portative

< destinée à l'impression des faux billets, « les débris d'une planche d'acier brisée, « ayant servi au tirage des fausses bankc notes, une grande quantité de papier, « préparé pour de nouvelles émissions, et « fabriqué avec une telle habileté, qu'il

< imitait, à s'y méprendre, le papier- mon- > na.e d'Angleterre, enfin l'on a saisi di-

LA FAMFLLE JOUFFROY. 197

« vers outils servant au métier de graveur, « etsur une table où se voyaient encore les « débris d'un souper, une somme considé- « rable en fausses banknotes, que les fausu saires se partageaient sans doute, au mo- « ment où leur demeure a été envahie par « la justice, car la femme, et deux des « hommes arrêtés, ont été trouvés nantis * de plusieurs paquets de ces fausses bank- < notes qui concordaient de tous points « avec le papier et la planche brisée saisis « à leur domicile.

« En présence de ces faits accablants^ € toute dénégation de la part des inculpés € devenait impossible, la femme, leur com- « plice, a fait, dit-on , dans un premier € moment de frayeur, les aveux les plus « complets.

« Les perquisitions opérées dans cette «demeure, ont amené une découverte « singulière et mystérieuse.

198 LA FAMIiA.E JOUFFKOY.

« Le chef de la police de sûreté, en vi- « silant la maison de fond en comble, des- € cendit dans une cave dont il trouva la « porte fermée au cadenas, l'on fit sauter € les pitons, et Ton découvrit au fond d'un « caveau un jeune homme, dont les pieds «et les mains étaient liés avec des mou- « choirs ; interrogé sur la cause de sa « présence en ces lieux, il a répondu : « qu'attiré dans un guet-apens, par l'un « des individus arrêtés, et sommé par lui

< de graver une planche destinée à fabri-

< quer de fausses banknotes, il avait feint « de consentir à ce que l'on exigeait de « lui, et qu'enfermé à cet effet dans une «chambre, il avait essayé de s'évader, «mais surpris dans sa fuite par les faus-

< saires, il avait été garotté. conduit dans « cette cave où deux d'entre eux voulaient « absolument le mettre à mort, lorsque « la femme, leur complice, accourut et-

t frayée, leur apprendre que la maison « était cernée ; les faussaires abandonnè- « rent alors le jeune homuie, et l'enfermè- « rent dans la cave où il a été découvert.

€ Les violences dont il venait d'être « l'objet semblaient écarter de ce jeune « ouvrier graveur tout soupçon de com- « plicité dans la fabrication des fausses < banknotes, cependant, interrogé sur la € question de savoir s'il connaissait les in- « dividus et la femme arrêtés, il a répondu « avec un embarras si manifeste, et de si * évidentes réticences, qu'il a dû être mis provisoirement en état d'arrestation , et conduit ainsi que la femme et les quatre autres individus au dépôt de la pré- « fecture de police.

« L'on assure, (nous n'affirmons pas le « fait), l'on assure que, parmi les person- € nés arrêtées dans la maison isolée tles € Balignoles, l'on a reconnu le.».

200 LA FAMILLK JOUFFUOY.

La lecture du père Laurencin fut interrompue par l'arrivée soudaine du domestique de confiance de la maison, il entra précipitamment , et s'écria , d'une voix joyeuse et entrecoupée :

— Ah ! monsieur... ah ! monsieur...

— Qu'y a-t-il, Alexandre? — demanda l'orfèvre, — vous semblez ému?...

— Ah , monsieur! il vient d*arriver... il esl là...

— Qui cela ?

— Michel ! ~ répondit le serviteur, instruit du chagrin que la disparution du jeune homme causait, depuis longtemps, à l'orlèvre et à sa famille, — oui, Michel est là, monsieur, le voici...

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