XII
Catherine, à l'aspect de Michel, poussa un cri de joie folle, et, oubliant le mépris qu'elle croyait inspirer à son fils, elle s'élançait vers lui, les bras ouverts, lorsque tombant à genoux devant elle, la figure baignée de larmes . il dit en sanglottant :
— Pardon... pardon, ma mère! je vous ai méconnue... maintenant, je sais tout... votre courage, la grandeur de votre âme,
votre expiation sublime... \e bon f/énie (\e [a Cour-des Coches... c'était vous! oh! mère... je vous chéris... je vous respecte... je vous admire !..
— Ah ! Dieu m'a pardonné... car, mon fils, me pardonne!... — S'écria Catherine, en tombant dans les bras de Michel, qui, toujours agenouillé, la.soutint; la pressa dans ses bras, et le fils et la inère confondirent leurs larmes, leurs caresses, leurs étreintes...
L'orfèvre et sa femme, le cousin Roussel et la tante Prudence, Camille et le père Laurencin, muets, immobiles, les yeux noyés de pleurs d'attendrissement, comlemplaient cette scène émouvan le.
M.Jouffroy, éveillé en sursaut de son demi sommeil, mais conservant sur ses genoux la petite Lilie, profondément endormie, regardait ça et là, sans comj)rendre ce qui se passait autour de lui, quoiqu'il
LA FAMILLI- JOUFFROY. 2'^3
rerrarquât uDe certaine agitation, et s'adressaiiî. à la tante Prudence, près de laquelle il se trouvait :
— Ma sœur, qu'est-ce qu'il y a donc?
— Mon pauvre frère, — répondit tristement, madame Roussel, sachant, hélas!
l'inutilité de ceite réponse, — c'est Michel qui revient à la maison.
— Ah ! oui, — dit le vieillard en semblant faire un effort pour relier ses pensées, — ah ! oui... Michel... je ne sais pas!
Et retombant dans sa taciturnité habituelle, il continua de bercer l'enfant sur ses genoux.
Catherine, après la première expansion de son bonheur inexprimable, dit à son fils en poussant doucement Camille entre ses bras :
— Embrasse donc aussi cette chère enfant... Elle se mourait de chagrin en loi» absence..."
20 i- LA FAMILLE JOUFTHOY.
— Oh! Camille... ma fiancée... ma bienaimée femme ! — s'écria Michel en serrant sur son cœur la jeune' fille rougissante et pouvant à peine croire à tant de félicité, — pardonne-moi la peine que je t'ai causée ! vous aussi , grand père , vous aussi, maître Fortuné... soyez indulgents ! Pardonnez à un malheureux insensé... qui rougissait de sa mère... de luimême... et n'osait plus reparaître devant vous...
— Nous avions deviné la cause de ton désespoir, pauvre cher enfant ! — dit le vieillard en embrassant avec ivresse son petit-fils. — Hélas ! tu ignorais l'admirable réhabilitation de ta mère...
— Et moi, je disais toujours : l'enfant prodigue nous reviendra, — ajouta Fortuné en tendant ses deux mains à Michel ; — mon cœur ne m'a pas trompé... Tu es revenu près de nous, tes amis, tes pa-
renls... oui, tes parents ; ces mots le surprennent?., apprends que ie père de ta mère était le frère de la mienne...
— Que dites-vous... monsieur Fortuné?
— Ta mère est fille de M. Laurent Jouf^ froy, frère du pauvre ^î. .louffroy que voilà... Comprends-tu maintenant que ton absence devait nous être doublement pénible ? en toi nous regrettions le parent et l'ami !
— Et maintenant, cher cousin, — ajouta Marianne en tendant la main à Michel avec une affectueuse cordialité, ~ nous ne nous quitterons plus, je l'espère. Nous partageons du fond de lame, croyez-le bien, le bonheur que votre retour cause à cette chère Camille et à votre digne mère que nous aimons, que nous vénérons tous... et que nous lâchions en vain de consoler...
~ Oh! merci... merci! de vos boules
206 LA FAMILLE JOUFFhOY.
pour elle, madame Fortuné, — répondit Michel avec effusion, — nous saurons vous prouver notre reconnaissance...
— Allons ! je vois qu'il n'y aura ici que moi, en ma qualité de fée grognon, assez osée pour te rûchonner, vilain enfant ! — reprit la tante Prudence, qui ayant connu Michel adolescent et apprenti, conservait l'habitude de le tutoyer ; — nous as-tu assez inquiétés, malgré ta lettre hebdomadaire ? d'où sors-tu ? d'où vjens-tu avec tes guenilles, et si pâle et si délait? Dites donc, monsieur Roussel? m'est avis qu'au lieu de rester là comme un apoco^ en vertu du contentement que vous cause le retour de Michel probablement... vous devriez faire servir quelque chose à manger à ce pauvre garçon, il a peut-être faim et soif.
— Ah 1 ten ible fée gioj^nou que vous êtes! — reprit Joseph en riant; - voilà
comme vous p,rondez les gens ? Et s'adressant au jeune homme :
— Ma femme a raison, ton retour m'a surpris, m'a saisi, mon cher Michel, je me souvenais avec émotion que ta première entrevue avec ta mère avait eu lieu chez moi...
— Ah ! je ne l'oublierai jamais, monsieur Roussel...
— Mon enfant, — reprit Catherine avec inquiétude en contemplant son fils, — toute au bonheur inattendu de te revoir, je n'avais pas remarqué l'altération de tes traits... Mon Dieu !.. ce n'esfpas la faim?., le besoin ?..
— Rassurez- vous, ma bonne mère, et vous, monsieur Roussel, ne vous donnez pas la peine de rien faire demander pour moi, — ajouta Michel en voyant Joseph se diriger vers la porte... - J'ai soupe en priSon.
208 LA FAMILLE JuUFrH'jY.
— En prison l — s'écria la famille tout d'une voix, — tu sors de prison?
— J'y étais depuis hier soir ; mais, grâce à Dieu ! l'on a reconnu que je n'étais pas complice des faussaires que l'on a arrêtés...
— Quoi ! — reprit Fortuné, — cet ouvrier graveur... arrêté aux BatignoJles...
— Comment savez-vous ?
— Ce serait toi?
— Oui, maître Fortuné ; mais qui donc vous a instruit de mon arrestation?
— Le journal du soir... ton grand père nous le lisait, lorsque tu es entré...
— Grand Dieu !.. — s'écria Michel, — • vous savez donc tout?...
— D'où vient ton anxiété... ton trouble? — dit Fortuné surpris. — - Nous savons seulement que des faussaires ont été découverts dans une maison des Batignolles où ils exerçaient leur criminelle industrie.
LA FAMILLK JOLIFFaoY. 209
— Mais les noms? — reprit .Michel avec une angoisse croissante,— les noms de ces' misérables... les connaissez» vous ?
— Quels noms?
— Ceux de ces faussaires... le journal ne les a donc pas donnés?... car sans cela.
— Achève... ton émotion redouble...
— Ah ! maître Fortuné, c'est horrible ! — Tu m'effrayes...
— Madame Fortuné! monsieur Roussel, vou' tous enfin... puisque nous sommes de la même famille, — dit Michel d'une voix tremblante; — attendez-vous à une révélation cruelle... Il vous faut du courage, oh !
oui! maître Fortuné, vous avez besoin de
* tout votre courage...
— Que dis-tu?
— Hélas! un nouveau coup va vous frapper! coup bien douloureux, pour vous surtout, madame Fortuné !
— Pour moi?