VI
— Oui, madame... apprenez qu'une femme a été arrêtée... avec ces misérables... ,
— Oui, le journal le dit.
—Hé bien! cette femme., -reprit Michel avec une pénible hésitation : — Mon Dieu ! j'ose à peine achever... si vous saviez... cette femme... vous la connaissez... vous ne la connaissez que trop... madame Fortuné!...
— Ah!— fit Marianne, en poussant un cri déchirant, et cachant avec horreur son visage entre ses mains.
Elle devinait le nom de la complice des faussaires...
Fortuné aussi te devinait ce nom, et consterné, atterré, il murmura ;
— Aurélie... complice de ces criminels.
Au relie!... mon Dieu!
— Elle est innocente ! —reprit Marianne, en relevant son visaj>e bui^iié de larmes ;
— Oui, j'en jurerais... ma sœur doit être innocente !
—Elle a tout avoué ! — répondit Michel avec accablement; - elle est la complice des fauxmonnayeurs, parmi eux se trouve son mari, le comte de Villetaneuse.
La famille Jouffroy accueillit cette révélation avec un silence ujorne et une stupeur profonde.
Tous se sentaient frappés du même coup, aucun n'osait prononcer une parole. Quelles paroles auraient pu exprimer leurs douloureux ressentiments !
Soudain M. Joutïroy d'abord éveillé en sursaut de son demi sommeil, par le cri déchirant de Marianne, tourna çà et là autour de lui son regard éteint, et prononça ces mots... les seuls qui revinssent parfois à son esprit troublé :
— Mimi est-elle fâchée ; Fifille est-elle heureuse?...
212 LA FAMii.i.R jourinov.
'Ces paroles prononcées en ce moment fatal par ce malheureux père, privé de rai • son, étaient d'un à-propos si navrant, si terrible, qu'un même sanglot s'écl.appa de tous les cœurs.
ÏIV
Michel, après avoir instruit la famille Jouffroy, des relations de madame de Villetaneuse avec les faussaires, raconta par suite de quelles circonstances, il s'était trouvé mis en rapport avec Angelo, comment auditeur invisible des complices durant leur souper, il avait appris la réhabilitation de sa mère-, comment enfin, découvert dans la cave, où il avait failli être mis à mort, il s'était vu provisoirement ar-
214 LA FAMILLK JOUFFI\OY.
rêté, quoiqu'il protestât de son innocence, refusant toutefois de satisfaire aux interrogations du magistral, qui lui demandait les noms et les antécédents des personnes arrêtées. Ignorant les choses de la justice, et éprouvant un dernier sentiment de pitié pour Aurélie, sœur de la femme de son patron, Michel craignait d'aggrayer la posi-* tion de l'accusée , en révélant son nom et en répondant aux diverses questions du magistrat. Mais, après avoir passé la nuit et une partie delà journée en prison, possédé du désir de revoir sa mère ef Camille, réfléchissant enfin, que l'aveu de la vérité pouvait seul lui ouvrir les portes de la geôle, sans comprometire dava^ltage madame de Vilietaneuse, Michel, vers le soir, profita de la venue du juge d'instruction pour lui déclarer la cause de ses réticences, et lui faire connaître le sentiment de déli catesseet de reconnaissance auquel il avait
cédé; dans la crainte d'empirer le sort de la belle-sœur de son patron.
La sincérité de Michel perçait à chacune de ses paroles, il fut mis en liberté par ordre du magistrat instructeur, et accourut se jeter aux pieds de sa mère.
La famille Jouffroy, ensuite de la douloureuse stupeur où la jeta l'arrestation de madame de Villetaneuse, avisa aux résolutions à prendre dans cette misérable conjoncture ; Marianne, malgré les égarements de sa sœur, conservait pour elle, une inaltérable affection ; sa première pensée fut d'aller visiter Au relie dans sa prison, afin de lui apporter les consolations que peut offrir un cœur aimant et dévoué ; mais de stériles consolations ne suffisaient pas à l'attachement de Marianne, et après avoir conféré une partie de la nuit avec son mari, sur des projets qu'il adopta, il fut convenu que dès le lendemain, Fortuné
210 LA lAMILLE JOUFl'llOY.
conduirait sa femme à la Conciergerie, où était détenue Aurélie. Le célèbre artiste, universellement aimé, considéré, devait d'ailleurs s'informer des moyens à employer pour solliciter l'indulgence, la pitié des juges en faveur d'une malheureuse jeune femme, encore plus égarée que coupable.
Marianne partit donc le lendemain matin pour la prison de la Conciergerie en compagnie de Fortuné Sauvai.
La comtesse de ViUelaneuss, incarcérée à la Conciergerie, occupait une chambre dans le bâtiment dit, de lapistoie, destiné à ceux des prévenus qui pouvaient payer le droit d'être emprisonnés séparément.
Une étroite fenêtre , garnie d'épais barreaux, fillrait un jour douteux dans cette ciiauibre au sol carrelé, aux murailles nues, seulement meublée d'un lit de fer, d'une lable , d'ui]e chaise et d'un coiï're servant de commode.
218 LA FAMILLK JOUFFROY.
La lumière tombait de haut et en plein surlevisa^>e d'Aiirélie, assise devant la table, où elle avait commencé d'écrire à Angelo ; puis , absorbée dans de sinistres pensées, laissant échapper sa plume, appuyant son coude sur la table, son menton dans sa main, et levant les yeux vers la fenêtre, elle rélléchissaii, en re^^ardant les barreaux de sa prison... :les traits contractés de la jeune femme exprimaient alors, moins la honte, moins ia souffrance morale, que l'irritîilion contre le sort; le froncement de ses noirs sourcils, son sourire amer , révélaient des sentiments de révolle, de colère impuissantes contre ce coup du destin qui la séparait d'Aiigelo, la jetait en prison , comblait la mesure de son opprobre, en la frappant d'une arrestation, et plus lard d'une condamnation infamante.
Cette rupture ouverte , irréparable des
derniers liens, ou plutôt des dernières apparences, qui !a rattachaient encore à la société, fui acceptée par Âurélie avec une sorte de vaillance farouche, de criminel orgueil; ne pouvant tomber plus bas, elle rêvait une détestable supériorité dans le mal; elle se reprochait comme une lâche faiblesse , d'avoir ressenti quelques vagues remords du passé, lorsque la rencontre inattendue de M. de Villetaneuse vint éveiller dans son âme tant de souvenirs ; elle voulait enfin s'élever à la hauteur d'Angelo, et lui prouver ainsi la constance de son amour et sa perversité croissante.
I.a comtesse portait une élégante robe de chambre, elle s'était, dès le matin, coiffée avec soin devant un petit miroir... en pensant à Angelo... elle continuait de lui écrire une lettre, brûlante comme ses rêveries solitaires.,, soudain Aurélie en-
'220 LA rAMILLi: jouffugy.
tendit jjrinccr rénoriiie serrure de ia porte qui s'ouvrit devant Marianne, et se referma sur elle, lorsque ie guichetier l'eût introduite.
Les deux sœurs restèrent seules -.
Elles se revoyaient pour la première fois depuisce jour où madame de Villetaneuse était venue confier à la tante Prudence, la lettre anonyme relative à la liaison du comte avec madame Bayeul; de longues années s'étaient écoulées depuis cette époque, où Aurélie, alors dans l'éclat de sa première jeunesse et de sa beauté, épouse encore irréprochable, méritait les hommages, l'admiration, le respect... dont on l'entourait alors... et Marianne la retrouvait complice des faussaires, attendant dans sa prison un arrêt déshonorant.
Marianne, malgré son angélique bonté , était douée d'une raison solide, d'un caractère ferme : déternjinée à ce pénible
entretien, elle avait d'obord, si cela se peut dire: pleuré toutes les larmes de son cœur, ressenti , épuisé d'avance , les terribles émotions d'une pareille entrevue , ne voulant pas arriver gémissante , éperdue, auprès d'Aurélie; mais calme, tendre, indulgente, se possédant tout entière, et soutenue par la pensée d'offrir à sa sœur mieux que de stériles consolations. Elle avait aussi désiré que son mari ne l'accompagnai pas, et l'attendît au greffe de la prison, faisant avec un tact exquis, la part de l'humiliation, des irritables et ombrageuses susceptibilités , que la vue de Fortuné devait éveiller chez la comtesse.
— Sœur, — dit Marianne, après le départ du guichetier , en tendant les bras à Aurélie ? — Sœur, embrasse-moi ! Je viens tenter de te sauver...
La détenue, à l'aspect de Marianne , se leva brusquement, l'œil sombre, le
cœur aigri par le fiel de l'hnmiliation , et au lieu de répondre aux avances de sa sœur; eWe se recula.
— Que venez-vous faire ici? — s'écriat-elle d'une voix frémissante. — Que voulez-vous?
— Aurélie ! de grâce...
— Vous venez insulter à ma position ?
— Pauvre sœur , je viens le dire que je t'aime... et te le prouver....
— Merci de votre tendresse et de ses preuves... Je n'en ai pas besoin.
— Mais, moi... j'éprouve le besoin de venir à toi...
— Ecoutez d'abord ma confession....
vous reconnaîtrez qu'il ne peut exister de rapprochement entre nous. .. honnête mère de famille que vous êtes! J ai été femme entretenue , je suis la complice et la maîtresse d'un faussaire, repris de justice, avant d'être arrêtée avec lui ; je l'aidais à
,voler au jeu en amorçant ses dupes : ce repris de justice, ce voleur au jeu ; ce faussaire, je l'adore... Tenez... je lui écrivais... voulez-vous lire ma lettre?... Mais, non... vous ne la comprendriez pas , respectable épouse que vous êtes ! Maintenant , vous savez ce que je suis... et de ce que je suis, je ne rougis pas!. Regardez-moi bien en face., voyons, dites? lisez-vous la honte sur mes traits? Non , non , j'ai bu toute honte; entendez-vous ! Puissent ces francs aveux m'épargner de votre part, les fadeurs de la morale obligée ! mon parti est pris! mon âme bronzée! vous croyez peut-être que la prison et 1 arrêt qui m'attend , m'épouvanlent? Erreur!... le temps du repentir est passé! Tout est rompu entre la société et moi"? J'accepte la lutte... on verra ce que je deviendrai! J'ai eu Angelo pouramant, c'est tout dire... l'on me condamnera ; tant mieux ! je me perfectionnerai en passant
i>24 LA rAMii.i.i; joitf!'. iy.
quelques années parmi les voleuses et les feai mes perdues! je sortirai de prison , digne d'elles... Tel est le présent , tel sera l'avenir... Entendez-vous, madame Fortuné SauvalJ . entendez-vous, heureuse mère... heureuse épouse... vertueuse et immaculée créature... Lys sans tache!.. Il existe entre nous im abîme ! les années le creuseront encore davantage.-., oubliezmoi donc , comme je vous ai oubliée , comme je vous oublierai; c'est ce que nous pouvons faire de mieux pour ce que l'on appelle l'honneur de la famille...
— Aurélie... je t'ai écoutée, sans t'interrompre... tes paroles ne m*effrayent pas...
— Vous êtes brave.
— Je lis dans ton cœur...
— Il ne vous manque que les lunettes de la tante Prudence.
— Pauvre sœur! tu veux paraître méchante et pervertie . lu n'es qu'égarée....
— Vous avez besoin de vous imaginer cela par amour-propre de famille.
— Je ne te comprends pas...
— !Me supposez-vous sotte à ce point de croire que l'affection vous amène ici?
— Qu'est-ce donc?
— La peur et la honte.
— Comment...
— Oui, la honte, oui, la peur d'être solidaire de mon infamie... mais rassurezvous, votre mari est un si grand artiste, ((u'il vendra toujours avantageusement ses orfèvreries, vous ne perdrez pas un de vos chents à cause de moi, cela vous consolera...
— Tu ne parviendras jamais, je ne dirai pas a me blesser... c'est impossible, mais seulement à me persuader,^chère et pauvre sœur, que tu penses ce que lu dis,
vil. û 45
maintenant, écoute-moi à ton tour, j'espère pouvoir te sauver...
— Me sauver?..
— Oui, te faire évader d'ici avant ton jugement... tout est possible avec de l'argent, si, cependant ton geôlier était incorruptible, voici mon projet : les gens de cette prison s'habitueront à me voir venir ici chaque jour...
— Vous m'épargnerez, ce...
— Laisse-moi achever, l'on ne se défiera nullement de mes visites, tu es d'une taille plus élevée que la mienne, je me vêtirai, à un jour convenu , d'une robe très longue, d'un ample manlelet,je porterai un chapeau garni d'un voile épais, ce jourlà, tu te diras un peu souffrante, atin de pouvoir rester au lit! tu t'habilleras de mes vêtements, tu sortiras d'ici à ma pla-
ce , je prendrai la tienne , dans ton Jit...
— Vous êtes vraiment généreuse... — dit la comtesse, avec un sourire sardonique, — y pensez-vous? favoriser l'évasion d'une criminelle...
— Criminelle ou non ; tu es ma sœur, je veux te sauver, je te sauverai! Ecoute encore... Fortuné t'attendra hors de la prison, une voiture de poste sera préparée, vous partirez aussitôt ; en voyageant avec la plus grande rapidité possible, vous pourrez gagner le Havre, avant que l'on se soit aperçu de ta fuite, puisque j'aurai passé ici la nuit dans ton lit; aussitôt après ton arrivée au Havre, avec Fortuné, tu t'embarqueras sur un paquebot destiné pour l'Amérique, le jour de ton évasion, sera fixé de sorte qu'il corresponde avec le départ de ce bâtiment; à ton débarquement à
9Î8 LA F.wn.Li: jouffîvw.
New-Yorck, l'an des correspondants de mon mnri le remeltra, chaque mois, une somme suffisante pour que tu puisses vivre dans l'aisance.,, quant à l'avenir, je compte, chère sœur, oui, je compte avec certitude, sur ce qu'il y a en toi de foncièrement bon... oui, j'en suis persuadée, lu reviendras au bien, et qui sait... si, lorsque les années auront blanchi nos cheveux, tu ne te rapprocheras pas de nous ? qui sait si nous ne terminerons pas nos jours enseml)le....
— Ce projet est fort beau... mais...
— Un mot encore, Aurélie, ce projet, vas-tu peut-être me répondre , est dicté non par l'affection, mais par notre égoïste désir de t'épargner une condamnation , qui rejaillirait sur nous, et blesserait, ce que tu appelles : notre amour-propre de famille ? soit, pauvre chère sœur, crois cela, que
LA FAMILLK JOUFFKOY. 229
t'importe , après tout ! pourvu que tu échappes à un jugement, pourvu que tu recouvres ta liberté!-
— Vous me faites pitié !.. je ne veux pas de la liberté sans Angelo. . .
— Qu'entends-je...
— Je ne veux pas lâchement échapper à ma condamnation, tandis que mon amant subira la sienne...
— Aurélie... ma sœur...
— Je ne veux pas quitter la France où Angelo restera... je le retrouverai lorsque nous sortirons de prison, c'est convenu... c'est juré entre lui et moi...
— Mais, je...
— Mais, je ne suis pas lâcîie , moi, madame! je pouvais nier avoir eu connaissance que les banknotes saisies sur moi étaient fausses. . et je me suis hautement
230 LA FAMILLi: JOUFFROY.
déclarée complice (l'An/jelo, afin de partager son sort...
— Mon Dieu! c'est insensé!
— Ma résolution contrarie vos desseins; vous n'échapperez pas à ma fléirissure! Aurélie Jouffroy, comtesse de Villetaneiise, sœur de la femme deForluné Sauva!, le célèbre artiste , sera condamnée a la réclusion... mon ignominie vous atteindra...
j'ensuis désolée... vous n'en doutez pas... mais, avant-hier encore, je jurais à Angelo que son sort serait le mien... et entre gens de notre espèce , voyez-vous... ces serments-là on les tient jusqu'à la mort...
~- Aurélie... je t'en conjure... ne refuse pas de tenter la voie du salut que je t'offre...
— Assez... madame, assez...
— Non, non, tu m'écouteras, ton àme
est généreuse encore ! j'en ai la preuve dans ton refus, dicté par un sentiment de dévouement, si aveugle qu'il soit, si indigne qu'en soit l'objet !
— Voilà... une insulte... peu courageuse!..
— Quoi... ce faussaire... qui t'a perdue...
— Et, si je l'aime, moi, ce faussaire ! si je veux me perdre avec lui ?..
— Ma sœur...
— Madame, je croyais que du moins en prison, l'on pouvait jouir en repos de la solitude... cette visite sera, je l'espère, la dernière que je recevrai devons...
— Aurélie, ne crois pas te soustraire à mon affection, elle survit... elle doit suf'vivre à tout, tu es masœur,quoique lu dises, quoique lu fasses, quoique tu penses, tu
232 LA FAMFLLt; JUUIFUOY.
seras toujours ma sœur ! aucune de tes paroles, aucun de tes actes, ne pourront jamais briser les liens sacrés qui nous unissent, je t'aimerai malgré toi, je te sauverai malgrétoi,et...
Marianne s'interrompit en voyant la comtesse courir vers la porte de la chambre et y frapper à coups redoublés.
— y\urélie !— s'écria la jeune femme, — que fais-tn?... pourquoi heurter ainsi à cette porte.
— Vous allez le savoir... madame...
Presque ausi,itôt la lourde clef gi?!^ça dans la serrure et le geôlier parut.
— Monsieur, — lui dit la comtesse de Villelaneuse , avec une ironie amère , — vous tenez sans doute beaucoup à conserver vos prisonniers?
LA FAMILLE JUUFFROY. 233
— Certainement.
— Regardez bien madame , afin de la reconnaître...
— Que signifie...
— Cela signifie , monsieur le geôlier, que madame est ma sœur, et elle vient me proposer des moyens d'évasion. ..
■— Aurélie ! — s'écria Marianne avec un accent de douloureux reproche. — Mon Dieu!., rien ne peut donc te toucher ?
— Comment, madame, — reprit le guichetier en s'adressantà Marianne, — c'est ainsi que vous abusez de la permission que l'on vous a accordée ?... vouloir faire évader une prisonnière.
— Ces propositions que madame m'a faites , — reprit la comtesse , — suffiront , je l'espère , à empêcher madame d'être (iesormais introduite dans ma prison?
— Je le crois bien ! et je vais faire à l'instant mon rapport à M. le directeur, — répondit le geôlier, tandis que Marianne fondait en larmes , désespérée des refus de la comtesse, oubliant ses duretés, qu'elle attribuait moins à son cœur qu'à une exaltation passajjère.
A ce moment . un autre employé de la prison accomi^agné d'un gendarme entra et dit à Aurélie:
~ M. le juge d'instruction vous mande dans son cabinet, vous allez vous y rendre sous la garde de ce gendarme...
— C'est bien, — répondit froidement la comtesse.
Et elle alla prendre sur le coffre son nianteau , ses ganis, son chapeau , et silencieuse , elle ajusta sa toilette de prison, devant le petit miroir pendu à la muraille.
— Ah!. — se disait Marianne désespé-
rée, en allachant sur sa sœur ses yeux baignés de larmes. — Combien de fois , alors que nous étions jeunes filles... je parais avec amour et orgueil la beauté d'Aurélie prête à partir pour le bal... radieuse de bonheur et d'innocente coquetterie !!
Ce contraste déchirant entre le présent et le passé, le refus d'Aurélie au sujet d'une tentative d'évasion dont le succès était possible, impressionnèrent si vivement Marianne , qu'elle ne put retenir ses san[>lois en voyant la comtesse, sa toilette achevée , se rapprocher du gendarme en lui disant :
— Monsieur, me voilà prête... je vous suis...
— Ma sœur! — s'écria Marianne s'élançant au cou d'Aurélie, et la serrant entre ses bras, — si je ne dois jamais tere-
23{) LA FAMILLE JOUFFHUY.
voir... au moins... un mot... un seul mot, et un dernier baiser d'adieu !
Cette étreinte palpitante , les battements de ce cœur qui battait sur le sien , le souvenir involontaire des jours de son enfance, émurent Aurélie, malgré son endurcissement ; ses veux se mouillèrent , elle serra 31arianne contre son sein , la • baisa au front, et lui dit tout bas de sa douce voix d'autrefois :
— Adieu , petite sœur, je te sais gré de ton offre généreuse, mais je ne saurais en profiter... Ne cherche pas à me revoir, ceserait inutile... adieu... pour toujours...' adieu...
Et se dégageant brusquement des bras de Marianne , elle disparut rapidement sur les pas du gendarme.
Madame de Villetaneuse, durant tout le temps de sa captivité préventive , refusa opiniâtrement de voir personne de sa famille; Fortuné Sauvai , fit de nombreuses et actives démarches, espérant apitoyer les juges de cette malheureuse jeune femme , plus égarée que coupable , disait-il; mais lors des débats criminels , enhardie , excitée par la présence d'Angelo , subissant plus que jamais son abominable empire , elle montra si peu de repentir et tant d'audace, qu'elle indigna ses juges , et fut condamnée à cinq ans de réclusion. Mauléon, Angelo, Robert et Henri de Villetaneuse furent conda'mnés à cinq ans de galères.
Le comte échappa au bagne en trouvant le moyen de se pendre dans sa prison.