I.A I WlIU.i: JOlîFFItOY
convenu qu'elle ne nous entend pas... Ainsi, après avoir été frappé de sa beauté, j'ai été peut-être encore plus frappé de sa grâce, de son esprit, de la li nié de son cœur.
Et il ajouta, s 'adressant toujours à Mm° Joulïroy :
— Heureusement, M"* Aurélie ne m'entend pas; elle a trop de modestie pour ne pas fuir les éloges les mieux justifiés.
— 11 est très heureux que je ne vous entende pas, monsieur Henri, reprit gaiment Aurélie, sinon je vous demanderais comment vous avez pu découvrir en moi tant de belles qualités pendant la durée d'une contredanse.
— Ah! mademoiselle, vous m'attaquez?... Eh bien! je vais me défendre. Madame votre mère sera juge entre nous.
— CYs! cà! et je vous jure, monsieur Henri, de ne pas montrer de préférence dans mon jugement.
— Ainsi, M"0 Aurélie s'étonne de ce que, durant le temps de la contredanse, j'ai pu reconnaître, apprécier sa beauté, la grâce de son esprit, la bonté de son cœur? Je répondrai qu'il m'a suffi d'un instant pour être ébloui de sa beauté, ce qui est fort croyable. Quant à la bonté de son cœur, vous me concéderez ceci, madame, je l'espère, qu'après avoir, respiré une fois le parfum d'une fleur, cela suffit à apprécier la suavité de ce parfum.
— C'est évident, reprit Mm° JoulTroy, ravie de cette galanterie, c'est de la dernière évidence.
— Ah! vois-tu, maman, comme tu te montres partiale envers M. Henri!
— De grâce mademoiselle Aurélie, n'influencez pas madame votre mère. Or, j'en appelle à vos souvenirs : vous avez, hier soir, prononcé quelques mots qui révèlent aussi parfaitement la bout'' de votre cœur que le parfum révèle la fleur. Une jeune personne assez laide, et fort ridiculement habillée, da dans le môme quadrille que nous. Je fis sir elle une plaisanterie; vous m'avez interrompu, mademoiselle, en me disant, avec la grâce la plus touch mte : « Ah! monsieur, la mère de cette jeune personne est là, derrière nous... elle « pourrait vous entendre, vos paroles lui causeraient tant de chagrin! »
« Maintenant, madame, c'est à vous que je le demande, de telles parole ne suffisent-ell -pas à prouver la bonté charmante de la personne qui les a prononcéi .'
— Aurélie, tu ne nies pas le fait?
— Non, maman.
— Alors, je suis obligée, monsieur Henri, en ma qualité Aejugesse, de vous donner raison contre ma fille... Ah dame! mon enfant . tanl pis pour toi!
— Vous le voyez donc bien, madame, je disais avec raison que mon seul mérite est d'avoir été profondément frappé de ce que la bonté de M1" Aurélie
i beauté. Aussi, en apprenant que vous daigniez agréer ma den
j'ai ressenti ce trouble, cet embarras que cause toujours un bonheur imprévu et immérité.
— Du moins, monsieur Henri, reprit Aurélie en souriant de bonheur et baissant les yeux, vous n'êtes jamais embarrassé pour m'adresser les flatteries les plus aimables.
— Des flatteries? mon Dieu, le vilain mot ! 11 faudrait vraiment, mesdames, inventer un autre terme, lorsqu'il s'agit d'exprimer une pensée à la fois élogieuse et sincère. Affirmer l'éclat du diamant c'est donc le flatter, affirmer la fraîcheur, le doux parfum d'une rose c'est donc la flatter? Enfin, mademoiselle, lorsque vous serez présentée à la cour, celte pauvre marquise de Lussan, celte infortunée duchesse de Morainville, qui passent à cette heure pour des reines de beauté, seront donc des flatteuses, parce qu'à votre vue, mademoiselle Aurélie, elles s'avoueront détrônées, ces belles merveilleuses?
— Vraiment, monsieur le comte, reprit Mme Jouffroy dans un incroyable et pourtant si sincère ravissement de vanité maternelle, que les larmes lui vinrent aux yeux, vous ci oyez que ma fille détrônera, écrasera ces belles dames?... Ah ! quel beau jour pour moi !
Cette exclamation attira l'attention du marquis de Villetaneuse, qui s'entretenait auprès de la cheminée avec M. Jouffroy.
— Je gage, s'écria le marquis en se rapprochant, je gage, mesdames, que mon mauvais sujet de neveu vous dit quelque folie. Que voulez-vous, ces amoureux! mais ne le ménagez point ; je vous abandonne tous mes droits sur lui, tancez-le vertement,
— Le tancer! ah! bien oui, après ce qu'il vient de dire ! Tenez, si j'osais je l'embrasserais sur les deux joues.
— Osez, ma mère, osez, répondit Henri de Villetaneuse avec beaucoup de grâce en s' agenouillant devant Mm° Jouffroy, qui, profondément touchée, ainsi qu'Aurélie, de ces mots : « Ma mère » ne put retenir ses larmes en donnant deux gros baisers à Henri de Villetaneuse.
— Peste! la mère Jouffroy, comme elle y va! Mon malheureux neveu ne s'attendait guère à l'accolade! dit à part soi le marquis en aspirant sa prise de tabac et se détournant quelque peu afin de cacher son envie de rire; décidément nous aurions dû demander le million, chiffre rond.
Le domestique, maître Jacques de la maison, ayant revêtu sa redingote neuve, entra dans le salon au moment où Henri de Villetaneuse se relevait, d'agenouillé qu'il était aux pieds de Mme Jouffroy.
— Madame, dit le domestique, c'est M. et Mm° Richardet. Peuvent-ils entrer?
— Mais certainement, et s'adressant au marquis, après la sortie du domestique :
LA FAMILLE JOl'l FllOY
— Les Richardet sont nos bons amis, vous les connaissez aussi, nous n'avons pas à leur cacher le mariage d 'Aurélie; au contraire, ajouta-t-elle ; ei savourant d'avance le dépit et l'envie des Richardet, elle se dit : Ils vont en crever de jalousie.
— Chère duchesse, reprit en souriant le marquis, je me croyais jusqu'ici avec vous et mademoiselle en petit comité, au faubourg Saint-Germain ; mais voici que ces Richardet me rappellent à la réalité; je crois, ainsi que vous, que nous n'avons point à leur cacher le mariage de nos enfants, au contraire!
Et le marquis ajouta à part soi :
— Peste soit du Richardet! il connaît au vrai ma position pécuniaire et celles d'Henri; si par hasard le bonhomme Jouffroy allait demander à ce procureur des renseignements sur notre fortune, ce serait désastreux. Diable! ceci devient inquiétant, et nul moyen d'endoctriner le Richardet. D'un autre côté, en l'invitant ce soir lui et sa femme, la mère Jouffroy s'engage irrévocablement tant elle est impatiente d'ébruiter le mariage, et lorsqu'il le sera parmi son monde bourgeois, la mère et la fille, plutôt que d'en démordre, se feraient issommer ave- le bonhomme Jouffroy par dessus le marché! 11 n'importe, peste soit de la venue du Richardet!