‹ La famille JouffroyChapitre 9 sur 60 · I. \ ! \ M II. Il' JOUFFROY · texte numérisé non relu

I. \ ! \ M II. Il' JOUFFROY

— H ne s'accomplira pas! repril soudainement Catherine après un moment

de réflexions ; non, et pourtant je ne faillirai pas à mes nouvelles résolutions.

— Mais comment?

— Fiez-vous à moi et au dégoût insurmontable que m'inspire à présent celte vie honteuse qui si longtemps fut la mienne. Maintenant, dites, si j'empêche ce mariage, si je prouve ainsi, hélas! bien faiblement sans doute, ma reconnaissance envers M. Fortuné Sauvai, à qui Michel doit tant, me donnerezvous quelque espoir? Mon Dieu! je serai patiente, résignée; mais au moins laissez-moi espérer qu'un jour...

Elle n'acheva pas et fondit en larmes.

— Eh bien! reprit le père Laurencin apitoyé, si ce mariage est rompu, si vous persistez à revenir au bien, vous venez votre Gis.

— Joies du ciel!

— Je dirai à Michel que vous ave/, autrefois connu sa mère, et...

Le vieillard fut interrompu par l'arrivée du cousin Roussel, qui, triste et soucieux, entra clans l'atelier.

Mms de Morlac abaissa vivement son voile, et le père Laurencin lui dit toul has :

— Lorsque j'aurai la certitude de la rupture du mariage, vous verrez Michel. Je vous écrirai... En quel endroit?

Venez demain malin chez moi. à midi, répondit vivement et tout bas la courtisane. Vous aurez la preuve, la preuve écrite de la rupture de ce mariage !

— Quelle assurance! par quel moyen comptez-vous...

— ■ Je n'en sais rien encore, mais je vous dis que ce mariage sera rompu, el e verrai mon lils... Oh! merci, merci!

Mmc de Morlac, grâce à l'obscurité, car la nuit était presque venue, put prendre, sans être aperçue du cousin Roussel, la main du père Laurencin; elle la porta à ses lèvres, et, après s'être arrêtée pendant un instant devant la porte de la chambre où était renfermé l'apprenti, elle sortit précipitamment.

— Ah! monsieur Roussel, s'écria le père Laurencin lorsqu'il fut seul avec Joseph, venez, venez! allons trouver M. Fortuné.

— Il esl rentré dé espéré, n'est-ce pas?

— Ah! oui... Maisau désespoir va succéder l'espérance.

— Que voulez-vous dire?

— Venez, venez! il est là, dans sa chambre... Ah! il ne s'attend pas, ni vous non plus, à ce que je vais lui apprendre... Venez*, venez!

Et il entra chez Fortuné Sauvai, en compagnie du cousin Roussel, de plus en plus surpris des paroles du vieil artisan.

Pendant la soirée de ce même jour, Henri de Villetaneuse devait être formellement présenté par son oncle à la famille Jouffroy, comme fiancé d'Aurélie.

Deux mots rétrospectifs :

L'on se souvient que, le matin, Henri de Villetaneuse, après son entretien avec son oncle, s'était montré fort irrésolu au sujet du mariage proposé par le marquis, et voulait absolument subordonner son consentement à celui de MmG de Morlac, dont il subissait aveuglément l'empire.

Catherine, sortant de son évanouissement après le départ de Michel, ne songeant qu'à lui et aux moyens de !e revoir, ne voulant entendre aucune des paroles du comte, le chassa de chez elle, lui défendant d'y revenir jamais. Celui-ci, exaspéré de ce caprice, quitta la courtisane et retourna chez le marquis. Le rusé vieillard, profitant de l'irritation de son neveu, arracha son consentement au mariage, courut chez Mm° Jouffroy, brusqua les choses ainsi qu'on l'a vu, obtint la parole d'Aurélie, et afin de ne pas laisser à Henri de Villetaneuse le temps ou l'accasion de faillir à sa résolution, il retourna chez lui à la tombée du jour, lui apprit la réussite de ses démarches, l'emmena dîner à son club, et à neuf heures le conduisit chez Mme Jouffroy.

Mmc de Morlac, fidèle à sa promesse faite au père Laurencin de rompre le mariage du comte, s'était aussitôt rendue cbez lui, et ne l'y trouvant pas, elle fit causer son domestique, sut de lui qu'il avait ordre d'aller le soir, avec une voiture, chercher son maître rue du Mont-Blanc, chez M. Jouffroy. Ce renseignement fut un trait de lumière pour Catherine: elle avisa en conséquence.

Henri de Villetaneuse avait donc été officiellement présenté à M. et Mm° Jouffroy ainsi qu'à Aurélie.

La tante Prudence, instamment priée par son frère d'assister à cette solennité de famille, refusa. Marianne, prétextant d'un violent mal de tête, resla près de sa tante et ne dit pas un mot à sa sœur de son pénible entretien avec leur mère. Celle-ci, comptant vaincre la résistance de Marianne à l'endroit du couvent, se crut en mesure d'annoncer à M. Jouffroy que leur fille désirant se retirer dans une maison religieuse, la question de la dot se trouvait ainsi heureusement tranchée, puisqu'il n'aurait plus qu'une fille à doter. Chagrin, mais peu surpris de la prétendue résolution de Marianne, que son goût pour la retraite et son infirmité avaient jusqu'alors tenue éloignée du monde, M. Jonffi oy crut à l'affirmation de sa femme, et, malgré son regret de voir sa fille ainée entier au couvent, se sentit allégé du poids d'une grande iniquité. Il

LA l'AMlLLE JOUt'lKOY

Osez, ma mère, osez, n-[..niiiit ri-nri de Villetaneuse avec beauc eu s'agenou illant devant Mme Jouliroy. (P. 172.)

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opérait d'ailleurs, en témoignant tant de condescendance aux volontés de sa femme, obtenir d'elle quelques paroles de réconciliation à l'endroit de leur vieil ami Roussel ; puis, enfin, raison surtout dominante et décisive pour ce faible et excellent homme, il voyait Aurélie et sa mère si radieuses, si glorieuses de cette union, qu'il finît par partager leur enthousiasme, oubliant ses préférences pour Fortuné Sauvai, et l'énormité de la dot exigée par le marquis.

LTV. 22. — EUGÈNE SUE. — L\ FAMILLE JOt'FI HOY. — K[>. r. ROUFt ET C'". Uï. 22

La famille Jouffroy (moins Marianne et la tante Prudence) se trouvait réunie dans le grand salon, peu de temps après l'arrivée du marquis et de son neveu.

Aurélie se croyait parfois le jouet d'un rêve éblouissant.

La veille au soir, à peu près à la même heure, elle avait rencontré Henri de Villetaneuse pour la première fois. Vivement impressionnée pour lui, elle regardait d'abord comme une folie la seule pensée de l'épouser, de devenir comtesse, et, vingt-quatre heures après cette rencontre, elle le voyait là, près d'elle et de sa mère, leur disant tandis que plus loin M. Jouffroy et le marquis causaient ensemble près de la cheminée :

Oui, mesdames, lorsque tantôt j'ai été instruit par mon oncle que j'aurais l'honneur de vous être présenté ce soir, je ne saurais vous exprimer quel a été mon trouble, mon embarras.

— Ah! monsieur le comte, dit M"10 Jouffroy, c'était, au contraire, à nous d'être embarrassées.

— Madame, voulez-vous ainsi que mademoiselle Aurélie, me faire la grâce de m'accorder une faveur dont je serais bien heureux?

— Parlez,' monsieur le comte.

— Veuillez ne plus me donner ce titre cérémonieux... J'ai maintenant le droit d'espérer que vous, madame et mademoiselle votre fille, vous daignerez me traiter avec plus de familiarité; je vous en prie, appelez-moi M. Henri, en attendant ce jour, ce beau jour où vous m'appellerez votre fils, et où il me sera permis de vous appeler ma mère.

— Oh! monsieur le comte, bien volontiers, puisque vous le permettez.

— Nous vous appellerons monsieur Henri, s'empressa d'ajouter Amélie, qui éprouvait un doux charme à prononcer ce nom, et elle reprit en souriant : Ainsi, monsieur Henri, lorsque vous avez appris que vous deviez nous être présenté ce soir, votre embarras a été grand? Il nous faut croire... et cependant...

— Et cependant mon embarras ne vous semble pas très explicable, mademoiselle Aurélie? Que voulez-vous! rien ne me paraît plus embarrassant qne le bonheur inattendu et surtout immérité...

— ■ Monsieur le comte, vous êtes trop modeste, et...

— Maman, dit Aurélie souriant et interrompant sa mère, nous avons promis à M. de Villetaneuse de l'appeler M. Henri.

— C'est vrai. Eh bien! M. Henri est par trop modeste

— Non, madame, ce n'est pas modestie, mais conscience. Voyons, quel est mon mérite? D'avoir été frappé, oh! oui, profondément, de l'éblouissante beauté de mademoiselle votre fille? *

Et se tournant vers M"0 Jouffroy :

— Je vous parle absolument comme si mademoiselle n'était pas là. Il est

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