XLI
Mmo Jouffroy et son mari étant allés au devant des Richardet jusque dans la salle à manger, Henri de Villetaneuse resta seul avec Aurélie, le marquis s'empressant aussitôt de tourner discrètement le dos aux fiancés, en se chauffant les pieds à la cheminée.
Henri, profitant de la circonstance, saisit hardiment la main de la jeune fille, la serra passionnément, et lui dit d'une voix palpitante, en jetant sur elle un regard de flamme :
— Aurélie, je vous adore! Ah! si vous m'aimiez comme je vous aime!...
— Monsieur Henri, je vous devrai, je le sens, le bonheur de ma vie! reprit M"" Jouffroy d'une voix altérée en serrant faiblement à son tour la main du comte, douce et brûlante étreinte qui jeta la jeune fille dans un trouble à la fois délicieux et inconnu.
— Vous m'aimez, Aurélie? vous m'aimez?...
— Vous me le demandez! répondit-elle; et pendant un instant ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de M. de Villetaneuse. Ce regard la fit tressaillir, la bouleversa; elle sentit ses genoux trembler, le sang lui monta au visage, un nuage passa devant sa vue; heureusement un hem!.., hem!... sonore et
significatif du marquis vint fort à propos la rappeler à elle-même ;' car son père et sa mère rentraient avec les Richardet.
— Vous êtes bien gentille, ma bonne petite, d'être venue ce soir, disait Mmc Jouiïroy; vous allez vous trouver en pays de connaissance.
— En pays de connaissance? reprit Mme Richardet, qui du seuil du salon n'apercevait pas encore les personnes qui s'y trouvaient. Quelles sont donc ces connaissances, ma chère?
— M. le marquis de Villetaneuse et son neveu !
— Comment! ils sont ici! il vont aussi chez vous?
— Pourquoi donc pas, ma chère? répondit Mm° Joufîroy, savourant le dépit de son amie, pendant que le marquis, s'adressant aux nouveaux venus, leur disait :
— Bonsoir, madame Richardet; je ne croyais pas hier soir avoir le plaisir de vous rencontrer ici aujourd'hui.
— Ni nous non plus, monsieur le marquis, répondit Mm° Richardet très interloquée ; ni nous non plus, bien certainement!
— Aussi, ma chère, reprit Mme Joufîroy gonflée de vanité triomphante, voyez le hasard des choses! il nous arrive un grand bonheur aujourd'hui, c'est à vous que nous le devons, et nous nous sommes empressés de vous inviter ;> venir ici ce soir, afin que vous en preniez votre part de ce bonheur! Cela vous étonne, ma chère? Tenez, M. le marquis, voudra bien, j'en suis sure, vous expliquer la chose !
— Oh ! la chose est à la fois la plus heureuse et la plus simple du monde, dit le marquis en aspirant sa prise de tabac. Hier, mon neveu a eu l'honneur, madame, de rencontrer chez vous M"0 Aurélie; je suis venu aujourd'hui, demander à M. et à Mm° Joufîroy s'ils voulaient agréer mon neveu pour gendre ; ils l'ont agréé, M"0 Aurélie pareillement, et dans quinze jours... le mariage.
— Oui, ma chère, ajouta Mmo Jouiïroy; et comme c'est chez vous que les jeunes gens se sont rencontrés, c'était bien le moins que vous eussiez la primeur de la nouvelle de ce mariage. Du reste, vous pouvez en répandre la nouvelle parmi nos amis : ce n'est plus un secret, Dieu merci!
Les Richardet se regardaient muets d'ébahissement, lorsque le maître Jacques rentra d'un air assez embarrassé, tenant une lettre à la main. 11 s'approcha du fauteuil de sa maîtresse, en lui disant tout bas :
— Madame, c'est une lettre que le domestique de monsieur le comte vient d'apporter en venant le chercher avec sa voiture.
— Monsieur Henri, reprit Mm° Jouiïroy, prenant la lettre des mains du domestique et se plaisant à affecter devant les Richardet toujours muets dï'tonnement, sa familiarité avec le comte; mon cher monsieur Henri, c'est une lettre pour vous... tenez.
Le comte, assez surpris, s'approcha, prit la lettre, tressaillit imperccpliblemenl en reconnaissant l'écriture de Catherine de Morlac, et s'inclinant à demi devant M'"" Joufiroy :
— Vous permettez, madame, que j'ouvre cette lettre?
— Nous n'en sommes plus àfaire des façons entre nous, mon cher monsieur Henri; lisez votre lettre. Et s'adressant à Mm° Richarde! : Avouez que vous ne vous attendiez guère ace mariage-là, ma chère, hein !
— Et vous donc, vous y attendiez-vous, ma chère? riposta, non sans aigreur, M1"0 Richardet.
A cette réplique, la mère d'Aurélie resta muette et embarrassée, tandis que, après avoir lu sans sourciller la lettre de Catherine, Henri de Villetaneuse, que sa fiancée ne quittait pas des yeux disait au marquis :
— Mon cher oncle, nous oublions lord Mulgrave, à qui nous avons promis de le présenter, ce soir, au prince Maximilien, ce digne lord nous attend dans sa voiture, selon le rendez-vous que nous lui avons donné à la porte de Mm0 Jouiïroy. 11 m'écrit ce billet au crayon, afin de nous rappeler notre promesse.
— Quel diable de lord est-ce cela?... Henri fait un conte à ces bonnes gens, se dit le vieillard, mais il reprit tout haut :
— 11 faut, mon ami, avoir le courage de se sacrifier à l'accomplissement de sa promesse; en ce moment surtout qu'il s'agit de quitter ces dames, ce courage devient de l'héroïsme.
— Ces dames me permettront d • venir me dédommager demain de cette soirée trop vite interrompue, répondit Henri de Villetaneuse en s'inclinant.
— Mais, j'y pense, reprit le vieillard, c'est demain lundi: il y a bal aux Tuileries, les princes n'iront pas à l'Opéra. Je ferai demander leur loge, qu'ils ont eu souvent la bonté de m'offrir; nous viendrons prendre ces dames à sept heures et demie, si cette proposition leur convient.
— Si cela nous convient! s'écria Mm° Jouffroy, en jetant un regard de superbe triomphe sur les Richardet. Aller à l'Opéra, dans la loge des princes! nous irions sur la tête, monsieur le marquis.
— Grâce à Dieu! chère madame, nous vous épargnerons l'inconvénient de cette posture là, répondit le marquis en aspirant sa prise de tabac.
Après quoi, l'oncle et le neveu quittèrent le salon, reconduits, quoi qu'ils en eussent dit, jusque dans l'antichambre par M. et Mmo Joulfroy.
M. et Mme Richardet, sans être doués d'une extrême pénétration, devinèrent aisément qu'en les conviant à cette soirée, la mère d'Aurélie avait voulu, à la l'ois, jouir de leur dépit et les faire servir (que l'on excuse cette vulgarité), les l'aire servir de trompettes à ce mariage, dont ils colporteraient la nouvelle dans leur société habituelle. Aussi, après un échange de quelques banalités,
Mm° Richardet donna d'un regard le signal du départ à son mari. Celui-ci, se levant dit à M. Joufïroy avec un accent légèrement sardonique.
— Mon cher je vous fais mon compliment sincère sur ce superbe mariage. — • Mais j'y pense, reprit vivement M. Jouffroy en emmenant l'avoué à
l'écart dans un coin du salon, puisque monsieur le marquis et son neveu vont chez vous, mon ami, vous connaissez peut-être leur position de fortune?
— Certes, je la connais... et de reste.
— Monsieur le marquis évalue à huit cent mille francs la dot de son neveu.
— Ah bah! monsieur le marquis l'évalue à ce chilïrs?
— Oui, mon cher ami. Est-ce que cela vous étonne?
— Beaucoup.
— Vous m'inquiétez. D'où vient votre surprise?
— D'où elle vient?
— Oui, oui.
— Ma surprise vient, mon digne ami, de ce que monsieur le marquis s'est contenté d'évaluer la dot de son neveu à ce modeste chiffre de huit cent mille francs, reprit l'avoué d'un air sournoisement narquois. Monsieur le marquis pouvait pousser jusqu'au million.
— Jusqu'au million! mon cher Richardet, jusqu'au million!
— Parbleu! et même au delà.
— Et même au delà?
— Certainement.
— Vous êtes sûr de cela?
— Très sûr.
— Ainsi, vous qui connaissez l'état de fortune de M. le marquis et de son neveu, vous croyez qu'ils auraient pu pousser l'évaluation jusqu'au million, et même au delà?
— Oui, et s'ils ne l'ont point fait, c'est qu'ils ne l'ont point voulu. — ■ Peut-être de crainte de nous humilier?
— Probablement... et là-dessus, bonsoir, mon cher ami. Je vous réitère tous mes compliments; c'est un superbe mariage pour votre tille. Ah! superbe! !! Nous allons finir notre soirée chez Durand le notaire, qui donne un bal ; nous annoncerons cette fameuse nouvelle. Et il ajouta mentalement : Ah! l'on nous invite ici pour nous humilier!... A bon chat... bon rat...
Quelques moments après, M. et Mme Richardet quittèrent le salon, laissant leur ami persuadé que le cousin Roussel était complètement dans l'erreur au sujet de la ruine de M. de Villetaneuse et de son oncle.
Aussitôt après le départ des Richardet, Mme Jouffroy saisit sa fille entre ses
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Il tomba frappé d'un coup de sang. (P. 1 Si .
bras, et, pleurant de joie, l'embrassa passionnément, en lui disant avec
elîusiou :
— Vas-tu être heureuse! vas-tu être heureuse!
— Oh! oui, maman, répondit Aurélie avec expansion, ne pouvant plus contenir des larmes d'attendrissement. C'est trop de bonheur pour moi... c'est trop!
L1V. 23. — EUGÈNE 9UE. — LA FAMILLE JOIll't'HOï. — ÉD. I. UUl'Kf HT <:'» . UV. 23
— Non pas trop tu n'en auras jamais assez du bonheur, chère petite comlesse; car te voilà comtesse. Ça y est... tu es comtesse! Nous irons demain ù l'Opéra dans la loge des princes, et ça ne fait que commencer. Tiens, c'est à en devenir folle!
Puis, s'adressant à son mari, qui, silencieux, mais non moins ému contemplait sa femme et sa fille.
— Hé bien ! et toi. . . tu ne dis rien !
— Dame! que veux-tu que je dise? Je vous vois toutes deux si heureuses, que ça me met du baume dans le sang, et je vous regarde... Quoique je ne parle pas, je n'en pense pas moins !
— Avoue qu'on n'est pas plus aimable, plus délicieux que notre gendre, car, tant pis... à partir d'aujourd'hui, je dis notre gendre !
— C'est vrai, on ne peut voir un plus aimable jeune homme, et puis il a l'air si doux... si bon enfant.
— Mon ami, quel beau jour pour nous et pour Aurelie !
— Oh! maman, répondit la jeune fille en appuyant son Iront brûlant sur l'épaule de sa mère, ma peur est que lesautres jours me semblent pâles auprès de celui-ci.
— Veux-tu bien te taire, par exemple, vilaine enfant, dit M100 Joulfroy en embrassant sa fille avec un redoublement de tendresse, je compte bien que ce bonheur-là n'est rien auprès de celui qui t'attend !
— Pourquoi faut-il que ce beau jour m'ait coûté l'amitié de mon vieux Houssel! pensait M. Jouffroy en étouffant un soupir. Mais heureusement, Mimi est si contente que j'obtiendrai, je l'espère, la grâce de Roussel. Ce qui me gâte aussi ce beau jour, c'est la résolution de Marianne de nous quitter, d'entrer au couvent, selon ce que m'a dit ma femme. Je sais que d'un autre côté, la question de la dot devient toute simple. Quoique huit cent mille francs... hum! hum!... ça soit fièrement d'argent ; il est vrai que, d'après Fiiehardet qui connaît leurs affaires, le marquis et son neveu sont encore plus riches qu'ils ne le disent... C'est égal, huit cent mille francs! ! ! Ce pauvre Fortuné ne demandait pas tanl lui! Il n'avait pas seulement parlé de dot.... Enfin, fifille préfère monsieur le comte... Qu'elle soit heureuse, je ne regretterai rien.
Le digne homme se livrait à ses réflexions en contemplant sa femme et Aurélie, lorsque la tante Prudence entra lentement dans le salon.
Mme Jouffroy, à la vue de la vieille fille, haussa impatiemment les épaules, et dit entre ses dents :
— Allons, bon, voilà rabat-joie qui arrive I