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L'épilhète de rabat-joie, donnée par Mmo Jouiïroy à la tante Prudence, lorsefue celle-ci entra dans le -alun, était justifiée en cela que sa physionomie
n'avaii jamais paru plus âpre, plus soucieuse, plus sévère.
— Mon enfant, laisse-nous causer avec ton père, dit la tante Prudence àsa nièce.
Aurélie éprouvai! un si vif désir d'être seule avec sa pensée pour se remémorer délicieusement les événements de cette journée, qu'elle obéit avec empressi'iuriii à l'invitation de la vieille fille, lui donna son front à baiser, embrassa son père et sa mère, puis sortit.
La tante Prudence, symptôme grave, n'apportait pas avec elle son tricot ; elle prit silencieusement place, dans un fauteuil au coin de la cheminée.
— Ma chère, lui dit sa belle-sœur, non sans impatience, il paraît que nous en aurons pour longtemps?
— C'esl probable, répondit, sèchement la vieille fille.
Et faute de son tricot, sa contenance habituelle, elle croisa ses mains sur ses genoux, commença de faire tourner ses pouces, puis, après quelques moments de silence, elle dit gravement à son frère :
— Est-il vrai qu'Aurélie épouse M. de Villelaneuse?
— Oui, tante Prudence, répondit, vivement Mms Jouiïroy, le mariage est convenu, conclu, déridé, la chose est faite.
— J'aurais dû, ce me semble, mon frère, être sinon consultée sur un acte si grave, du moins prévenue de ta résolution.
— Ma sœur, c'est que... c'est que...
— Tante Prudence, reprit Mm" Jouffroy, venant en. aide à l'embarras dp son mari, les choses ont marché si vite que nous n'avons pas eu le temps de vous prévenir.
— Fort vite, en effet, ont marché les choses, el m'est avis que, lorsque l'on marche si vite, l'on risque fort de ne point savoir où l'on va, et de prendre le mauvais chemin pour le bon.
— Ainsi, mademoiselle, reprit impérieusement M"" Jouiïroy, vous prétendez vous mettre à la traverse de ce mariage?
La vieille tille secoua tristement la tête, et sans répondre à sa belle-sœur!
— Ce mariage, mon frère, t'a déjà roulé le sacrifice de ton meilleur, de ton plus ancien ami.
— Quoi! tu sais que Roussel...
— Il e^t venu me faire ses adieux, m'apprendre qu'on le chassait de celte maison.
— Hélas! ma sœur, ce n'est pas moi qui...
— Oh ! je le sais. Mais, dis-moi, est-ce vrai que tu donnes à Aurélie huit cent mille francs de dot?
— ■ Hum !... hum!... je vais t'expliquer cela; je...
— Donnes-tu, oui ou non, huit cent mille francs de dot à Aurélie?
- Oui, mademoiselle, répondit Mmo Jouffroy, nous donnons huit cent mille francs de dot à Aurélie. C'est clair, je crois.
— C'est fort, clair, madame, très clair, trop clair!
— Écoute-moi, Prudence, reprit M. Jouffroy. tu me connais : je serais, tu le sais, incapable de déshériter l'une de mes filles au profit de l'autre. Voici ce qui arrive : Marianne préfère au monde la retraite ; tantôt sa mère a longuement causé avec cette chère enfant, et à mon grand regret, je l'avoue, elle est décidée à entrer au couvent. N'ayant plus que sa sœur à doter, il est possible, sans injustice, lu le vois, mais en nous gênant beaucoup, de donner huit cent mille francs à Aurélie.
— 11 y a, mon frère, à ceci une observation : Marianne ne veut point entrer au couvent ; elle s'y refuse absolument.
— Que dis-tu?
— Tantôt, elle est venue tout en larmes me confier, sans avoir fait cette triste révélation à Aurélie. que sa mère voulait lui imposer l'obligation d'entrer au couvent, mais qu'elle n'y consentirait jamais.
— L'effrontée ! s'écria MmG Jouffroy. Elle ose...
— Ma femme, reprit l'ancien commerçant avec anxiété, tu m'avais pourtant assuré tantôt que Marianne désirait se retirer dans une maison religieuse. Je n'ai point songé à interroger notre fille ace sujet, ahuri que j'étais par les préparatifs de la soirée; je t'ai crue sur parole, et ce soir j'ai formel'ement promis cette dot à monsieur le marquis. Mais si, par malheur, tu m'avais menti, ajouta-l-il avec une angoisse croissante, si tu m'avais men'i...
— Ah! je vous reconnais là, vipère que vous êtes! s'écria Mmo Jouffroy furieuse en interrompant son mari et s'ailressant à la vieille fille. Il faut que vous apportiez le trouble partout.
— Il ne s'agit pas d'injurier ma sœur, mais de dire, oui ou non, s'il est vrai que Marianne demande à entrer au couvent, sinon...
— Sinon quoi? reprit impérieusement Mme Jouffroy. Voyons, monsieur, articulez donc!... sinon quoi?
— Aussi vrai que Dieu m'entend, ce mariage sera rompu!
— Vous osez...
— Oui, ce mariage sera rompu, s'il ne doit se conclure qu'au prix de cette