‹ La famille JouffroyChapitre 13 sur 60 · I.A FAMII.I.K JOltFFROY · texte numérisé non relu

I.A FAMII.I.K JOltFFROY

flot ! Moi ! dépouiller une de mes filles pour enrichir l'autre! Est-ce que vous êtes folle! Ma fortune m'appartient, peut-être! J'ai eu assez de peine à la gagner! J'en disposerai en bon père de famille! Entendez-vous cela, ma femme?

— Ah! votre fortune vous appartient à vous seul? Ainsi, moi, je n'ai été pour rien dans le gain de cette fortune? Je n'étais donc pas au comptoir depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir? Je ne m'occupais donc pas de la vente? Je ne tenais donc pas vos [ivres et la caisse? Je ne réglais donc pas votre maison? Ce n'était donc pas moi qui me chargeais des placements de nos bénéfices, parce que, honnassc comme vous l'êtes, vous auriez eu conliance dans le premier venu, et compromis vo< capitaux ! Je ne vous ai donc pas apporté en mariage le double de ce que vous possédiez? Et aujourd'hui vous avez l'ingratitude et l'audace fie dire que, seul, vous avez gagné notre fortune! Vous osez parler de rompre un mariage qui assure le bonheur de notre tille... Ah! tenez, prenez garde! monsieur, prenez garde! Ne me poussez pas à bout; voire vie depuis vingt-cinq ans n'a été qu'un paradis, vous me l'avez souvent répété; mais, jour de Dieu! si vous renouveliez souvent les scènes d'aujourd'hui, votre vie deviendrait un enfer!

— Oh ! je vous crois, allez!... je vous crois! répondit le digne homme en pleurant; je sais quelles secousses j'ai eues depuis ce malin; il y aurait de quoi en perdre la tête, et si ça recommence, vous me la ferez perdre tout à fait... Je sens déjà mes tempes battre comme tantôt, lorsque vous m'avez disputé, à propos de cette malheureuse dot!

— Allons, du courage, mon pauvre frère, ou plutôt de la résignation, reprit tristement la tante Prudence. Je le reconnais, lu n'es pas de force h lutter contre une domination qui pendant vingt-cinq ans a été excellente, mais qui, maintenant, égarée par de déplorables vanités, menace de devenir, pour toi, aussi funeste qu'elle a été jadis salutaire... Non, je ne t'engage pas à la résistance... Si je la croyais possible de ta part, je te tiendrais un autre langage. Je sais la bonté, la sensibilité, mais aussi la faiblesse de ton caractère; si tu tentais de faire dominer ici la voix de la raison, ta femme te l'a dit: ta vie serait un enfer... Cède donc, afin d'échapper à l'enfer...

— Ah ! tu m'aimes, loi! murmura douloureusement l'ancien négociant, tu comprends les angoisses d'un père qu'une malheureuse folle veut forcer à l'injustice?

Mmo Jouffroy, exaspérée par les dernières paroles de son mari, saisit la tante Prudence par le bras, et lui dit avec emportement :

— Mademoiselle, -ne continuez pas d'exciter ainsi votre frère contre moi, sinon vous me forcerez à...

— Rassurez-vous, madame, reprit la vieille fille en interrompant sa

belle-sœur et se dégageant de son étreinte avec dignité, ma présence ici ne vous sera plus à charge.

— Prudence! que dis-tu?

— Mon frère, je quitte cette maison, il faut nous séparer.

— Nous séparer? mais c'est impossible! mais tu n'y penses pa^! mais depuis quarante ans nous vivons ensemble! Mon Dieu, mon Dieu! oh! je crois que ma té le va éclater! le sang m'étouffe! murmura ce malheureux, qui, d'un tempérament sanguin, presque apoplectique, sentait le sang affluer violemment à son cœur et à son cerveau; puis, après un moment de douloureux silence, il reprit d'une voix suppliante, entrecoupée :

— Non, non, tu ne m'abandonneras pas! Miséricorde! voir dans le même jour s'éloigner de moi mon plus vieil ami et ma sœur, c'est trop! c'est trop! Non, tune peux pas m abandonner au moment où jamais je n'ai eu plus besoin de toi. Et il ajouta, bouleversé, presque égaré : Je ne veux pas rester seul ici avec ma femme! J'en ai peur maintenant... Hé bien! oui, là, j'en ai peur depuis qu'elle m'a menacé de rendre ma vie un enfer !

A ces mots, Mm° Jouffroy, malgré l'emportement de son caractère, se sentit péniblement émue.

La tante Prudence aussi fut péniblement émue. Elle hésita pendant un moment à se séparer de son frère en dételles circonstances. Mais elle connaissait tellement le caractère de M. Jouffroy, à la fois si faible, si bon, et depuis si longtemps façonné au joug de sa femme, que cette hésitation cessa, et la vieille fille reprit :

— Mon pauvie ami. tu n'as aucun motif de redouter ma belle-sœur, dès que, selon ta coutume, tu le soumettras à ses volontés. J'ai maintenant à te faire, ainsi qu'à elle, une proposition au sujet de Marianne.

— Quelle proposition? reprit Mme Jouffroy assez surprise; que voulez-vous dire, mademoiselle?

— Mon frère, je connais la générosité de ton cœur, ton équité, mais tu seras, malgré tes scrupules, obligé de doter Aurélie au détriment de Marianne, puisque ta femme l'exige; je désire t'épargner, en partie, le remords d'une injustice que tu commettras forcément, bien qu'elle te révolte. Je te propose donc de me charger de Marianne.

■ — Que veux-tu dire? reprit l'ancien négociant, dont l'entendement commençait de faiblir, par suite de si cruelles secousses. J'ai comme des étourdissements, c'est à peine si je te comprends.

— Écoute-moi, mon pauvre ami. Mon patrimoine s'est plus que triplé par mes économies; ma fortune sera la dot de Marianne, si elle se marie, et, en ce cas, je demeurerai avec elle et son mari. Si, au contraire, elle reste fille, nous continuerons de vivre ensemble, et un jour elle sera mon unique héritière ; elle

consent il venir habiter avec moi, ne croyant vous blesser eu rien, madame, ajouta ia tante Prudence, s'adressanl à sa belle-sœur, puisqu'il doit vous être indifférent 411e votre lille soit au couvent ou auprès de moi.

— Certainement, mademoiselle, dès que .Marianne vous préfère à nous, t Ile esl libre de nous quitter.

— Ah! c'est notre faute! s'écria en gémissant M. Jouffroy, c'est notre faute! toutes nos préférences ont été pour Aurélie... et sa sœur ne nous aime plu-. . elle se sépare de nous! Mon Dieu! et il cacha son vidage éploré entre ses mains. Je ne m'attendais pas àce dernier co:ip... Ali! je n'y résisterai pas...

— Mon frère! de grâce! ne te méprends pas sur la cause du désir de Marianne; sa tendresse envers toi, envers sa mère, n'a été en rien altérée par vos préférences pour Aurélie qu'elle chérit autant que par le passé; mais cette pauvre enfant sait combien elle serait déplacée dans la société qui va nécessairement devenir la vôtre, par suite du mariage en question.

— Entendez vous, ma femme? voilà les conséquences de votre sotte gloriole! s'écria M. Jouffroy avec amertume. Au lieu de vivre heureusement, paisiblement, en famille, parmi les personnes de sa sorte, on veut être du grand monde, la vanité vous tourne la tête, et alors sœur, fille, ami vous abandonnent!

— Mon frère, nous ne t'abandonnons pas; nous nous verrons souvent, je l'espère. Ainsi tu consens à ce que j'emmène Marianne?

— Hé! mon Dieu! nous reparlerons de cela plus tard; j'ai ce soir la tête perdue... je viens d'avoir encore un éblouissement... ça finira par an coup de sang... je sui- accablé... C'est pourtant assez de chagrin en un jour!

Mon ami, crois-moi, il m'en coûte beaucoup d'insister pour connaître ta décision au sujet de Marianne; car j'ai l'intention de m'en aller d'ici, dès demain.

— Vous prévenez mon plus vif désir, mademoiselle, dit Mmo Jouffroy avec, une irritation contenue. Après ce qui s'est passé entre nous, il fallait que vous ou moi, Tune de nous, sortit d'ici.

— Ainsi ferai-je, madame, et dès demain, je vous lu répète.

— Demain? reprit M. Jouffroy avec stupeur, Prudence! est-il possible? Ecoute-moi! par pi lié, écoute-moi!

— J'étais résolue de quitter demain cette maison, je la quitterai demain; après les paroles de ta femme, que tu viens d'entendre, il ne m'est plus possible de demeurer ici; j'avais, d'ailleurs, prié tantôt notre cousin Roussel de me retenir provisoirement un petit appartement garni dans le voisinage de la cour des Coches, où demeure Fortuné.

— Demain, mon Dieu ! demain, te quitter. Est-ce que je rêve! est-ce que tout cela est vrai ! s'écria M. Jouffroy, dont la faible intelligence s'oblitérait de plus en plus. Pourquoi partir d'ici plutôt demain qu'un autre jour?

— Parce que cette séparation devant s'accomplir, mon ami, il faut qu'elle ait eu lieu le plus tôt possible, je ne saurais désormais rester un jour de plus dans celte maison, après avoir été traitée comme je l'ai été par ma belle-sœur. Il me faut donc prendre courageusement mon parti, et si tu consens à ce que Marianne...

— Hé bien! qu'elle parle! Fille, sœur, ami, abandonnez-moi tous! Allez au diable, et moi aussi! s'écria ce malheureux en proie à un égarement croissant, qui devint bientôt le délire d'un violent accès de fièvre chaude. J'ai mérité ce qui m 'arrive ! C'est bien fait, c'est bien fait! ajouta-t-il en marchant çà et là d'un pas précipité et d'un air hagard. Je suis un imbécile, une poule mouillée, un crétin sans volonté, sans cœur, sans courage. Et toi, vois-tu? et il montra le poing à sa femme, qui commençait à s'alarmer de ce dérangement d'esprit ; toi et ta fille, avec votre vanité, vous ferez notre malheur à tous, et le vôtre! Puis, poussant un éclat de rire sardonique : Ah! ah! ah! il commence bien, ce mariage! En un seul jour, ma sœur, une de mes filles et mon meilleur ami s'éloignent de moi, me méprisent comme un niais que sa femme mène par le bout du nez. Ah! comme ils ont raison, comme ils ont raison! Ah! ah! ah! quel sot bonhomme je suis !... mais aussi, madame Joufîroy... ta fille sera Comtesse! tu seras la mère d'une comtesse ! Ah le beaumaraiage, le beau mariage! superbe... et pas cher! huit cent mille francs ! pour rien... pour rien! Travaillez donc comme un nègre pendant vingt-cinq ans de votre vie, à seule fin d'enrichir monsieur le comte... Serviteur de tout mon cœur, mon noble genre!... huit cent mille francs! comme vous allez, sans doute, les fricasser! Oh! le beau mariage ! les heureuses noces que voilà ! Ah ! ah ! ah ! nous y danserons, n'est-ce pas, duchesse Mimi, aux noces de la comtesse Aurôlie? En avant deux, la, la, traderi, tradera, la, la.

Enfin, poussant un gémissement étouffé, M. Joufîroy trébucha et s'affaissa sur lui-même; ses traits, d'abord d'un rouge cramoisi, devinrent d'un pourpre violacé. 11 tomba frappé d'un coup de sang.

— Vous le tuerez, malheureuse folle! s'écria la tante Prudence, en s'adressant à sa belle-sœur, qui, épouvantée, fondant en larmes, s'était jetée à genoux sur le tapis auprès de son mari.

La vieille tille, après avoir sonné à tout rompre, dit au domestique qui accourut :

— Allez vite chercher le médecin qui demeure dans la maison en face de celle-ci, et surtout pas un mot à mes nièces de l'indisposition de leur père

— Elles sont couchées, mademoiselle.

— Allez vite et ramenez le médecin tout de suite.

— Le domestique sortit en hâte, tandis que Mme Joufîroy, éperdue, éplorée, sanglotait aux côtés de son mari en murmurant :

— Mon pauvre ami! mon pauvre Baptiste! t

Le cousin Roussel, debout dans son salon, éclairé par une lampe, donnait les instructions suivantes au portier de la maison. (P. 186.}

La tante Prudence, conservant sa présence d'esprit, se hâta de dénouer la cravate de son frère, et au lieu de le laisser étendu sur le tapis, elle l'adossa à un Fauteuil en ordonnant à sa belle-sœur, qui obéit, d'ouvrir toutes les croisées, et de l'aider à approcher M. Jouiïroy de re courant d'air.

Le médecin arriva bientôt, et après avoir examiné le malade :

— Rassurez-vous, mesdames, c'est une simple congestion cérébrale. Une

L1V. 2t. —EUGÈNE SUE. - U FAMILLE IOOPPROY. — ÉD. J. ROUFF ET c'e. I.IV. 24

légère saignée, du repos, la diète, des bains de pieds, et bien'tâl M. Joulïmy sera debout.

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