‹ La famille JouffroyChapitre 14 sur 60 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

Le cousin Roussel occupait un appartement de garçon dan- lu rue du Faubourg Saint-Honoré, non loin de la cour des Coches, où se trouvait l'atelier de Fortuné Sauvai. Cet appartement se composai! d'une entrée, d'une salle à manger et d'un salon eommuniquanl d'an côté à une chambre à coueber, de l'autre à un cabinet de travail formant bibliothèque. L'épicier en retraite partageait le gmïl de tante Prudence, pour les vieux el bons livres.

Vers les sept beures du soir, [a lendemain du |our où Henri de Vllletaneuse avait été ftseepfô par Aurélie comme liuiiré, 1 ri st-> journée ter minée par l'indi j» position de M. Jouffroy, frappé d'un" i cérébrale, le cou-iu Roitfiel,

debout dans son salon, éclairé par une lam.e. donnait les instructions suivantes au portier de la mai an :

— Vers les sept beures et demie ou huit heures, une dame viendra me demander.

— l'.ii n. monsieur Roussel.

— Vous ferez monter celle, dame, vous raccompagnerez d ins la salle à . vou< la prierez d'attendre là, pe niant un moment, et vous m'avertirez

de son arrivée.

— Oui, monsieur, el si d', Mires personne- venaient, je ne les laisserai pas monter. C'est entendu.

— Ce n'est point entendu du tout, monsieur Jérôme? Est-ce que par hasard vmis me croiriez en bonne fortune?

— Monsieur...

— Vous laisserez, au contraire, entrer les personnes qui auraient à me parler.

■ — Alors, monsieur, c'est différent. Tenez, justement on a sonné

— Allez ouvrir.

Le portier sortit, et presque aussitôt le père Laurencin parut dans le salon.

— Et Michel? dit le cousin Roussel au vieillard, est-ce qu'il ne vous accojnpa«n.e pas.

— Si, monsieur; mais il est resté dans la salle à manger; nous pourrons ainsi causer un instant.

— Grâces vous soient rendues, père Laurencin! Cette courtisane usant, d'après votre ordre, de son empire absolu sur M. de Villetaneuse, s'est opposée

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à ce qu'il épousât Aurélie. Elle échappe ainsi aux mallieurs que je prévoyais, el maintenant Fortuné peut tout espérer.

— Ali! M. Roussel, il est comme an fou, il vd, il fient, il ne peut rester un moment eu place ; il a quitté l'atelier depuis tantôt, et nous ne I avons pus revu.

Pauvre garçon! c'est la fièvre de la joie qui l'agite.

— El ce bon M. JoulTroy se ressent-il encore de sou indisposition?

— Non, selon ce que m'a écrit hier la tante Pfddènce, qui m'avait instruit île ci I accident; elle devait quitter la maison de son rère, mais son indisposition et la rupture du mariage on: suspendu le départ de ma vieille amie.

— Et M"" Aurélie.

— Sa lante médit danssa lettre que relie chère enfant, eu apprenant qu'elle devait renoncer à M. de Villetaneuse, s'est montrée courageusement résignée. Gela ne m'étonne pas, elle a d'excellentes qualités; mais elle s'était laisser égarer par la déplorable vanité de sa mère, c ipal le de tout sacrilier au sot orgueil de voir sa fille comtesse; aussi j'espère qu'Amélie, plus sagement inspirée, reviendra maintenant à Fortuné. Noble él bon eee ir! il offre à sa cousine tant de garanties de bonheur! Cette M"1' de Mûrlac aura du moins, une fois dans sa vie, concouru à une action louable en usant de son influence dans un but honorable. Cette femme ne peut larder à venir. Vous lui avez donné exactement mon adresse •'

— Oui, monsieur Roussel, puisque vous voulez bien permettre que cette entrevue ail lieu chez vous.

— Il n'était pas convenable que Miche! allât chez cette créature. Mais, grand Dieu! quel abîme que le eœur humain! Cette courtisane égoïste, cupide, artificieuse, corrompue jusqu'à la moelle des os, délaisse son enfant pendant quinze ans, fait ainsi preuve d'une horrible insen ibililé, elle le retrouve, et voilà qu'a cette heure elle ressent tout ss les angoisses de l'amour maternel!

— Que vous dirai-je, monsieur Roussel? Lorsque avant-hier, je suis, sur son invitation, allé chez elle pour y chercher la lettre dans laquelle le comte de Villetaneuse annonçait à M. et M'"1 JoulTroy que, pour des raisons survenues depuis la veille, son mariage avec M11" Aurélie devient impossible...

— Autre contradiction étrange! reprit Joseph en interrompant le vieil artisan. Ce M. de Villetaneuse, sur le point d'épouser une honnête jeune fille merveilleusement belle, et qui luiapportaii une fortune considérable, ceM.de \ il.elane:ise, quoique rainé, h . ;, dit son oncle, sacrifie Aurélie et sa dot à l'empire de cette M cte Motfat, c irtisane pfttS âgée que lui!

— Et ce sacrifice, il l'a l'ait près [ue sans lié-ulation, m'a dit cette femme en m'engageant a lire la lettre de fuptnfi tf elle, lettre convenable et très polie d'ailleurs. Ah! M. Ron el e l'ai eu montrée à M. Fortuné, avant

de la cacheter et de la porter moi-môme chez le concierge de M. JoufTroy, j'ai cru d'abord que mon jeune patron allait devenir fou de joie... « Aurélie est à moi! s'écriait-il, elle tiendra maintenant la parole qu'elle m'avait donnée librement. » Aussi, témoin de la joie de M. Fortuné, je n'ai pas eu le courage de refuser à cette malheureuse créature le bonheur de se rencontrer aujourd'hui avec son fils, puisqu'elle avait tenu ses promesses. Je suis retourné la prévenir que Michel serait ici ce soir. Ah! si vous l'aviez vue, si vous l'aviez entendue! Elle baisait mes mains, elle fondait en larmes, elle se livrait à des élans de joie incroyables, et puis elle recommençait à pleurer.

— Oh! 1 ame humaine! lame humaine! Qui pourrait en sonder les profondeurs? dit Joseph d'un air pensif. Puis, entendant la sonnerie de la pendule :

— Sept heures et demie, reprit-il. Cette femme peut arriver d'un moment à l'autre. J'ai dit au portier de la faire attendre dans la salle à manger, où se trouve maintenant votre petit-fils. Ne serait-il pas temps de le préparer à cette entrevue?

— Certainement, répondit le vieillard. Tandis que Joseph, ouvrant la porte qui communiquait à la pièce voisine, appelait Michel, celui-ci entra clans le salon.

— Mon enfant, lui dit son aïeul, souvent tu m'as parlé de ton vif désir d'avoir sur ta mère des détails que je ne pouvais te donner, puisque, ainsi que je te l'ai dit, ton père s'est marié en pays étranger, où il a perdu sa femme, mais l'ai appris hier que cette personne chez qui nous étions allés dimanche porter un bracelet avait connu ta mère.

— Cette pauvre dame qui s'est trouvée mal?

— Oui.

— ■ Elle a connu ma mère! elle pourrait me parler d'elle! Mon Dieu! quel malheur de n'avoir pas su cela quand nous étions chez cette dame!

— Rassure-toi, elle voit quelquefois M. Roussel.

— Elle viendra ici ce soir, ajouta Joseph, et tu pourras causer avec elle.

— L'apprenti, les yeux humides de douces larmes, se jeta au cou du père Laurencin. Le cousin Roussel les contemplait tous deux avec attendrissement, lorsque le portier entra et dit :

— Monsieur, cette dame est arrivée.

— Priez-la d'entrer.

Et bientôt Mmo de Morlae parut à la porte du salon.

Catherine, cédant à un sentiment de délicatesse exquise, puisé dans l'amour maternel qui la régénérait, avait renoncé à son élégance habituelle; elle portait une robe de laine de couleur sombre, un châle d'un prix minime, et un chapeau d'une extrême simplicité. Ces modestes vêtements étaient neufs : elle se souvenait des terribles paroles du père Laurencin, au sujet des richesses impures dont elle voulait d'abord faire profiter son fils, et elle aurait cru profaner sa

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première entrevue avec lui en s'y rendant couverte de somptueux vêtements, témoins, pour ainsi dire, doses désordres.

Cette secrète pensée de la courtisane fut comprise et appréciée du père Laurencin; il lui dit tout lias, en indiquant l'une des portes communiquant au salon :

— Je vais entrer avec M. Roussel dans cette chambre, dont la porte restera ouverte; j'entendrai votre entretien avec mon petil-lils; ainsi, pas un mol qui puisse lui l'aire soupçonner que vous êtes sa mère, sinon cette entrevue sera la dernière que vous aurez avec lui.

— Ne craignez rien, monsieur, répondit Catherine d'une voix basse et résignée, je ne risquerai pas de compromettre la seule espérance qui me reste.

Le cousin Roussel n'avait jamais vu Mm° de Morlac; il l'observait avec un redoublement de pénible curiosité, laridis que le père Laurencin, s'approchant de Michel :

— Mon enfant, pendant que M. Roussel et moi nous allons dans ce cabinet nous occuper d'une affaire qui nous intéresse, tu pourras parler de ta mère avec cette dame.

— Oh! merci, merci, grand-père! quel bonheur pour moi!

Joseph et le vieillard, après que celui-ci eut de nouveau, par un geste significatif, recommandé à Catherine de ne pas se trahir, la laissa dans le -al m avec Michel.

Mme de Morlac, pour la première fois, se trouvait près de Michel, et pouvait le contempler à loisir; enfin, elle l'avait là, près d'elle.

Comment exprimer ce qu'éprouvait, ce que souffrait cette malheureuse, obligée de contenir son geste, sa voix, son accent, ses regards, en ce moment où son cœur s'élançait au-devant de son enfant, en ce moment où elle se mourait d'envie de sauter à son cou, de le couvrir de larmes, de baisers, et de lui dur, du plus profond de ses entrailles de mère :

— Mon fils ! mon fils!

Mais, dominée par une nécessité redoutable, la courlisane se contint, se rapprocha de Michel, qui, rougissant et baissant les yeux, hésitait à prendre la parole.

— Mon enfant, lui dit Catherine, s'elïorçant de dissimuler l'altération de sa voix, votre grand-père vous a dit que j'avais connu, beaucoup connu votre mère?

— Oui, madame, et de cela je suis bien heureux.

— Vous l'auriez tendrement aimée, n'est-ce pas votre mère?

— Oh! madame, puisque, sans l'avoir jamais vue je l'aime tant!

— Elle vous manque bien, n'est-ce pas?

— Mon grand-père est, pour moi, bon ! mais bon! comme vous ne pouvez pas vous l'imaginer, madame; maître Fortuné me traite tomme son fils, et pourtant il ne se passe pas de jour sans que mon cœur se serre en pensant à elle. Puis, s'enhardissant peu à peu, il leva ses grands yeux, humides de larmes, vers la courtisane, avec un ravissement ingénu qui donnait à ses traits un charme inexprimable : Ainsi, madame, vous avez connu ma mère! vous l'avez vue! vous lui avez parlé?

— Oui, répondit Catherine, de qui le cœur se brisait; celte femme, toujours si fourbe, si fausse, si maîtresse d'elle-même, si dangereusement habile à paraître ce qu'elle n'était point, lorsque cette dissimulation servait sa cupidité, ne pouvait feindre l'indifférence auprès de son enfant que grâce à des efforts inouïs, surhumains. Oui, ajouta- t-elle, j'ai souvent vu votre mère, et...

Catherine n'acheva pas, un sanglot étouffa sa voix.

— Mon Dieu! madame, vous pleurez! s'écria Michel; qu'avez-vous? Presque aussitôt, la courtisane, entendant le père Laurencin tousser assez

haut dans le cabinet voisin, comprit l'avertissement que lui donnait ainsi le vieil artisan, surmonta son émotion, essuya ses yeux, et dit à Michel d'une voix encore tremblante :

— Pardon. Je n'ai pu retenir mes larmes, en vous parlant de celle... de celle qui a été ma meilleure amie.

— Madame, je regrette...

— Oh! ne regrettez rien, mon cher enfant; pour moi, ces larmes sont douces, bien douces!

— Je vous crois, madame, car lorsque je pense à ma mère, quoique cette pensée m'attriste, elle m'est aussi bien douce. Pauvre chère maman, elle devait m'aimer autant qu'elle aimait mon père, car elle l'aimait bien, n'est-ce pas, madame?

— Oui, murmura Catherine, baissant les yeux devant le candide regard de son fils. Oui, elle l'aimait... beaucoup.

— Combien ils devaient être heureux ensemble ! Mon père, par le cœur, valait mon grand-père, j'en suis certain. Mais j'y songe, madame : vous avez dû aussi le connaître, mon père?

— Je... je... le voyais rarement, ses travaux l'occupaient tout le jour.

— Oh! d'ailleurs, de lui je peux parler avec mon aïeul. Il n'en est pas ainsi de ma mère, qu'il n'a jamais vue. Il me semble que la bonté devait se lire sur sa ligure, Est-ce que ses yeux étaient bleus ou noirs?

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