‹ La famille JouffroyChapitre 15 sur 60 · I. \ r \ .1 1 1 i . i: JOUFFROY |l · texte numérisé non relu

I. \ r \ .1 1 1 i . i: JOUFFROY |l

— [ls étaienl bleus.

— Et ses cheveux?

— Blonds.

— Est-ce que .. puis, s'interrompanf timidement, madame, je crains que : ie questions...

■ — Non, non, continuez, cher enfant.

• — Hélas! iftadame, je le disais encore dimanche à mon grand-père, ce <erail pour moi une consolation de pouvoir me figurer le visage de ma mère; il me semble qu'ainsi je la verrais dans ma peu ée

— Ci' désir esl si touchant, qu'il ne faut pas craindre de m'adresser des questions.

— Oh ! merci, m id une, je sais déjà que maman était blonde, qu'elle avait les yeux bleus. Et sa taille, était-elle grande?

— Non. moyenne.

— Et quelle était sa coiffure habituelle?

Catherine craignait, en continuant de donner un signalement trop conforme au sien, d'éveiller les soupçons de Michel. Aussi, afin de le dérouler complètement (elle portait de longues anglaises), elle lui répondit au sujet de la coiffure dont il s'informait :

— Votre mère se coiffait ordinairement en bandeaux, et singularité assez rare, ses sourcils étaient noirs, quoique sa chevelure lui blonde, ajouta la courtisane, afin d'éloigner toute idée de ressemblance avec elle.

— Des sourcils noirs, des cheveux blonds et des yeux bleus! En effet, madame, cela est très rare. Oh! encore merci de ce détail, il complète à peu près le portrait de ma mère, repril Michel. Maintenant, il me semble que je la vois, avec ses cheveux blonds qu'elle portait en bandeaux. Qu'est-ce que je pourrais donc vous demander encore, madame. Ah!... son front était-il haut'

— Non. il était assez bas.

— Comme celui de ces belle- statues grecques que maître Fortuné me fit admirer an Musée, reprit Michel avec un naïf orgueil filial. Et réfléchissant de nouveau : Est-ce que maman avait le nez droit ou aquilin?

— Aquilin, répondit Catherine, dont le nez était droit, très fin et légèrement relevé.

— Mon Dieu, que maman devait donc être belle! Oh! je veux, srÀce à ce que vous venez de m'apprendre, madame, faire une esquisse de son portrait. Je vous le montrerai, vous me direz s'il est quelque peu ressemblant, car je vous reverrai encore, n'est-ce pas, madame?

— Je le crois, je l'espère, du moins, répondit Catherine d'une voix tremblante, et ce vœu, celte espérance, s'adressait au père Laurencin, qui, placé dans la chambre voisine, écoutait cet entretien.

— Hélas! pensait la courtisane, celte image d'une mère si regrettée que mon fils évoquera dans son esprit, ne sera pas même mon image!

Et elle reprit tout haut :

— Mon enfant, j'ai répondu à vos qu'estions, je répondrai à toutes celles que vous pourrez encore m'adresser. Permettez-moi à mon tour, au nom d'une personne qui fut ma meilleure amie, de vous parler de votre enfance, de vos travaux, enfin de tout ce qui eût intéressé votre mère.

— ■ Oh! avec plaisir, madame, dit Michel. J'aurai ainsi l'occasion de vous apprendre ce que je dois à mon grand-père et à maître Fortuné.

La courtisane ne savait des premières années de Michel que ce qu'elle avait appris par quelques mots du père Laurencin; cela ne suffisait pas à satisfaire l'avidité de sa curiosité maternelle; d'ailleurs, elle ignorait encore si on lui permettrait prochainement d'avoir une autre entrevue avec son fils.

■ — Dites-moi, reprit-elle, à quelle époque remontent les souvenirs que vous avez conservés de votre première enfance?

— Tout ce dont je me rappelle, madame, c'est de l'école des frères où mon grand-père me menait le matin en allant à son atelier, et d'où il me ramenait le soir après sa journée. Je me souviens encore de la boutique d'orfèvrerie du père de maître Fortuné : rien ne me plaisait davantage que la vue des bijoux, de l'argenterie. Je disais toujours à mon grand-père que je désirais être apprenti bijoutier ; aussi, à l'âge de dix ou onze ans, je ne suis plus allé à l'école ; maître Fortuné m'a pris pour apprenti, et depuis ce temps-là je travaille chez lui avec mon grand-père...

— Vous trouvez-vous heureux de votre condition, cher enfant.

— Oh ! oui, madame ; maître Fortuné me donne des leçons de dessin ; il est pour moi rempli de bonté; enfin, mon grand-père est, voyez-vous, ce qu'il y a de meilleur au monde.

— Ainsi, votre état vous plaît?

— Beaucoup ; maître Fortuné me dit souvent que je deviendra', un artiste, et je travaille de mon mieux pour le contenter.

— Avez-vous de temps en temps quelques plaisirs, quelques distractions?

— Certainement, madame, tous les dimanches je vais me promener avec mon grand-père, et nous dînons dehors en partie fine, comme il dit. Parfois, maître Fortuné nous accompagne, et, ces jours-là, nous allons au Musée voir les tableaux, les statues, les belles orfèvreries de la Renaissance.

Elle voit Aurélie, livide et en proie à d horribles convulsions P 199.)

— Et lorsque tous rencontrez des jeunes garçons de votre âge, vêtus avec élégance, se promenant en voiture, cela ne vous attriste pas, cela n'éveille pas votre envie?.. .

— Oh! mua Dieu! non ! .le n v prends seulemenl pas garde, à leurs beaux habits et à leurs voitures. Mon grand-père ne me laisse manquer de rien; il est même 1res coquet pour moi, mou vieux grand-père, ajouta .Michel en souriant:

LIV. 25. — EUGÈNE SL'F.. — LA FAMILLE (OOFFROT. — F.I>. I. ROUFF ET C">. LIV. 25

car le dimanche, c'est lui qui l'ait la raie de mes cheveux et qui noue ma cravate dans le bon genre. Je n'ai donc rien à envier, et puis d'ailleurs...

— Achevez, mon enfant.

— Le soir, quand mon grand-père est couché, je lui fais la lecture dans les livres qu'il choisit; ces lectures, ainsi que les enseignements, les exemples qu'il me donne, me font penser que celui qui gagne honnêtement sa vie n'a rien à envier à personne, et comme dit mon grand-père : « Il y a tant de gens que l'on mépriserait comme la houe, au lieu de les envier, si l'on savait comment ils ont gagné cet argent qui les rend si fiers... » Il agrandement raison, mon grandpère, n'est-ce pas, madame? Rien de plus honteux que des richesses mal acquises.

— Sans doute, répondit la courtisane d'une voix tremhlante en songeant à l'abîme que cette horreur précoce du mal devait creuser entre son fils et elle, votre aïeul se montre d'une rigoureuse sévérité. Du reste, ces sentiments font l'éloge de votre éducation. Ainsi, votre état vous plaît, et vous n'avez pour l'avenir aucune ambition?

— Oh! si, madame.

— Voyons, dites-moi tout.

— Eh bien! madame, reprit Michel avec un accent confidentiel d'une naïveté charmante, mon ambition serait... mais non, c'est espérer trop.

— Enfin, dites.

— D'abord je voudrais, car je n'ai pas qu'une seule ambition : d'abord je voudrais devenir assez habile dans l'art de ciseler, d'émailler, de nieller, de graver, pour que maître Fortuné me gardât toujours près de lui, comme son père a gardé mon grand-père, et puis... oh! mais voilà qui est trop ambitieux.

— Achevez.

— Je voudrais, ajouta Michel, en baissant un peu la voix, tandis que sa ravissante figure exprimait une joie touchante, à la seule pensée de ce vœu, je voudrais, en devenant excellent ouvrier, enfin, artiste, comme le dit maître Fortuné, gagner assez d'argent pour pouvoir dire un jour à mon grand-père : « Vous avez depuis mon enfance travaillé pour nous deux; maintenant à mon tour. Votre vue se fatigue, votre main tremble; reposez-vous, grand-père, reposez-vous. C'est a moi maintenant de travailler pour deux, et nos parties fines du dimanche, c'est moi qui les paierai. »

Michel accentua ces derniers mots avec une expression de triomphe si ingénue; la suprême ambition de cet aimable enfant prouvait tellement l'excellence de son cœur, que Catherine, de plus en plus émue, au récit de cette vie simple, digne, laborieuse, honnête, ne put résister davantage à l'ineffable bonheur d'embrasser son fils pour la première l'ois.

— Au nom de votre mère, murmura la courtisane, fondant en larmes délicieuses, permettez-moi de vous embrasser, cher... cher enfant !

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