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Et, -sans attendre la permission de Michel, elle saisit sa tète entre ses deux mains, et couvrit son front et ses cheveux de baisers passionnés.
Un violent et significatif accès de toux du père Laurencin, dont Mme do Morlac comprit l'intention, vinl la rappeler à elle-même, el presque au même instant il rentra dans le salon, ainsi que le consin Rou sel.
Tous deux avaient pleuré, en écoutant l'entretien du fils et de la mère. Celle-ci, à l'aspect du vieillard, reprit son sang-froid, et s'éloigna de Michel non moins surpris que to iché *l>^ caresses de l'étrangère.
Le retour du vieil artisan annonçait la fin de son entrevue avec son lils. Son cœur se déchira; mais elle devait se résigner.
Tout à coup, la porte du salon s'ouvrit, et Fortuné Sauvai entra précipitamment, pâle, les traits bouleversés. Puis, avisant le cousin Roussel et le père 1. lurencin, il s'écria :
— Oli! mes amis... Aurélie .. m vous saviez... C'est affreux... affreux!
Et Fortuné cacha son visage entre ses deux mains et tomba sur un siège.
A ces mots sans suite, prononcéss d'une voix entrecoupée par l'orfèvre : « Mes amis... Aurélie... Oh! c'est affreux... affreux ! » le cousin Roussel et le père Laurencin pressentirent quelque sinistre événement. Le vieillard, prolilanl de la surprise générale causée par les paroles et la brusque apparition de l'orfèvre, dit tout bas à Michel, afin de mettre un terme à son entrevue avec Catherine :
— Va m'àttendre à la maison, je ne tarderai pas à rentrer.
— Oui, grand-père; et se ravisant, Michel ajouta : Est-ce que je ne dois pas dire adieu à cette bonne dame, et la remercier encore?
— Je la remercierai pour toi. Va, mon enfant, je te rejuins bientôt.
— Bien, grand-père, à tout à l'heure.
Et il sortit.
La courtisane, malgré l'étonnement causé par la soudaine arrivée de Fortuné Sauvai, n'avait pas quitté Michel du regard. Lorsqu'elle le vit quitter le salon, elle ne put contenir un gémissement étouffé, elle lit même involontairement un pas pour le suivre, mais un regard menaçant du vieillard la retint clouée à sa place.
— Hélas! pensait Catherine, peut-être ne me sera-t-il plus permis de revoir mon lils! Oh! à celte idée, tout se désespère, tout se révolte en moi! Je ne sais qui me retient de courir sur ses traces... de lui dire : « Je suis ta mère... virus, fuyons! » Mais que répondre lorsqu'il me demandera pourquoi je l'enlève
à l'affection de son grand-père qu'il aime, qu'il doit aimer si tendrement? Que répondre lorsqu'il me demandera pourquoi je passais pour morte? Que répondre lorsqu'il me demandera pourquoi je l'ai abandonné depuis son enfance? Mentir? toujours mentir! devant mon fils! Impossible! sa candeur et la houle feraient expirer le mensonge sur mes lèvres. El puis je suis mère, vraiment mère. Je l'aime plus encore pour lui que pour moi , et je le sens, ce serait un crime de le séparer de son grand-père, qui l'a élevé dan- l'amour du juste, du bien et du travail. Je voudrais lui disputer mon (ils! Que suis-je donc, moi? Hélas! je suis une malheureuse courtisane repentie, dont la conversion date de trois jours à peine! et si Michel savait jamais mon opprobre... Oh! je frissonne, en me rappelant ses paroles de mépris pour ce qui est coupable et indigne. Non, non, je subirai jusqu'à la fin. l'expiation du passé.
Mmc de Morlac, absorbée dans ces pénibles réflexions, restait étrangère n ce qui se passait autour d'elle.
Le cousin Roussel, voyant Fortuné tomber pâle, défait, accablé sur un siège, s'était approché de lui avec inquiétude, ainsi que le père Laurencin, aussitôt après le départ de son petit-fils.
— Fortuné, mon ami, qu'est-il arrivé? disait Joseph au jeune artiste, qui semblait en proie à une sorte d'égarement. De grâce, réponds-moi. Tu parles d'Aurélie?... ta pâleur, ton agitation m'effraient!
Mais Fortuné, apercevant Mm° de Morlac, que dans son trouble il n'avait pas encore remarquée, s'écria, en allant à elle d'un air menaçant :
— Madame, votre empire sur M. de Villelaneuse a rompu ses projets de mariage avec M"° Joufîroy. Il faut que ce mariage se renoue, il faut qu'il se fasse !
— Que dites-vous? s'écria la courtisane, stupéfaite de ce revirement et effrayée de l'expression menaçante des traits et de l'accent de l'orfèvre. Monsieur... je... ne...
— Il faut que le comte de Villetaneuse épouse M"0 Joufîroy ! reprit Fortuné en frappant du pied; sinon, j'apprends à votre fils... quelle méprisable créature vous êtes!
■ — Oh! monsieur, grâce! murmura la courtisane avec épouvante, en levant se- mains jointes et suppliantes vers Fortuné ; grâce!...
— Non, pas de grâce! reprit Fortuné, pas de grâce, si M. de Villetaneuse n'épouse pas Aurélie !
— Mon Dieu! mon Dieu! dit Catherine pleurant et s'appuyant chancelante à l'angle d'un meuble ; car, à la seule pensée de la révélation dont on la menaçait, elle se sentait défaillir.
Le cousin Roussel et le père Laurencin contemplaient Fortuné avec un redoublement de stupeur, croyant à la complète aberration de son esprit.
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— Mon ami, dit Joseph en prenant les deux mains de Fortune dans les siennes, reviens à loi... écoule-moi... le...
L'orfèvre, interrompant le cousin Roussel, le regarda fixement et lui dit avec un sanglot étouffé :
Savez-vous ce qui est arrivé?
— Tu m'effraies!
— Aurélie s'est empoisonnée!
— Oli ! c'est horrible! s'écria Joseph, non moins terrifié que le père Laurencin. Malheureuse enfant! quand? mais pourquoi s'est-elle empoisonnée?
Mon Dieu! lui a-t-on porté des secours? Est-elle sauvée? Eli il donc sauvée,
puisque tu parles de ce mariage?
— Laissez-moi, je n'en sais rien, ma tète se perd, j'en deviendrai fou. . Oh! c'est trop souffrir! c'est trop !...
Devant la violence d'un pareil désespoir, le cousin Roussel et le vieil artisan se turent; la courtisane, malgré ses angoisses maternelles, se sentit aussi apitoyée sur le sort de Fortuné Sauvai, et pendant quelques instants un morne silence régna parmi ces divers personnages.
Ce silence et l'apaisement de la première effervescence de sa douleur rappelèrent peu à peu le jeune artiste à lui-même. Il passa ses deux mains sur son front brûlant, et reprit bientôt d'une voix affaiblie, en s'adressant au vieillard et au cousin Roussel, qui le regardaient avec compassion :
— Excusez-moi, mes amis; tout à l'heure je n'avais plus la tête à moi, je ne pouvais répondre à vos questions. Voici ce qui s'est passé. L'on a du moins, grâce à Dieu! l'espoir de sauver Aurélie; elle a été secourue à temps.
— Ah! je respire! dit Joseph. Pauvre enfant! Mais cette sinistre résolution, à quoi l'attribuer?
— A quoi? reprit Fortuné avec une sombre amertume; à l'ainourd Aurélie pour M. de Villelaneuse, aux lamentations de ma tante, répétant sans cesse que la rupture de ce mariage annoncé à toutes les connaissances de la famille la couvrirait de ridicule.
- Ah! dit tristement le cousin Roussel, je comprends tout maintenant
— La rupture de ce mariage m'avait d'abord comblé de joie, repril Fortuné; j'aimais tant, j'aime tant Aurélie! j'espérais la voir revenir à moi; mais, jugez de ma douleur, de mon effroi, lorsque ce soir...
Et Fortuné, suffoqué par l'émotion, s'interrompit un moment; puis il reprit :
— Lorsque ce soir j'ai appris qu'elle aimait si passionnément cet homme, qu'elle a voulu se tuer parce que ce mariage était rompu...
— Mon Dieu! mais comment a -lu été instruit de ce triste, événement?
— Malgré le bonheur que me causait cette pensée. : u Aurélie est
libre... » de vagues pressentiments me tourmentaient; je songeais au chagrin que devait lui causer la rupture de ce mariage; enfin, mon inquiétude s'accroissant, je me rends tantôt chez mon oncle, afin de demander à Marianne des nouvelles de sa sœur. Je me croise dans l'escalier avec le domestique qui descendait l'escalier, effaré ! «Ah! monsieur Fortuné! me dit-il, quel malheur! Mu° Aurélie! s'est empoisonnée avec du vert-de-gris; elle se l'est procuré en mettant depuis hier des gros sous tremper dans du vinaigre. Je cours chercher le médecin. »
• — Pauvre M"° Aurélie! dit le père Laurencin, tandis que Catherine prêtait une oreille attentive à ce récit.
— Je remonte en hâte, reprit Fortuné. Je sonne. Une servante en larmes vient m'ouvrir. Je la prie de dire à Marianne que je suis là, que je la supplie de venir un instant. Bientôt elle accourt et m'apprend que, la surveille, Aurélie instruite de la rupture de son mariage, avait éprouvé une faiblesse. On l'avait mise au lit; elle avait absolument voulu rester seule dans sa chambre, les volets, fermés, quoi qu'il fit jour. Marianne dut aller passer la nuit près de sa tante Prudence, Aurélie s'opposant à ce que personne ne la veillât. Mais au moment où sa sœur la quittait, elle lui demanda une fiole de \iuaigre, afin, disait-elle, d'en respirer quelques gouttes si elle retombait en faiblesse. L'eau de Cologne lui semblait trop fade.
— Malheureuse enfant! sa résolution était déjà prise, dit le cousin Roussel, tandis que Mm° deMorlac redoublait d attention.
— Marianne, l'excellente créature ! poursuivit Fortuné, Marianne resta toute la nuit entière sur une chaise, dans le corridor où s'ouvre la porte de la chambre de sa sœur prêtant l'oreille au moindre bruit. Elle n'entendit rien. Le matin venu, elle supplia Aurélie de lui permettre d'entrer chez elle, et la trouva calme en apparence, mais très pâle. Elle avait passé une assez bonne nuit, disaitelle, mais se trouvait encore faible et désirait ne pas quitter son lit ni voir le jour prétextant une grande envie de dormir. En effet, toute la journée, elle parut sommeiller; ses parents entrouvrirent plusieurs fois sa porte, ils crurent qu'elle reposait. Cependant vers le soir, la tante Prudence insista pour qu'on allât chercher le médecin. Lorsque Mme Jouffroy annonça cette visite à Aurélie, elle refusa de la recevoir; demandant en grâce qu'on la laissât tranquille. Elle se trouvait bien, et, afin de le prouver, elle prétendit avoir faim se fit servir un potage, en prit quelques cuillerées pour détourner les soupçons. Cette nuit s'écoula comme l'autre, calme en apparence. Ce matin, Marianne entra chez Aurélie, qui l'embrassa tendrement, et lui dit presque gaîment : « Petite sœur, j'ai passé une « très bonne nuit; je veux dormir encore, mais viens me réveiller vers les qua- « tre heures. N'y manque pas. » Enfin, ajouta Fortuné avec un accent déchirant, à quatre heures, Marianne va trouver Aurélie. Celle-ci l'a fait approcher de son
LA l'A MILLE JOUFFROY tOO
lit; puis l'attirant à client l'embrassant avec une force convulsive : « Petite (i sœur, ouvre les volets, et va vite appeler mon père, ma mère, ma tante. Je « désire vous voir tous avant de mourir; je n'ai pas voulu survivre à la rupture de mon mariage avec M. de Villetaneuse. »
— Quel amour! dit le cousin Roussel.
— Marianne, épouvantée, court aux volets, les ouvre; elle voit Aurélie livide et bientôt en proie à d'horribles convulsions, poursuivit Fortune d'une voix altérée. Marianne appelle la famille a grands cris. Le médecin arrive, et, malgré la violence du mal, par cela môme que les doses du poison étaient énormes, il espère, il est presque certain de sauver Aurélie. M [intenant, mes amis, écoutez-moi, repril Fortuné d'un ton plus ferme : Instruit par le père Laurencin que la mère de Michel serait chez vous ce soir, je suis accouru en hâte pour la forcer d'user de son empire sur M. de Villetaneuse afin qu'il épouse aurélie : sinon,mon Dieu ! à peine arrachée à la mort, elle attenterait encore à ses jours Ali! malheur à moi, malheur à moi! mon égoïste amour a causé son désespoir, a failli déjà la tuer. Oh! si elle était morte, si elle mourait, ce serait le remords de toute ma vie! Et s'adressant à Mmo de Morlac d'un ton menaçant : Vous m'entendez ! il faut que cette nuit, ce soir même M. de Villetaneuse, sur qui vous ave/, une influence sans bornes, écrive à la famille Jouffroy, qu'instruil du malheur qui vient d'arriver, il la supplie de renouer ce mariage. Cette assurance peut rappeler \urélie tout àfaitàlaviè; sinon, je vous le répète je révèle à voire fils quelle femme vous êtes!
— Monsieur, repril la courtisane avec résignation, vous avez mon secret, ma vie est entre vos mains. J'obéirai. Oui mon empire sur M. de Villetaneuse est sans bornes. Oui, j'en suis presque certaine, il renouera ces projets de mariage qui le sauveraient d'une ruine prochaine et inévitable. Oui, en me rendant chez lui, à celte heure, je pourrai, je le crois, le décider à écrire à la famille Jouffroy qu'insti ait du malheur affreux dont elle est frappée, et dont il e-t involontairemenl cane, il la supplie de lui accorder la main de M"0 Jouffroy. Oui, je crois réussira cela. Votre menace, monsieur, me ferait tenter l'impossible. Je vous obéirai donc Mais réfléchissez, .le connais M. de Villetaneuse. Ce mariage fera le malheur de votre cousine.
— Celle femme a raison, repril le cousin Roussel. Songe que le comte n'a pas hésité à renoncera celte union, et si maintenant il la contracte, quelle garantie de bonheur apporte-t-il à Aurélie? Prends garde ! T : vas ence moment décider de son avenir. Prends garde!
La gravité, la justesse île ces paroles, frappèrent le jeune orfèvre. Livré à des hésitations remplies d'angoisses, il garda pendant un moment le silence, el reprit :
— Mais, mon Dieu ! Aurélie l'aime avec passion, cet homme ! Elle a voulu
rno OEUVRES DE EUGENE SUE
se tuer, elle est capable de tenter un nouveau suicide, et cet horrible événement serait moo désespoir éternel ! Non, non, qu'elle vive! qu'elle épouse cet homme! que leurs destinées s'accomplissent !
— Et si cette destinée doit être funeste! s'écria Joseph avec anxiété, quelle terrible responsabilité pèsera sur toi.
— Et si Aurélie se tue, ne sera-t-elle pas plus terrible encore, la responsabilité qui pèsera sur moi?
Puis, voulant mettre fin à ce débat dont il était navré, il dit à la courlisane :
— Partez sur l'heure : il faut que ce mariage se fasse !
— J'obéis, répondit Catherine, mais si votre désir est satisfait, ne me sera l-il pas permis de voir encore mon fils?
— Le grand-père de Michel vous répondra. Mais partez, partez! ne perdez pas un moment!
La courtisane se tourna du côté du vieillard d'un air suppliant.
— Faites ce que désire M Fortuné, reprit le père Laurencin,et vous reverrez encore votre fils.
Mmo de Morlac quitta en hâte le salon et se rendit chez le comte de Villelaneuse.