‹ La famille JouffroyChapitre 17 sur 60 · XLV1I · texte numérisé non relu

XLV1I

Environ six semaines après la tentative de suicide d'Aurélie Joulïroy, S. A. S. monseigneur le prince Chaiies-Maximilien, rentrait, dans l'une des voitures de la cour, au palais de l'Elysée-Bourbon, mis ordinairement, par le mides Français, à la disposition des membres des maisons souveraines qui venaient habiter passagèrement Paris.

Le prince laissa dans leur salon de service les aides de camp qui l'accompagnaient, et entra seul dans sa chambre à coucher, où l'attendait M. Miiller, son premier valet de chambre, serviteur éprouvé, digne à tous égards de la confiance illimitée de son maître.

Il était environ dix heures du soir. Charles-Maximilien, vêtu de noir, portait au cou le collier d'or et d'émail de la Toison-d'or, et, sur son gilet blanc, le grand cordon rouge de la Légion d'honneur, dont la plaque, enrichie de diamants, étincelait au côté gauche de son habit. L'altesse sérénissime trouvait de bon goût de separerdes insignes d'un ordre français (parmi tous ceux qu'il possédait) lorsqu'il assistait en France à quelque cérémonie.

Charles-Maximilien, âgé d'environ trente-six ans, d'une figure régulière, gracieuse et martiale, d'une taille élevée, d'une tournure fort élégante, était, nous l'avons dit, un homme fort séduisant.

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Lorsque la porte de la chambre à coucher fut fermée, le prince marcha de long en large avec agitation Après avoir remis ses gants et son chapeau à

M. Muller, qui suivail d'un regard respect \. mais attentif, les évolutions de

sun maître, celui-ci, au boul de cinq minutes de ilence, s'écria:

— C'est décidé, nous partirons demain pour l'Allemagne.

— Votre Altesse voudra hien, en ce cas, me donner ses ordres.

— Oui, car plus j'y réfléchis, plus ce dépari me -'■mille sage, prudenl et habile. D'ailleur . je ne laurais me contraindre, et ce serait compromettre l'avenir. Je partir li donc. Que veux-tu ! je bats en retraite devanl l'ennemi, mon pauvre Muller, mais dans l'espoir de prendre plus tard l'offensive. J'imite en cela l'habituelle et savante tactique 'le l'en mon glorieux cousin l'archiduc Charles.

Et après un moment, de silence, le prince ajouta en soupirant :

— Quelle adorable créature que cette jeune comtesse! Ah! Muller, je suis véritablement amoureux^ ce!', ■ fois.

— Votre Altesse me permette île le lui dire, cette fois, là s'est déjà rencontrée plusieurs fois.

— Non, car jamais, je te. le répète, nies yeux n'ont, admiré beauté plus idéale. Dix-huit ans une perle, iîn trésor de jeunesse, de grâce et de candeur! Oh! Muller, qu'elle était belle sous sa virginale, parure de [iancée! Oui, ce soir, je l'ai trouvée plus adorable encore qu'avant-hier, jour de h signature de son contrat. Quelle heureuse inspiration le comte de Villetanejrse a eue de me choisir pour témoin de son mariage! Muller, crois-moi, ceci est grave, très grave, je ressens ce que je n'ai jamais éprouvé. Cet amour est aussi soudain que profond ; j'en suis effr iyé '

Et après un nouveau silence, l'altesse s'adressant à son bonnête serviteur :

— Tu m'as souvent rendu de grands services en pareille circonstance, fe compte s :r ton dévouement, sur ta discrétion, sur ton intelligence accoutumés. Résumons-nous : as-tu hien réfléchi à mon projet? l'as-tu mûri? l'as-tu étudié sous toutes les faces? le trouves-tu réalisable? éclos, improvi ê il m la nui! d'hier, après une première rencontre avec cette ravissante jeune femme, il peut offrir des objections, de grandes difficultés; s'il en est ainsi;, parle-moi sincèrement, nous le modifierons.

— La seule objection, monseigneur, obj :tion capitale, es! celle-ci : Malgré mon dévouent snt aux ordres de Votre Altesse, et ma résolution de mener la chose à bonne lin, il se pourrait que M. le comte de Villelaneuse ne m'agréât point parmi ses domestiques.

— C'esl juste... fit si la crainte se justifie, nous tâcherons d'aviser. Mais j'ai tout lieu de croire, grâce à la puissante recommandation de mon ami le duc de Manzanarès (car le comte doit surtout ignorer .pi.' lu sors de chez moi,

puisque heureusement tu étais absent lors de son voyage en Allemagne), j'ai tout lieu de croire, dis-je, que, grâce à la recommandation du duc, tu feras partie de la maison du comte, qu'il veut, m'a-t-il dit, monter sur un grand pied. Or, une fois dans la maison...

— Le reste, monseigneur, va de soi...

-- Ainsi, mon projet te paraît praticable?

— Oui, monseigneur. La mission est difficile, délicate, épineuse, mais avec de la persévérance, de l'adresse et du temps...

— Quant à cela, tu seras seul juge de l'opportunité de... Mais à quoi songes-tu?

— Votre Altesse n'a plus à se préoccuper de cette hypothèse que je pourrais ne pas être reçu au service du comte ; en ce cas-là j'ai un moyen assuré de toujours arriver à mon but.

— Je te crois; je ne t'interroge même pas sur le moyen dont tu parles. Je connais ton prodigieux esprit de ressources.

— 11 est entendu qu'à un moment donné, monseigneur, j'aurai carte blanche?

— Oui, sans cependant outrepasser certaines limites; souviens-toi que nous sommes en France et non dans les États de mon frère.

— Que Votre Altesse se rassure.

— C'est que parfois tu vas... un peu loin.

■ — Monseigneur fait allusion à l'aventure de la fille de ce bourgmestre?

— Justement. .

— Mais, ainsi que Votre Altesse me l'a fait remarquer très judicieusement, nous sommes ici en France, et c'est autre chose.

— Tout autre chose, encore une foi?, ne l'oublie pas.

— Non, monseigneur, je serai prudent; tout réussira; ayez confiance en votre étoile d'abord, et ensuite dans mon vif désir de bien servir Votre Altesse.

— Ah! Muller. .. puisse cette confiance ne pas t'abuser! Si tu savais combien la comtesse est belle! que! éclat! quelle fraîcheur! quelle fleur de jeunesse et d'innocence ! Et puis, un son de voix si doux, un regard si ingénu, si timide! La timidité, charme divin auquel les femmes de cour ne m'ont guère habitué! Je n'ai adressé que deux fois la parole à celle ravissante enfant, car c'est vraiment une enfant... il fallait voir son trouble enchanteur, tandis que sa mère, une grosse et grande diablesse de femme, de la taille d'un de mes grenadiers, disait suffoquée d'orgueil, à un bonhomme placé derrière elle, son mari sans doute : « Son Altesse parle à notre fille! » Il y avait dans ces seuls mots, dans leur accent, une joie si triomphante, si burlesque, que, Dieu me damne! j'aurais embrassé cette belle enfant, que la mère se fût écriée plus triomphante encore : « Son Altesse embrasse ma fille! »

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— Monseigneur, je noterai cette mère-là sur mes tablettes. Elle peut être un auxiliaire salas le savoir : ce sont les meilleurs.

— Quant au comte, si jene savais pas quel homme c'est, je n'aurais conçu aucune espérance; je t'ai d'ailleurs suffisammenl édifié sur lui...

— D'après les renseignemens de Votre Altesse, je le connais... comme s'il m'avait emprunté de l'argent!

- Je t'ai dit aussi ce que c'était que son oncle, le marquis.

— Il vendrait son âme à Belzébntb, si Belzébuth savait quoi faire d'une pareille âme. Je serai sur mes gardes.

— Tu agiras sagement; ce vieux drôle est très fin, très pénétrant, 1res roué. Ah! Millier! lui! son neveu! quel détestable entourage pour cette jeune femme !

- Au contraire, monseigneur, ils feront, la moitié de la besogne.

— Ton observation esl juste; elle m'encourage. Ah! je le sens aux battements de mon cœur, à mon impatiente ardeur, à la mélancolie que me cause ce départ, mélancolie non sans charme, parce que l'espérance l'adoucit; oui, je le sens, je n'ai que vingt ans, ou plutôt je suis amoureux comme à vingt ans; l'amour me rajeunit. Combien les jours, les mois vont me durer loin de cette adorable comtesse! quel supplice! et pourtant il me faut partir, il le faut! Je ne serais pas maître de moi ; mon secret viendrait de mon cœur à mes lèvres, si je revoyais à préscnl la comtesse. Je ne me reconnais plus, le dis-je, je suis l'on !

— Au jour de son triomphe, Votre Altesse retrouvera sa raison. Le dieu (les amours t'entende, mon pauvre Millier !

— Ce dieu n'a jamais été sourd aux prières de Votre Altesse. Cette fois encore, il lui sera favorable. Mais, avant de quitter Paris, monseigneur ne laissera-t-il pas une preuve de souvenir à madame la comtesse, en manière de pierre d'attente? Ceci me semblerait indispensable. J'ai mes motifs pour insister là-dessus auprès de monseigneur.

— Rien de plus simple. Il m'est permis, en ma qualité de témoin du mariage de la comtesse, de lui offrir nue marque de souvenir. Mais, d'ici à demain, que choisir? La délicatesse, le bon goût, exigent que ce présent soit plus précieux par le travail que par la matière, et je ne suis...

— Monseigneur, pourquoi ne pas offrir à madame la comtesse cette magnifique coupe d'or émaillée, un des chefs-d'oeuvres de l'orfèvre Fortuné Sauvai? La valeur vénale, de cet objet d'art, m'a dit votre Altesse, est au plus de deux ou trois mille francs, el il en a coûté douze mille en raison de son admirable travail.

— Ma coupe d'or! mon bijou de prédilection! Celte merveille que Benvenuto Ccllini eût enviée..

Et, après un moment de réflexion :

— Justement, le prix que j'attache à ce chef-d'œuvre me fait un devoir de l'offrir à la comtesse.

— Ah! monseigneur, si la comtesse pouvait vous entendre. . que dis-je. elle vous entendra!

— Comment?

— Je sèmerai, Votre Altesse recollera.

— Muller, tu es impayable. Demain j'enverrai la coupe à la comtesse par pion premier aide de camp, avec un billet d'adieu.

— Ah ! dit Charles-Maximilien à son honnête Mercure, lorsque celui-ci l'eût aidé à se mettre au lit, si je pouvais rêver d'elle i

XUX

Henri de Villetaneuse avait loué et fait somptueusement décorer un hôtel situé au fauboug Saint-Germain, rue Vanneau. Le rez-de-chaussée se composait des salons de réception et de la salle à manger; le premier étage était destiné aux nouveaux mariés. M. et Mmo Jouffroy devaient occuper un entresol fort bas de plafond, et qui, selon le mode de construction adopté pour beaucoup d'anciens hôtels, séparait le rez-de-chaussée du premier étage, au-dessus duquel se trouvaient les combles et les chambres des domestiques.

Après la bénédiction du mariage, qui eut lieu à l'aristocratique chapelle du Luxembourg, toute la famille était venue habiter pour la première fois l'hôtel de la rue Vanneau.

Le lendemain matin, M. et Mrap Jouffroy, déjà levés et habillés, s'entretenaient ainsi dans leur chambre à coucher, où ils avaient fait transporter les meubles de leur ancien apppartement.

— Et toi, disait M™ Jouffroy, à son mari, as-tu bien dormi?

— Comme ça, Mimi, comme ça... Tu comprends, l'émotion d'un si grand jour... et puis... cet entresol est très bas, et tu sais que j'aime beaucoup l'air... .le crois bien qu'ici j'étoufferai un peu, mais bah! nous sommes avec fïiïlle, c'est l'essentiel.

— Ne vas-tu pas regretter ta rue du Mont-Blanc, à présent que nous voici dans le faubourg Saint-Germain, le noble quartier, comme dit ce cher monsieur le marquis ?

— Je ne regrette pas notre ancien logement; je suis même content de n'y plus demeurer, car, après le départ de ma sœur, je ne pouvais passer devant la

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