‹ La famille JouffroyChapitre 18 sur 60 · I.A FAM1 LLE JOUI TliOY · texte numérisé non relu

I.A FAM1 LLE JOUI TliOY

porte de sa chambre sans serrement de cœur, el c'était pis, cent fois pis, quand en passant de? inl la chambre de nos filles, je me rappelais cet horrible jour où Aurélie, quasi mourante. . . el tressaillant à ce lugubre souvenir : Ah! c'estaffreux quand on pense à i ela!

- A qui le di -tu! ri prit Jouffroy, dont les yeux devinrent non moins : s de son mari.

— Ah ! i événement bien déplorable, sans parier de ses coase- . repril en soupirant l'ancien commerçant, car enfin, voyant à quel poinl

Aurélie aimait M. de Villetaneuse, regardant dès lors le mariage comme certain, tu n'as pas v min me permettre d'aller aux informations sur la fortune de notre e, et...

— Allons! encore cette idée-là ! Est-ce que Richardet ne t'avait pas dit que le marquise) son neveu pouvaient, s'ils l'avaient voulu, évaluer leur fortune à plus d'un million?

— C'est vrai Richardet connaît leurs affaires, je devais l'en croire, mais enfin. ,

— Mais enfin... .' Il fallait, n'est-ce pas, aller aux informations de tous côtés risquer que cela vint aux oreilles du marquis ou de notre gendre, blesser ainsi leur délicates e, leur faire rompre le mariage encoreune fois, désespérer Aurélie, el la pousser une seconde l'ois à.

Oh! tais-toi, ma femme, tais-toi! c'est à faire frémir!

- Je le crois bien ! car enfin, admettons ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être ; oui, supposons que M. de Villetaneuse, comme ledisait celte mauvaise langue de M. Roussel, eût été ruiné, que nous en ayons eu la preuve, est-ce que, malgré cela, nous ne lui eussions pas donné noire fille plutôt que de la voir mourir de chagrin'.'

■ — Grand Dieu! je le crois bien!

ilvalaii donc mieux nous en tenir aux renseignements de Richardet, qui méritaient tôul e, cl m' pas nous exposer à provoquer une nouvelle

rupture par dès démarches choquantes pour famour-propre de messieurs de Villetane

- Tu as peut-être raison; cependant...

nue tu es donc insupportaible avec le- si et tes mais! Est-ce que le joui' de la signature du contrat, monsieur le marquis n'a pas remis .1 se neveu quatre cent millefrancs en beaux etbons billets de banque, dans un portefeuille à ses armes, en lui disant : « Mon neveu, je te ferai attendre le restant de mon " héritage le plus longtemp possible! » Tu l'a., vu? Tu l'as entendu?

- Distinguons, Mimi distinguons! J'ai entendu M. le marquis dire cela, c'estvrai; j'ai ,'u le gros portefeuille qu'il a remis à n rtre gendre^'est encore vrai; mai- je n'ai point vu du (ont ce qu'il v avait dans le portefeuille.

— Quoi ! vous n'avez pas honte d'une pareille défiance?

— Dame!... non.

— Taisez-vous, c'est indigne!

— Mais, Mi mi...

— C'est comme pour la terre de Montfalcon, en Dauphiné, estimée quatre cent mille francs, vous n'avez pas eu de cesse que vous n'ayez écrit au régisseur. Qu'est-ce qu'il vous a répondu?

— Que la terre était évaluée environ quatre cent mille francs, et appartenait à M. le comte Henri de Villetaneuse.

— Hé bien ! c'est clair, je crois?

— Oui, mais il pouvait y avoir des hypothèques, et tu m'as défendu do..

— Laissez-moi tranquille, vous rabâchez toujours la même chose. Ce qui est fait est fait; notre fille est mariée, elle est aux anges. Que voulez-vous de plus?

— A la bonne heure. Muni, à la bonne heure! Je ne me plains pas. Ce n'est pas l'intérêt qui me guide. Bon Dieu du ciel ! lorsque j'ai vu Aurélie mourante, j'aurais donné jusqu'à mon dernier sou pour la sauver. Mais, enfin, il nous reste, tout compte l'ait, cent quatre vingt mille francs.

— Ne nous voilà-t-il pas bien à plaindre ! Notre pension et notre logement chez notre gendre nous coûteront six mille francs par an.

— Je ne dis pas ça pour moi; mais il me serait pénible de te voir te priver de quelque chose, ma pauvre Mimi; car, enfin, quoique Prudence ait assuré tout ce qu'elle possède à Marianne, nous ne pouvons, sans injustice criante, donner moins de cent mille francs à Marianne, si elle se marie.

— Ne t'occupe pas de cela. II y a parfois de bons coups à faire à la Bourse.

— Jouer à la Bourse! Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu dis là? j'en ai la chair de poule! Jouer à la Bourse! Est-ce que tu aurais la pensée de...

— Allons, te voilà tout ahuri.

— 11 y a bien de quoi, bonté divine! Jouera la Bourse! c'est un jeu comme un autre, on peut s'y ruiner en un tour de main. Comment, toi toujours si prudente en affaires, toi qui autrefois épluchais si rigoureusement nos placements, préférant un intérêt modique, mais certain, tu voudrais...

— Je veux que tu ne te mettes pas martel en tête à propos d'une parole en l'air. Me prends-tu pour une écervelée capable de compromettre les capitaux qui nous restent?

— Dieu m'en garde! Mimi, j'ai trop de confiance en toi pour cela; tes paroles me rassurent.

— C'est fort heureux!

— Tiens, à cette seule pensée de jouer à la Bourse, la sueur m'en était montée au Iront.

Mais pour en reveuir ù Coco, il me connaissait, je descendais tous les matins à l'écurie... (P. 21 1.)

— En vérité, tu ne sais qu'inventer pour le tourmenter; tu n'es jamais content de rien.

— Moi! ah, par exemple!

— Certainement. Nous sommes au lendemain du mariage de notre fille, son bonheur est assuré, mais tu ne sais qu'imaginer pour attrister ce beau jour. Tu vas chercher midi à quatorze heures : tu étoufferas dans cet entresol, tu regretteras ceci, cela...

UV. 27. — BUGÈ.NB SUE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. 1. ROUFF ET t". LtV. 27

■ — Dame! je peux bien dire que ne vivant plus chez nous, mais chez notre gendre, il y a quelques petites choses que je regrette.

— Quoi donc? je voudrais bien le savoir! Voilà qui est un peu fort!

— Non, non... quand je dis que je regrette ces choses-lâ, c'est une façon de parler.

— Voyons, que regrettez-vous? Ayez donc le courage de le dire!

— Allons, Mimi, ne te fâches pas, nous causons: hé bien! par exemple, j'étais habitué à la cuisine de Jeannette; il y a des petits plats dont j'allais surveiller la confection, cela m'amusait; or, tu penses bien que je ne me permettrai pas d'aller fourrer mon nez dans la cuisine de mon gendre.

— Pardi ! ni moi non plus, tandis qu'il me fallait toujours être sur les talons de Jeannette. Elle avait des qualités, mais c'était un bourreau pour le beurre !

— Je ne dis pas non, mais elle cuisinait fièrement à mon goût, et elle n'avait pas sa pareille pour les pieds de mouton à la poulette, mon régal.

— N'allez-vous pas maintenant vous plaindre de la table de notre gendre, qui a un chef et deux aides de cuisine !

— Ce qui, par parenthèse, doit lui coûter gros, et le reste de la maison est à l'avenant.

— Ce sont ses affaires et non les nôtres.

— A la bonne heure, Mimi! mais tu ne peux pas me faire un crime de préférer la c:i-iue bourgeoise à la cuisine du grand genre. Et puis, il y a encore une chose...

— Allons, quoi encore?

— J'aimais à mettre moi-même mon vin en bouteilles; ça passait le temps, et de la sorte mon vin n'était jamais baptisé. Je sais bien qu'après cela je pourrai proposer à notre gendre, si toutefois ça lui est égal, de me charger de...

— De mettre son vin en bouteilles, peut-être?

— Pourquoi pas?

— ■ Ma parole d'honneur, je ne sais pas à quoi vous rêvez ! faire une pareille proposition à votre gendre ! vous êtes donc fou?

— Tu crois que...

— Je crois que c'est tout bonnement absurde!

— Très bien, Mimi, très bien, c'est entendu, je n'en soufflerai pas mot à notre gendre. Et souriant avec bonhomie : Voyons, que je vide mon sac aux regrets, afin que ce soit fini, et que je ne t'impatiente plus.

— Achevez, achevez!

— Il y avait encore ce pauvre Coco...

— Quel Coco?

LA l \ mi M. i: J01 il R0\

— Coco, notre cheval. Il parait qu'il n'était pas beau, quoiqu'il nous ait coulé sept cents francs ; car, lorsque je l'ai montré à monsieur le comte, quand il venait nous voir, rue du Mont-Blanc, il s'est mis à rire.

— Je crois bien! l'attelage de la voiture de noces d'Aurélic a coûté huit mille francs, m'a dit notre gendre, et il a acheté pour lui deux chevaux de selle du même prix. .

— Seize mille francs! rien que pour les chevaux, sans compter les voiture^ et les harnais, c'est fièrement salé! Mais, pour en revenir à Coco, il me connaissait, je descendais tous les matins à l'écurie pour lui porter des croûtes de pain ; dès que j'entrais, il dressait les oreilles, il hennissait, il frappait du pied, et la pauvre béte me léchait les mains. Pourvu que dans la maison où il ost il soit aussi heureux que chez nous ! Enfin, je passais encore une petite demi-heure à l'écurie avec Coco, ça m'amusait. Or, tu dois penser (pu; pour rien au monde, je ne m'aviserais d'entrer dans l'écurie de notre, gendre, et de m'approcher de ses grands scélérats de chevaux anglais, qui sont si fougueux, qu'hier je mourais de peur en te voyant monter, avec titille, dans sa belle voiture neuve.

— Hein! le fringant équipage, avec des armes et une couronne sur la portière. Dieu! les belles armes! 11 y a comme trois espèces de petits crapauds d'or sur un fond rouge.

— Je n'ai point remarqué, Mimi, quelles bètes c'étaient; mais ce qu'il y a de certain, c'est que lorsque ce pauvre Coco était attelé à notre calèche, je vous y voyais monter sans crainte, toi et mes deux tilles.

Puis la ligure de cet excellent homme s'attrista de nouveau si visiblement, que sa femme s'en aperçut et lui dit impatiemment :

— Allons, à quoi encore est-ce que vous pensez?

— A Marianne. Celte chère enfant...

— Hé bien! Marianne...

Elle n'a pas assisté au mariage de sa sœur. Je sais que, boiteuse comme elle est, elle aurait mal ligure avec sa canne, au milieu de tout ce beau monde. Cependant, ça me serrait le cœur de ne pas la voir là, non plus que ma sieur, et mon vieux Roussel...

— Comment! M. Roussel, qui s'est montré si insolent envers monsieur le marquis, vous auriez voulu le voir assister à ce mariage!

- Passe encore pour Roussel; mais ma sœur, mais Marianne?

Votre sœur n'a-t-elle pas déclaré formellement, avec sa gracieuseté ordinaire, qu'elle n'assisterait pas à la noce! Et, quant à Marianne, ne lui ai-je pas dit : « Mon enfant, si tu veux venir au mariage de ta sœur, je te ferai faire une jolie toilette ; mais, moi, àta place, vu ton infirmité, Jaimerais mieux ne pas paraître à la cérémonie. Tu feras d'ailleurs, à cet égard là, ce qui te conviendra. »

■ — Elle aura craint de nous humilier, a cause de son infirmité.

— Ca n'empêche pas qu'elle pouvait assister au mariage, si cela lui eût convenu. Certes, je ne rougirai jamais de Marianne; mais, après tout, pour ellemême, elle a tout aussi bien fait de ne pas venir, elle aurait été trop honteuse de se trouver en belle société. Hum! quand on songe que l'un des témoins de notre gendre était un duc et l'autre un prince, une altesse!

— Quant à cela, le prince avait aussi proposé à Fortuné d'être son témoin. Pauvre garçon !

— Mon Dieu! que vous êtes donc impatientant ce matin avec vos jérémiades.

— Quelles jérémiades?

■ — Ce pauvre Coco, cette pauvre Jeannette ce pauvre Roussel, cette pauvre Prudence, cette pauvre Marianne, ce pauvre Fortuné ! Ah! quel pauvre homme vous êtes vous-même !

— Pour l'amour de Dieu ! Mimi, ne te fâche pas ! nous causons. Certes, je suis aussi flatté que toi que l'un des témoins du mariage de notre fille ait été une altesse.

— Sans compter que le prince a parlé deux fois à Aurélie.

— Je n'y ai pas fait attention.

— Je ne sais pas alors où vous aviez les yeux et ce à quoi vous songiez! Un prince parle deux fois à votre fille, et vous ne vous en apercevez seulement pas! Sou Altesse est pourtant assez remarquable pour qu'on y fasse attention.

— Remarquable?... en quoi donc?

— Comment, en quoi? Mais, d'abord, c'est un très bel homme; trentesix ans tout au plus, et puis un air... enfin un air d'altesse... puisque son frère est souverain en Allemagne. Je pourrai toujours dire que le frère d'un souverain en Allemagne a parlé deux fois à la comtesse, ma fille?

— C'est déjà bien joli comme ça, fifille, comtesse!

— Voilù-t-il pas! Il y en a, ma foi! qui sont duchesses et princesses qui sont loin de la valoir!

— Allons, notre fille est com'tesse, et cela ne satisfait point encore ton amour propre? Que diable veux-tu donc qu'elle devienne maintenant?

— Tenez, je ne sais pas sur quelle herbe vous avez marché ce matin, vous ne dites que des bêtises !

— A la bonne heure! répondit avec sa douceur et sa résignation accoutumées, M. Jouffroy, au moment où le maître d'hôtel de M. de Villetaneuse après avoir frappé à la porte, dit en s 'inclinant :

— Je viens avertir monsieur et -madame que le déjeuner de madame la comtesse est servi.

— Comme ça vous a bon genre ! dit madame Jouiïroy, à son mari, après le départ du maître d'hôtel. « Le déjeuner de madame la comtesse est servi! »

tandis que cet imbécile de Pierre nous. criait de sa grosse voix : « C'est servi! »

Allons vite, vite, ajouta >l Jouffroy, descendons déjeuner, ne faisons pas

it tendre notre gendre!

— C'est étonnant, se disait M. Jouffroy en suivant sa femme, j'avais toujours si bon appétit le malin... et je n'ai pas faim du tout... Bah! l'appétit vient en mangeant... mais c'est égal : je n'ai pas osé avouer cela à Mimi qui m'a fait m'haliiller de pied en cap. Je regrette de ne pouvoir plus déjeuner en famille, sans façon, en dégustant une vieille bouteille de sauterne avec mon pauvre Roussel. Kl M. Jouffroy étouffant un soupir, ajouta: Enfin, fifille est heureuse.

M. et Mme Jouffroy, en sortant de leur entresol, rencontrèrent de Villelancuse descendant du premier étage. Il baisa courtoisement la main de .M™0 Jouffroy, et lui dit :

— Ma chère belle-mère, Aurélie désire vous voir; elle est chez elle; nous vous attendrons pour nous mettre à table.

Mm° Jouffroy se hâta d'aller rejoindre sa tille dans la chambre nuptiale, et au bout de quelques instants toutes deux se rendirent dans la salle à manger.

L'éclatante beauté d'Amélie n'avait été en rien altérée par sa tentative de suicide; les joies de l'amour partagé donnaient une expression nouvelle et i h irmante aux traits de la jeune femme. Un joli bonnet de dentelles cachait à demi ses magnifiques cheveux bruns, à reflets dorés; elle portait un frais et élégant peignoir de la meilleure faiseuse. Elle embrassa tendrement son père, et prit place à table, entre lui et Henri de Villetaneuse. L'on commença de déjeuner. Monsieur Jouffroy se sentit très embarrassé; celte réfection du matin, servie à la mode anglaise, selon la coutume d'un certain monde, se composait de viandes froides, d'œufs, de légumes, mais (toujours selon la coulume anglaise) on ne voyait point de vin sur la table. Il était remplacé par d'excellent thé, contenu dans une théière d'argent, accostée d'un pot au lait et d'un sucrier placés a portée des convives, de sorte que chacun pouvait à volonté remplir sa tasse. M. Jouffroy, considérant le thé comme une espèce de breuvage pharmaceutique destiné au soulagement des indigestions, frémissait à la seule pensée d'arroser d'une tasse de thé au lait une tranche de bœuf froid; mais, n'osant souffler mot, il se résigna et déjeuna sans boire, quoiqu'il étranglât de soif; déjeuner fort léger d'ailleurs, composé d'un œuf à la coque, d'une tranche de bœuf et de jambon, émincée comme des feuilles de papier (toujours selon la coutume anglaise), et de quelques cardons à la moelle.

— Heureusement, je n'avais pas grand faim, se disait M. Jouffroy, mais j'aurai de la peine à m'habituer à ce régime-ci. Le déjeuner était mon meilleur repas, et je m'en acquittais solidement. Enfin, du moins, nous déjeunons avec fifille.

Celte pensée était la consolation suprême de ce digne homme lorsqu'il songeait à ses déconvenues.

Mme Jouffroy, douée d'un appétit non moins robuste que celui de son mari, trouvait aussi cette réfection peu substantielle; mais elle pensait qu'il était sans doute du bel air de ne presque point manger le matin. Or, la belle-mère d'une comtesse doit nécessairement vivre en femme du bel air. Puis, l'élégance raffinée du service, la splendeur de l'argenterie, les élégantes porcelaines, le luxe de la salle à manger aux tentures cramoisies et aux boiseries de chêne rehaussées de moulures dorées, les soins prévenants du maître d'hôtel et du valet de chambre du comte, faisaient oublier à Mm° Jouffroy son appétit.

Quant à Aurélie, elle mangeait comme une amoureuse heureuse, c'est-àdire environ comme un oiseau; le comte, accoutumé à ce régime, trouvait le déjeuner très suffisant.

Le valet de chambre et le maître d'hôtel étant par hasard sortis ensemble pour les besoins de leur service, Henri se leva galamment, afin de changer l'assiette et le couvert de sa femme ; puis se rasseyant, il lui dit gaiement :

— Je profile de mon reste, ma chère Aurélie, car lorsque nous aurons un second valet de chambre, spécialement attaché à votre personne, il restera toujours derrière votre chaise, et je n'aurai plus le plaisir de vous offrir une assiette ainsi qu'en ce moment.

— En ce cas, mon ami, reprit la jeune comtesse, je ne suis pas très impatiente de voir arriver ce nouveau domestique.

— Vous êtes un ange; mais notre maître d'hôtel et mon valet de chambre ne sauraient nous suffire. J'en cherche un second qui sera, je vous le dis, particulièrement à vos ordres. Et s'adressant à Mme Jouffroy : Vous m'excusez de parler ainsi ménage, ma chère belle-mère?

— Je le crois bien ; le ménage, c'est mon fort.

— Alors, mon gendre, se hasarda de dire M. Jouffroy, puisque nous parlons ménage, est-ce que vous ne trouvez pas que deux domestiques pour vous servir à table, c'est...

Un hum ! hum sonore et un formidable regard de sa femme interrompirent M. Jouffroy, qui resta court.

— Vous me faisiez observer, mon cher beau-père, reprit le comte, que deux domestiques...

— Rien, rien, mon gendre, se hâta de répondre M. Jouffroy, c'était une idée en l'air, mettons que je n'aie rien dit.

LA FAMILLE JOUFFKOY

— Ah çàl ma chère Aurélie, reprit !e comte, que fcrez-vous de votre journée?

— Mais, mon ami, disposez-en.

— Prenons, tout d'abord, de bonnes habitudes. Je suis heureux de vous dire ceci en présence de vos excellents parents : vos moindres désirs seront toujours ma loi suprême. Vous êtes la maîtresse, ordonnez, agissez en complète liberté.

— Henri... combien vous êtes bon!

Ah ! lilîlle, comme monsieur le comte te gâte! dit M. JouflVoy. Ma foi il t joliment raison.

— Mon ami, répondit Aurélie à son mari, je désirerais aller voir ma sœur, qui n'a pu assister à notre mariage.

— A merveille! A quelle heure désirez-vous votre voiture, afin que je donne vos ordres avant de sortir?

— Vous ne m'accompagnerez donc pas, Henri? dit Aurélie avec un léger accès de surprise et de regret, Marianne serait, j'en suis certaine, très heureuse de vous voir. Je me promettais de vous présenter à ma tante Prudence.

— Je craindrais d'être indiscret, reprit le comte en souriant. Vous aurez à raconter à mademoiselle votre sœurla cérémonie d'hier, les jolies toilettes qui' vous avez remarquées, que sais-je encore... et je serais désolée de gêner vos confidences. Ainsi, chère Aurélie, dites-moi l'heure à laquelle vous désirez votre voiture.

— Vers une heure, si vous le voulez bien, répondit Aurélie en étouffant un soupir, tandis que M. Jouffroy se disait à part lui :

— Mon genre me semble bien peu désireux d'être avec filille... un lendemain de noces! Quand je pense que pendant plus d'une année je ne quittais pas Mimi. J'étais comme son ombre. Allons, il paraît que ce n'est pas l'usage dans le grand monde.

Le valet de chambre rentrant en ce moment dit à Henri :

— Le premier aide de camp de S. A. le prince Maximilien demande à parler à monsieur le comte.

— Priez-le d'attendre dans le salon, j'y vais à l'instant, répondit M. do Villelaneuse. Puis, il ajouta : Chère belle-mère, et vous, Aurélie, vous permettez?

— Comment donc, mon gendre, lit Mme Jouffroy. Allez donc vite, dépêdiezvous donc, courez donc!

Et se retournant vers sa fille pendant que. le comte sortait de la salle à manger suivi du domestique :

■ — A— tu entendu, Amélie? Le premier aide camp de Son Altesse demande • parlera ton mari!

— Filille, se hâta de dire M. Jouffroy, à demi-voix, pendant que ton mai i el les domestiques ne sont pas là, je dois t'avouer que j'étrangle de soif et que je n'ai pour ainsi dire rien mangé. Il n'y avait pas de vin sur la table, et je ne me gêne pas pour flûter ma bouteille le matin; enfin, ces petites lichettes de bœuf et de jambon accompagnées d'un œuf à la coque pour tout potage ne font que creuser l'estomac. Est-ce que tu ne pourrais pas glisser à l'oreille de mon gendre que...

— En vérité, vous ne pensez qu'à votre ventre! reprit Mmc Jouffroy, en haussant les épaules; vous êtes d'une indiscrétion !

— Pauvre bon père! reprit Aurélie, pardon, mille fois pardon! Je n'avais pas songé à tes habitudes. Désormais, tu seras servi comme tu l'étais chez nous; je me charge de ce soin.

— C'est ça! vous allez tout bouleverser chez notre gendre, repiit Mm° Jouffroy en haussant les épaules et s'adressant à son mari, vous vous ferez passer pour un gros glouton!

— Maman, oublies-tu que mon père est ici chez lui?

— Ah! ah! Mimi, reprit M. Jouffroy en se frottant les mains, tu entends filille, elle ne me gronde pas, elle ne me reproche pas d'être un gros glouton!

■ — D'abord, je vous prie de ne plus ni 'appeler Mimi, et ensuite de ne jamais me tutoyer!

— En voilà bien d'une autre ! Nous devons donc toujours no:is parler comme si nous étions fâchés?

— Il ne s'agit pas de fâcherie, mais j'ai remarqué que noire genre disait toujours vous à Aurélie; ça doit être de bon ton.

— Que veux-tu, maman, reprit Aurélie, quand j'ai vu qu'Henri ne me tutoyait pas devant vous, j'ai fait comme lui.

— Et lu as bien raison, mon enfant. C'est sans doute de bien meilleur genre. Aussi, monsieur Jouffroy, vous me ferez le plaisir de ne plus me tutoyer devant le monde, et surtout de ne plus m'appeler Mimi.

— Mais, sac à papier! je ne peux pas renoncer comme ça de but en blanc à une habitude de vingt-cinq ans! Voilà vingt-cinq ans que je te tutoie, que je t'appelle Mimi, et...

Le valet de chambre rentra et dit à Aurélie :

— Monsieur le comte prie madame la comtesse de vouloir bien venir dans le salon.

— Aurélie, dit tout bas Mma Jouffroy à sa fille, est-ce que nous pouvons aller avec toi?

— Mais certainement! Peux-tu me faire une pareille question, chère maman? répondit la jeune femme.

Et elle se dirigea vers le salon, accompagnée de sa mère et de M. Jouffroy.

LA FA Ml LL1 JQUFFROY

l n liomtne, d'un âge niùr, v6tu d'un imiforiue étranger, se trouvait dans le salon, avec Henri de Villetaneuse. (P. 217.)

Un homme d'an âge mûr, vêtu d'un uniforme étranger, fond blanc à parements ronges, et porlanl les insignes de colonel, se trouvait dans le salon avec Henri de Villetaneuse. Celui-ci dit à sa femme, en lui présentant L'officier :

L1V. 2S. — ELV.KNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFROT. — ÉD. J. nulTF ET Cic. UV. 28

218 OEUVn.ES DE EUGÈNE SUE

— Ma chère amie, monsieur le colonel Waller est chargé par Son Altesse, le prince Maximilien. d'une mission auprès de vous.

Aurélie rougit, regarda son mari avec un i extrême surprise; le colonel s'inclinant profondément, lui dit en lui remettant une lettre :

— Son Altesse m'a chargé, madame la comtesse, de vous remettre cette lettre ainsi que cet écrin, ajouta-t-il en désignant un étui circulaire en maroquin rouge déposé sur un guéridon placé près d'Aurélie; Son Altesse m'a de plus chargé, madame la comtesse, devoir exprimer ses profonds regrets de n'avoir pu avoir l'honneur de venir vous faire ses adieux avant son départ pour l'Allemagne.

Aurélie, confuse et troublée, avait machinalement pris la lettre que lui ni lit l'aide de camp, mais dans son embarras, elle ne trouvait pas un mot ndre. Son mari vint à son secours et dit :

— Mon cher colonel, Mmo de Villetaneuse est très sensible au bon souvenir de Son Altesse ; nous osons espérer que le prince ne nous oubliera pas lors de son premier voyage en Frai

— Le colonel s'inclina de nouveau, et, par courtoisie, M. de Villetaneuse voulut le reconduire jusqu'au perron de l'hôtel.

A peine le comte eut-il quitté le salon, que Mm° Jouiïroy s'écria :

— Son Altesse écrit à ma fille ! Et s'adressant à Aurélie, qui tenait encore à la main la lettre du prince : Mais lis donc vite ce que Son Altesse t'écrit! Es-tu peu curieuse, va !

— Si c'était une lettre d'Henri, répondit la jeune femme en souriant et brisant le cachet, il y a longtemps que je l'aurais lue.

— - A la bonne heure ! reprit Mme Jouiïroy, mais il est tout simple de recevoir une lettre de son mari, tandis qu'une lettre d'Altesse, c'est aussi rare qu'un merle

— Moi, dit M. Jouiïroy en fixant l'étui de maroquin rouge d'un regard curieux, tandis qu' Aurélie lisait la lettre, je voudrais bien savoir ce qu'il y a làdedans. C'est sans doute un cadeau que le prince, en sa qualité de témoin de mon gendre, envoie à fifille. Est-ce que tu ne crois pas cela, Mimi?

— Voilà encore que vous me tutoyez ! que vous m'appelez Mimi, et Aurélie Fifille!

— Mais, mon Dieu, nous sommes seuls; et puis, je ne peux pasm'habituer à...

■ — Vous me ferez le plaisir de vous y habituer, au contraire. Comment! notre fille reçoit des lettres d'une Altesse, et cela ne vous donne pas honte de parler comme un je ne sais qui? Et, s'adressant à Aurélie, qui, après avoir lu, souriait complaisamment :

— Hé bien! que dit Son Altesse?

LA I W11I.LE JOI ITItMY

— Écoute, maman, et eHe lut :

■ Madame la comtesse. . . »

— Madame la comtesse! lit M'1'0 Joulîroy. Quel beau titre! Je ne peux pourtant pas encore me figurer que l'on t'appelle madame la comtesse. Continue.

Aurélie repril :

« Madame la comtesse, mon départ subit pour l'Allemagne me prive, à mon regret, de l'honneur d'aller prendre congé de vous... »

— Son Altesse regrette d'être privée de l'honneur d'aller prendre congé de... ma fille... la comtesse! répéta M'00 Joulîroy, prèle à suffoquer. Entendezvous cela, monsieur?

— Oui, Mini... Mais, se reprenant à un regard de sa femme, le digne homme ajouta : J'entends. C'est très llatteur pour notre fille et pour notre gendre.

Amélie continua :

« Ai-je besoin, madame la comtesse, de vous exprimer de nouveau les vœux que je fais pour vous et pour ce cher comte... »

— Ce cher comte! s'écria M"10 Joulîroy. Son Altesse, daigne appeler notre gendre son cher eorote! Quelle charmante lettre! Aurélie, tu me la laisseras copier, ajouta cette, étrange femme, les larmes aux yeux ; je la relirai souvent. Puis, embrassant sa fille avec passion, ah! tu me rends la plus heureuse, la plus Gère des mères! Je disais bien, moi, que lu pouvais prétendre à tout] Lisnous vite la fin de la lettre de Sun Altesse, car ton mari peut rentrer d'un moment à l'autre.

— Où en étais-je donc, maman?

— Tu en étais à l'endroit où son Altesse appelle ton mari : Son cher cemie ! Reprends la phrase; nous l'entendrons bien deux fois.

« Ai-je besoin, madame la comtesse, reprit Auréjie, de vous exprimer de nouveau les vieux que je fais pour vous et pour ce cher comte? il a bien voulu me prier d'être témoin de son bonheur; daignerez-vous me permettre, madame la comtesse, en mémoire d'un jour si heureux pour vous etjiource cher çemte, de vous offrir un souvenir qui, peut-être, vous rappellera parfois mon amitié pour M. de Villetaneuse, et le respectueux dévouement dont j'ai l'honneur, madame la comtesse, de vous réitérer l'assurance?

« Chaules Maximilien. »

— Le fait est que l'on ne saurait écrire d'une manière plus aimable et plus polie, dit M. Joulîroy, tandis que sa femme savourait silencieusement les délices de cette lettre, princière, et qu' Aurélie se sentait aussi légèrement étourdie pilles fumées enivrantes de la vanité.

— Ali! oui, je la copierai, la lettre de Son Altesse! dit enfin Mm8 Jouffroy. Ce sera l'honneur de noire famille. Mais, a-t-il de l'esprit, ce prince, ena-t-il!.. Si spirituel et si beau, c'est rare!

— Comment, maman, tu le trouves beau?

— S'il est beau! Ah ça! mais tu ne l'as donc pas regardé?

— Non, pas beaucoup; je ne regardais qu'Henri, et, lorsque le prince m'a parlé, j'étais si troublée que je n'ai pas osé lever les yeux sur lui.

— Hé bien ! si tu les avais levés, tu aurais vu le plus joli cavalier que l'on puisse imaginer.

— Oh! oh! maman, à l'exception d'Henri, cependant, répondit la jeune femme, avec un charmant sourire ; et s'adressant à M. Jouffroy : je devine ta curiosité, bon père; ouvre donc cet écrin, que nous voyions le cadeau de Son Altesse.

M. Jouffroy ouvrit l'étui de maroquin et en lira une grande coupe d'or d'un merveilleux travail. Un groupe de figurines soutenait la cype, extérieurement et intérieurement ornée de médaillons émaillés, représentant des enfants jouant avec des oiseaux et des fleurs; les vives couleurs de l'émail étaient si parfaitement fondues et appliquées sur l'or de ces médaillons, qu'on les aurait crues exécutées parle pinceau le plus délicat. Cette coupe, exécutée au repoussé1, était si légère, malgré sa hauteur et son diamètre, de près d'un pied, qu'elle pesait à peine une livre; tout son prix résidait comparativement dans la maind'œuvre; aussi, le prince avait-il pu, sans sortir des limites des convenances et du bon goût, offrir à la jeune comtesse un objet d'une valeur vénale insignifiante si on la comparait à son immense valeur artistique.

— Ah! ma fille, que c'est beau! s'écria Mmc Jouffroy ; mon Dieu, que c'est donc beau ! que c'est donc magnifique ! comme Son Altesse sait faire les choses 1 C'est un présent vraiment royal !

— C'est merveilleux! dit Aurélie, partageant l'admiration de sa mère et joignant les mains dans une sorte de naïve extase. Vois donc, maman, ces ravissants médaillons, et ces grandes figures d'or, comme elles sont élégantes! La richesse de ce cadeau me rend confuse; c'est trop beau pour moi, n'est-ce pas, mon père? puis, remarquant seulement alors la figure profondément attristée de M. Jouffroy, qui, pensif et le regard humide, contemplait la coupe, Aurélie ajouta : Mon Dieu! papa, qu'est-ce que tu as donc? te voilà tout triste...

— C'est vrai, reprit Mmo Jouffroy, s'adressant impatiemment a son mari; comment voilà tout ce que vous trouvez à dire au sujet du superbe cadeau que Son Altesse fait à notre fille?

— Hélas! répondit l'excellent homme en secouant mélancoliquement la

1. Les objets d'orfèvrerie exécutes au repoussé sont creui et d'uue valeur décuple d^s objets fondus ou massifs.

LA l'A MILLE JOUFFROY 221

tête, c'esl que i elle belle coupe .

— Hé bien! mon père, celte belle coupe. ..

— C'est l'œuvre de Fortuné, répondit M. Jouffroy en soupirant; il y travaillait encore l'an passé, lorsque j'allais le voir dans son atelier. Pauvre garçon ! Et se retournant, de crainte d'être vu de sa fille et de sa femme, il essuya une larme furtiw et répéta : Pauvre garçon!

La vue de cette coupe, en rappelant à Aurélie le souvenir de Fortuné, éveilla dans son âme, jusqu'alors radieuse de bonheur, un vague et secret remords. Bien que sa mère lui eût cent fois répété que l'orfèvre s'était très facilement résigné à renoncer au mariage convenu, l'instinct d'Aurélie lui disait que cette résignation n'avait dû être qu'apparente; aussi, profondément attendrie à la vue de celte coupe, et ressentant une vive compassion pour son cousin, si cruellement déçu de ses espérances, la jeune comtesse dit en soupirant :

— Cher Fortuné! grâce à ron génie, ses œuvres deviennent des présents si merveilleux, que l'on est embarrassé de les recevoir... Ah! cette coupe m'est maintenant doublement précieuse !

— Pauvre Fortuné ! pensait, à part lui, M. Jouffroy. Ali! voilà le gendre qu'il me fallait, un homme de notre sorte, et, comme nous, simple et sans façon. J'aurais été aussi à mon aise chez lui que chez moi. Quel dommage que ce mariage n'ait pas convenu à Aurélie! J'aurais encore Marianne et ma sœur auprès de moi; je verrais presque tous les jours mon vieil ami Roussel... Allons, allons, je suis un égoïste-... Après tout, titille est heureuse...

Mm° Jouffroy, sous l'empire de l'exaltation de la vanilé surexcitée parla lettre et par le présent du prince, restait insensible aux souvenirs que la vue de cette coupe é\ eillait dans l'esprit de sa tille et de son mari ; aussi, dit-elle à celui-ci :

— Vous aviez bien besoin d'apprendre à Aurélie que cette coupe était fabriquée par Fortuné! Au lieu de la laisser jouir tranquillement du cadeau de Son Altesse, voilà que vous l'avez tout attristée, cette chère enfant.

— Oh! non, maman, ne crois pas que je sois triste ; je suis glorieuse, au contraire, en songeant que c'est mon cousin, mon ami d'enfance, qui est l'auteur de ce chef-d'œuvre. Peut-être Fortuné me regreltera-t-il encore, mais bientôt il m'oubliera, il épousera une femme digne de lui, et il sera aussi heureux qu'il mérite de l'être.

— Dieu t'entende, reprit M. Jouffroy, Dieu t'entende, filille !

— Allons! voilà encore que vous appelez Aurélie filille!

— Comment ! même entre nous, je ne peux pas lui donner le nom que je lui donne depuis son enfance ! C'est par trop fort aussi!

— Silence ! voilà notre gendre qui rentre avec M. le marquis.

Henri de Villelaneuse rentrait en effet dans le salon avec son oncle, qui

OEUVUKS DE ELT.ENE SUE

s'empressa d'aller galamment baiser la main de la jeune comtesse. Son mari remarquant la coupe placée sur un guéridon :

— Ma foi! ma chère Aurélie, le prince vous a donné là une des choses auxquelles il tenait le plus au monde. Je l'ai souvent entendu vanter cette coupe comme une des merveilles de ce temps-ci.

• — Henri, vous me rendez encore plus confuse que je ne l'étais déjà. Recevoir de Son Altesse un cadeau si magnifique !

— Est-il quelque chose de trop magnifique pour vous, ma belle nièce? dit le marquis; le prince agit en prince, voilà tout.

— De prince à laquais, la transition est brusque, ma chère Aurélie, reprit le comte en riant. Je dois cependant vous dire qu'il se présente un valet de chambre pour vous; j'ai causé avec lui tout à l'heure, après avoir reconduit le colonel Walter. Ce domestique me paraît très au courant du service; il aune rxcellente recommandation du duc de Manzanarès, mais il n'a jamais été en maison à Paris, il est resté pendant dix ans avec son ancien maître, soit en Angleterre, soit en Italie; sauf cet inconvénient, et sauf votre avis, il me semble que nous ferions un bon choix en prenant ce serviteur. Désirez-vous le voir?

— C'est inutile, mon ami; s'il vous convient, il me convient aussi.

— Touchant accord? dit le marquis à Mme Jouffroy. Combien je suis heureux de penser que nos ehers enfants s'entendront toujours ainsi!

■ — Je l'espère bien, monsieur le marquis; ils s'aiment tant! Puis s'adressant à sa fille : Ah ça! Aurélie, si tu veux sortir à une heure pour aller voir ta sœur, tu n'as que le temps d'aller t'habiller.

— Tu as raison, maman.

— Venez, ma chère amie, vous venez en passant votre nouveau valet de chambre, dit le comte à sa femme.

Et tous deux sortirent du salon.

lu

Le marquis de Villetaneuse, resté seul avec M. et Mmo Jouffroy, suivit dis veux les nouveaux mariés, puis, lorsqu'ils eurent dispara, il dit d'un air souriant et mystérieux :

— Les voilà partis : c'est à merveille. Écoutez-moi, belle dame, mais il faut me promettre, ainsi que M. Jouffroy, de me garder un secret absolu.

— Vous pouvez y compter, monsieur le marquis.

— Oh! moi et Mim... Mais M. Jouffroy se reprenant à un regard de sa femme, Oh! nous ne sommes point bavards.

■ — Il ne faut souffler mot de ceci ni à Aurélie ni à mon neveu. Et le marquis ajouta doucement : il s'agit d'une conspiration.

LA FAMILLE loi TFUOY

Vraiment, monsieur le marquis, reprit Mm0 Jouffroy en souriant aussi, une conspiration !

— Terrible!... et qui doit éclater dans quelque temps, au grand étonne- 1 1 14 -ii t de nos chers enfants. J'étais venu ici, ce matin, dans l'intention de vous incttre tous deux au nombre des conjurés. Or, comme l'argent est le nerf de la guerre et des conspirations, vous allez d'abord, mon cher monsieur Joufïroy, me compli r, pour votre cotisation, deux cents louis; moi, de mon côté, en qualité d'oncle, je pousse, ma fui ! jusqu'à trois cents louis.

Hum! lit le bonhomme, tout ébahi, hum! monsieur le marquis, je...

— Non, mieux que cela, reprit le vieillard, en riant de tout son cœur et sadressant à M"'° Jouffroy, ce sera beaucoup plus plaisant ainsi : Vous allez.

a i her monsieur, me prêter, vous entendez bien? me prêter deux cents louis,

absolument comme si je vous les empruntais et que je dusse vous les rendre; en un mot, comme si je venais tout bonnement vous dire : « Mon cher monsieur, raites-moi l'amitié de me prêter deux cents louis; » et se tournant vers Mmc Jouffroy, fort interloquée : Vous verrez, ce sera ravissant. Pauvres chers enfants !

— Vraiment? reprit-elle en riant aussi, et tâchant, mais en vain, de comprendre la chose, tandis que son mari, comprenant seulement qu'il s'agissait de débourser deux cents louis, restait penaud et disait :

— Hum! hum! monsieur le marquis, c'est que...

— Encore une fois, ligurez-vous que je ne vous ai point parlé de notre fameuse conspiration, et que, de but en blanc, je viens vous demander un prél (1 deux cent louis; là, est-ce clair?

— C'est clair comme le jour, dit Mm0 Jouffroy à son mari ; comment ! vous ne comprenez pas cela?

— Si, ma femme, je comprends bien : deux cents louis.

• — Et vous allez avoir l'air de les prêter à M. le marquis en les lui remettant.

— Oh! quelle idée! ajouta le marquis en allant près de la cheminée tirer le cordon d'une sonnette. Je vais vous donner un reçu de la somme, cher monsieur Jouffroy ! un bel et bon reçu, valable et en forme, de sorte que, lorsque notre conspiration éclatera, nos chers enfants... Ah ! ah ! ah! ma chère madame, si vous saviez quelle sera leur surprise? Ah ! ah ! ah! vous le voyez, j'en iisaux larmes... ce reçu de deux cents louis... Ah! ah! ah!

— ■ Ah! ah! ah! lit aussi Mmo Jouffroy, cédant à la contagion de l'hilarité du marquis; ah! ah! ah! ce sera 1res plaisant! Puis, voyant son mari, loin de rire, demeurer soucieux et piteux, elle lui dit tout bas: Mais, riez donc aussi! vous avez l'air d'un enterrement! mais riez donc!

— A la bonne heure, ma femme... Ah... ah... ah... fit-il en s'efforçant

de rire; ah .. ah... ali!... deux cents louis... ah... ah... ah... ah!... Puis, redevenant soudain très sérieux : deax cents lo lis... c'est que c'est une somme!

— Mais, puisque c'est une plaisanterie, une conspiration, sans doute une surprise pour nos enfants! reprit JMmc Jouffroy, pendant que le marquis disait au valet de chambre venu à l'appel dé la sonnUte :

■ — Donnez-moi à l'instant ce qu'il faut pour écrire. Le domestique revenant bientôt avec un buvard et une écritoire, le marquis se mit à écrire.

— Ma femme, reprit à vjix basse M. Jouffroy, deux cents louis... c'est quatre mille francs... et tu sais que maintenant nous devons économiser beaucoup.

— On vous répète quec'estune plaisanterie... une conspiration...

— Conspiration tant que tu voudras : il n'en faut pas moins que je donne l'argent!

— Allez-vous rester en affront devait M. le marquis! vous avez justement six mille francs sur vous... que vous deviez porter à la Banque...

— Mais, ma femme...

— Mon cher monsieur, reprit le marquis en revenant du fond du salon et tenant à la main le reçu qu'il venait d'écrire, écoutez bien ceci, et il lut :

— « Je reconnais... avoir reçu de monsieur Jouffroy... la somme de quatre mille francs... que je m'engage lui remettre à si première invitation... et se retournant vers Mmo Jouffroy : c'est charmant, c'est un emprint... en forme... rien n'y manque .. puis donnant le reçu à son créancier improvisé : La chose est, je crois, ainsi parfaitement e.i règle... mon chère prêteur... Et maintenant, pour compléter h chose...

■ — Mon mari va vous remettre les quatre mille francs, monsieur le marquis; justement il a de l'argent sur lui...

M. Jouffroy, soupirant, prit dans son portefeuille quatre billets de mille francs, et sa femme dit au marquis en souriant :

— Cette fameuse conspiration, quand éclatera-t-elle?

— Elle éclatera avant qu'il soit peu, répondit le marquis en empochant les billets de banque; mais silence... voilà nos chers enfants.

Anrélie, portant une charmante toilette du malin, entrait en effet dans le salon avec Henri de Villetaneuse.

— Adieu, mon père; adieu, maman ! dit la jeune comtesse. Je recommanderai à Marianne de ne pas ouhlier qu'il est convenu qu'elle doit venir passer tous ses dimanches avec nous,

— Oh! certainement, reprit M. Jouffroy, et qu'elle arrive chaque dimanche de bien bonne heure cette chère enfant!

— Encore adieu, maman.

l..\ FAMILLE JulTFItOY

Aussi parfois, le dernier jour du terme expiré, la famille, hors d'état de payer le loyer de sou triste logis, le quittait forcémeut. (P. 230.)

— Nous allons l'accompagner jusqu'à la voilure, madame la comtesse, répondit .Mmo Joulïroy en embrassant sa fille.

Le marquis, offrant galamment son bras à Aurélie.

— Vous me permettez, ma chère nièce, d'être votre cavalier?

— Adieu, Henri ! dit la jeune femme à son mari au moment de quitter le salon. Ainsi, décidément, vous ne venez pas avec moi?

LIV. 2i). — EUGÈNE Sl'E. — LA FAMILLE JOIFFROÏ. — ÉD. J. HOl'FF ET C'° I.IV. 29

— Vous savez pourquoi, ma chère Aurélie, il me faut renoncer à ce plaisir répondit le comte en baisant la main de sa femme. N'oubliez pas que nous dînons à sept heures.

— Oh! je serai de retour ici bien avant cette heure-là, mon ami.

— Moi aussi, je l'espère ; mais je veux vous conduire jusqu'à votre voiture Aurélie sortit du salon, donnant le bras au marquis. Henri et Mmo Jouffroj

les suivaient.

Le valet de chambre et son nouveau camarade Mûller, l'honnête serviteur du prince Charles-Maximilien, se trouvaient dans une pièce d'attente. Ils s'inclinèrent au passage de leurs maîtres, après avoir ouvert les deux, battants de la porte qui communiquait au vestibule.

Un élégant coupé, attelé de très beaux chevaux stationnait devant le perron de l'hôtel; un valet de pied, en grande livrée comme le cocher, tenait ouverte la portière armoriée.

— A la bonne heure! voilà un équipage digne de toi, ma belle comtesse! dit Mme Joullroy radieuse, en embrassant sa fille une dernière fois.

— Quelle jolie voiture, n'est-ce pas, maman? Henri a si bon goût! ajouta la jeune femme, non moins glorieuse que sa mère. Puis se tournant vers M. Jouffroy : Adieu bon père!

— Adieu, mon enfant ! embrasse bien pour moi Marianne et ma sœur ; disle ir que j'irai les voir demain.

— Oui, papa.

Et la jeune femme descendit légèrement les marches du perron, accompagnée d'Henri et du marquis, monta toute joyeuse dans la voiture blasounée, dont le valet de pied referma la portière en disant, son chapeau demi-levé :

— Quels sont les ordres de Mme la comtesse?

— Je vais chez ma tante, hôtel de Beauvais, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

— Hôtel de Beauvais! faubourg Saint-Honoré ! dit le valet de pied au cocher, pendant qu'Aurélie faisait un signe d'adieu à son mari, resté, ainsi que le marquis, sur le dernier degré du perron.

Le fringant attelage partit au grand trot. Le marquis prit le bras de son neveu et tous deux saluant du geste M. et Mmo Jouffroy, quittèrent bras dessus bras dessous la cour de l'hôtel.

— Quel bel équipage! et comme ma fille a bien l'air là-dedans d'une vraie comtesse! dit Mme Jouffroy à son mari. Avez-vous entendu le domestique dire à Aurélie : « Quels sont les ordres de madame la comtesse? » Comme c'est bon genre! Quelle différence avec notre imbécile de Pierre qui, de son siège, nous criait de sa grosse voix : « Oùs'que nous allons ! »

— Oui, oui, la voiture de notre fdle a très bon genre, répondit M. Jouffroy étouffant un soupir et regrettant à part soi, sa modeste calèche à vasistas attelée

'lu pacifique Co o, el dans laquelle toute la famille trouvail place eh «e serranl an peu... Enfin, que fifille soit heureuse, je ne demande que cela. El il rentra dans l'intérieur de la maison sur les pas de sa femme.

lui

Henri de Villetaneuse, après avoir quitté son oncle sur le pont de la Con corde, se dirigea vers la demeure de Catherine, se disant :

« C'est, pardieu! un heureux sort que le mien ! je suis remis à flot... J'ai une maison excellente, une femme ravissante qui m'aime à la folie, et la maitresse la plus piquante, la plus amusante du monde.

« Ma femme n'a pas, il est vrai, plus de conversation qu'une pensionnaire. Elle est douce, timide, candide, et, conséqiiemment, sera toujours de la dernière insignifiance; mais qu'importe! n'ayant jamais d'autre volonté que la mienne, cette chère enfant vivra le [dus heureusement du monde; elle est comte e, elle aura tout ce qui pourra flatter sa vanité, cinquante ou soixante louis par mois pour sa toilette; elle recevra chez elle la meilleure compagnie de Paris, elle sera libre comme l'air, car je n'ai pas l'étoffe d'un mari jaloux.

« Que peut-elle désirer de mieux? J'ai voulu dès aujourd'hui l'habituer à sortir seule, afin de conserver de mon coté une liberté entière; j'irai tous les jours, de deux à six heures, chez Catherine.

« J'ai consenti de tout mon cœur à prendre chez moi la mère Jouffroy et son bonhomme de mari : ils tiendront compagnie à leur fille, et, comme je l'habituerai à aller seule dans le monde, je pourrai, sauf nos jours d'Opéra ou de réception, consacrer presque toutes mes soirées à Catherine.

« Étrange femme! combien elle m'aime! je n'oublierai jamais ses larmes. <on désespoir, lorsque avant appris par ce Bayeul, m'a-t-clle dit, mes projets de mariage (découverte qui avait causé son évanouissement, et l'espèce de fureur avec laquelle elle m'avait repoussé sans explications), elle est venue m'attendre à la porte de M. Jouffroy, le soir du jour où j'avais été présenté à Aurélie.

« — Je vendrai le peu que je possède, je coudrai, s'il le faut, afin de gagner de quoi vivre; je logerai dans une mansarde : je ne vous serai pas à charge, me disait Catherine en fondant en larmes, mais vous ne vous marierez pas! vous ne m'abandonnerez pas! »

« — En x*ain je lui disais que ce mariage ne changerait presque rien à nos relations.

« — Un partage m'est impossible! me répondait-elle; si vous vous mariez, vous ne me reverrez jamais! »

« Rompre avec Catherine était au-dessus de mes forces ; j'ai préféré rompre mon mariage, et cette pauvre Aurélie a voulu s'empoisonner. C'est en cette occasion surtout que j'ai pu apprécier le cœur de Catherine et son amour pour moi.

« — Henri, me dit-elle en arrivant chez moi à l'improviste, depuis deux jours j'ai profondément réfléchi : Pégoïsme de mon amour m'égarait ; j'ai exigé la rupture d'une union où vous trouviez de grands avantages; cette malheureuse jeune Gl!e a voulu s'empoisonner. Le moment viendra, hélas! où vous ne m'aimerez plus, et ce serait mon éternel remords de vous avoir imposé un sacrifice que vous regretteriez un jour! d'avoir aussi été cause du désespoir peut-être mortel de cette jeune personne! Ëpousez-la donc; je saurai me résigner à cette nécessité, à la condition que vous m'accorderez tous les moments dont vous pourrez disposer; seulement... et ne vous récriez pas sur ce que vous regarderez peut-être comme un caprice... je veux que d'ici au jour de voire mariage nous nous voyions comme amis, et non plus comme amants : j'éprouverais une répugnance invincible à me dire qu'en sortant de chez moi vous allez parler à cette chaste jeune fille de l'amour qu'elle vous inspire. Il y aurait là quelque chose de lâche, de perfide, dont la seule pensée me révolte. Cette susceptibilité de la part d'une femme comme moi a droit de vous surprendre ; mais, vous le savez, on l'a dit souvent : notre cœur est un abîme de contradictions. »

« Cette délicatesse si rare m'irritait et me charmait à la fois. Grâce à ces six semaines, durant lesquelles nous avons en effet toujours vécu en amis, je suis, quoique notre liaison dure depuis plus de deux ans, je suis autant que par le passé amoureux de Catherine. Ces scrupules de sa part ont-ils été sincères? Ne sont-ils pas un adroit manège de coquetterie, afin de lutter ainsi contre l'influence d'Aurélie? Je l'ignore. Mais, vive Dieu! je ne peux, sans battement de cœur, songer que tout à l'heure je vais revoir Catherine. Voilà d'ailleurs deux grands jours que je ne suis allé chez elle, retenu par les mille obligations de mon mariage. »

En songeant ainsi, Henri de Villetaneuse arrive rue Tronchet, et sans s'inquiéter autrement du fait, il remarque d'abord à la porte de la demeure de Mmo de Morlac une énorme voiture de déménagement que des commissionnaires achevaient de charger; mais en s'approchant de la voiture, il reconnaît parmi les meubles qu'on y transportait certaine causeuse de damas blanc semé de bouquets de roses, sur laquelle il s'était souvent assis à côté de Catherine. Saisi d'un vague pressentiment, il monte en hâte à l'entresol, trouve toutes les portes de l'appartement ouvertes, les tapis, les rideaux déposés, en un mot l'appartement complètement vide et démeublé.

M. de Villetaneuse stupéfait court à la chambre à coucher de Catherine; il aperçoit un garçon tapissier occupé d'enlever les rideaux d'une fenêtre, seuls objets d'ameublement qui restassent dans celte pièce.

— Que signifie cela? s'écrie le comte pâle et à demi suffoque par une angoisse croissante; Mm° de Morlac a donc déménagé?

Le garçon tapissier, fort surpris de l'interrogation et surtout de l'émotion de M. de Villetaneuse, lui répond du haut de son échelle :

— Monsieur, j'ignore si cet appartement était occupé par cette dame.

— Comment ! et vous enlevez ses meubles?

— Certainement, puisque mon patron les a achetés.

— De qui? de qui les a-t-il achetés?

— D'un monsieur.

— D'un monsieur?

— Oui, il est venu hier soir proposer à mon patron d'acheter ce mobilier en bloc, tapis, rideaux, etc., etc. ; mon patron est venu estimer les objets, a conclu le marché, l'a payé comptant, et il nous a envoyés ce matin faire le déménagement. Voilà.

Et le garçon tapissier continua de décrocher les rideaux des croisées. Henri de Villetaneuse resta pendant un moment immobile de stupeur, puis il descendit en hâte chez le portier de la maison, qui lui dit en le voyant :

— Monsieur le comte, madame, m'a laissé cette lettre pour vous. Henri prit la lettre et lut ces mots :

« Ne cherchez pas ù retrouver mes traces, ce serait inutile, vous ne me reverrez jamais. »

« Catherine. »

— Mon Dieu ! mon Dieu! murmura Henri de Villetaneuse, atterré, presque saisi de vertige, est-ce que je suis fou?

— Monsieur le comte, vous palissez! donnez-vous la peine de vous asseoir, dit le portier.

M. de Villetaneuse, dominant enfin son émotion, reprit :

— Quand Mm0 de Morlac a-t-elle quitté cette maison?

— Hier, à trois heures, monsieur le comte; elle a monté en fiacre avec sa femme de chambre, emportant plusieurs malles. Sans doute elle est allée s'entendre avec le propriétaire pour la résiliation du bail de l'appartement, car hier soir le propriétaire est venu me dire que je pouvais laisser enlever les meubles de madame, vu qu'elle les avait vendus à un tapissier.

— Et dans la journée, il n'est venu personne d'inconnu chez Mmo de Morlac?

— Madame n'a reçu hier absolument personne. ■ — Pas de lettres non plus?

— Non, monsieur le comte; il n'est venu hier aucune lettre pour madame.

— Et sa femme de chambre, Justine, qui souvent causait avec vous et votre femme, ne vous avait rien dit qui pût vous faire soupçonner ce brusque départ?

— Non, monsieur le comte; elle croyait que madame ne faisait qu'une absence de quelques jours, car hier M"0 Justine est venue dans la loge pour me prier de descendre plusieurs malles du grenier, et elle m'a dit : « Vous me voyez toute surprise; il parait que madame va s'absenter pendant quelques jours... » Moi je l'ai cru aussi. C'est le propriétaire qui m'a détrompé en venant hier m'apprendre que les meubles étaient vendus et que je pouvais mettre un écriteau pour l'appartement.

Le comte de Villetaneuse, désespéré, quitta la maison, se disant :

— Ah ! maintenant, je sens plus que jamais combien Catherine était indispensable à ma vie! Quelle peut-être la cause de cette brusque rupture? Mon mariage? iN'on, non. J'y avais d'abord renoncé; c'est elle-même qui, ensuite, l'a exigé. Ah! maudit soit ce mariage, s'il m'a fait perdre Catherine! Oh! je la retrouverai! Ni temps, ni démarches, ni argent, rien ne me coûtera pour la retrouver. Je ne peux pas, je ne veux pas vivre sans Catherine ! Mort et furie ! Sans elle que devenir ! Que me resterait-il?... Le jeu ! rien que le jeu!

La Cour des Coches, localité retirée où se trouvait l'atelier de Fortuné Sauvai, était entourée de plusieurs corps de bâtiments, à travers lesquels s'ouvrait un dédale de ruelles et de passages. La majorité des locataires de ces demeures, et surtout de leurs derniers étages, se composait de pauvres artisans. Grand nombre de misères ignorées se cachaient dans les mansardes et dans les greniers de ces sombres et vieilles maisons. Beaucoup de familles vivant du labeur de leur chef se voyaient souvent réduites à une détresse extrême, par la maladie ou par le chômage de l'industrie de leur unique soutien. Au^si, parfois, le dernier jour du terme expiré, la famille, hors d'état de payer le loyer de son triste logis, le quittait forcément, emportant son grabat, quelques nippes, et s'en allant à l'aventure, malheureux émigrant, d'un quartier dans un autre quartier de la ville immense!

La tante Prudence, après son départ de la maison de M. Jouffroy, avait provisoirement occupé, en compagnie de Marianne, un appartement garni du faubourg Saînt-Honoré, puis elles s'étaient toutes deux définitivement établies au second étage de l'une des maisons de la Cour des Coches, maison contiguë à celle où demeurait Fortuné Sauvai.

Le logement de la vieille fille et de sa nièce se composait d'une entrée assez

obscure, d'une cuisine, d'une petite salle à manger, d'un salon et de deux chambres à coucher, communiquant l'une avec l'autre.

La tanle Prudence, fidèle à ses habitudes el à ses souvenirs de famille, conservait son ancien ameublement, qui avait, en partir, appartenu à sa mère. I ne propreté recherchée était le seul luxe de celte modeste retraite où se passait la scène suivante, environ une année après le mariage d'Amélie.

Marianne, étendue sur un canapé, à demi recouverte d'une courte-poinle, ainsi qu'une personne convalescente, s'occupait d'un travail de couture. Au lieu d'être aplatis, comme autrefois, en bandeaux sur ses tempes, sans la moindre recherche, ses beaux cheveux blond-cendré encadraient son visage de longues boucles soyeuses, et dissimulaient la saillie trop prononcée de ses pommettes; une jolie cravate de satin bleu d'azur se nouait sous son large col brodé qui, rabattu, laissait voir son cou d'ivoire: le corsage de sa robe, non plus disgracieusement taillé en blouse, mais élégamment ajusté à sa taille, la dégageait el faisait valoir sa finesse; enfin, ainsi coiffée, ainsi vêtue, Marianne, grâce aux ressources de cette innocente coquetterie exigée par sa tante, était presque méconnaissable; l'ensemble de sa personne ne manquait pas d'un certain charme. Assise auprès d'un canapé où se tenait sa nièce, la vieille fille, ses besicles d'argent sur le nez, s'occupait est-il besoin de le dire? de son éternel tricot.

— Avouez, ma tante, disait Marianne, que c'est une chose extraordinaire! - Très extraordinaire, mon enfant.

— Incompréhensible!

— • Ma foi! oui, incompréhensible, vu que c'est inexplicable.

— Car enfin, quel est donc le mystérieux bienfaiteur de tant de pauvres gens?

— Voilà ce que je me demande comme toi.

— Avant-hier encore, ce pauvre et honnête ménage, composé du père malade, de la mère et de trois enfants, allait être mis hors de cette maison, faute du paiement d'un terme, lorsque soudain arrive un commissionnaire apportant, non seulement l'argent du loyer, mais encore de bons vêtements pour les enfants, el une petite somme suffisante à subvenir aux be oins de la famille jusqu'à ce que son chef fût en état de reprendre ses travaux. Les braves gens demandent en pleurant de joie le nom de leur bienfaiteur : impossible de le savoir; le commissionnaire, étranger à notre quartier, a été envoyé dans la maison par une personne inconnue.

— Ce qu'il y a surtout de très singulier dans tout cela, mon enfant, c'est que ce bon génie de la Cour des Coches, comme on l'appelle, doit habiter quelqu'une de ces maisons-ci, car il est incroyablement et journellement renseigné sur toutes les misères qui, hélas ! abondent autour de nous.

— Evidemment, ma tante, il est instruit de tout ce qui se passe. Tenez,

hier encore, noire femme de ménage me disait qu'un très bon ouvrier de nos voisins, se trouvant sans ouvrage, avait été obligé pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa femme, de mettre en gage ses outils, son gagne-pain. Le bonheur veut qu'il trouve du travail; mais sans ses outils, comment travailler? Jugez de son chagrin! Or, le jour même, il reçoit, dans une lettre, un mandat de quarante francs sur la poste.

— Pour connaître ainsi les misères des pauvres habitants de la Cour des Coches, il faut certainement vivre au milieu d'eux, car les bienfaits de ce mystérieux bon génie se renouvellent presque chaque jour.

— Moi, reprit Marianne en souriant et rougissant, j'avais d'abord cru deviner quelle était cette personne secourable.

— De qui veux-tu parler?

— De Fortuné.

— Si l'on en juge d'après son bon cœur, il serait fort capable d'être ce bon génie-là, mais...

— Mais le bon génie de la Cour des Coches s'est manifesté par ses bienfaits peu de temps après le départ de Fortuné pour l'Angleterre.

— C'est ce que j'allais justement te faire observer. Enfin, quoique ton cousin soit dans 1 aisance, il ne pourrait suffire à ces dons, si multipliés depuis environ trois mois qu'il est parti.

— Hélas! oui, chère tante! Trois mois, trois grands mois! et son absence, disait-il, ne devait durer qu'un mois au plus; le temps de monter, à Londres, ce grand ouvrage d'orfèvrerie commandé pour la reine d'Angleterre. Je croyais d'autant plus au prompt retour de Fortuné, qu'il avait emmené avec lui, pour l'aider dans ses travaux, le père Laurencin et son petit-fils.

— De sorte qu'il n'est resté personne pour garder la maison. Aussi des voleurs, espérant faire un bon coup, sont entrés dans l'atelier en sciant les barreaux de la fenêtre.

— Grâce à Dieu, ma tante, Fortuné avait eu la précaution de déposer à la Banque tous ses objets précieux : les voleurs en ont été pour leur tentative.

— Il n'en est pas moins vrai que c'est un précédent fâcheux. Ces misérables peuvent, au retour de ton cousin, en supposant alors que l'atelier renfermera de grandes valeurs, tenter encore un mauvais coup.

— C'est effrayant. Maudit voyage! Vraiment, Fortuné n'est pas raison nable : prolonger ainsi son absence!

— A qui la faute? A ce vilain cousin Roussel ; il a voulu être du voyage! reprit la tante Prudence d'un ton de récrimination courroucée, en tricotant avec fureur. M. Roussel s'est mis en tête de faire le touriste ! Ce jeune et bel Ana— charsis, dans l'espoir de former apparemment sa tendre adolescence par d'instructives pérégrinations, aura débauché ton cousin et prolongé son séjour dans

LA FAMILLE JOl'I-TItoY

Après tout, les montagnes d'Ecosse ne sont point un pays sauvage... 1'. 235.]

ce pays. M. Roussel ne connaissait ni l'Angleterre ni l'Ecosse; M. Roussel a voulu les connaître : voyez-vous ça! Voilà-t-il pas une belle connaissance pour l'Angleterre et pour l'Ecosse!

— Ah! tante Prudence, tante Prudence! dit Marianne, en riant de la furibonde sortie de la vieille tille, l'absence du cousin Roussel vous pèse autant que me pèse, à moi, l'absence de Fortuné.

LIV. 30 — EUGÈNE SLE. — LA FAMILLE .'OUFFROY. — lin. I. HOL'FF ET Cie LIV. 30

- — Laisse-moi donc tranquille! Joli museau pour qu'on le regrette, cet affreux Roussel!

— Ma bonne tante, je vous dirai, ainsi que vous me disiez autrefois : Soyez sincère, soyez sincère!

— Allons, tu es folle!

— Oh ! que non !

— Soit! Je ne pense qu'au cousin Roussel, je rêve du cousin Roussel, je le vois partout et toujours cet Adonis, le chef orné de celte irrésistible casquette de loutre dont il était si galamment coiffé jusqu'aux oreilles, le jour de son départ! Ah! qu'il était beau, mon Dieu! qu'il était donc beau, le cousin Roussel! J'en maigris, j'en sèche, j'en meurs! Voilà des aveux, je l'espère! tu les arraches à ma pudeur gémissante, rougissante et expirante! Est-tu satisfaite, méchante enfant?

— Ma bonne tante, malgré vos plaisanteries, j'ai bien vu votre chagrin le jour du départ de notre vieil ami.

■ — Moi, chagrine?

— Sans doute, et malgré votre contrainte, vous aviez le cœur bien gros.

— Voyez-vous ces petites filles, comme elles sont pénétrantes!

— ■ Il ne m'a pas fallu une grande pénétration pour remarquer votre tristesse, ma bonne tante.

— Au fait, pourquoi dissimuler avec toi? reprit la vieille fille en changeant soudain d'accent. Hé bien, oui! ce vilain Roussel me manque; c'est la première fois depuis trente ans que je reste si longtemps sans le voir, et à mon âge, mon enfant, c'est une si douce chose que l'habitude! Enfin, depuis sa rupture avec mon frère, le cousin Roussel venait nous voir plus souvent encore. Que te diraije? mais ne vas pas te moquer de la tante Prudence, reprit la vieille fille cédant à l'un de ces retours d'attendrissement où la bonté de son âme s'épanchait sans contrainte. Que te dirai-je? Joseph n'est plus jeune, je redoute pour lui les fatigues d'un voyage dans les montagnes d'Ecosse. C'est un vrai Parisien, il n'a jamais quitté sa grande ville... Mon Dieu, un accident est si vite arrivé!

ou bien une maladie vous atteint! Ah! quand on pense que loin des siens,

loin de son pays, et peut-être abandonné sans secours dans une chambre d'auberge... notre pauvre cousin peut... Tiens, je frémis de penser à cela!...

— Mon Dieu! matante, vous pleurez, calmez-vous.

— - Que veux-tu?... voilà plus d'un mois que nous n'avons reçu de leurs nouvelles. Ces craintes sont, de ma part, une faiblesse ridicule, mais je suis cruellement inquiète ! Ah ! mon enfant, il n'est pas au monde un meilleur, un plus loyal cœur que celui de notre vieil ami, et... tu ne saurais t'imaginer mes regrets si... par malheur...

La \ieille fille n'acheva pas. Elle ôta ses besicles et porta son mouchoir à ses yeux noyés île larmes.

— De grâce, ma bonne tante, rassurez vous : Fortuné veillera sur notre cousin Roussel comme surunpère, ils sont trois dans ce voyage, ils s'entr'aide ront...- Et cependant, ainsi que vous le dites, un accident est si vite arrivé! reprit Marianne d'une voix tremblante, le regard humide, et commençanl aussi à s'alarmer. Hélas ! si, en effet, le silence de nos amis avait une cause fâcheuse!

— ■ Allons, mon enfant, calme-toi, dit la vieille fille en essuyant ses yeux et remetlant ses lunettes; tu me fais doublement regretter ma faiblesse. Je suis une folle!... Après tout, les montagnes d'Ecosse ne sont point un pays sauvage; notre ami ne voyage pas seul, ses compagnons ne l'abandonneront pas ; mais, nous autres badauds de Parisiens, dont les colonnes d'Hercule sont la foire à Saint Cloud, nous nous effarouchons d'un rien. Encore une fois, rassure-toi, mon enfant : si nos amis ne nous ont pas écrit depuis un mois, c'est que, sans doute, leur retour est proche, ils veulent nous surprendre. Qui sait? peut-être les verrons-nous arriver demain, ou même aujourd'hui. Puis la vieille Bile reprenanl son- accent caustique et railleur afin de calmer les inquiétudes de sa nièce : Ah ! par ma foi, vous nie les paierez cher, ces sottes angoisses que vous nous aurez causées, monsieur Roussel! vous pouvez vous attendre à être joliment reçu, beau mon1 ignard écossais! Vous serez rudement traité, quand bien même vous me jourriez cent airs de pibrock pour m'altendrir !... Oui, oui, venez-y ! vousserez fièrement accueilli, vous et votre pibrock! Car tu verras, ma chère, qu'il aura , pprisà instrumenter de la cornemuse, ce jeune Anacbarsis, et qu'il va nous arriver en jupon court, ni plus ni moins qu'un montagnard de Walter Scott !

A celte saillie de la vieille fille, Marianne ne put s'empêcher de sourire, et répondit en soupirant :

— Fasse le ciel, ma tante, que nos amis reviennent bientôt et que nos espérances ne soient pas trompées!

• — Non, non, elles ne seront pas plus trompées que celles que je te donnais autrefois au sujet de ton cousin, te rappelles-tu?

— Hélas! bonne tante!...

— Comment, hélas! Ah ça, voyons, raisonnons un peu. Que t'avais-je dit? « Je ne crois pas que ta sœur consente à épouser Fortuné, » Cela s'est-il réalisé ?

— Oui, ma tante.

— Ne t'avais-je pas dit encore : - Aimant ta sœur comme il l'aime, le « désespoir de Fortuné sera d'abord cruel puis il se calmera, le temps aidant. »

— Et cependant, ma tante, Fortuné nous parlait toujours d'Aurélie les larmes aux veux.

— Oui, mais il s'épanchait avec nous: il nous conlîait ses chagrins. Enfin, où passait-il toutes ses soirées?

■ — Chez nous.

— A qui parlait-il de ses travaux, de ses projets?

— A nous, ma tante ; c'est vrai, toujours à nous.

— Lorsque je l'ai eu peu à peu amené à chercher quelques distractions à Sun chagrin, avec qui est-il allé, l'été passé, faire quelques parties de campagne aux environs de Paris?

— Avec nous et le cousin Roussel.

— Dans ces promenades, à qui Fortuné donnait-il le bras?

— A moi, ma tante.

— Durant ces promenades, tandis que je faisais endiabler le cousin Roussel que te disait Fortuné?

— Qu'il ne trouvait de consolation à ses peines que dans le travail et les réunions de famille.

— Et lorsque tu as eu l'excellente idée de demander à ton cousin de nous adjoindre souvent dans nos parties de campagne le père Laurencin et son petitfils, que t'a dit Fortuné?

— Ma tante...

— Allons, pas de fausse honte, nous sommes seules.

— II m'a dit : « Ma chère Marianne, tu es si gentille, si bonne, si prévenante; tu t'ingénies si délicatement à aller au-devant de ce qui peut m'èlre agréable, que, grâce à toi, j'oublie souvent mes chagrins. »

■ — N'est-ce donc rien que cela, mon enfant?

— Oh ! sans doute, ma tante, je ne devais pas espérer d'entendre Fortuné n'adresser des paroles sî affectueuses. Enfin, quand il est ici, je le vois chaque jour, il se plaît auprès de nous. Je serais insensée d'oser espérer davaotage.

— lié bien! moi, je suis plus osée que toi. Oui! j'en ai la certitude, un jour, attaché à toi par les liens de l'habitude, que ton aimable naturel, tes excellentes qualités rendront de plus en plus précieux, Fortuné t'épousera... Voilà mon pronostic!

— Oh ! ma tante, ma tante !

— Oh! ma tante! reprit la vieille fille avec un accent d'affectueuse moquerie, en contrefaisant sa nièce. Est-ce qu'avant son départ, je ne lui ai pas dit un jour : » Certes, Marianne n'est pas jolie, mais toi qui es artiste, et qui sais mieux que personne que le charme du visage ne consiste pas uniquement dans la régularité des traits, avoue qu'en observant attentivement Marianne, l'on finit par trouver sa physionomie très intéressante? C'est vrai, m'a-t-il répondu. Hier, elle ne me voyait pas, elle regardait le ciel à travers la fenêtre, j'ai été frappée de l'expression ingénue et touchante de sa ligure. »

LA KAMIU.r. J 01 II lin Y

— Fortuné sait combien vous m'aimez, bonne tante; il voulait vous plaire en vous parlant ainsi.

— Certainement, certainement. Il veut me plaire, me séduire, m 'épouser. Je ne suis point déjà un si mauvais parti, n'est-ce pas? C'est donc toujours avec cette arrière-pensée séductrice qu'il me disait une autre fois, l'adroit scélérat : « Savez-vous, tante Prudence, que Marianne, coiffée à l'anglaise avec ses beaux cheveux blonds qui s'harmonisent si bien avec la blancheur de son teint, et vétuc presque coquettement maintenant, au lieu de porter toujours comme autrefois une robe de couleur sombre faite en manière de blouse, savezvous que Marianne n'est plus reconnaissable? Sa taille est élégante et fine ; quel dommage que cette pauvre petite Marianne soit boiteuse! » Ah! ah! c'est là où je l'attends à son retour, avec son « quel dommage, ce beau cousin! Il t'a laissée boiteuse, il te retrouvera ingambe.

— Encore cette espérance! dit Marianne en secouant mélancoliquement la tête; jamais je ne l'ai partagée.

— Voyons, le docteur n'a-t-il pas répété cent fois, et hier encore, que ton infirmité avait pour cause une fracture mal réduite autrefois, ce que nous savions du reste?

— Oui, ma tante, mais...

— Je ne t'écoute pas. Or, par un bonheur providentiel , ajoutait le docteur, l'accident dont tu as été victime il y a deux mois, chère enfant, et il eût peutêtre, hélas! été mortel sans la présence d'esprit, sans le courage de cette excellente créature qui, d'abord ta garde-malade, est devenue notre femme de ménage.

— Oh ! je n'oublierai jamais ses soins, son dévouement, reprit Marianne en interrompant la vieille fille. Pauvre femme. Encore jeune et belle, on la croirait au-dessus de sa condition, n'est-ce pas, ma tante? Et...

— Il ne s'agit point de cela du tout; tu veux changer l'entre! ien.

— Si vous saviez combien je redoute de me laisser entraîner malgré moi aux espérances que vous donne ma guérison.

— Libre à toi de ne pas espérer, mais, moi, je ne démords point de ceci, à quoi je reviens : le docteur affirme que, lors de ce dernier accident, tu as eu la jambe cassée justement au même endroit où elle avait été fracturée jadis, que, cette fois-ci, la fracture ayant été parfaitement réduite, comme dit cet Esculape que Dieu bénisse ! il est certain que tu ne boiteras plus, ce dont nous serons assurés, avant peu de jours, puisque c'est seulement par un excès de précaution que le docteur ne te permet point encore d'essayer de marcher.

Le bruit de la sonnette d'une porte extérieure interrompit l'entretien de la tante Prudence et de sa nièce. Le tintement ayant redoublé, la vieille fille se leva en disant :

— Sans doute notre femme de ménage n'est pas encore arrivée.

— Cela est étonnant : elle est toujours si exacte!

— Il n'importe! je vais aller ouvrir.

— Pardon, matanie...

— Oh! sois tranquille, lorsque tu seras sur tes jambes, je ne t'empêcherai point d'aller ouvrir la porte, d'y courir môme si cela te plaît, chère enfant, et ce jour-là, je ferai de ta canne un fameux feu de joie.

— Ce disant, la tante Prudence sortit, et rentra bientôt accompagnée de son frère.

Monsieur Jouffroy n'avait plus, comme autrefois, une ligure épanouie, souriante, ouverte, où se lisaient la quiétude de son âme et le bonheur domestique dont il jouissait alors. Son visage amaigri, son front soucieux, une sorte de contrainte perçant presque à chacune de ses paroles, annonçaient de graves changements survenus dans son existence. Cependant, à la vue de sa sœur et de sa fille, son front s'éclaircit ; il les embrassa toutes deux, et déposa près de lui, sur une table, un petit paquet enveloppé de papier qu'il avait sous le bras.

— Eh bien ! mon enfant, dit-il à Marianne, as-tu passé une bonne nuit?

— Excellente, mon père.

— Et ta jambe ?

— Justement, mon frère, je disais à Marianne, lorsque tu es entré, que j'étais certaine, moi, qu'elle ne boiterait plus.

— C'est ce que le médecin veut nous faire espérer... Que Dieu l'entende ! mais une pareille cure tiendrait du miracle, ma chère Prudence.

— Va pour le miracle ! Pourvu que notre Marianne ne soit plus infirme...

— Et maman?... et Aurélie? dit la jeune fille à monsieur Jouffroy, comment vont-elles?

— Tout le monde va bien à la maison, mon enfant ; l'on y fait les préparatifs d'un grand bal pour ce soir... Encore une Mère corvée!!! Toute la société de mon gendre sera là. Depuis que ces beaux messieurs et ces belles dames hantent la maison, je ne suis pas plus avancé qu'auparavant, je ne connais pas un chat de tout ce beau monde. D'ailleurs, je suis très timide avec les étrangers ; je n'ose pas ouvrir la bouche. Mirai, mais se reprenant vite, ma femme, au contraire, su trouve maintenant chez notre gendre aussi à son aise que chez elle. Ce n'est pas étonnant, elle est si crâne!..- Elle parleà ces grandes dames sans se gêner: madame la baronne par ici, madame la duchesse par là! Enfin, elle devient forcenée pour la toillette.., C'est cher, très cher... la toilette... à preuve que le mois passé, elle a...

Monsieur Jouffroy s'interrompit et étouffa un soupir.

L \ FAMILLE JuIH THOY '.33

■ — Enfin, reprit monsieur JoufTroy, après un moment de silence, et dans le but de rassurer Marianne et la lante Prudence; enfin, filille est contente... elle est devenue ce que l'on appelle une femme à la mode; les autres dames de >a société la jalousent à en crever; en un mot, elle et sa mère nagent en pleine aristocratie, comme elles disent. Quant à moi, dès que j'aurai ce soir fait acte d'apparition dans les salons, comme d'habitude, je regrimperai dans notre entresol, où je tâcberai de m'endormir.

— Ainsi, mon ami, reprit la lante Prudence en attachant sur son frère un regard pénétrant tout le monde continue à être heureux chez toi?

— Certainement, certainement! se hâta de répondre le digne homme en baissant les yeux; ce n'est pas moi qui me plaindrai!

— Tu es toujours satisfait de ton gendre?

— Oui, oui, c'est un charmant garçon; seulement, il...

— Achève, mon frère...

— Rien, rien! Je voulais dire que c'était un très charmant garçon.

— Aurélie se loue-t-elle toujours de lui?

— Sans doute; est-ce qu'elle ne vous le dit pas, lorsqu'elle vient vous voir?

— Si fait.

— Tout va donc à la maison pour le mieux, reprit monsieur Jouffroy, en évitant toujours les regards de sa sœur. Puis, voulant changer un entretien qui semblait l'embarrasser : Et Fortuné, avez-vous de ses nouvelles?

— Nous n'en n'avons pas reçu depuis un mois.

— Ni de ce brave Roussel, non plus?

— Non.

— Ah! Prudence! si tu savais combien il me manque notre vieil ami ! J'allais déjeuner chez lui deux fois chaque semaine, comme au bon temps! Et monsieur Jouffroy étouffa de nouveau un soupir. C'étaient mes meilleurs moments y compris ceux que je viens passer ici avec vous deux. C'est si bon, si doux, de se retrouver en famille ! Ce n'est pas que je ne sois point en famille chez notre gendre. Je m'y Irouve très bien, on ne peut mieux, se hâta d'ajouter monsieur JoufTroy; mais, enfin, vous comprenez? c'est toute autre chose : je suis ici sans gène.

— Don père, dit tendrement Marianne, tu nous rends bien heureuses aussi lorsque tu viens nous voir.

■ — Je vous crois, si j'en juge d'après ce que je ressens moi-même. Il y a maintenant, voyez-vous, tant de moments dans ma vie où je... où je...

— Achève donc, mon frère.

Monsieur Jouffroy retint de nouveau une confidence prête à lui échapper. La vieille fille, l'observant attentivement, remarquait ses fréquentes rélicenses. Elle ne voulut pas augmenter son embarras, et reprit, afin de donner un autre tour à la conversation :

— Qu'est-ce donc que ce paquet que tu as apporté?

— ■ C'est une robe en pièce, que j'ai achetée pour cette brave femme qui l'a si bien soignée, ma petite Marianne. J'ai pensé qu'elle serait plus sensible à ce petit cadeau qu'à de l'argent.

— Cher père, combien tu es bon d'avoir songé à elle! Combien je te remercie de ton souvenir ! Elle en sera d'autant plus touchée, qu'elle est, je crois, au-dessus de sa condition.

— C'est ce qui m'a paru. Elle a dû être jolie, et n'a pas du tout l'air d'une domestique. Il faut qu'elle ait éprouvé de grands malheurs.

— C'est ce que Marianne et moi nous pensons, reprit la tante Prudence ; mais cette digne femme est si réservée, si discrète, que, de crainte de l'affliger ou de la blesser, nous n'avons jamais osé l'interroger sur son passé.

— Et vous êtes contentes d'elle, depuis que vous l'avez prise comme femme de ménage ?

— Parfaitement contentes, mon frère; elle est si prévenante, si douce, si laborieuse! Elle fait, en outre du nôtre, deux autres ménages dans la maison, et garde les malades quand elle trouve à en garder : cela lui suffit pour vivre, Elle occupe une mansarde au cinquième étage, dans le même escalier que nous, et ne bouge jamais de chez elle, où elle passe son temps à coudre, lorsqu'elle n'est pas occupée ailleurs.

— Pauvre créature! dit Marianne, elle n'était pas née sans doute pour la condition qu'elle accepte avec tant de résignation. Elle a des mains charmantes: elle s'habille toujours en vieille femme, elle porte une vilaine cornette qui cache entièrement ses cheveux, mais je suis sûre qu'elle a au plus trente-quatre à trente-cinq ans.

— A cet âge, et encore belle, être réduite à faire des ménages ou à garder des malades! reprit tristement M. Jouffroy. Ah dame! l'on a vu tant de gens d'abord riches, heureux, tomber dans la gêne, dans la ruine, dins la misère, et n'avoir plus que les yeux pour pleurer! Ah dame, oui ! ça s'est vu ; il ne faut souvent qu'un mauvais coup de bourse à la hausse ou à la baisse, pour vous enlever le peu qui vous reste. Ah! tout ce qui reluit n'est pas or!... Les apparences, ajouta-t-il le regard fixe et sombre en secouant la tête, les apparences...

LA FAMILLE JOUFFUOY

Page 1