‹ La famille JouffroyChapitre 19 sur 60 · LK · texte numérisé non relu

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Mais tressaillant et s'interrompant encore, il reprit en tâchant de sourire, et changeanl soudain d'entretien :

— Ali çà! la lionne féeiie la cour des Coches fait-elle toujours des siennes?

— Justement nous parlions tout à l'heure, avec Marianne, d'un nouveau bienfait de ce bon génie mystérieux, repril la tante Prudence, continuant, à dessein de ne pas sembler remarquer les nombreuses distractions, les fréquentes rôlicences de son Itère ; en vain nous cherchons à deviner qui peut être le protecteur inconnu de tant de braves unis.

- En effet, Prudence, c'est fièrement extraordinaire ; mais, j'y pense, si c'était...

— Qui cela, mon frère?

— Tu sais que notre gendre a eu pour témoin de son mariage un prince allemand?

— Oui, Aurélie nous a dit cela.

— Eh bien! figure-toi qu'il n'existe pas au monde de seigneurplns généreux que celui-là. Clara, la femme de chambre de fifiJIe, est parente de l'un des domestiques du prince; elle sait de lui des traits de bonté, de charité, admirables: enfin elle dit, toujours d'après son cousin, que le prince est un vrai saint Vincent de Paul.

— Oui, reprit Marianne, souvenl Aurélie m'a raconté des actions touchantes on chevaleresques, qui font le plus grand honneur au prince Charles-Maximilien ; elle les a apprises par sa femme de chambre.

-- Soit! reprit la tante Prudence; mais quel rapport vois-tu, mon frère, entre ce prince allemand et le bon génie de la cour des Coches?

— Qui sait si le prince ne serait pas ce bienfaiteur mystérieux que vous ne pouvez découvrir?

— Tu n'y songes pas, mon frère! le prince est, je crois, en Allemagne!

— Sans doute.

— Comment veux-tu donc que, de ce pays lointain, il connaisse toutes les misères de ce quartier-ci et leur vienne en aide.

— C'est juste, ma sœur, le prince ne peut pas être ce bon génie. Enfin, pourvu que le bien se fasse, peu importe qui le fait. Mais j'en reviens la. c'est toujours fièrement extraordinaire. Fortuné sera bien surpris, a son retour, d'apprendre qu'il y a une fée dans la cour des Coches. Ah cà! petite Marianne, tu te charges de remettre cette robe à votre femme de ménage?

— Elle eût été beaucoup plus contente de recevoir ce cadeau de ta main, mon hon père, mais, contre sa coutume, elle n'est pas encore venue ici ce matin. Combien je te remercie pour elle!

— Allons donc, chère enfant, c'est une misère! J'aurais voulu mieux

récompenser les soins de celte brave femme; mais, comme on dit, les jours se suivent et ne se ressemblent point. Si j'avais seulement pu rattraper les quatre mille francs que j'ai déboursés pour la conspiration de ce maudit marquis!...

— Quelle conspiration, mon frère? Comment, tu conspires?

— Non, non, c'est une manière de parler, une plaisanterie. C'était seulement pour te dire, ma petite Marianne, que, si ce cadeau est bien mince, c'est que... c'est que... Ah dame! vois-tu, autrefois...

M. Joulî'roy n'acheva pas, il resta silencieux et absorbé.

Cette fois, la tante Prudence se reprocha d'avoir paru jusqu'alors indifférente aux diverses réticences de son frère. Peut-être, pensait-elle, ne demandait-il qu'à être pressé pour confier certains chagrins dont il était oppressé, aussi lui dit-elle :

— Mon ami, tu n'as rien à me dire en particulier?

— Moi?

— Oui.

— Pas du tout, Prudence, je te parle à cœur ouvert comme toujours ; je n'ai rien à vous cacher, à toi ni à Marianne.

— Tu pourrais désirer me confier quelque chose à moi... à moi seule?

— Je t'assure que non.

— Veux-tu que nous allions dans le salon?

— En vérité, ma sœur, je n'ai rien à te dire. Qui peut te faire penser que...

— Soit! ne parlons plus de cela. Tu n'as pas de meilleire amie que moi tu le sais; en toute circonstance tu trouveras mon affection aussi sincère qu'autrefois.

— Oh! j'y compte bien, Prudence, et si jamais j'avais quelque peine sérieuse... ce ne serait pas à d'autres qu'à toi que je m'ouvrirais.

Puis, prenant son chapeau pour sortir, et s'adressaut à Marianne avec une sorte d'inquiétude.

— Je t'en conjure, mon enfant, lorsque Aurélie viendra vous voir, ne va pas lui dire... que ta tante m'a demandé si je n'avais pas quelque chagrin à lui confier; cela pourrait arriver aux oreilles de ta mère, et... bon Dieu du ciel! je serais... hum... hum... je serais désolé, parce que ta mère pourrait croire que... que... Enfin tu me promets d'être discrète ;et toi aussi, Prudence.

— Certainement, mon frère; le secret nous sera d'autant plus facile à garder, que tu ne nous as rien dit du tout.

— Je le sais bien, mais celte pauvre Mimi pourrait croire que j'aurais voulu vous dire quelque chose; elle se mettrait martel en tête et se tourmenterait. Adieu, Prudence; adieu, ma petite Marianne.

— Quoi! mon père, vous nous quittez déjà*?

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— Oui, mon enfant, il le faut: ta mère m'a chargé de quelques commission pour la fête de ce soir. Allons, embrasse-moi... Adieu.

— Adieu, bon père, et surtout à bientôt.

— Oui, à après-demain au plus tard.

— Adieu, mon frère... Mais je vais te reconduire.

-- Je t'en supplie, Prudence, ne te dérange pas; je connais les êtres; reste auprès de Marianne.

- Mais laisse-moi du moins te conduire jusqu'à la porte du salon, car, lorsqu'elle n'est pas ouverte, l'antichambre est si obscure, que l'on n'y voit point ; c'est un vrai casse-cou.

— Sois tranquille, ce n'est pas d'aujourd'hui que je viens ici ; encore une fois, je connais les êtres, si tu le déranges, tu me désobligeras.

Evidemment M. Joulïroy craignait de se trouver même pendant un instant seul avec sa sœur, et d'être de nouveau pressé par elle de lui faire ses confidences. La vieille tille, devinant la secrète pensée de son frère, lui dit tristement :

— Soit! je ne t'accompagnerai pas, mon frère... Adieu et à bientôt.

— Oui, oui, à bientôt, répondit M. Joulïroy en se bâtant de sortir de la chambre.

La tante Prudence, restée seule avec sa nièce après le départ de M. Joulïroy, demeura pendant quelques moments pensive.

— Ma tante, dit la jeune fille avec inquiétude, est-ce qu'il ne vous semble pas que mon père était ce matin très distrait, très préoccupé?

— Ce n'est pas seulement d'aujourd'hui que j'ai remarqué ses distractions, ses réticences; il a, depuis quelque temps, du moins je le crains, des chagrins secrets ; niais, par fausse honie, il n'ose m'en faire l'aveu, redoutanl mes reproches et surtout ce I insupportable : Ah ! ah ! je vous P avais bien ditl... sempiternelle redite de ceux-là dont les sages conseils n'ont point été suivis. Ton père se trompe, je ne lui reprocherai jamais ce qui s'est fait contre son gré. Il er-t, je le sais, aussi faible qu'il est bon. Ta mère est parfois une terrible femme. J'ai grand'peur que, depuis qu'elle est complètement affolée par le mariage d'Aurélie, elle ne rende la vie dure à mon pauvre frère.

— Ne croyez pas cela; non, maman est vive, emportée, mais elle s'apaise aussi vite qu'elle se fâche; puis elle aime tant mon père et ma sœur! Ah! de ma vie je n'oublierai cet horrible jour où Aurélie s'était empoisonnée ! Que de larmes a versées maman! elle était comme folle; et, pendant la convalescence

de ma sœur, que de soins, que de tendresses! Elle l'a ainsi que moi, veillée pendant plusieurs nuits. Tenez, ma tante, sans doute toutes les préférences de ma mère sont pour Aurélie, mais ces préférences ont leur source dans une affection si profonde, si vraiment passionnée, qu'on les excuse.

— Tu es, tu seras toujours la meilleure créature que je connaisse, ma petite Marianne... Tant d'autres, à ta place, ne montreraient pas cette résignation!

- — Résignation bien facile, bien douce, ma bonne tante : ne suis-je pas auprès de vous? ne me traitez-vous pas comme votre enfant?... Et puis enfin, avouez-le : si d'autres que moi se seraient senties blessées des préférences dont nous parlons, combien en est-il qui, à la place d' Aurélie, auraient été gâtées par elles !

— Hum! hum! fit la vieille fille en grattant sa tempe droite du bout de son aiguille à tricoter. Enfin, c'est ta sœur, et tu es généreuse.

— Soyez juste. Est-ce qu'Aurélie manque jamais de venir nous voir au moins une fois ou deux par semaine? Malgré le tourbillon de fêles où elle vit, nous a-t-elle jamais oubliées?

— Oubliées... je ne dis pas cela.

■ — Lorsque, avant cet accident qui me retient au iit depuis deux mois, j'allais chaque dimanche passer ma matinée avec Aurélie, si vous saviez comme elle était prévenante, gentille, empressée de deviner ce qui pouvait me plaire !... Je ne revenais presque jamais de chez elle sans rapporter un petit présent... des riens, sans doute, mais ils prouvaient qu'elle pensait toujours a moi...

— Elle a été assez richement dotée à ton préjudice pour te faire des cadeaux !

— Ma tante, je vous dirai toute ma pensée : Aurélie a voulu se tuer lorsqu'elle a cru à la rupture de son mariage avecM. de Villetaneuse; hé bien ! moi, je jurerais que, si elle avait su que nos parents me déshéritaient pour ainsi dire, afin de la doter magnifiquement, elle eût renoncé à ce mariage...

— Crois cela, mon enfant. Après tout, il vaut toujours mieux, entre parents, croire le bien que le mal.

— Ma tante, je suis sûre de ce que j'avance, et même encore aujourd'hui si elle savait l'histoire de sa dot... (elle l'ignore, maman ayant prié monsieur de Villetaneuse de garder le secret à ce sujet), Aurélie serait désolée de cette injustice.

— Peut-être bien, car il y a encore en elle un fond de bons sentiments.

— Et il en sera toujours ainsi, ma tante.

— Espérons-le, mon enfant.

— Voulez-vous une preuve de ce que j'affirme? ■ — Voyons la preuve.

— Vous ai-je raconté ce que ma sœar m'a dit au sujet de sa belle coupe?

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— Quelle belle coupe?

— Celle que le prince Maximilien lui a donnée; ce prince donl on fail lanl d'éloges.

— Non, tu ne m'as jamais parlé de celte coupe.

— Elle est magnifique. Or, savez-vous quel est l'auteur de ce chefd'œuvre? C'est Fortuné! Aussi Aurélie me disait un malin, en me montrant cette coupe, qu'elle garde précieusement dans sa chambre à coucher :

« — Voilà, petite sœur, parmi les objets de luxe que je possède, mon trésor le plus précieux; ce présenl m'a été fait par un prince dont mon mari a mérité l'estime, et de cette estime on doit être lier, car chaque jour j'entends vanter l'adorable bonté, la délicatesse exquise et le caractère chevaleresque de ce prince. Puis cette coupe est l'œuvre de notre cousin Fortuné. Aurélie hésitait à continuer; sa charmante ligure semblait s'attrister. Achève donc chère sieur, lui ai-je dit. Enfin, a-t-elle ajouté, si par hasard je devais un jour être malheureuse, je trouverais dans les souvenirs qui pour moi se rattachent à celte coupe, sinon la consolation de mes chagrins, du moins le courage de m'y ; i ner, en disant : 11 n'a tenu qu'à moi d'épouser le célèbre artiste dont cet objet d'art est le chef-d'œuvre. J'ai refusé la main du meilleur des hommes, je n"ai pas le droit de me plaindre de mon sort. » En parlant ainsi, Aurélie avait les larmes aux yeux. Avoue/., ma tante, que de telles paroles prouvent qu'elle n'a perdu aucune de ses qualités, que son cœur est toujours le même.

— Mon enrant, reprit la tante Prudence après avoir très attentivement écouté sa nièce, quand Aurélie t'a-t-elle dit cela?

— Je me le rappelle maintenant : c'est le jour où ce fameux accident m'est arrivé, et où j'étais peut-être tuée sans le courageux dévouement de notre femme de ménage. Oui, je me le rappelle, c'était un dimanche, je revenais en fiacre de chez Aurélie. Je m'explique maintenant comment, dans la première émotion de notre accident, j'ai oublié de vous raconter notre entretien.

— Ainsi, la sœur t'a dit : « si je devais un jour être ?nalheureuse, » et elle avait les larmes aux yeux en te parlant ainsi?

— Oui, ma tante.

— Oh! mes pressentiments... je devrais dire mes certitudes!

— Vous m'inquiétez! Expliquez-vous, de grâce!

— Ta sœur ne t'a rien confié qui pût te faire supposer qu'elle eût à se plaindre de son mari?

— Au contraire, ma tante, elle se louait toujours de lui.

— Oh! sans doute... l'orgueil!... la mauvaise et fausse honte d'avouer une déception retient toute confidence!... Ion dévore ses chagrins en secret! l'on a la mort dans l'âme et le sourire aux ièvres!

— Comment, ma tante vous craignez que...

— Quand tu allais chez ta sœur, "voyais-tu souvent son mari chez elle?

— Non ma tante : il savait qu'Aurélie et moi nous désirions être seules Je l'ai vu très rarement.

— Comment la traitait-il?

— Avec beaucoup d'égards. Il était aussi très poli, très prévenant, pour moi- Il s'excusait de n'être jamais venu vous voir, parce qu'il savait, disait-il, que vous étiez brouillée avec ma mère, et que...

— Oui, oui, ce beau Monsieur craignait que la tante Prudence n'y vît trop clair à travers ses lunettes.

— Mon Dieu! vous croyez qu'Aurélie n'est pas heureuse?

— Elle t'a dit, il y a deux mois, les larmes aux yeux « Si je devais être malheureuse un jour... »

— Oui, ma tante, si je devais... c'était une simple supposition.

— Ah! mon enfant, les gens heureux ne font guère de ces suppositions-là.

— Mais chaque fois qu'Aurélie vient nous voir, n'est-elle pas la première à nous dire que son mari est charmant pour elle?

— Certainement, elle est la première à le dire, et peut-être la dernière à le penser, d'autant plus que, depuis environ deux mois qu'elle t'a parlé du triste sort qui pourrait être un jour le sien, ta sœur ne tarit point sur son bonheur. Elle jouit, à l'entendre, d'une félicité parfaite, complète et céleste, A l'appui de la chose, ce sont des narrations, des amplifications à n'en pas finir sur les fêtes où elle brille, sur le grand monde qu'elle fréquente. Car il va de soi que les Huguet, les Chamousset et autres Richardet, anciens amis de sa famille sont des croquants indignes de la société de madame la comtesse, qui me paraît, surtout depuis quelque temps, chercher à s'étourdir sur la sottise qu'elle s'est entêtée à faire.

— : Hélas! matante, si le malheur voulait qu'il en fût ainsi, combien cette pauvre Aurélie serait à plaindre.

— A plaindre! ma foi, non! Les bons avis ne lui ont pas manqué; elle n'en a pas tenu compte, tant pis pour elle ! Sais-tu qui je plains véritablement? C'est ton pauvre père dont la bonté est excessive; la mère et ta sœur sont des folles. Et j'irais m'intéresser à ces ahuries de Chaillot? Allons donc!

— Chère tante, vous faites comme cela la méchante; puis, le moment venu d'être iudulgente et complaisante, vous l'êtes plus que toute autre.

— Ah bien oui, compte là-dessus !

— Ma tante, on a sonné, on a ouvert ; entendez-vous les pas de plusieurs personnes dans le salon? Oh! mon Dieu ! si c'était...

Marianne n'acheva pas, la porte s'ouvrit, et le cousin Roussel, accompagné de Fortuné, entra dans la chambre de la vieille fille.

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