‹ La famille JouffroyChapitre 20 sur 60 · L V II · texte numérisé non relu

L V II

Joseph Roussel, selon la coutume des voyageurs parisiens, et subissant aussi l'exigence de la saison, était emmitouflé d'épais vêtements; des bottes fourrées montaient jusqu'au milieu de ses cuisses; il portait un foulard noué en marmotte, recouvert de sa casquette de loutre à oreillères; enfin, autour

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de son cou s'enroulait l'un de ces cache-nez que, par modestie, disait-elle, pour le nez de l'épicier en retraite, tante Prudence tricotait avec tant sise soin.

Voulant s'informer de la santé de la vieille fille et de sa nièce, Joseph, au lieu de retourner directement chez lui en descendant de la diligence, avait suivi jusqu'à la cour des Coches ses compagnons de voyage.

Fortuné, étant rentré un moment chez lui, venait de quitter son surtout de voyage.

La vieille fille et la jeune fille tressaillirent de surprise et de joie à la vue des voyageurs... Une larme d'attendrissement roula dans les yeux, de la taute Prudence; mais grâce au miroitement du verre de ses besicles et à son empire sur elle-même, elle cacha cette larme, se promettant, par manière de compensation, de rabrouer vertement l'épicier en retraite, et de se venger ainsi des inquiétudes qu'elle avait ressenties.

Marianne, loin de dissimuler sa joie, son attendrissement, à la vue du jeune orfèvre, non seulement ne contraignit pas ses douces larmes, mais, cédant à un élan irrésistible, elle se leva brusquement du sofa où elle était étendue, oublia les prescriptions du docteur, et courut à Fortuné en lui tendant, les deux, mains.

— Marianne, prends garde ! dit la tante Prudence, d'abord avec angoisse craignant pour sa nièce quelque rechute; puis presque aussitôt, la vieille fille s'écria rayonnante :

— J'en étais sûre! le miracle est accompli : elle ne boite plus!

En effet, Marianne s'avança vers son cousin sans la moindre claudication. Celui-ci, profondément surpris, quoique averti du fait par l'exclamation de la tante Prudence, se recula machinalement à mesure que Marianne s'avançait vers lui, comme s'il eût voulu s'assurer du prodige eu obligeant sa cousine à faire vers lui quelques pas de plus.

■ — Que vois-je ! Est-ce un rêve? Tu ne boites plus, ma petite Marianne! dit Fortuné ébahi, en serrant dans ses mains celles de la jeune fille qui l'avait rejoint à l'autre bout de la chambre, Quel est ce prodige?

— C'est à ne pas en croire ses yeux ! reprit à son tour le cousin Pionssel sortant de son ébahissement. Chère petite Marianne, viens donc m'embrasser; que je...

— Ta, ta, ta! vous l'embrasserez lorsqu'elle sera replacée sur son canapé, cousin Roussel! Vertu-Dieu! vous me paraissez bien empressé d'embrasser les jeunes filles! C'est l'air d'Albion, probablement, qui vous a rendu si galant, ajouta la tante Prudence en interrompant Joseph et venant soutenir Marianne. Aidez-moi d'abord à la reporter sur son lit de repos. Elle a commis une grande imprudence en se levant si tôt, mais elle n'a pu résister au désir d'aller au devant de Fortuné.

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Ce (lisant, la vieille fille avait, à l'aide de Joseph, replacé Mariai sur

le canapé. Toute heureuse de sa guérison el du retour de son cousin, la pauvre

enfant, presque miraculeusement délivrée de son infirmité, voyait un obstacle de moins à ce mariage, qu'elle osait à peine espérer.

— Kl maintenant, chère tante, repril Fortuné, dites-nous donc ce qui esl arrivé à Marianne.

■ — 11 y a environ deux mois, elle, revenait de chez sa sœur, en fiacre; on s'arrête à la porte; Marianne descend, perd l'équilibre au milieu du marchepied, el tombe sous les mues de la voiture; les chevaux effrayés se mettenl en marche...

— Grand Dieu! firent à la fois le cousin Roussel et Fortuné, en regardant la jeune fille avec un redoublement d'intérêt.

— Une digne femme qui demeurait depuis peu dans la maison et qui se trouvait heureusement au seuil de la porte, reprit la tante Prudence, voit le danger que court Marianne, s'élance à la tète des chevaux, tandis que l'imbécile de cocher, descendu de son siège pour ouvrir la portière, restait là comme une huître; et, au moment où la voiture allait passer sur le corps de Marianne, celle brave femme les arrête!...

— Courageuse créature! reprit Fortuné; elle demeure dans la maison !

— Oui, nous l'avons prise pour femme de ménage. C'est elle qui tout à l'heure a dû vous ouvrir la porte.

— Ma tante, l'entrée est, vous le savez, si obscure, que je n'ai pas distingué les Iraits de la personne qui nous a ouvert la porte; mais, en sortant, j'exprimerai à cette digne femme toute ma reconnaissance.

• — Chère petite Marianne, ajout a le cousin Roussel, quel danger tu as couru!

— Et pourtant, à quelque chose malheur est bon, reprit la vieille fille : car ce cruel accident l'a guérie de son infirmité. Cette pauvre enfant s'était, en tombant, cassé la jambe au même endroit où elle l'avait eu cassée dans son enfance, et...

— Je comprends, dit vivement Joseph. Un médecin de mes amis m'a conté en effet, qu'après des fractures mal réduites, l'on était souvent oblige (si le sujet avait le courage de se résignera celte douloureuse opération, de briser l'os de nouveau, et, alors, il s'en suivait uue cure complète.

— Vous parlez comme Esculape, cousin Roussel, reprit la tante Prudence avec ironie; il ne vous manque qu'une grande canne entortillée de serpents et une toge antique pour compléter la ressemblance.

— Allons, allons, tante Prudence, je m'aperçois que votre bienveillant naturel ne s'est point altéré durant noire absence, répondit le cousin Roussel, assez dépité du sardonique accueil de la vieille fille, tandis que Fortuné reprenait :

— Ma tante, comment nous avez-vous laissé ignorer ce triste accident arrivé à Marianne?

— Ma foi! mon garçon, nous n'avons point été tout d'abord certains de la complète guérison de ta cousine, et j'ai craint de l'inquiéter : l'on apprend toujours assez tôt les mauvaises nouvelles; c'est pour cela que je ne t'ai pas non plus instruit de certaine tentative de vol...

— ■ Quel vol, ma tante?

— Le portier de la cour ne t'a pas dit cela en arrivant.

— Je ne l'ai pas vu.

— Hé bien! mon garçon, il y a quelques jours, l'on a scié les barreaux de la fenêtre de ton atelier.

— Grâce à Dieu, il ne restait chez moi aucun objet précieux, mais l'audace est grande. A-t-on quelque soupçon sur les auteurs de cette tentative?

— Il paraît que l'on soupçonne, au moins de connivence, ce vieux monsieur qui demeure au quatrième étage, la porte à gauche, au-dessous des mansardes où loge notre femme de ménage.

— ■ C'est impossible : M. Corbin est un vieux rentier.

— Il s'appelle M. Corbin?

— Oui, ma tante. Il est fort à l'aise, et ne saurait être complice d'un vol.

— On dit qu'il reçoit chez lui des hommes de mauvaise mine. Voilà tout ce que j'en sais.

— Enfin, les voleurs en auront été pour leur effraction ; il n'y a que demi-mal, et j'aurais été moins inquiet de cette tentative de vol que de l'accident de cette pauvre Marianne.

— C'est ce que nous avons pensé, reprit la jeune fille, et j'ai dit à ma tante : « N'écrivez pas à Fortuné ce qui m'est arrivé; celte mauvaise nouvelle lui causerait peut-être quelque inquiétude, et... »

— Peut-être, Marianne? tu dis peut-être! Ah! je croyais que tu appréciais mieux mon attachement pour toi, reprit Fortuné avec un accent de tendre reproche. Penses-tu donc que je sois ingrat? que j'oublie jamais les douces consolations que j'ai trouvées près de toi, et près de vous, ma tante, lors du plus cruel chagrin de ma vie?... Puis il ajouta avec un accent d'intérêt profond, mais contenu, cependant deviné par Marianne, qui étouffa un soupir : Et Aurélie, la voyez-vous souvent?Comment va-t-elle? Est-elle toujours heureuse?

— Et mon vieux Jouffroy? reprit le cousin Roussel, comment se porte-t-il?

— Aurélie est toujours charmante, élégante, pimpante, ébouriffante, et plus que jamais comtesse, tout ce qu'il y a de plus comtesse, mon pauvre garçon ! répondit la tante Prudence. Elle danse, valse, se divertit, jabotte, roucoule et fait la belle.

— Enfin, ma tante, dit Fortuné, elle se trouve toujours heureuse?

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— Elle ! mon bon Dieu! Comment peux-tu me faire une pareille question? Elle reçoit dans son hôtel des barons et des baronnes, des marquis el des marquises, des durs et des duchesses!

— Mais sou mari, ma tante, son mari, est-il pour elle ce qu'il doit-être? saii-il apprécier son trésor?

— Lui? Peste! je crois bien, qu'il l'apprécie, son cher trésor, et il en use rondement! Ce ne sont dans la maison, à ce que me dit mon frère, que fêles et galas, loges au spectacle, gros jeu, grande chère; le tout grâce ace cher, à cet adoré, à cet amoureux trésor de beaux écus comptants que monsieur le comte a palpés en dot... et tu viens me demander, mon pauvre garçon s'il l'apprécie, son trésor!

— Mon Dieu ! ma tanle, je parlais au figuré, je parlais d'Aurélie, je vous demandais si elle était appréciée par son mari ce qu'elle vaut.

— Je ne pourrais point au juste te répondre là-dessus.

— Et moi, je te dirai, Fortuné, reprit Marianne, que ma soeur n'a qu'à se louer de son mari. Tu sais combien elle a confiance en moi, et, suit que j'aille la voir, soit qu'elle vienne ici, elle m'a toujours assuré que M. de Villetaneu e était parfait pour elle.

- Tant mieux! oh! tant mieux! reprit l'orfèvre avec une satisfaction mélancolique; du moins qu'elle soit heureu e!

— Tante Prudence, reprit le cousin Roussel, je vous ai demandé des nouvelles de voire frère, mon vieil ami.

— Nous l'avons vu ce matin, répondit la vieille fille ; il est en assez bonne sanlé; seulement il ne me paraît point considérablement réjoui des festoiements de monsieur son gendre; mais, en revanche, mon frère a l'agrément de voir sa femme se livrera des toilettes forcenées. Néanmoins, malgré tant de bonheurs domestiques, ne s'est-il pas imaginé que votre absence lui pesait horriblement, cousin Roussel? Est-ce imaginable? est-ce croyable? Il vous regrettait, s'il vous plait!

— En voilà bien d'une autre! C'est ainsi, tante Prudence, que vous m'accueillez après trois grands mois de séparation.

— Laissez-moi tranquille!... je suis furieuse contre vous .

— Contre moi?

— Pardi!

— Et à propos de quoi, je vous prie?

— Vous avez le front de me le demander! Tenez, il y a là une glace : regardez-vous donc, pour l'amour de Dieu., regardez-vous donc!

— ■ Comment! reprit Joseph abasourdi; pourquoi voulez-vous que je me regarde?

— Afin de rougir de vous-même ; car enfin, ce matin encore, je disais à

Marianne : « Le cousin Roussel va nous surprendre; nous allons le revoir, à son retour des monlagnes d'Ecosse, cet intrépide voyageur galamment troussé comme un chef de clan des romans de Walter Scott, bonnet sur l'oreille, claymore au côté, plaid sur l'épaule, court jupon, jambes nues, cothurnes, et nous saluant gentiment d'un petit air de pibrock. » Ah bien oui! va-t'en voir s'ils viennent! Vous nous arrivez avec des bottes fourrées, une affreuse houppelande, un foulard en marmotte surmonté de cette abominable casquette de loutre! Vous la portez en vertu d'un vœu d'amour, me répondrez-vous peut-être? Je n'y contredis point mais elle n'est pas du tout d'un amoureux aspect, cette casquette, je vous en avertis!

— Comment, tante Prudence, vous me...

— Allons donc, cousin Roussel! est-ce qu'on débarque des montagnes d'Ecosse dans cet équipage-là! Encore une fois, regardez-vous donc! voyez un peu la belle dégaine! Oh! cher montagnard de mes rêves, où es-tu, où es-tu?

— C'est par trop fort aussi! s'écria le cousin Roussel, en regardant Fortuné. Voilà pourtant ce qu'elle tro uve de plus aimable à me dire à mon retour de voyage! à moi, un ami de trente ans! Ah! quelle femme! quelle femme!

— Cousin Roussel, reprit Marianne en souriant, ne voyez-vous pas que ma tante plaisante?

■ — Parbleu! c'est clair qu'elle plaisante: voilà ce dont je suis outré! Et j'avais été assez benêt pour dire à Fortuné : Nous aurions dû prévenir la tante Prudence de notre arrivée, au lieu de la surprendre brusquement, parce que, tu conçois, la surprise, l'émotion... « Ah ! combien j'étais sot! Tu la vois, tu l'entends, cette tante Prudence '.

— Vous ne savez pas ce que vous dites, cousin Roussel. J'avais justement prié notre femme de ménage de tirer à l'avance un grand seau d'eau de puits à seule tin de me le verser dare dare sur la tête, pour me rappeler à moi-même dans le cas où votre triomphant aspect montagnard m'aurait fait défaillir; mais je vous revois outrageusement fagoté, je ne peux pas défaillir. Soyez donc raisonnable.

— Allez! vous serez toujours la même, vous avez un cœur de pierre!

— Calmez-vous, jeune Anacharsis. Voyons, racontez-nous vos aventures, vos dangers. 11 n'y a pas de voyage sans dangers; c'est le sel, c'est le piquant de la chose.

— Matante, vous croyez rire, reprit Fortuné; cependant il nous est arrivé, non loin d'Edimbourg, un accident qui...

— Mais tais-toi donc, Fortuné, reprit le cousin Roussel en interrompant l'orfèvre ; on va se moquer de nous !

■ — Mon Dieu! Fortuné, reprit Marianne avec intérêt, que vous est-il donc arrivé?

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