I. V FAMILLE jnrrrnoY
moins par la distinction do ses manières, par le charme de sa figure, par la grâce de son esprit, que par sa qualité. Aurélie, jusqu'alors adulée, admirée sans doute, mais seulement par des gens de sa société, éprouvait une sorte de ravissement en songeant que des gens du grand monde affirmaient qu'elle et sa mère ressemblaient à s'y méprendre à de nobles dames du faubourg Saint- Germain, égarées au milieu d'un bal bourgeois! Flatterie irrésistible pour la jeune fille, car malgré l'excellence de son naturel, elle se laissait parfois entraîner à de vaniteuses espérances. Ne serait-elle pas duchesse ou princesse, si les titres se mesuraient à la beauté? lui répétait incessamment Mn,e Jouffroy.
Ce fol orgueil maternel ne semblait-il pris justifié par les éloges dont, ce soir-là, M. de Villetaneuse avait accablé Aurélie? Et cependant, malgré ces éloges, elle se demandait avec angoisse quelles seraient les conséquences de sa rencontre avec le comte. Elle ne le reverrail sans doute jamais, et, déjà troublée, inquiète, elle se sentait incapable de l'oublier.
— Mon Dieu ! se disait-elle, je l'ai vu ce soir pour la première fuis, et pourtant, si je venais, malgré moi, à l'aimer? Ah ! cet amour causerait le malheur de ma vie !
Aurélie, élevée dans une ferme croyance à la distinction aristocratique des d;i""s, préjugé beaucoup plus répandu, beaucoup plus tenace, beaucoup plus influent sur la bourgeoisie qu'on ne le suppose, Aurélie regardait sincèrement comme une alliance exorbitante, impossible, le mariage d'une petite bourgeoise de sa sorte avec un personnage de la qualité de M. le comte de Villetaneuse, neveu d'un pair de France, quoique celui-ci lui eût assuré qu'elle ressemblait fort à une comtesse du faubourg Saint-Germain.
— Si l'impression de ce soir... loin de s'effacer... devient de jour en jour plus profonde, se demandait Aurélie avec angoisse, je serai donc malheureuse toute ma vie !
Malgré ces navrantes pensées, la jeune fille céda peu à peu au sommeil;
mais le souvenir de M. de Villetaneuse la poursuivit jusque dans ses rêves. Marianne, avant de s'endormir, fut absorbée par celte seule pensée : « — Sa sœur dissimulait à peine son vif et naissant penchant pour
« M. de Villetaneuse ; peut-être refuserait-elle d'épouser Fortuné Sauvai. »
Nous devons, pour l'intelligence de ce récit, approfondir le caractère de Henri de Villetaneuse et celui de son oncle.
Ce dernier, Gaston Mortain, marquis de Villetaneuse, pair de France, etc., appartenait à une ancienne famille du Dauphiné. Député de la noblesse aux
",i ŒUVRES DE EUGENE SUE
Etais généraux, il fut du nombre des membres de l'aristocratie qui, dans la célèbre discussion de la séparation des trois ordres, se rangèrent du côté de Mirabeau et se confondirent avec le Tiers-État. La plupart des nobles collègues de M. de Villetaneuse, sincèrement résolus de renoncer à l'iniquité de leurs privilèges, obéissaient à un sentiment patriotique ; il n'en fut pas ainsi du marquis : profondément égoïste, doué surtout d'une rare et, pour ainsi dire, instinctive prévision des grands événements, il jouissait de ce don, particulier à certains animaux immondes, de pressentir la ruine de l'édifie;; où ils nichent, et de pouvoir ainsi quitter, toujours à temps, une demeure pour une autre. Servi par ses instincts, prévoyant la ruine de la monarcbie, M. de Villetaneuse prit parti pour le Tiers-État; puis, lorsque la force des choses et les terribles complications extérieures mirent de fait le pouvoir entre les mains des jacobins, M. de Villetaneuse passa iiaturellemement aux jacobins, luttade civisme avec le fameux marquis de Saint-Hurugues, devint le citoyen Movtain, et siégea parmi les montagnards de la Convention. Mais, après le meurtre de l'incorruptible Robespierre, le citoyen Mortain devint, comme Iq citoyen Barras, un enragé thermidorien.
Sous le Directoire, l'ex-marquis reprit le nom de Villetaneuse. L'un des premiers, il flaira la prodigieuse fortune du général Bonaparte, se rapprocha. de son entourage, poussa au 18 brumaire, fut sous le consulat l'un des sénateurs de la constitution Sieyès, et, sous l'Empire, sénateur encore, et chambellan par surcroît, Plus que jamais marquis, il augmentait le nombre de ces ralliés que Bonaparte aimait à compter parmi les appuis de son trône. Le sénateur-chambellan resta près de ce trône jusqu'au moment où il pressentit sa chute. Alors il se mit en rapport avec les Bourbons. Son entregent, sa position à la cour impériale, ses nombreuses relations, son esprit (il en avait beaucoup), faisaient de lui une sorte de personnage dont les ouvertures n'étaient point à dédaigner. Il correspondit dès lors fréquemment avec les princes exilés; il le^ renseigna, et surtout leur donna des espérances bientôt réalisées par les désastres de 1813 et 1814. Devançant la ruine de l'Empire, il courut mettre son royalisme aux pieds de son maître légitime et roi hien-aimé ; en retour de quoi, le marquis fut gratifié de la pairie, d'une place de gentilhomme de la chambre, et d'une pension sur la cassette royale.
La réapparition de Bonaparte, lors de son évasion de l'île d'Elbe, surprit M. de Villetaneuse. sans lui laisser la moindre illusion; il appréciait avec un sens très juste l'état des esprits en France; certain du prochain retour de ses maîtres, son dévouement héroïque le conduisit îi Gand, d'où il revint avec eux triomphant après Waterloo. L'un des plus fougueux ultras de la Chambre des pairs jusque vers 1828, le marquis commença dès celte époque à pressentir la fatale destinée de la branche aînée, fies douloureuses prévision: altérant