I.A FAMILLE J'.lllTHOY
■ — Tu ne le sauras que trop tôt, mon enfant, en écoutanl ces intrépides et surtout véridiques voyageurs, reprit la vieille fille. Quant à moi, je frémis,
je frissonne di' leur récit à l'avance... parce qu'après il sera peut-être fièrement difficile de frissonner...
— Que te disais-je, Fortuné? s'écria le cousin Roussel avec un dépit comique; ne prononce pas un mot de plus!...
— Laissez donc parler ce garçon; la modestie vous étouffe, cousin Roussel! voyons vus prouesses; combien étaient-ils, ces brigands-là... qui vous ont attaqués? Combien en avez-vous exterminé, pourfendu à vous tout seul?
— Allez au diable, tante Prudence! A quoi bon notre récit? Vous n'avez pas plus de sensibilité que cette bûche!
— Il ne s'agit pas d'une aventure de brigands, ma tante, reprit Fortuné, mais d'une action si courageuse, si honorable pour notre cher cousin, que...
— Ah! mon Dieu! je gage que c'est quelque princesse persécutée que ce Galaor de cousin Roussel aura arrachée à de terribles ravisseurs ou à de redoutables enchanteurs! lié bien! ça ne m'élonne point du tout de sa pari : c'esl un Amadis, un Roland! Mai- pour l'amour du ciel, pourquoi donc, après de tels exploits chevaleresques, nous revient-il avec un foulard en marmolte surmonté d'une casquette de loutre! Où sont donc son casaque empanaché, son écu et sa lance? 11 les a donc laissés au bureau de la diligence, avec son carton à chapeau, sa canne et son parapluie?
— .Morbleu! tante Prudence, puisque vous parlez d'enchanteurs, il faut, sur ma foi! que la plus âpre, la plus aigre, la plus revôche, la plus sardonique, la plus grognon des fées grognons ait jadis présidé à votre naissance! s'écria Joseph. Allons-nous-en, Fortuné... viens...
— Je vais vous venger, mon cousin; ma tante regrettera ses plaisanteries en apprenant ce qui s'est passé.
— Allons donc! tu es fou!... elle, s'attendrir! Est-ce que nous ne la connaissons pas?
— Pauvre cousin Roussel! se dit en souriant Marianne, s'il savait... s'il savait!...
— Voici, ma tante, notre histoire en deux mots, reprit Fortuné : Nous approchions d'Edimbourg, suivant la diligence et gravissant une côte très rapide; le petit Michel courait deçà delà, tout joyeux, au bord du chemin, taillé en cet endroit presque' a pic, et au bas duquel se trouvait un petit lac... Le pied manque à Feulant, il tombe et roule sur cette pente escarpée, où l'on voyait seulement quelques broussailles, et qui aboutissait à l'étang!...
— Ah! mon Dieu! dit Marianne avec inquiétude. Pauvre enfant!
— Je donnais le bras au père Laurencin, pour l'aider à monter la côte, croyant Michel et notre cousin Roussel derrière nous; soudain, j'entends un
grand cri; je me retourne, je n'aperçois personne sur la route. Je cours à son débord, et, à vingt-cinq ou trente pieds au-dessous de moi, j'aperçois notre cousin s'accrochant de broussailles en broussailles, se laissant glisser vers le lac, où était tombé Michel. Je m'élance aussi; mais avant que je l'eusse rejoint, notre cousin s'était jeté intrépidement à l'eau. Il saisit le pauvre enfant qui se débat, et le ramène sur la berge, si escarpée en cet endroit, que, sans mon aide, notre cousin et Michel auraient pu difficilement sortir du lac. Vous le voyez, ma chère tante, il ne s'agit pas d'une aventure de brigands ni d'enchanteurs, mais d'un acte de cœur et de courage, dont vous serez touchée comme nous.
Un moment de silence succéda au récit de Fortuné.
Marianne, connaissant la tendre affection que Joseph inspirait à la vieille fille, était impatiente de savoir si celle-ci jouerait jusqu'au bout son rôle d'insensibilité apparente.
La tante Prudence, grâce aux verres de ses besicles et à sa grande cornette dont la garniture cachait à demi son visage baissé vers son tricot qui semblait absorber toute son attention, avait pu dissimuler toute son émotion et ses larmes d'attendrissement provoquées par le récit de Fortuné ; mais voulant se venger des inquiétudes dont elle avait souffert durant l'absence de Joseph, la tante Prudence rompit la première le silence, et, la tête toujours inclinée sur son tricot, elle dit en se grattant la tempe droite du bout de l'une de ses aiguilles :
- — Par ainsi, mon pauvre cousin Roussel, vous avez eu le désagrément de vous administrer, malgré vous, un bain froid dans une mare en Ecosse? C'est probablement pnr suite du rhume de cerveau dont vous aurez été incommodé que vous portez un foulard en marmotte?... Dites-moi donc, est-ce qu'en ces lointains parages d'outre-mer, on trouve du jus de réglisse?
— Ah! ma tante, dit Fortuné avec un accent de reproche, la plaisanterie est cruelle !
— Écoutez, Prudence, reprit Joseph d'un ton péniblement ému : — je vous connais depuis trente ans, je ne me suis jamais fâché de vos railleries, si mordantes qu'elles fussent; j'en riais et je les provoquais moi-même, tout à l'heure encore, je vous l'avoue, quoique assez dépité de votre accueil sardonique après une longue absence, je vous accusais, non de sécheresse d'àme, mais d'une invincible causticité d'esprit. Maintenant il n'en va plus ainsi, et je vous le dis sincèrement tristement, votre dernière plaisanterie me blesse au cœur;... oui... ajoula-til d'une voix altérée, oui, cette plaisanterie me blesse au cœur, parce qu'elle me fait clouter du vôtre... Il ne s'agit ni de moi.ni du plus ou du moins de danger que j'ai pu courir... il s'agit d'un pauvre enfant qui a failli périr d'une mort affreuse... et devant cette pensée de mort, vous avez le courage de railler! Tenez, Prudence, pour la première fois depuis trente ans que je vous connais, je suis tenté de croire décidément que...