V;SS
Au fil de ses jours, a sauvé la vie de votre petit-fils. (P. 2.'J9.)
Mais trop douloureusement affecté pour continuer, Josepli se tourna brusquement en disant :
— Adieu!
— Cousin Roussel! s'écria Marianne, prèle à livrer le secret de la vieille fille en voyant le chagrin profond de cet excellent homme, mais vous ne savez donc pas que ma tante vous...
LIV. 33. — El'OEXE Sl'E. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. ROUFF ET C1». L1V. 33
— Ah! mon enfant! dit vivement la vieille fille interrompant sa nièce d'un regard et d'un geste qui semblaient lui dire : « J'ai confié un secret à ta parole et tu vas le trahir! »
Marianne resta muette et baissa les yeux.
Fortuné, au moment où Joseph avait fait un pas vers la porte, s'était opposé à son départ, en lui disant tout bas :
— Mon Dieu! ne connaissez-vous pas l'intempérance de langue de la tante Prudence?
La vieille fille, de son côté, se reprochant ses sarcasmes, et craignant surtout de voir compromises, par le juste resseuliment de Jus 'ph, des relations si chères à son cœur, reprit bientôt, non plu de sa \uix âpre et sareastique, mais d'un ton affectueux, néanmoins encore empreint d'une certaine brusquerie calculée :
— Allons, allons, Joseph, ne vous courroucez pas, ne vous sauvez pas! J'ai eu tort; pard mnez-moi. Yuyons, suis-je as*ez humble? Oai, je regrette devons avoir blessé. N'allez point, mon Dieu! me prendre tout à fait pour une méchante femme! il n'en est. rien : vous le savez bien! Vou- nous a\ez laissées longtemps sans nous donner de vos nouvelles; cela me fàcliail; je m'étais promis de vous taquiner un peu à voire retour; de là, mes crimiaaltes jilaisanteries sur votre innocente casqaelle; jusque-là, je restais sur mon antique droit de. me moquer de vous; mais ensuite, j'ai été trop loin : j'ai raillé votre généreuse et courageuse action; c'était mal, c'était mentit, parce qu'au fond et malgré mon cœur de roc, j'étais touchée, oui, très touchés de cetle noble action ; mais, ma diablesse de langue m'a encore joué l'un de ses mauvais tours; prenez-vous-en à elle, et non pointa moi. Allons, Jo.-eph! ajouta la tante Prudence avec une nuance d'attendrissement; allons, mon vieil ami, soyez aussi indulgent que vous êtes bon; donnez-moi votre main...
• — Ah! Prudence quel bien vous me faites en me parlant ainsi! s'écria Joseph avec expansion, en prenant ei baisant pour la première fois de sa vie la main osseuse de la vieille fille.
La tante Prudence à ce baiser ne put vaincre son trouble et une légère rougeur, seulement aperçue d : Marianne, qui disait à part soi : ^aavre lante !
— Non! reprit Joseph ému aux larmes, en conservant dai; les siennes les mains tremblantes de sa vieille amie, non, vous ne sauriez croire combien il m'était douloureux de vous trouver insensible à ce point! Je ne serais peut-être pa> parvenu à me le persuader tout à fait, mais le doutr seul m'était odieux.
L'arrivée du père Laurencin et de. Miche! permit à la taule Prudence de prendre son calmé habituel, si profondémenl troublé par le baiser cordial déposé par le cousin Roussel sur la main amaigrie de la vieille lille. Quel ridicule atroce pour elle si son émotion eût été pénétrée par tout autre que par Maria ne?
LA FAMll.LK JOlMTltOY 239
l.\ III
Le père Laurencin, en entrant dans la chambre avec Michel, stètait arrêté
an seqfl en ili anl :
— Mademoiselle Prudence, nous sommes peut-être indiscrets, mon petitfils et moi, mais nous avons trouvé la parle de l'escalier entr'ouverte, et comme votre servante esl sans doute sortie pour un moment, nous avons cru pouvoir nows présenter sans être annoncés, afin de vous offrir nos respects en arrivant de voyage,
— Et vous avez dès bien l'ail, père Laurencin, reprit la vieille fille. Bonjour, mon petit Michel! Tu as doncçouraun grand danger, mon pauvre enfant?
— Camment! mademoiselle, reprit le vieillard, vous savez déjà que... — ■ Que mon cousin Roussel, au péril de ses jours, a sauvé la vie de
votre petit-fils. Oui, Fortuné m'a raconté ce beau trait-là...
— Ah! mademoiselle, c'est une dette que Michel et moi nous ne pourrons jamais acquitter envers M. Roussel.
Au moment où le vieil artisan prononçait ces mots, la porte s'ouvrit de
i veau, et la femme de ménage de la tante Prudence parut en disant :
Mademoiselle, j'avais par mégarde, enemportanl la clef, laissé pour un instant la porte entre-bâillée ; à mou retour je l'ai trouvé fermée... Est-ce cpi'il est venu quelqu'un?...
— Oui, madame Catherine. répondit la tante Prudence. Mais, tenez, voilà que l'on sonne; allez voir ce que c'est.
Catherine obéit aux ordres de la vieille fille, et jetant sur Michel un regard triomphant. Ce regard semblait dire : « Désormais, je vivrai dans la môme maison que mon enfant! »
La femme de ménage de, la tante Prudence n'était autre que Catherine de Morlac, Catherine la courtisane, si méconnaissable sous ses grossiers vêtements el on bonnet blanc sans garnitures, qui cachail complètement ses cheveux, que le père Laurencin, le cousin Roussel, Michel et Fortuné ne la reconnurent pas tout d'abord. Son identité ne leur lui complètement démontrée qu'alors qu'ils l'entendirent nommer .1/'"° Catherine par la tante Prudence.
■ — C.eiic l'en, me ! s'écria le père Laurencin, sortant de sa stupeur et s'adres sant à la vieille tille, celle femme! qui est-elle?
— C'est notre femme de ménage, répondit la tante Prudence, très surprise de l'accent da vieillard. Elle est devenue la garde-maiade de Marianne, après l'avoir empêchée d'être tuée. Mmo Catherine est la meilleure créature que je connaisse.
— Quoi ! ma tante, dit à son lour Fortuné, c'est cetle femme dont tout à l'heure vous nous faisiez un si grand éloge?
— Oui, reprit Marianne, et de ma vie je n'oublierai le service qu'elle m'a rendu, les soins qu'elle m'a donnés.
— Voilà qui est étrange! reprit le cousin Roussel en jelant à l'orfèvre un regard significatif, tandis que Michel, s'adressant tout bas au vieil artisan :
— Comment, grand-père, cette jolie dame qui avait connu maman et que je voyais de temps à autre chez M. Roussel, demeure ici? Quel bonheur! je la verrai souvent, et elle me parlera de ma mère!
— Ah! se dit le vieillard courroucé, je comprends. Elle a profité de notre absence pour s'introduire dans cette maison et capter la bienveillance de mademoiselle Prudence, afin de se rapprocher de Michel. Quelle astuce! Oh! je déjouerai ses desseins; je prévois où ils tendent.
Soudain la porte de la chambre s'ouvrit, et Aurélie de Villetaneusc entra chez sa tante.
Ll\
Mm° de Villelaneuse revoyait, pour la première fois depuis son mariage, Fortuné Sauvai et le cousin Roussel. Ceux-ci passaient habituellement leurs soirées chez la tante Prudence, tandis qu'Amélie, au contraire, venait toujours la voir dans la matinée. Il leur eût été d'ailleurs pénible, par des raisons faciles à deviner, de se rencontrer avec la jeune comtesse, et cette rencontre, ils l'avaient constamment évitée jusqu'alors.
Fortuné, douloureusement ému à l'aspect d'Aurélie, sentit tous ses regrets se raviver. Il l'avait quittée jeune fille, ingénue, timide, peu façonnée au monde; il la retrouvait, sinon plus belle, du moins plus séduisante encore que par le passé; l'aisance de son maintien, la gracieuse liberté de ses manières, quelque chose de coquettement provocant dans son regard, dans sa démarche, dans ses moindres altitudes, tout lui donnait ce charme particulier aux belles jeunes femmes toujours recherchées, toujours entourées d'une cour nombreuse, et qui, si honnêtes qu'elles soient demeurées, ou par cela même qu'elles sont demeurées honnêtes, éprouvent incessamment l'irrésistible besoin de plaire, d'innocemment galanliser, afin de retenir auprès d'elles un essaim d'adorateurs, gens d'ordinaire fort peu désintéressés, mais qui cependant, à défaut de la proie, se laissent assez longtemps amuser de son ombre. Cetle attrayante coquetterie s'était tellement incarnée dans Aurélie, que Fortuné, subissant son empire avant qu'elle eût prononcés un mot, la contemplait avec une admiration mélangée d'amertume.
Madame de Villetaneuse tressaillit, rougit, baissa les yeux; son sein
palpita fortement, et pendant un momenl elle garda le silence ainsi que Fortuné, Le père Lâùrencin el Michel se retirèrent discrètement. La tante Prudence.
le cousin Roussel, Mariani I le jeune orl"évre restèrent seuls avec Aurélie.
Fortuné, dit-elle à si m cousin, je ne m'attendais pas à te voir, je l'avo le M<m émotion te prouve du moins que, si j'ai eu de grands torts .'user- loi, ils me soni toujours présents, ainsi que les bons el chers souvenirs de notre enfance
— Je t'en prie, ne parlons pas du passé, répondil tristement Fortuné à Aurélie; tu n'as pas eu de torts envers moi, tu m'as fait redemander ta parole par ma tante, tu as suivi to i penchant, lu es heureuse, je n'ai rien a regretter.
s, ni. no parlons plus du passé, reprit la jeune femme, et, s'adressanl a Joseph : Bonjour, cousin Roussel. Il y a longtemps que nous ne nous sommes \iw. Von- m'avez tenu ligueur. Que de fois pourtant j'ai prié ma lante, ma sieur et mon pi're de vous dire combien je serais heureuse de vous recevoir chez moi ! Vous m'auriez indiqué une heure à votre convenance, ma porte eût été fermée à tout le monde, et nous aurions longuement causer sans redouter les fâcheux.
Mon enfant, dit Joseph d'un ton grave et pénétré, je t'ai vue naître; j'ai pour toi une affection sincère. Si jamais ce qu'à Dieu ne plaise! tu avais sérieusement besoin de moi, tu pourrais compter sûrement sur ma vieille amitié mais, je te l'avoue avec ma franchise habituelle, en raison de plusieurs motifs faciles a deviner, il me serait pénible d'aller chez toi... sans y être appelé par (1rs intérêts sérieux.
— Enfin, puisque la glace est rompue... et que nous nous sommes revus, je compte maintenant sur mon heureuse étoile pour vous rencontrer, vous et Fortuné, quelquefois, chez ma lante, répondit affectueusement la comtesse. Puis, s'adressant à la vieille Mlle età Marianne : Chère lante, et toi, petite sœur vous m'excuserez de ne pas vous avoir encore embrassées?
La jeune femme embrassa tendrement sa tante et Marianne. Celle-ci, trop éprise pour n'être pas clairvoyante, ne répondit point aux caresses de sa sœur avec son effusion accoutumée, remarquant, non sans une chagrine appréhension, le trouble que causait à Fortuné la rencontre imprévue d'Aurélie, trouble si évident que l'orfèvre, craignant de se trahir, dit à la vieille fille :
— Adieu, tante Prudence.
- Hélas ! il n'ajoute pas ace soir! pensait tristement Marianne. Le voilà plus que jamais amoureux de ma sœur. En un seul moment je perds tout ce que j'avais gagné dans l'alTection de Fortuné!
— Comment! tu t'en vas déjà, mon garçon? avait répondu la vieille fille à l'orfèvre. Qu'est-ce donc qui te presse autant?
— Voila trois mois que je suis absent, ma tante ; je désire lire les lettres qui m'auront été adressées pendant mon voyage.
— Et de ce voyage, tu as été satisfait, sans doute? dit Aurélie à Fortuné. Grâce à ta célébrité, tu dois être aussi connu en Angleterre qu'en France...
— La reine l'a reçu avec une distinction toute particulière, reprit le cousin Roussel; elle a voulu assister elle-même à la mise en place du bel ouvrage d'orfèvrerie qui avait été commandé à Fortuné ; en un mot la reine l'a reçu en grand artiste ; elle lui a écrit, de sa main, une lettre charmante, en lui envoyant une vue de Windsor,, dessinée par elle, disant dans sa lettre, avec beaucoup de grâce, que ce souvenir d'art était la seule chose qu'elle osât offrir à l'illustre artiste, en mémoire de son séjour en Angleterre,
— Fortuné, reprit Aurélie, combien tu dois être justement lier (Je ces hommages rendus à ton génie!
— Oh! pans doute, reprit l'orfèvre avec une. secrète amertume, en sôngeanl que, malgré son génie, Aurélie lui avait préféré M. de Villetaneuse. 11 n'est rien au-dessus des jouissances de l'amour-propre : le bonheur est là... pour ceux qui le cherchent là!...
— Moi, tout ce que je crains, ajouta Joseph, c'est que d'autres têtes couronnées, s'autorisant du précédent de la reine d'Angleterre, prétextent de grandes commandes d'orfèvrerie pour attirer aussi Fortuné à leur cour pendànl quelque temps.
— Je ne partage pas vos craintes à ce sujet, cousin Roussel, répondit, le jeune artiste. Et se bâtant de sortir, afin de cacher ses pénibles ressentiments, il reprit : Adieu, ma tante; adieu, Marianne.
Il se dirigeait vers la porte, lorsque la comtesse lui dit avec un accent de doux reproche :
— Et à moi, tu ne dis pas adieu?
— Adieu, ma cousine, ajouta-t-il sans lever les yeux. Et il sortit suivi de Joseph, qui, avant de quitter la chambre s'adressant à Aurélie:
— Mon enfant, tu préviendras ton père de mon retour. S'il veut déjeuner demain matin avec moi, il me fera grand plaisir. Adieu. Je vais me débarasserde cet accoutrement de voyage, qui m'a valu Dieu sait quels brocards de ta diable de tante. Et se tournant vers la vieille fille : La diable de tante, c'est vous, Prudence.
Cela va de soi, cousin Roussel, vu que vous êtes un saint, probablement. Et sur ce, saint Roussel, bon saint Roussel, priez pour nous, s'il vous plaît!
— Tu le vois, dit Joseph à Aurélie, ta tante n'a pas changé : elle a toujours le dernier mot. Encore adieu. N'oublie pas de dire à ton père combien j'ai hâte de le revoir.
Ce disant, le cousin Roussel laissa la tante Prudence en compagnie de ses deux nièces.
LA I \MIM.i; JIHI'I'IJOY ;
Les impressions de Fortuné, à la vue d'Aurélie, n'avaient point échappé à la vieille fille; aussi, remarquanl la tristesse de Marianne après le dépari de son cousin, la physionomie de la tante Prudence devint-elle singulièrement âpre el sardonique à l'endroil de la comtesse, qui lui dit :
— Ma tante, j'aurais à causer avec vous.
Mil bien! causons, ma chère. Tu as sans doute à nous raconter comme quoi tu ne saurais suflire aux invitations de bals, de fêtes, de spectacle , donl ou t'assomme? Heureusement, à cet égard-là, tu as la vie dure; tu ne m lurras point encore d'un excès de divertissement.
— Ma tante, reprit Amélie avec un sourire contraint, l'entretien que je
désire avoir avec vous a u ause sérieuse. Et se tournant vers [Marianne.
Petite sœur, tu permets que je me retire dans le salon avec noire tante?
— Oh! oh! lit celle-ci, il s'agit dune d'une grosse confidence Mm* la comtesse ?
— Oui, ma tante, répondit Aurélie sans paraître remarquer Paccerit ironique de la vieille fille; et voyant Marianne se disposer à quitter son lit de repos: Je t'en conjure, petite sœur, ne te dérange pas: non-; irons clans la chambre voisine, ou du moins laisse-moi l'aider à marcher; appuie-toi sur moi; prends bien garde de l'aire un taux pas.
Me-rci, Amélie... je marche toute seule maintenant...
Marianne prononça ces mots avec une sorte de coquetterie amère, si l'on peut s'exprimer ainsi, se sentant presque lière de se montrer délivrée de son infirmité aux veux de sa sœur, à qui elle reprochait la froideur des adieux de Fortuné.
l.i comtesse, voyant Marianne se lever descendre lestement de son lit de repos, se diriger vers la porte d'un pas égal et ferme, jeta un cri de joie si profond, si sincère, en courant vers sa sœur et l'embrassant tendrement que malgré ses jaloux ressentiments, Marianne fut touchée aux larmes de cette nouvelle preuve de l'attachement d'Aurélie, qui, la serrant dans ses bras lui disait :
— H est donc vrai, petite sœur, l'espoir du médecin n'a pas été trompé tu n'es plus boiteu >e !
Puis, se reculant de quelques pas, elle ajouta avec une expression de curiosité affectueuse et touchante :
■ — Je t'en prie, chère Marianne, si cela ne te fatigue pas, marche encore un peu... Si tu savais quel bonheur c'est podfc moi de te voir à jamais débarrassée de cette vilaine dissrâce !
Marianne, à la fois souriante, attendrie, se prêta au désir de sa sœur, et fit quelques pas de plus.
— Ma tante, voyez donc ! s"écria Aurélie, voyez dov.c! la taille de Marianne, qui autrefois semblait dévier du côté où elle boitait, est maintenant souple, droite, élégante... l'on n'en saurait voir de plus jolie...
— Ah! ma sœur, ma sœur! reprit Marianne doucement émue de la joie cordiale d'Aurélie, tu me gâtes! tu me flattes !
— Je te flatte! Ma tante, est-ce que je (latte ma sœur?
— Non, non, tu dis vrai ; et la vieille fille ajouta tout bas : Allons, il y a toujours du bon dans le cœur d'Aurélie. J'étais cependant fort en humeur de faire payer à madame la comtesse le chagrin jaloux dont a souffert ma pauvre Marianne; mais, après tout, est-ce la faute à Aurélie si Fortuné la trouve toujours belle et séduisante?
Pendant les réflexions de la vieille fille, les deux sœurs échangèrent encore quelques tendresses. Marianne sortit et laissa Aurélie avec sa tante. Celle-ci lut frappée de l'expression douloureuse que prirent soudain les traits d'Aurélie. Hélas! cette femme de dix-neuf ans, déjà ployée, rompue au monde et à ses exigences, avait vivement acquis l'habitude de dissimuler ses émotions et de prendre au besoin le masque voulu par les circonstances.
— Ma tante, vous l'avez deviné, j'ai à vous faire une confidence, dit Aurélie d'une voix altérée, une grave confidence !
— Parle, je l'écoute, nous avons le temps de causer.
— Le temps? reprit amèrement la comtesse en tirant sa montre et y jetant les yeux; puis elle ajouta : Ma tante, il est midi et demi : il faut qu'avant que deux heures aient sonné j'aie pris une résolution d'où peut dépendre mon avenir !
La vieille fille entendant Aurélie lui dire avec un accent navrant qu'avant deux heures elle devait avoir pris une résolution d'où pouvait dépendre son avenir, la vieille fille interrompit soudain son tricot, manifestant ainsi son profond é tonncment, regarda fixement sa nièce par-dessus les verres de ses besicles, et lui dit:
— Cette confidence est donc encore plus grave que je ne pensais? De quoi s'agit-il ? o s
— Ma tante, vous et notre cousin Roussel, vous êtes les seules personnes de notre famille qui ayez un jugement ferme et un sens droit.
— Cette découverte est un peu bien tardive, Aurélie.
LA FAMILLE JOITTROT
Vo're mari vous trompe d'une manière indigue. (P. 266.)
— Je vous comprends ; laissez-moi achever. Vous savez si j'aime ma mère ri mon père; mais, aveuglés par leur tendresse pour moi, ils seraient incapables de me donner un sage conseil dans la situation où je me trouve ; je ne veux pas d'ailleurs les affliger. C'est donc à vous, ma tante, ou à notre cousin Roussel, çfîie je devais m'adresser. Je vous ai choisie, parce qu'il est des confidences moins pénibles à faire à une femme qu'à un homme.
L1V. 34. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFHOY. — En. J. HOUFF ET Cls LIV. 31
— Je te sais gré de ta confiance; j'y répondrai par une sincérité absolue. Mon défaut n'est point de ménager les vérités.
■ — D'abord, ma tante, veuillez lire cette lettre... je l'ai reçue ce matin par la poste.
Et la comtesse, éntr'ouvrant son corsage agité par les soulèvements précipités de son sein, prit une enveloppe qu'elle remit à la tante Prudence. Celle-ci lut à haute voix ce qui suit :
« Madame,
Votre mari vous trompe d'une manière indigne. Il dépend de vous de vous en assurer. Voici le moyen : prenez un fiacre, baissez les stores, faites-vous conduire aujourd'hui, vers les deux heures, passage Cendrier: dites au cocher de s'arrêter dans un renfoncement qui se trouve à peu de distance de la maison portant le numéro 17. Attendez la quelques instants, et vous verrez arriver et entrer successivement dans cette maison, oùils se donnent habituellement rendezvous, M. de Villetaneuse et la femme à laquelle il vous sacrifie ; puis, au bout d'une heure au plus, vous les verrez ressortir tous deux séparément.
» Un ami inconnu »
« P. S. La personne dont il s'agit ne vient jamais chez vous, quoiqu'elle ne vous soit pas inconnue. M. de Villetaneuse et elle ont dîné avant-hier têteà-tête au Cadrcm-Bleu, et sont allés ensuite à l'Ambigu-Comique, dans une loge d'avant-scène grillée. »
Un assez long silence suivit la lecture de cette lettre anonyme, lecture pendant laquelle des larmes d'humiliation vinrent souvent noyer les beaux yeux d'Aurélie, tandis que, du bout de son petit pied, elle frappait fébrilement et par intermittence le parquet.
— Ma chère nièce, dit enfin la vieille fille en remettant la lettre à Aurélie, qui froissa convulsivement dans sa main l'écrit anonyme, je ne t'accablerai point par ce stérile et désespérant : « Je vous l'avais bien dit... » mais je...
— Et j'ai voulu me tuer pour lui ! s'écria la jeune femme en bondissant sur son siège et se levant d'un air presque égaré. A son abandon, j'ai préféré la mort! Mon Dieu ! mon Dieu!... Et elle retomba assise en cachant entre ses mains son visage légèrement pâli et contracté par un sourire d'une amertume navrante.
— Ma pauvre Aurélie, dit la tante Prudence en secouant tristement la tête, le passé est malheureusement le passé... ne récrimine point contre toi : le mal est irréparable, songeons au présent.
— Le passé est regrettable, le présent odieux!... jugez de l'avenir, ma tante. Ah! quelle vie!
— Calme-toi... je conçois ton chagrin... ton indignation, mais l'indignation ne raisonne point et il nous faut raisonner...
— Pardon, ma tante, pardon., murmura la jeune femme en se jetant au cou de la vieille fille; je suis bien malheureu e!
Et ses larmes longtemps contenues c mlèrenl avec abondance. La vieille (ille, en répondant à l'étreinte de sa nièce, se di ait :
— Hélas! elle n'est qu'au commencement de es peines Ah! que de malheurs j'entrevois.!... Et elle ajouta, en soutenant Aurélie éplorée : Allons, courage! ne suis-je pas là, un peu quinteuse et grondeuse, mais au fond affectionnée à la fan ille
— Ah! matante, sans vous que deviendrai s-je? à qui me confier? Vous connaissez maman : la lecture cl' cette lettre l'aurait bouleversée, mise en fureur, et mon pauvre père n'aurait pu que pleurer.
— J'approuve complètement ta réserve envers ton père el ta mère dans cette pénible circonstance; mais afin que je puisse voir un peu clair à tout ceci, il faut que tu répondes franchement à quelques-unes de mes questions.
— Vous le savez, je n'ai jamaismenti.
— Non, tu es la sincérité même. Réfléchissons d'abord. Celte lettre est anonyme ; ces ignobles dénonciations doivent inspirer peu de créance.
— Mais les détails qu'elle donne, ma tante, ces détails si positifs!...
• — Admettons au pis-aller la vérité de cette lettre, soit! Ton mari est. infidèle; c'est un malheur, un grand malheur; mais, dis-moi, et ce n'est pas là un reproche de dissimulation que. je t'adresse, lorsque tu venais nous voir, lorsque ta sœur allait chez toi, tu nous parlais toujours de Ion bonheur
— ■ Ma tante...
— Mon Dieu, je comprends ton embarras : les peines de l'âme ont leur pudeur. Souvent une femme préfère souffrir en silence, par dignité pour elle et pour l'homme qui cause son chagrin... Ah! ma pauvre enfant!... Je ne sais qui a dit : Les crimes dévoilés ne sont rien auprès des crimes demeurés dansl'ombre... Crois-moi, l'on peut dire aussi : Les chagrins révélés ne sont rien auprès de ceux qui demeurent ensevelis au plus profond de bien des cœurs!
La vieille fille accentua ces mots avec une si touchante mélancolie, ses traits exprimèrent une si tendre bienveillance, que la comtesse, non moins surprise que l'avait été autrefois sa sœur, lors de la confidence de son amour pour Roussel, regardait, écoutait la tante Prudence, dans une sorte de stupeur, et lui dit enfin, subissanl un charme toul nouveau pour elle :
— Combien je regrette mon hésitation à m 'ouvrir à vous, ma tante!
— Tu craignais mes railleries, m s gronderies? Es-tu un peu rassurée?
— Ah ! je le suis tout à fait !
— Hé bien! donc, mon enfant, parle en toute confiance. Voyons, dis-moi, est-ce d'aujourd'hui seulement que tu as à te plaindre de ton mari?
— Je n'en sais rien, ma tante.
■ — Comment! tu n'en sais rien?
— Ma réponse doit vous paraître étrange, stupide, insensée ; cependant elle est sincère. '
— Tu ne sais pas si tu as eu, jusqu'à aujourd'hui, quelque grief à reprocher à ton mari ?
— Non, en cela que jamais, depuis notre mariage, il n'a manqué de soins, d'égards, de prévenances pour moi. J'aime la toilette : il me donne pour cette dépense douze cents francs par mois, et me dit souvent : « Si cette somme ne vous suffit pas, ma chère amie, vous aurez davantage. » Il veille à ce que ma voiture soit toujours très élégamment attelée; il m'a loué une loge à l'Opéra et aux Ilaliens; enfin, que vous dirai-je? il se montre empressé, attentif, lorsqu'il est près de moi, moments bien rares, il est vrai.
— Bien rares?
— Oui, ma tante.
■ — 11 sort le matin après déjeuner, il ne rentre qu'à l'heure du dîner, puis, sauf nos jours d'Opéra et d'Italiens, où il vient quelquefois, il passe toutes ses soirées dehors; et de ma chambre, voisine de la sienne, je l'entends souvent rentrer fort tard chez lui.
— Et depuis combien de temps a-t-il adopté cette manière de vivre?
- Depuis le lendemain du jour de notre mariage. Il m'a présentée aux femmes de sa connaissance, lors de nos visites de noces, il m'a accompagnée une ou deux fois chez les personnes qui recevaient, le soir, puis il m'a dit : « Maintenant, ma chère amie, vous pourrez aller seule dans le monde. » Eldepuis lors, en effet, j'y vais toujours seule.
— Est-ce que tu n'as pas été d'abord surprise, chagrine, de l'espèce d'isolement où te laissait ton mari?
— Oh! si, ma tante... J'avais cru passer mes journées entières auprès de lui, vivre enfin avec lui ainsi que j'avais vu toujours mon père vivre avec ma mère.
— Tu oubliais que ton père et ta mère vivaient à la bourgeoise, en bonnes gens. Chaque classe a ses coutumes.
— C'est ce que j'ai pensé; aussi, de crainte de paraître ridicule aux yeux de mon mari, j'ai accepté, sans oser me plaindre, cette vie si différente de celle que j'avais rêvée.
— Ah! oui, les rêves... c'est charmant, c'est ravissant! malheureusement ils ont l'inconvénient d'être suivis du réveil. Ah ça! et ta mère, et ton père, ne s'étonnaient point des fréquentes absences de ton mari?
LA FAMILLE M M [■' l' Il 0 Y 209
— Ma mère me disait : « 11 parait que c'est le grand genre de vivre ainsi. »
— C'est juste. Et mon pauvre frère répétait sans doute en soupirant : « Allons, Mimi, puisque c'est le grand genre, va pour le grand genre, pourvu que lilille soit heureuse! » Enfin tu usais de la liberté absolue 411e te laissait M. de Villelaneuse?
— D'abord, affligée de ma première déception, j'ai passé bien des soirées se île, trisle, découragée; puis, cédant aux instances de maman et à celles de mon mari, qui me reprochait de laisser se faner mes jolies toilettes, je suis allée dans le monde, tantôt avec ma mère, tantôt seule; ma première timidité surmontée, et elle était extrême, le monde m'a plu chaque joui davantage; c'était, je l'avoue, un élourdis-ement, mais...
— Cela valait mieux que les soirées écoulées dans de tristes réflexions; et puis... tu dois être très entourée, très recherchée?... ta beauté attire autour de toi un brillant essaim d'admirateurs?
— Ma tante...
— Ma pauvre enfant, tu me connais; ce n'est pas, Dieu m'en garde! à dessein de flatter la vanité que je te parle de la sorte. Je suis environ comme un médecin que l'on consulte : je précise des faits. Quant à tabeauté, s'il m'él ut possible de te rendre a l'instant aussi laide que moi, je n'y manquerais point, et jamais je ne t'aurais donné meilleure preuve de tendresse. Je m'entends. Continuons. Le monde te plai -ait chaque jour davantage ; tu t'y voyais naturellement très entourée, ainsi que doit l'être une jeune et charmante femme isolée de son mari. Enfin, avoue-le-moi, ces adorations te plaisaient.
— Oui, ma tante.
— Et tu devenais peu à peu coquette, mais coquette en honnête femme qui cherche ou s'amuse à plaire. Rien de plus, rien de moins. C'est ma conviction; je suis certaine qu'elle n'est pas trompeuse.
Ce disant, la tante Prudence attacha ses yeux fins et pénétrants sur Aurélie. Celle-ci soutint ce regard avec le calme d'une conscience pure et reprit amèrement :
— Ah! ma tante! si j'avais la moindre chose à me reprocher, serais-je aussi indignée, aussi blessée de la conduite de mon mari? Non, non, ces hommages, ces coquetteries, je vous l'ai dit m'amusent, m'étourdissent, et surtout...
— Allons, achève. Pourquoi cette réticence? Ne me cache rien.
— Ah ! ma tante, vous me le disiez autrefois : « Tu ne seras jamais qu'une intruse dans la société de ton mari. »
Cela devait être. Ces grandes dames, jalouses de ta beauté, te l'ont senlir ton manque de naissance.
— Et je me venge en étant coquette avec les hommes qui s'occupent d'elles.
Triste vengeance, ma tante, car lorsque, rentrée chez moi après ces fêles brillantes, je me retrouve seule, l'enivrement cesse; souvent je redeviens d'une tristesse mortelle... Que sera-ce donc maintenant, maintenant que cette odieuse lettre m'a ouvert les yeux, et me prouve que mon mari ne m'a jamais aimée? Non, non, l'isolement où il me laisse, la liberté qu'il m'accorde, sont autant de preuves de son indifférence! Il me dédaig :e! Et la comtesse, redressant la tête, fière et courroucée, ajouta : Etre dédaignée !... ah! pour la première fois j'endure cet outrage !
— Aurélie, prends garde! Cette colère hautaine est mauvaise; elle pe;:t suggérer des idées de vengeance, et une femme trompée qui se venge de son mari par la loi du talion se déshonore.
■ — Rassurez-vous, ma tante : je ne suis pas, je ne serai jamais de ce^ femmes-là.
— Je te crois, et tout me dit que lu es sincère. Je t'ai attentivement écoutée, tu m'as demandé des conseils, les voici : Tu vas jeter cette lettre anonyme au feu, regarder la délation qu'elle renferme comme une ealom surtout tu te garderas bien d'aller t'assurer, à l'heure dite, de la réalité du rendez-vous dont il est question. Résigne-toi. ferme les yeux, continue de jouir en ho.mête femme de cette vie frivole et brillante, et tu trouveras bientôt du moins l'oubli de ton chagrin.
— Me résigner à un outrage si humiliant! reprit la comtesse avec stupeur, après avoir écouté la vieille fille. Quoi! ma tante, c'est vous, vous, qui me conseillez cette lâche résignation?
— Il n'est pas d'autre parti à prendre. Que veux-tu faire? Que peux-tu faire?
— Que sais-je!...
— Hé! sans doute, tu ne le sais pas; c'est tout simple : ta dignité, ta droiture, s'opposent à ce que tu rendes à ton mari outrage pour outrage. Encore une fois, résigne-toi noblement, dignement.
— Me résigner à voir chaque jour l'homme qui me trompe, me dédaigne et rit de moi, sans doute, avec sa maîtresse! Elle est donc bien belle, sa maîtresse!
— Ma pauvre enfant, parlons raison. Tu ne veux pas te venger, tu ne peux pas te résigner; que feras-tu?
— Je me séparerai de mon mari.
— S'il y consent.
— 11 le faudra bien !
— Il n'y consentira pas.
— Ma tante!...
— Il n'y consentira pas, tant que...
Ki s'interrompant, la tanle Prudence ajouta mentalement :
Révéler à Aurélie que cet homme l'a épousée pour sa dot, qu'il dissipe sans doute. c'est porter un dernier coup à cette malheureuse jeune femme; c'est l'exaspérer; c'est la poussera des extrémités dont les conséquences m'épouvantent. Elle esl si belle!
— Achevez, ma tante, avait dil Aurélie, lorsque la vieille fille s'était interrompue.
— Je te le répète, ton mari ne consentira pas à une séparation tant qu'il lui convien [ra de vivre avec toi, pour une raison ou pour une autre; enfin, tu aimes ta m>re, ton père?
— C'est la crainte de les désespérer qui m'a conduite à vous confier m n pénible secret.
— Songe doue alors à la douleur de ta mère, de ton père, à cette idée de séparation au bout d'une année de mariage. Et dans le cas même où cette ration sérail possible, songe donc aux railleries sanglantes, autriomphe insolent de ces femmes qui le jalousent! Voyez donc cette petite bourgeoise qui a voulu venir s'asseoir parmi nous, diront les grandes dames de ta société : « son mari l'a trouvée si sotte, si gauche, malgré sa beauté, qu'au bout d'un an de mariage, elle est devenue insupportable; il lui a fait des infidélités et il la renvoie chez ses parents; qu'elle y reste! nous ne la recevrons certainement plus dans nos salons, rette couitessse de ha ard! »
— ■ Oh! oui, reprit Aurélie avec un dépit amer Elles sont assez envieuses, assez méchantes pour dire cela!
— Aussi, juge de leur joie à la nouvelle de cette séparation ! Elles te fermeront leur porte au nez, ravies d'être débarrassées d'une rivale qui les écrasait Et ce sera bien une autre chanson, ma foi ! dans l'ancienne société de tes parents ! chez les Huguet, les Richardet, les Chamousset. ! « Ah! ah! M"0 Joulïroy a l'ait sa superbe! la glorieuse! elle a voulu devenir madame la comtesse!... la voilà joliment lotie ! son mari l'a plantée là! Le monde où elle s'était faufilée, grâce au nom qu'elle portait, lui tourne le dos, à cette iière comtesse! Ah! ah! ah! comme c'est bien fait!... Que nous sommes donc contents! qu'elle s'avise maintenant de venir dans notre société! nous la recevrons d'une drôle de façon, madame la comtesse!
- Ohlc'est indigne! c'est affreux ! reprit Aurélie avec des larmes de colère. Méprisée par les tins, moquée par les autres. Mon Dieu! mon Dieu!
— Oui, méprisée par les uns, raillée par les autres, voilà, ma pauvre enfant. ce qui l'attend si tu donnes un irréparable et scandaleux éclat à nue triste découverte qui doit rester cachée. Crois moi donc, continue de vivre comme, par le passé, estimée des honnêtes gens, si lu te conduis en femme de bien. Allons, mon enfant, courage! Certes, j'aurais préféré pour toi un autre mariage, mari
enfin, ce qui est fait est fait. Tâche donc de tirer le meilleur parti possible de ta position. Ferme les yeux sur l'infidélité de ton mari ; ce sera sagesse et dignité ; votre vie est arrangée de telle sorte que lu le vois peu; il sera donc pour toi facile de contenir la première âpreté de ton ressentiment; puis, tôt ou tard, le temps, les distractions de la vie mondaine, amèneront forcément l'oubli d'un chagrin si vif aujourd'hui. Je t'en conjure, mon enfant, suis mon conseil: il est sensé, il est le seul que je puisse te donner.
— Oui... vous avez raison, reprit Aurélie, le regard fixe, pensif, et en ce moment frappée, convaincue de la justesse des avis de la vieille fille, et résolue à les suivre. Merci... merci, ma bonne tante... Hélas! si je vous avais toujours écoutée...
— Bon, bon, tous les h élas du monde à propos du passé, ne valent pas une ferme décision à propos du présent... Est-elle prise," bien prise, celte décision?
— Oui. ma tante.
— Embrasse-moi, chère enfant! et, puisqu'il y a déjà un secret entre nous. je t'en supplie, si désormais il t'arrive quelque nouveau chagrin, viens toit de suite à moi. Surtout pas de coup de (été! Je me défie de ta tête, et j'ai foi dans ton cœur.
— Je vous le promets, nia tante, je viendrai à vous si un nouveau coup me frappe, répondit la comtesse en embrassant sa tante. Et craignant d'éveiller par l'altération de ses traits les inquiétudes de sa sœur, elle sortit sans revoir Marianne.
M"1 de Villetaneuse avait promis à sa tante de fermer les yeux sur l'infidélité de son mari et de se résigner à cet outrage avec une sage dignité. Cependant, elle ne put résister à la poignante curiosité de s'assurer de la réalité des détails donnés par la lettre anonyme.
— Il se pourrait que cette délation fût mensongère, pensait la jeune femme ; s'il en était ainsi, quelle serait ma joie! Si, au contraire, la cruelle certitude m'est acquise, elle ne changera rien à ma résolution de suivre les avis de ma tante.
Aurélie, dans sa précipitation à se rendre chez la vieille fille, n'avait pas voulu attendre que ses chevaux fussent attelés .: elle était sortie en fiacre. Elle dit au cocher qui l'attendait de la conduire passage Cendrier et d'arrêter sa voiture dans un endroit qu'elle lui désigna après une seconde lecture du billet anonyme; puis elle baissa soigneusement les stores, et le fiacre se mit en marche.
LA FAMILLE JnriFROY
Henri de Villelaueuse, luiu.iin négligemment son cigare., et se dirigeant vero la maison n° 7. (P. 214.)
Il y a peu de distance entre la coin' des Coches et le passif Cendrier, où la voiture entra bientôt. 11 est assez désert el bordé de hautes murailles servant ilf clôture aux jardins voisins. Le fiacre, selon les indications d'Aurélie, s'arrêta dans une sorte de renfoncement formé par la retraite de deux pans de murs.
De cel endroit, l'on apercevait, à quelques pas, une maison d'assez pauvre apparence, dont la porte bâtarde était surmontée du n° 7, ainsi que l'annonçait la lee anonyme. Les persiennes du second étaient fermées.
LIV. 35. — EUGÈME SCE. — LA FAMILLE JOUFFIIOY. — ÉD. 1. ROL'FF ET Cle. LIV. 33
Au bout d'environ un quart d'heure d'attente, Aurélie, regardant à travers l'étroite ouverture laissée entre la bordure du store et le panneau de la portière vit d'assez loin venir Henri de Villetaneuse fumant négligemment son cigare et se dirigeant vers la maison n° 7. Un moment avant que de frapper à la porte, il s'arrêta, remarquant à quelque distance un fiacre stationnaire, aux stores baissés puis supposant que cette voiture était celle de la personne qui l'avait probablement devancé au rendez-vous convenu, Henri de Villetaneuse hâta sa marche frappa à la porte bâtarde, qui s'ouvrit et se referma sur lui.
Aurélie ne conserva plus aucun doute sur l'infidélité de son mari, et quoiqu'elle dût s'attendre à cette découverte, un nuage passa devant ses yeux; un élancement aigu poigna son cœur; ce qu'elle souffrit en ce moment fut affreux, cent fois plus affreux que ce qu'elle avait souffert une heure auparavant, en admettant la possibilité du fait qui se réalisait. Elle se remettait à peine de son émotion, lorsqu'elle entendit au loin dans le passage, le roulement d'une voiture; la marche se ralentissait à mesure qu'elle se rapprochait du n° 7. La comtesse, se plaçant encore aux aguets, vit un fiacre aux stores baissés s'arrêter devant la porte bâtarde. Le cocher quitta son siège, vint ouvrir la portière, et une femme de petite taille, enveloppée d'un long châle de cachemire orange, bondit, plutôt qu'elle ne descendit du fiacre ; puis lout en frappant à la porte, se retourna pour adresser quelques mots au cocher.
Quelle fut la stupeur de Mm6 de Villetaneuse en reconnaissant Mm° Bayeul, cette effrontée petite femme aux cheveux blonds ardent, qui lors de la première entrevue de M"0 Jouffroy et du comte, avait si vivemement excité le dépit jaloux de la jeune tille !
Ce nouveau coup fut peut-être plus douloureux encore à Aurélie que le premier. Peu de moments après cette cruelle découverte, elle se fit conduire à l'hôtel de Villetaneuse.