LXI1I
Le père Laurencin, après avoir rencontré chez la tante Prudence, et d'une manière si imprévue, Catherine do Morlac, s'informa de la chambre qu'elle habitait dans la maison, et, après plusieurs tentatives inutiles faites dans cette même journée, il trouva Catherine chez elle peu de temps avant la tombée de la nuit.
Cette femme, qui pendant plus de quinze années avait vécu au milieu des recherches du luxe, cette brillante et insatiable courtisane habituée à voir ses fastueux amants s'empresser de prévenir ses moindres caprices, occupait au cinquième étage une petite chambre, éclairée par une fenêtre en tabatière, mansarde froide, sombre, aux murailles nues et crevassées. Un lit de fer, garni d'un mince matelas; une table, une chaise, une commode; quelques grossiers
I \ I \ MILLE IOUFFROY
ustensiles de ménage places sur une tablette scellée dans le mur, tel était l'ameublement.
Assise au-dessous de l'étroit châssis vitré qui filtrait une rare lumière dans la mansarde, Catherine rapiéçait des bas, au moment où le vieil artisan entrait chez elle. En retrouvant dans ce taudis, vêtue d'une robe grossière, cette femme qu'il avait vue dans un appartement splendide, habillée avec une rare élégance, le père Laurencin fut ému de ce contraste entre le présent et le passé ; puis, refrénant cette pitié eu songeant aux conséquences fâcheuses que pouvait avoir pour Michel la présence de sa mère en cette maison, le vieillard dit à Catherine, qui s'était levée à son approche :
— Dieu soit loué! vous êtes ruinée... 11 y a une justice au ciel! Ces richesses, fruit de votre honte, vous les avez perdues...
Aces paroles, la courtisane ne répondit pas d'abord; elle resta pensive, et reprit au bout de quelques instants :
— Je devrais vous laisser croire à ma ruine, ce serait do ma part plus méritoire; mais vous serez peut-être indulgent pour moi en sachant la vérité... Non, je ne suis [tas ruinée.
— Alors pourquoi donc vivez- vous donc dans cette mansarde? pourquoi faites-vous des ménages? pourquoi gardez-vous des malades?
— Je fais des ménages, je garde des malades, je ravaude des bas, j'accepte, je demande les travaux les plus humbles, afin de gagner ma vie laborieusement, honnêtement, et je la gagne. Je loge dans cette mansarde, parce que mon iils demeure dans la maison.
— Ainsi, vous espérez... vous osez...
— Ne craignez rien : vous possédez mon secret ; jamais je n'abuserai île la facilité que j'ai maintenant de voir ou d'entrevoir seulement mon fils... Ah! si vous saviez quel bonheur c'est pour moi d'habiter la même maison que lui, de le savoir là, près de moi... Tenez, monsieur Laurencin, cette pauvre mansarde, je ne la changerais pas maintenant contre un palais!
— Et c'est vrai... c'est bien vrai, ce que vous dites là?...
— Pourquoi mentirais-je?
— Si je pouvais vous croire !... Quoi ! il dépendrait de vous de vivre comme autrefois dans le luxe et les plaisirs, mais, transformée, régénérée par l'amour maternel, vous préférez vivre dans une laborieuse pauvreté, aflnde... Non, non, c'est impossible! Un tel sacrifice, une résignation si noble, si courageuse de votre part... non, cela n'est pas vrai ! vous êtes ruinée, votre ruine vous impose une existence misérable, mais vous voulez me persuader que vos privations sont volontaires! .le ne serai pas dupe de votre astuce!
La coui tisane sourit tristement, alla vers sa commode, prit dans l'un des tiroirs un portefeuille, le remit au vieillard et lui dit :
— Ouvrez ce portefeuille, monsieur Laurencin, et assurez-vous de ce qu'il renferme.
— Que vois-je! s'écria le vieil artisan avec une stupeur croissante; des billets de banque, des bons du trésor, des inscriptions de renie au porteur!...
— Ces valeurs représentent plus de trois cent mille francs, répondit simplement Catherine; vous pouvez vous convaincre de ce que j'avance.
— Est-ce que je rêve? Non, non, cette femme ne ment pas, elle est toujours riche... Et s 'adressant à Catherine, encore étourdi de l'évidence de ces preuves, le vieillard ajouta : Mais de ces sommes considérables, quel usage comptez-vous faire?
— ■ L'usage que j'en fais depuis trois mois, monsieur Laurencin.
— Que voulez-vous dire?
— Quoique de retour ici ce matin même, peut-être avez-vous entendu parler d'un bienfaiteur mytérieux qui... souvent...
— ... Vient au secours d'une foule de misères, si nombreuses ici parmi les habitants de la cour des Coches? Oui, c'est une des premières choses done la portière nous a entretenus, Michel et moi, dès notre arrivée. Mais personne n'a pu jusqu'ici découvrir quel était ce mystérieux boa génie...
■ — Ce secret, je peux vous le confier, si vous me promettez de le garder fidèlement.
— Je vous le promets.
— Eh bien, ce bienfaiteur mystérieux, c'est...
— Achevez...
■ — C'est moi.
— Vous!
— Oui, monsieur Laurencin.
— Est-il possible!... C'est vous!... vous!
— Grâce à la fortune que je possède en portefeuille, rien ne m'est plus facile que de venir en aide à un grand nombre de souffrances digne d'intérêt. Ma présence dans cette maison depuis trois mois vous expliquera comment ce mystérieux bienfaiteur est si exactement informé des misères des habitants de la cour des Coches... Maintenant, monsieur Laurencin, m'accuserez-vous encore de mensonge?...
— Grand Dieu! vous accuser! s'écria le vieillard profondément ému. C'est à moi de vous demander pardon de mes soupçons.
— Ma conduite passée les autorisait... J'avais d'abord songé à vous cacher le peu de bien que je faisais; l'expiation de mes désordres m'eût ainsi paru plus complète... mais j'ai craint ce qui est arrivé... j'ai craint que vous ne vissiez dans ma résolution de gagner désormais honnêtement, laborieusement mon pain... qu'une exigence de la nécessité... J'aurais ainsi peut-être mérité votre
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pitié... mais non voire estime... et il faul que vous m'estimiez pour me permettre devoir souvent mon tils...
— Quel changement, mon Dieu! dit le vieillard en levant les mains au ciel ; quel changement dans cette femme!
— 11 vous surprend?...
— J'en crois à peine ce que je vois, ce que j'entends?...
— Ali! je vous le disais bien, que j'étais devenue mère, après avoir été si longtemps sans entrailles pour mon enfant! Tenez... le jour même où vous m'avez apporté ce bracelet... Oh! ce bijou... il est le seul que j'aie conservé, je le porte loujours. El relevant la manche de sa robe grossière, elle montra le précieux joyau accroché à son bras. Ce bracelet ne me quittera qu'à ma mort; il date pour moi le jour où j'ai revu mon fils. Ce jour-là donc, je causais avec mon homme d'affair.is : nous établissions le chiffre de ma fortune; il s'étonnait de mon insatiable cupidité. « M. Bayeul, lui disais-je, je songe à l'avenir; j'ai vu tant de femmes de mon espèce, après avoir roulé sur l'or, réduites à un sort ignoble, abject! que sais je? àêtre garde-malades ou femmes de ménage, el à vivre dans un galetas, que je veux échappera une si horrible destinée... Jedisais vrai ; ce sort me paraissait en ce temps-là hideux, horrible... Il est aujourd'hui le mien, volontairement le mien, et j'en suis heureuse... j'en suis fière... car maintenant, ajouta Catherine les larmes aux yeux, car maintenant, vous m'estimez, bon père... car maintenant vous ne redoutez plus ma présence dans la maison où demeure mon tils. »
— 11 est donc vrai, tout peut s'expier, tout peut se pardonner! reprit le vieil artisan ne pouvant retenir ses pleurs. Catherine, vous êtes la plus vaillante, la meilleure des mères!
Le père Laurencin tendit ses bras à la courtisane. Mais celle-ci, tombant à ses genoux, saisit ses mains, qu'elle couvrit de larmes et de baisers.
— Non, non, venez dans mes bras, sur mon cœur, pauvre femme! s'écria le vieillard en la relevant et la serrant paternellement contre sa poitrine.
Un assez long silence suivit la réconciliation de Catherine et du père Laurencin; tous deux, accablés par l'émotion, se sentaient trop oppressés pour parler. La courtisane reprit :
— Bon père!... oh 1 n'est-ce pas, vous permettez que ja vous appelle ainsi?
— ■ Oui, oui, car il me semble que mon (ils, témoin de votre repentir, de votre expiation, de votre tendresse maternelle, vous aurait pardonné comme je vous pardonne.
— Oh! merci, merci! répondit Catherine en baisant encore les mains du vieillard. Laissez-moi vous dire en peu de mots, bon père, comment je suis venue m'établir dans cette maison, et ce que j'attendrais encore delà bonlé que vous me témoignez, si mon désir est réalisable.
— Parlez, parlez.
— Le lendemain du mariage de M. de Villetaneuse, j'ai quitté ma demeure; malgré ses recherches, il a perdu mes traces; je suis allée, vous le savez, loger au fond du Marais ; vous me permettiez de temps à autre de voir mon fils chez M. Roussel. Je vous l'avoue, la rareté de ces entrevues me désolait. J'appris votre départ et celui de Michel pour l'Angleterre. J'avais réalisé en une somme considérable tout ce que je possédais. Il me semblait déshonorant, depuis que je sentais ma dignité de mère, d'user personnellement de ces biens Honteusement acquis. Je crus pouvoir les utiliser d'une façon généreuse, décidée que j'étais à gagner laborieusement ma vie et à me rapprocher de mon fils. Profitant de votre absente de la maison, j'y ai loué cette mansarde. La cour des Coches est presque, entièrement peuplée de pauvres artisans. Il me serait donc possible me disais-je, de secourir des infortunes méritantes, en demeurant inconnue. Je pourrais aussi, grâce au grand nombre de locataires de cette maison et des maisons voisines, trouver quelques occupations qui me rapporteraient un modique salaire. Je mettais à honneur de ne pas distraire pour mes besoins personnels quoi que ce fût de la somme réalisée par moi.
■ — C'était beau, c'était bien! vous êtes une vaillante femme!
— Mes désirs furent comblés. Peu de temps après mon arrivée dans cette maison, je gagnais de quoi vivre. Le hasard me permit de rendre un service à M"0 Marianne ; depuis ce temps, j'ai été employée chez sa tante. Je connaissais mieux que personnes les misères honorables d'un grand nombre de nos pauvres voisins; je leur venais en aide au moyen d'un mandat sur la poste, qu'ils recevaient dans une lettre, ou bien m'adressant à quelque commissionnaire des quartiers éloignés, je le chargeais de porter différents objets aux personnes que je désirais secourir. Ce messager ne devant jamais me revoir ne pouvait trahir mon secret. J'attendais avec anxiété le retour de Michel et le vôtre, bon père, dans l'espoir que, touché de mon repentir, de mes efforts pour rentrer dans la bonne voie, vous me pardonneriez le moyen dont j'ai usé pour me rapprocher de mon fils, et que, peut-être... Mais je n'ose...
— Achevez, Catherine, achevez.
— Vivant dans cette maison, il me sera sans doute facile de me trouver souvent avec Michel; mais...
— J'y songe : il m'a déjà plusieurs fois demandé comment il se faisait que vous fussiez devenue femme de ménage, vous qu'il a vu dans ce bel appartement de la rue Tronchet.