‹ La famille JouffroyChapitre 24 sur 60 · I.\ FAMILLE .IOIITROY · texte numérisé non relu

I.\ FAMILLE .IOIITROY

— Nous dirons à Michel, ci cela sans mensonge, qu'un grave événement de riche m'a rendue pauvre ; mais laissez-moi vous confier un projet qui depuis quelque temps est le plus doux et le plus cher de mes rêves.

— Quel est-il?

— Vous allez me trouver ambitieuse. Rencontrer souvent Michel dans la maison, lui parler parfois ce sera pour moi un grand bonheur sans doute; mais, que voulez-vous? je deviens insatiable!

— Quel serait donc votre projet?

— Dans votre profession d'orfèvre, est-ce que l'on n'emploie jamais de femmes comme ouvrières?

— Si. Elles sont pour la plupart brunisseuses.

Catherine reprit avec un léger tremblement dans la voix qui trahissait l'anxiété de son espérance :

— Est-ce que leur apprentissage est très difficile?

— Je devine votre pensée.

— Elle ne vous fâche pas?

— Loin de là, elle me touche!

— Oh! bon père! s'écria Catherine en pressant les mains du vieillard entre les siennes et attachant sur lui un regard brillant de larmes de joie. Concevez-vous un bonheur égal au mien! Etre acceptée comme ouvrière pr.r M. Fortuné! !ravailler avec vous et Michel! être ainsi, près de lui, toute la journée! Toute la journée, mon Dieu ! Tenez, ce serait si beau pour moi, qu'encore une fuis, je n'ose espérer!...

— Espérez, courageuse mère, espérez!

— Joie du ciel!

— Aujourd'hui même, je parlerai de votre désir à M. Fortuné.

— Oh! vous êtes bon! Merci, merci! vous verrez!... mon apprentissage sera prompt ! l'intelligence ne me manque pas. Je passerai, s'il le faut, les jours, les nuits, afin de me rendre capable d'entrer dans votre atelier, de pouvoir y travailler à côté de mon fils ! Jugez donc ! en présence d'un pareil but, on ferait des prodiges! Et puis, ee but atteint, je n'aurai plus rien à désirer, puisque... ajouta la courtisane, avec un profond soupir, puisque Michel doit toujours ignorer que je suis sa mère...

— Hélas!

— Comment lui expliquerais-je le mystère dont je me serais entourée jusqu'au jour de cette révélation? Il me faudrait doue mentir, toujours mentir à mon fils? et cela, voyez-vous, bon père! je le sens... cela me serait aussi affreux aussi impossible, que de lui dire : « Je t'ai abandonné depuis ton enfance, pour vivre dans l'infamie! »

— Il n'est que trop vrai, il vous faudrait choisir entre ces deux alternatives.

— Non, non, j'accepte résolument ma destinée : elle dépassera même mon espoir, si je puis avoir le bonheur d'être employée chez M. Fortuné.

— Ce sera facile; notre patron occupe hors de l'atelier plusieurs ouvrières au brunissage de certaines parties de ses ouvrages d'orfèvrerie; je dirai a mon patron tout ce qu'il y a de beau, de bien, de vaillant dans votre conduite; il saura les mystérieux secours que vous donnez à tant de pauvres gens.

■ — Bon père, je vous demande en grâce que ce secret reste entre vous et moi, s'il n'est pas nécessaire d'en instruire M. Fortuné pour qu'il m'accueille chez lui.

— Cela n'est pas sans doute indispensable; le service que vous avez rendu à sa cousine, votre repentir, votre louable conduite dans celle maison, suffiraient à l'intéresser à vous, lors même qu'il croirait seulement que vous avez perdu votre fortune.

— En ce cas, je vous en supplie, gardez-moi le secret. Il me serait doux de penser que vous seul le possédez. Je vous l'ai confié dans l'espoir de mériter votre estime et de me rapprocher ainsi de Michel ; mais faire cet aveu à une autre personne, sans nécessité absolue, serait, ce me semble, une sorte d'ostentation.

— Le sentiment qui vous guide, Catherine, est si délicat, que je ne saurais le contredire. I! en sera donc ainsi que vous le désirez. Votre secret restera entre vous et moi. Néanmoins, je suis certain de vous faire agréer comme ouvrière chez M. Fortuné.

— Quel bonheur, mon Dieu ie peux à peine y croire, et...

Mais soudain le visage du vieillard s'attris'tant, il interrompit Catherine en disant :

— Ah! fatal passé!... fatal passé!

— Mon Dieu ! vous m 'alarmez !

— Je pensais que vous auriez pu faire votre apprentissage dans notre atelier. Intelligente et laborieuse, guidée par mes conseils, vous n'eussiez pas tardé à connaître votre nouveau métier.

— Ah! de grâce, expliquez-vous! cette incertitude me tue. Quel obstacle voyez-vous à ce projet? En quoi peut-il être atteint par mon triste passé?

— La clientèle de M. Fortuné est très restreinte; elle se compose de gens du grand monde; ils ont pu autrefois vous rencontrer à la promenade, au spectacle; ils viennent souvent à l'atelier s'informer de leurs commandes; si l'un d'eux vous reconnaissait... et que devant Michel...

— Oh! n'achevez pas, vous m'épouvantez! murmura la courtisane, et elle répéta d'une voix déchirante : Oui, vous dites vrai... fatal passé! Mon rêve était trop beau! Allons, du courage, de la résignation!

— Pauvre femme! reprit le vieillard pensif, douloureusement attendri en

Mauléou, livide de terreur, cherchant à devancer plusieurs agents de police. (P. 28o.)

L1V. 36. — EOO&NE SI F. — LA FAUILLF JOUFFROY. — ÉD. J. HOC F F ET G1'. LIV. 36.

voyant les larmes couler lentement des yeux de Catherine morne, abattue. Puis soudain il ajouta : Mais, j'y songe!... peut-être. .. y aurait-il moyen cependant...

— Oh! parlez! dit la courtisane d'une voix palpitante et renaissant, à l'espérance, oh! de grâce, p iriez !

— En effet, reprit le vieillard, réfléchissant à son dessein ; au lieu de travailler avec nous dans l'atelier, vous pourriez vous tenir, durant le jour, dans la chambre que Michel et moi nous occupons. Jamais les clients n'entrent dans cette pièce-là; vous ne risqueriez pas d'être reconnue.

— Vous me sauvez, bon père! s'écria Catherine avec unélan de joie indicible, et redevenant radieuse; vous me sauvez! Je ne serai pas, il est vrai, à côté de Michel, mais il n'importe, je le saurai dans la pièce voisine. Et puis, d'ailleurs, quoique déjà presque méconnaissable sous les vêtements que je porte, j'emploierai tous les moyens possibles pour n'être jamais reconnue. Vous verrez: je prendrai de larges besicles comme M"e Prudence, je couperai mes cheveux, je les remplacerai par un tour de cheveux gris... Enfin, Dieu merci! les rides viendront bientôt changer, dénaturer complètement mes traits; alors je n'aurai plus à redouter d'être reconnue par ceux-là qui, autrefois, m'ont vue brillante et parée...

— Catherine, reprit le père Laurencin, profondément ému, j'aurais pu douter de votre conversion que je n'en douterais plus à cette heure. Oh! vous êtes sincère, tout le prouve : ce complet détachement d'une beauté qui vous a éié Funeste, votre impatience de voir arriver les rides, la vieillesse enfin, l'effroi de toutes les femmes !

— Eh! que m'importe ma beauté, maintenant ! Est-ce que Michel n'est pas beau comme un ange? s'écria Catherine dans son exaltation maternelle. Puis attachant sur le vieillard des yeux ravi-: Ainsi, bon père, c'est plus qu'une espérance, c'est une certitude? M. Fortuné me recevra chez lui? Vous guiderezmon apprentissage?

— Oui, je réponds d'avance du consentement de M. Fortuné. Tout s'arrangera, moyennant les précautions dont no us sommes convenus. Ayez bon courage, Catherine. Ce que vous venez de m'apprendre redouble mon estime, mon affection pour vous. Aussi, voici ce que je vous propose. Il y a longtemps que vous n'avez passé quelques moments avec Michel?

— Oh! oui, longtemps! bien longtemps!

— Patientez jusqu'à après-demain dimanche. D'ici là je parlerai de vos projets d'apprentissage à M. Fortuné. S'il les accepte, comme je n'en doute pas, nous irons passer à la campagne notre dimanche avec Michel. Pendant cette promenade, nous lui apprendrons que vous devez être désormais notre compagne de travail.

— Oh! merci, merci! Une journée passée près de ce cher enfant, et tant

d'autres journées ensuite! n'être plus jamais séparée de lui! c'est à devenir folle de joie !

■ — Dés que vous saurez suffisamment votre métier de hrunisseuse (je me charge de vous l'enseigner promptement), vous pourrez gagner aisément quarante à cinquante sous par jour; mais jusque-là, comme il vous faudra renoncer aux occupations qui jusqi'iei vous ont donné du pain, je. pourvoirai à vos besoins. Grâce à Dieu, j'ai quelques économies.

— Bon père, c'est vous priver.

— Je ne me prive pas, et, s'il le fallait, je me priverais plutôt que de vous voir toucher, pour vos besoins personnels, à un sou de cette somme dont vous faites un généreux usage.

■ — Je vous comprends, je vous suis doublement reconnaissante. ■ — Votre intelligence aidant, vous serez bientôt en état de suffire a vos besoins; votre salaire sera minime, mais enlin...

— Que dites-vous? il me suffira... et j'espère... oh! le beau jour que celui-là!... j'espère bieu pouvoir, à force d'économies, faire bientôt un petit présent à Michel : une jolie cravate, un gilet, la moindre des choses, mais qu'il la tienne de moi!

— Digne femme! Les sentiments les plus purs, les plus délicats, vous sont maintenant familiers, tandis qu'autrefois... Mon Dieu! quel contraste!

— Je vous l'ai dit, je n'étais pas mère... et je le sais devenue, reprit Catherine en baisant la main du vieillard.

— A dimanche, Catherine, dit le vieil artisan. Le jour baisse, M"° Prudence peut avoir besoin de vous... Puis, réfléchissant : Ah ! les événements sont parfois bizarres!... Penser que le frère de M110 Prudence était votre père!... que vous êtes aussi bien sa nièce à elle que Mlle Marianne et Mmc de Yilletaneuse! De cette parenté ignorée de la famille Jouffroy, du moins je ne rougis plus pour elle à cette heure, puisque vous êtes réhabilitée. Adieu, Catherine, adieu! Je vous quitte le cœur content.

■ — Bon père, dit la courtisane, souffrez que je vous donne le bras jusqu'au palier du quatrième étage; l'escalier qui conduit ici est très rapide et très sombre.

— Allons, j'y consens, car ma vue n'est plus 1res bonne, répondit le vieillard.

Et, s'appuyant sur le bras de Catherine, il descendit l'espèce d'échelle qui, sans autre rampe qu'une corde à puits, conduisait aux mansardes.

Catherine, par surcroit de précaution, voulut encore offrir l'aide de son bras au père Laurencin et l'accompagner jusqu'au troisième étage, l'escalier devenant à cet endroit moins rapide et éclairé: le vieil artisan accepta cette nouvelle preuve de prévenance, puis Catherine remonta chez elle.

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