LA FAMILLE .101' H" KO Y
Au moment où elle arrivaitau palier «lu quatrième étage, elle se rencontra avec un homme dans la maturité de l'âge. Il sortait de l'appartement de ce vieux rentier, nommé Corbin, qui recevail parfois, disait-on, des gens de mauvaise mine. Ce signalement pouvait s'appliquer au personnage avec lequel Catherine se trouvait face à face : sa figure sinistre el flétrie, ses vêtements râpés, ses bottes éculées, son chapeau rougeâtre, graisseux, donnaient à sa misère une apparence plus repoussante qu'intéressanje. Gel homme, en passant près de. Catherine, la regarda fixement, puis, au moment île quitter le palier, il se retourna pour la regarder encore, mais, haussant les épaules en paraissant se reprocher une pensée absurde, il descendit l'escalier, tandis que la courtisane atterrée se disait :
— Grand Dieu! c'est Mauléon! Je l'ai autrefois abandonné sans pitié après l'avoir ruiné!... Il sort de chez cet homme, le seul locataire de la maison dont la vie soit suspecte... Ah! je me sens défaillir! Mauléon pouvait me reconnaître!
El pâle, chancelante, elle fut obligée de s'appuyer à la rampe, se sentant à ce moment incapable de faire un pas.
— Mauléon me hait à la mort, ajouta Catherine. Cette misère abjecte où il est sans doute tombé, j'en ai été la cause. Quels souvenirs! Oh! le père Laurencin a raison : fatal passé! fatal passé!
La courtisane fut soudain tirée de ces (listes réflexions par un grand tumulte; elle entendit les pas précipités de plusieurs personnes qui criaient en montant l'escalier :
■ — Arrêtez! arrêtez!...
Catherine, effrayée de ces cris, se pencha vivement en dehors de la rampe ri vit, pendant un moment, à deux étages au-dessous d'elle, Mauléon, livide de terreur, cherchant à devancer plusieurs agents de police, qui l'atteignirent bientôt, et auxquels il essaya de résister. Catherine, ne pouvant plus rien apercevoirde l'endroit où elle se ternit alors, entendit le bruit d'une lutte acharnée, entrecoupée de jurements, de menaces de mort; puis, une sorte de silence se lit, et .Mauléon reprit (l'une voix essoufflée :
— Allons, je me rends: pas de brutalité. De quel droit m'arrètez-vous?
— J'ai un mandat d'amener contre vous, répondit un officier de paix qui rejoignit ses agents sur le palier du troisième étage, où cette scène se passait. Vous vous appelez Mauléon?
— Non.
— Vous niez? Soit; votre identité sera constatée.
OEUVRES DE EUfiENE SUE
— De quoi m'accuse-t-on?
— ■ D'une lenlativc de vol, commise la nuit et avec effraction, chez M. Sauvai, orfèvre, demeurant dans cette maison.
— C'est faux!
— Bien entendu! Vous niez votre nom, vous niez naturellement l'acte qu'on vous impute : tout s'éclaircira.
— Encore une fois, je ne m'appelle pas Mauléon; je n'ai commis aucune tentative de vol; vous me prenez pour un autre.
— Nous savons qui vous êtes, vous allez d'abord nous suivre là-haut.
— Où, là-haut?
— Chez un certain M. Corbin, que l'on soupçonne d'être votre complice.
— Je ne connais pas l'homme dont vous parlez.
— Vous ne le connaissez pas?
— Non.
— Vous descendez de chez lui.
— ■ Vous vous trompez.
— Le portier, à qui vous avez demandé si M. Corbin était rentré, vous a répondu affirmativement, et vous êtes monlé.
— Le portier rêve.
— Il est au contraire fort éveillé. Vous allez donc nous accompagner chez le nommé Corbin, afin d'être confronté avec lui.
— C'est parfaitement inutile; je vous le répète, je ne le connais pas.
— C'est ce dont nous allons nous assurer; allons, marchons.
— C'est inujile.
— Marcherez- vous, à la fin !
— Mille tonnerres! ne me touchez pas.
— ■ Alors, montez avec nous, et filez doux, nous sommes en nombre.
Catherine, clouée d'abord à sa place par l'épouvante, avait écouté ce dialogue; elle entendit que l'on montait vers l'étage où elle se trouvait; la terreur Un donna des forces, elle s'élança, regagna sa mansarde avec une rapidité vertigineuse, pui<, verrouillant sa porte, elle tomba presque évanouie sur son lit en s'écriant avec horreur :
<i Oh! j'en frissonne encore! Celte arrestation pouvait avoir lieu dans la cour. .. Mon fils pouvait se trouver là, ainsi que moi, et Mauléon me reconnaissant, car tout à l'heure il m'a regardée par deux fois, Mauléon pouvait me dire : « Catherine de Morlac! tu m'a- ruiné! la misère m'a conduit au vol. Voilà ton ouvrage, infâme courtisane! » Oui, cet homme pouvait m'adresser ces terribles paroles devant mon fils ! Mon Dieu! ayez pitié de moi!... Oh! fatal passé!. . fatal passé!... »
LA FAMILLE .HU'IlliOY 287
Peu de temps après que la comtesse de Villetaneuse se lïii rendue chez la tante Prudence, afin de lui demander ses conseils, les tapissiers, les fleuristes, envahirent le. rez-de-chaus;ée de l'hôtel de Villctaneuse pour s'occuper de préparatifs de la fête qui avait lieu le soir même; les murailles du vestibule disparaissaient sous d'immenses glaces où devaient se réfléchir, à l'infini, les arbustes el les lumières de cette salle d'entrée; les jardiniers changeaient en buissons de fleurs les encoignures des salons et les baies des fenêtres, tandis que d'autres ouvriers achevaient la décoration d'une galerie d; charpente improvisée dans le jardin de l'hôtel; cette galerie devait à la fois servir de salle «le bal et relier entreelles les diverses pièces du rez-de-chaussée.
Millier, valet de chambre-Mercure de S. A. S. le prince Charles Maximilien, était-, depuis le brusque dépari de celte altesse, resté au service du comte de Villetaneuse, e! bientôt devenu son homme de confiance grâce ;i sa finesse insinuante; de plus, il avait cru devoir, dans ["intérêt des honnêtes projets du prince, conquérir les bonnes grâces de M"° Clara, femme de chambre de la comtesse.
Miiller et Clara disposaient en ce moment des tables dans un salon du premier étage, exclusivement réservé au\ joueurs de baccara et de lansquenet.
MIIe Clara, brune très piquante, fort accorlc, quoique déjà sur le retour, élégamment vêtue, en femme de chambre de bonne maison, disail .1 Mû 1er, continuant ainsi un entretien commencé :
— De sorte que Son Altesse quitta subitement Paris, sans revoir madame la comtesse?
— Oui, et monseigneur me laissa la mission toute confidentielle, dans le. 1 as où je pourrais me faire agréer parmi les gens de cette maison, de le tenir pour ainsi dire presque jour par jour au courant des variations du baromètre?
— Que viens-tu me chanter avec, ton baromètre?
— Ma chère, il s'agit ici du baromètre de l'amour de monsieur pour madame et de l'amour de madame pour monsieur. Or, en fille d'esprit, tu comprendras qu'ordinairement ce baromètre-Iii, après avoir marqué le beau fixe durant la lune de miel, descenl souvent...
— Au variable.
— Puis à l'orage, ù la tempête, et, entre nous, je crois, je suis même certain, que ce baromètre est once moment à la tempête.
— A la tempête? Du côté de tnadam • la comtesse ou de monsieur le comte?
— Oh! monsieur le comte, lui, est invariablement au beau fixe; il est toujours
d'une sérénité magnifique, rien ne l'émeut. Il a perdu avant-hier soir quatre mille cinq cent soixante louis au lansquenet, il a fredonné une ariette en se déshabillant, et le lendemain, lorsqu'à dix heures j'ai ouvert les volets de sa chambre, monsieur le comte ronflait comme un bienheureux. Son premier mot en s'éveillant a été de me dire : « Mûller, vous irez ce matin toucher cent mille francs chez mon banquier, puis vous porterez de ma part, avant midi, quatre mille cinq cent soixante louis à ce cher lord Mulgrave. » Il n'en a été que cela. Monsieur le comte est le plus bean joueur que j'aie vu de ma vie.
— Avec cette belle qualité-là, sans compter les autres, la dot de- madame doit être fièrement écornée.
— Parbleu! j'ai dû tenir Son Altesse au courant des variations de cet autre baromètre, qui baisse aussi à vue d'œil.
— Soit. Mais dans quel'but monseigneur tient-il à être fidèlement instruit par toi de ce qui se passe ici, puisqu'il est retourné en Allemagne?
— Dis-moi, Clara, es-tu ambitieuse?
— ■ Comment?
— As-tu un rêve, un désir favori?
— Un très grand.
■ — Lequel?
— L'âge vient; je m'ennuie de servir, d'être toujours au coup de sonnette d'une maîtresse. Mon rêve serait de tenir une table d'hôte dans le grand genre ; j'y recevrais des hommes de plaisir et des femmes, enfin des femmes aimables.
— J'entends.
— Je donnerais à jouer après dîner... il y a une fortune à faire en peu d'années. J'ai bien quelques économies... mais les premiers fonds d'un pareil établissement sont considérables.
— Eh bien! ma chère, tu peux avoir les fonds nécessaires à l'établissement de la table d'hôte, car monseigneur est magnifique et reconnaissant.
— Explique-toi donc plus clairement.
— En deux mots, voici la chose : il est temps de te parler à cœur ouvert, les événements vont singulièrement se précipiter. Je t'ai priée, depuis ton entrée ici (prière, soit dit sans reproche, accompagnée d'assez jolis cadeaux), de parler souvent, très souvent, à la maîtresse des excellentes, des héroïques, des admirables qualités de Son Altesse.
— Je n'y ai point manqué, ajoutant toujours, d'après tes instructions, que j'étais ainsi renseignée sur monseigneur grâce à l'un de mes cousins actuellement au service du prince.
— C'est à merveille... Je te parlais de ceci seulement pour mémoire.
— Entre nous, je ne comprends rien à ce que tu me fais faire, car enfin, si le prince était à Paris, je me dirais : « Il est amoureux de madame... et...
Et suivi d'un seul aide de camp, il fait ainsi, de relais en relais, cinquante lieues à cheval. 'P. 294.)
en lui disant continuellement du bien de monseigneur, je la prépare à un aveu, > mais Son Altesse est au fond de l'Allemagne.
— L'on assure même qu'il va partir pour Constantinople...
— Le prince?
— Oui.
— Alors je renonce absolument à comprendre, mais, j'y songe, à propos de choses incompréhensibles, et ce petit appartement?
UV. 31. — EÏGÈNE SUB. — LA FAMILLE IOCFFROY. — ÉD. J. ROUFF ET C1». LIV. 37
— Quel appartement?
— Ce rez-de-chaussée dont la porte se trouve en face de celle du jardin de l'hôtel.
— Eh bien ! tu l'as fait louer par ta belle-sœur, et meubler confortablement, ce rez-de-chaussée.
— Oui, parce que ni moi ni toi ne devions paraître dans cette affaire, m'as-lu dit.
— Sans doute.
— Mais à quoi bon ce petit appartement?
— ■ Tu le sauras plus tard. Contente-toi de toujours exécuter mes instructions avec intelligence, exactitude, et l'établissement de ta table d'hôte est assuré.
Alors apprends-moi ce que tu attends encore de mon zèle.
— Ce matin, Mme la comtesse a reçu par la poste une lettre écrite sur gros papier, et dont l'enveloppe était cachetée de vert?
— D'où sais-tu?
— Peu importe. Dis-moi, quel a été l'effet de cette lettre sur madame?
— Affreux! Elle est devenue tremblante comme la feuille, pâle comme une morte, et puis, après avoir pleuré...
Elle a pleuré?... beaucoup pleuré?
— Comme une Madeleine.
— Très bien! dit Millier en se frottant les mains. Continue.
— Madame a voulu sortir tout de suite, sans attendre que l'on ait attelé ses chevaux et sans même me donner le temps de la lacer; elle a pris à la hâte un mantelet et un chapeau, m'a envoyé dire au concierge de faire avancer un fiacre, où elle est montée tout éperdue...
— De mieiix en mieux! Du reste je prévoyais la cho e... Maintenant, ma chère Clara, tu vas savoir ce que j'attends de toi... et songe à ta table d'hôte... Il faut que... tout à l'heure...
L'entretien des deux dignes serviteurs fut interrompu par un autre domestique qui vint dire au valet de chambre :
— Monsieur Mùller, je sors pour aller chez le glacier; voulez-vous qu'en même temps j'aille à la caserne des pompiers pour y demander les cinq hommes de service que monsieur le comte désire avoir à l'hôtel à cause de la galerie de bois bâtie dans le jardin?... Je ferais la commission.
— Pas du tout, reprit vivement Mùller, ce soin me regarde... j'irai moimême tout à l'heure à la caserne des pompiers.
— Diable! ne l'oubliez pas au moins, monsieur Mùller! cette galerie est bâtie en planches de sapin, couverte en toile groudonnée, tapissée d'étoffe^ ; tout ca brûlerait comme des allumettes si un malheur arrivait, et...
LA FAMILLE TKÛY 291
— Faites-moi le plaisir de vous mêler de ce qui vous regarde, d'aller faire vos commissions ; je me charge des pompiers.
— A la bonne heure, monsieurMiilIer. Moi je vous disais cela parce que je...
— C'est bien, c'est bien, Laissez-nous tranquilles!
Le domestique sortit. Millier reprit, s'adressant à Clara :
— Écoule-moi attentivement. Madame la comtesse ne peut guère tarder à rentrer.
— Je crois môme que la voici, dit la femme de chambre, en ce mom i ' placée près de l'une des fenêtres du salon; puis prêtant l'oreille au roulemenl d'un fiacre entrant dans la cour de l'hôtel, et regardant à travers les vitres, Clara reprit : Je ne m'étais pas trompée, c'est madame. Je vais à sa rencontre.
— Viens vite au contraire dans ma chambre; je t'apprendrai en peu de mots ce qu'il faut que tu fasses.
— Mais madame, en rentrant chez elle, va me sonner!
— Tu la laisseras sonner. Viens, viens ! Mûlleret Clara sortirent précipitamment du salon.
Aurélie de Villetaneuse, de retour chez elle depuis quelques moments, avait jeté loin d'elle son manteau, son chapeau, et se promenait avec agitation dans sa chambre à coucher, garnie de meubles de bois de rose rehaussés de médaillons de porcelaine de Sèvres, et tendue de damas bleu tendre semé de gros bouquets de roses; la magnifique coupe d'or émaillée, l'un des chefs-d'œuvre de Fortuné Sauvai, et cadeau du prince Charles-Maximilien, placé sur une étagère, attirait les yeux par son inimitable perfection.
La jeune comtesse allait et venait dans sa chambre, se disant d'une voix entrecoupée :
— M™ Bayeul! cette effrontée! sans grâce, sans beauté, sans naissance! Mme Bayeul! c'est à cette créature que mon mari m'a sacrifiée, mon Dieu! C'est à devenir folle... Et je suivrais les conseils de ma tante! je me résignerais... je fermerai les yeux!... ah! je serais par trop stupide aussi! Non! et je veux à l'instant...
Aurélie agita brusquement un cordon de sonnette, s'écriant avec impatience :
— Où est donc cette Clara! voilà trois fois que je la sonne. Elle est insupportable!
Puis, continuant de marcher avec agitation.
— Me préférer 51°" Bayeul, cette petite rousse, qui a l'air d'une fille
oeuvres ni: eugene sue
entretenue! Je suis pourtant plus belle que cette femme, moi! ajouta Aurélie en s'arrêtant devant une psyché en face de laquelle elle se trouvait alors.
Et par un mouvement de jalouse colère, la comtesse rompit la ceinture de sa robe, qui, ainsi brusquement ouverte, dégagea son cou si noble, où s'attachait sa trie charmante. Alors, se mirant dans sa merveilleuse beauté avec une fierté courroucée, la jeune femme s'écria :
— Je suis donc la sacrifiée, la dédaignée, la méprisée, moi! Est-ce assez d'humiliation, assez de honte!
Puis, les larmes succédant à sa colère :
— Et j'ai tant aimé mon mari! J'ai préféré la mort à la rupture de notre mariage, mon Dieu! J'ignorais encore les vraies tortures de la jalousie! Cette lettre m'avait bouleversée; pourtant, je pouvais encore douter de cette odieuse réalité. J'ignorais qu'elle était ma rivale; mais à cette heure, je le sais, oh! je le s ii>!... Une Mme Bayeul! Je souffrirais cela! Je ne me vengerais pas! Oh! si, je me vengerai, non en me déshonorant, mais la coquetterie a des armes terribles! Il suffit des apparences pour frapper atrocement un homme dans son orgueil. Ah! dès ce soir. M. de Villetaneuse, vous aussi, vous connaîtrez l'enfer de la jalousie! Tout à l'heure, en rentrant au milieu des préparatifs de cette fête, je la maudissais. Bénie soit-ellc, au contraire! Eile servira ma vengeance ! oui, du moins, je pourrai...
Et s'interrompant avec un sanglot étouffé :
— Mais non, non! je ne pourrai pas... j'ai la tête perdue, je suis brisée... je serai laide... je suis pâle, j'ai les yeux rouges. ..j'ai tint pleuré! Ah! heureusement cette indigne Mmo Bayeul ne vient pas chez moi... Elle serait belle de son bonheur, belle de son triomphe!... Elie m'écraserait! Non, non, ce soir toutes les femmes m'effaceraient, leur envie devinerait mes souffrances! Je ne paraîtrai pas à cette fête, je dirai que je suis malade, j irai passer ma soirée près de mon I auvre bon père; ma mère fera les honneurs du salon.
Après un moment de silence, Aurélie reprit avec une désolante amertume :
— Ah! ma mère! votre tendresse aveugle m'a perdue! Je n'étais pas vaniteuse, je le suis devenue!... Vous me répétiez sans cesse que, belle comme je l'étais, je devais être duchesse ou princesse! La tête m'a tourné! Je suis comtesse, je suis riche, j'ai dix-neuf ans, je suis belle...
Elle s'interrompit encore, et se redressant fière, superbe, résolue :
— Quoi! je suis comtesse, j'ai dix-neuf ans, je suis belle, et je pleure!... Ah ! j'ai honte de ma lâcheté! Je la vaincrai... Oui, ce soir je veux être belle.... je le serai... oui, belle à éblouir... Tremblez, M. de Villetaneuse!
Aurélie sonna de nouveau sa femme de chambre, afin de lui donner sesordres pour sa toilette de bal ; presque aussitôt Clara entra chez sa maîtresse.
L\ FAMILLE JOL'FFROY
La jeune comtesse, à !a vue de sa femme de chambre, domina son émotion et dit à Clara :
— Où êtiez-vous donc, mademoiselle? voilà plusieurs fois que j'ai sonné.
— Je demande mille pardons à madame la comtesse, mais j'ignorais qu'elle fût rentrée, j'étais dans la lingerie.
— ■ Vous allez me peigner et me coiffer; préparez ce qu'il faut dans ma chambre de toilette.
— Quelques moments après, Aurélie, vêtue d'un peignoir brodé, assise dans un fauteuil, devant une toilette à la duchesse garnie de dentelles et de flots de rubans roses, livrait sa magnifique chevelure châtaine, à reflets dorés, aux soins de M11" Clara, qui pensait à part soi :
— N'oublions aucune des recommandations de Millier; il y va de l'établissement de ma table d'hôte... le difficile est d'amener adroitement l'entretien... enfin, essayons...
Elle reprit tout haut, en passant le démêloir d'écaillé dans l'échevau soyeux qu'elle tenait entre ses mains, et qui, sans ce soutien, fût tombé jusqu'à terre :
— Je ne crois pas qu'il y ait au monde une chevelure aussi longue, aussi belle que celle de madame la comtese...
Aurélie ne répondit rien à cette flatterie de sa femme de chambre, mais, évoquant le passé avec une mélancolie navrante, elle se disait :
— Oh! ma petite Marianne! où est-il cet heureux temps où- tu te plaisais à me coiffer pourle bal... J'étais toujours heureuse et souriante alors... confiante dans l'avenir, que je rêvais si beau!... Hélas! combien je prévoyais peu les chagrins que j'endure aujourd'hui!
Mlla Clara poursuivit :
— Il y a cependant une personne dont les cheveux, quoique d'une autre couleur que ceux de madame la comtesse, sont, dit-on, presque aussi beaux que les siens... ce sont ceux de Mmo la grande-duchesse de Holzern, sœur de Son Altesse le prince Maximilien.
— ■ Ah! dit Aurélie, saisissant cette occasion de se distraire de ses noires pensées, le prince a une sœur?
— Oui, madame, et l'on cite, à propos d'elle, un trait de Son Altesse qui prouve son dévouement fraternel.
— Cela ne m'étonne pas, si j'en juge d'après tout le bien que je vous entends dire journellement du prince... Quel est ce trait?
— La grande-duchesse se trouvait alors dans ses Etats, à environ cinquante lieues du palais du prince; il apprend qu'elle est malade... c'était l'hiver, par un temps affreux, Son Allesse, craignant de ne pas arriver assez vite en voiture, fait venir deux chevaux de poste, et suivi d'un seul aide de champ, il fait ainsi, de relais en relais, cinquante lieues à cheval en quinze heures, malgré, la neige; il arrive, et pendant plus d'un mois Son Altesse, ne quittant pas le chevet du lit de sa sœur, l'a veillée jour et nuit...
— Ce trait est touchant, il fait honneur au cœur du prince, dit Aurélie en soupirant. Les hommes capables d'un pareil dévouement sont rares; le prince est une noble exception. Heureux le peuple qu'il gouvernera un jour !
— Si madame la comtesse savait combien monseigneur est aimée! Que dis-je? adoré, idolâtré, béni de tous ceux qui l'entourent ! Ce n est pas seulement de sa générosité qu'ils se louent, mais de sa bonté. Madame croirait-elle que mon cousin (il est, je l'ai dit à madame, au service de Son Altesse) s'étant trouvé un joir gravement malade, a vu monseigneur entrer dans sa chambre pour venir s'informer lui-mêmede ses nouvelles?et mon cousin n'est pourtant qu'un pauvre domestique.
— Je trouve ce trait non moins touchant que celui que vous venez de me citer.
— Que dirais-je à madame? Mon cousin ne m'écrit pas une seule fois sans me raconter quelque chose à l'avantage de Son Altesse : ce sont de pauvres familles secourues avec une délicatesse qui double le prix du bienfait o i bien des actes de courage admirables. Est-ce que j'ai racoonlé à madame l'histoire du chien enragé?
— Non.
— Ah ! madame, c'est effrayant. Le prince revenait à cheval de la chasse; il avait perdu sa suite. Il entend des cris de terreur en approchant d'un hameau, et voit une femme et deux enfants fuyant un énorme chien furieux. Son Altesse saute à bas de son cheval, et, à coups de couteau de chasse, attaque et tue le chien enragé.
— C'est d'un noble courage !
— Aussi les habitants des domaines du prince regardent-ils son départ comme une calamité lorsqu'il va en voyage ; aussi en ce moment sont-ils dans la désolation de la désolation!
— Pourquoi cela, mademoiselle?
— Ce matin, j'ai reçu de mon cousin une lettre. J'avouerai à madame que c'esl la lecture de cette lettre qui me retenait tout à l'heure dans la lingerie et qui m'aura empêchée d'entendre la sonnette, répondit Clara, continuant de s'occuper de la coiffure de sa maîtresse, et elle ajouta :
— Madame la comtesse veut-elle que je tresse ses cheveux en deux nattes ou en une seule?
LA FAMILLE JOUl'l KoY 20ô
— En une seule.
— Je disais dune à madame que j'ai reçu de mon cousin une lettre d m laquelle il m'apprend que le prince va partir pour Constantinople. Aussi, tous les habitants des domaines de Son Allesse sont dans l'affliction.
— Je le comprends, le prince entreprend un bien long voyage.
— Il paraît que Son Altesse cherche ainsi à se distraire el à s'étourdir.
— A s'étourdir... sur quoi?
— Le prince est, depuis environ un an, min'' par un secret et profond chagrin. Mon cousin m'écrit que monseigneur, avant de se déterminer à ce voyage, passait des jours tout seul, dans un pavillon situé au milieu des bois ;i une lieue du palais. Son Altesse ne voulait absolument voir personne de sa cour.
— Et sait-un, mademoiselle, quelle est la cause de ce profond chagrin?
— On [l'ignore, répondit Clara, et elle reprit : La tresse de madame la comtesse est nattée... Veut-elle que je m'occupe maintenant de ses bandeaux?
— Oui, faites,
— Je disais donc à madame que l'on ignorait la cause du profond chagrin de Son Altesse : les domestiques vivant toujours auprès de leurs maîtres savent naturellement bien des choses que le monde ne peut savoir; cependant, mon cousin, malgré son dévouement pour monseigneur, n'a pu deviner la cause do cette peine secrète; il m'écrit que le prince est presque méconnaissable tant il a pâli et maigri. Enfin, avant son dernier voyage à Paris, il avait une liaison... Madame la comtesse comprend...
— Parfaitement.
— Le prince avait donc une liaison avec la plus jolie femme de sa cour; cette liaison a été rompue lorsque Son Altesse est revenue de Paris, et depuis, monseigneur, ainsi que je le disais à madame la comtesse, a toujours vécu au fond d'une profonde retraite, jusqu'au jour où il s'est décidé à partir pour Constantinople... sans doute dans l'espoir de se distraire, de s'étourdir.
— Pauvre prince! se disait Aurélie pensive, un cœur si noble, si généreux! Ah! ceux-là plus que les autres sont exposés à souffrir!
— Madame \eul-el!e que je m'occupe de son autre bandeau?
— Oui.
— Mon Dien! j'y songe, reprit soudain M"* Clara, semblant frappéed'ûrte idée subite, madame la comtesse serait peut-être curieuse de voir l'écriture de Son Altesse?
— Comment cela?
— Je l'avoue à madame ; je suis si reconnaissinte des bontés du prince à l'égard do mon cousin, que j'ai pour Son Altesse une sorte d'idolâtrie... et.. mais je n'ose achever... madame la comtesse va se moquer de moi-...
— Continuez, mademoiselle, continuez.
■ — J'avais dit à mon cousin que s'il pouvait m'envoyer ne fut-ce qu'un mot, une adresse de lettre écrite par Son Altesse... je garderais cela comme une relique...
Or, le bonheur a voulu... que mon parent ait justement trouvé dans la cheminée du cabinet de Son Altesse un papier écrit de sa main et à demi brûlé, un morceau d'une lettre sans doute déchirée, puis jetée au feu...
Mon cousin a cru pouvoir, sans indélicatesse, ramasser dans la cheminée ce chiffon de papier et me l'envoyer dans sa lettre de ce malin.
Madame la comtesse doit juger de ma joie. Je possède enfin ma précieuse relique : quelques mots de la main de Monseigneur.
J'ignore ce qu'ils contiennent, car madame m'ayant sonné, j'ai à peine eu le temps de lire la lettre de mon parent qui m'annonce cet envoi ; mais si madame est curieuse de voir l'écriture de Son Altesse, ajouta M1Ie Clara en fouillant ;i sa poche (et tirant d'une enveloppe un petit morceau de papier soigneusement plié, elle le déposa sur la toilette), madame pourra satisfaire sa curiosité.
Puis la fine mouche, sans plus parler du papier, qu'Amélie n'avait ni accepté ni refusé :
— Madame la comtesse est coiffée ; veut-elle me dire quelle robe elle mettra ce soir, afin que je prépare sa toilette?
— Je n'en sais rien encore ; j'y vais songer, je vous sonnerai tout à l'heure. M11" Clara sortit de la chambre se disant :
— Ma foi! je crois n'avoir pas élé trop sotte. Mùller sera content, et l'établissement de ma table d'hôte est, je l'espère, en bon train.