‹ La famille JouffroyChapitre 26 sur 60 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

Mme de Villetaneuse, en écoutant le babil de sa femme de chambre et certaines circonstances rapportées par elle, était devenne de plus en plus rêveuse.

Elle prit machinalement le papier laissé par Clara sur la toilette et le déplia, cédant à un vague sentiment de curiosité.

Ce papier lacéré, froissé, irrégulièrement brûlé sur ses bords, avait dû faire partie d'une lettre; il contenait quelques lignes d'une écriture fine, senée, qu'Amélie reconnut facilement pour être celle du prince Charles-Maximilien, en la comparant, de souvenir, à celle de la lettre d'envoi de la coupe émaillée.

LA KAMIU.E JOlTKliO Y

.Va eliùrt! belle-mùre, vous êtes un pou vivo. (I>. 301.)

Ces lignes étaient tronquées par la lacération et la brûlure du papier; cependant Aurélie put lire et mentalement compléter les phrases suivantes (le commencement de la lettre se trouvait, sans doute, sur l'un des fragments détruits par le feu) :

« Aussi, j'ai voulu quitter Paris le lendemain de son mariage, dont « j'avais été l'heureux et le malheureux témoin. .

L'absence loin de calmer mon amour...

LIV. 38. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOCFFROY. — ÉD. 1. ROl'FF ET C1'. LIV. 39

« et je pars, ne comptant plus...

« de ce long voyage en Orient..

« Oh! ma soeur, si tu la...

« cette folle passion qui...

« avec ma vie...

« Enfin cette coupe...

« quelquefois mon souvenir... »

Aurélie, pouvant à peine en croire ses yeux, lut et relut plusieurs fois ce fragment de lettre qui semblait. avoir été adressé par le prince ÎMaximilien à sa • sœur, puis courut à un meuble où elle conservait le billet d'envoi de la coupe, le prit, et compara les deux écritures. Elles étaient absolument semblables.

La comtesse ne pouvait soupçonner le complot infernal qui se tramait autour d'elle, 5Ille Clara lui ayant (d'après les instructions de Miiller) expliqué d'une manière parfaitement vraisembable comment elle se trouvait en possession de ces quelques lignes de la main du prince, sans avoir, disait-el'e, eu le temps d'y jeter les yeux.

— Il m'aime! se disait 3Im0 de Villetaneuse relisant encore ce fragment de lettre et suppléant facilement aux mots lacérés. Le prince a voulu quitter Paris le lendemain de mon mariage, dont il avait été l'heureux et le malheureux témoin! il voulait échapper à cet amour... et l'absence, loin de le calmer... l'a encore augmenté ! il compte sur les distractions da ce voyage d'Orient pour s'étourdir; il dit à sa sœur que si elle me connaissait, elle comprendrait cette folle passion qui ne finira qu'avec sa vie! il espère que la coupe dont il m'a fait présent me rappellera quelquefois son souvenir... C'est de moi... oui, c'est bien de moi qu'il s'agit... le prince m'aime toujours! il part pour l'Orient, afin de se distraire de cet amour sans espoir... Mon Dieu! je ne sais si je rêve, ou si je veille... Il m'aime! Était-ce donc un vague pressentiment de cet amour, le doux plaisir que j'éprouvais à entendre Clara me parler chaque jour du prince? je me plaisais à me rappeler ses trait-, son accent, le peu de paroles qu'il m'a dites autrefois ; je sentais germer dans mon cœur une sympathie, une admiration profonde pour cet homme à la l'ois si délicat et si chevaleresque, si charmant et si bon, que je le regardais comme un être idéal, comme un héros de roman. Oh! souvent, durant ces heures de solitude que me faisait lacontinuelle absence de mon mari, je me suis dit, sans jamais penser, mon Dieu! que Charles- Maximilien m'eût seulement remarquée : « Combien la femme qu'il aime doi être fière et heureuse!... » Et c'est moi, c'est moi qu'il aime! Il part!... Oh! béni soit ce voyage. Jamais je ne reverrai le prince ; je pourrai l'aimer sans honte, sans remords : telle sera ma secrète et chère vengeance des mépris de mon mari! Ah! cet amour sans avenir, je le sais, sera du moins ma consolation, mon soutien: il me donnera conscience de moi-même; il me relèvera à mes

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propres yeux; il me prouvera que je vaux bien une MmoBayeul!... Il e<t prince! il e>( Frère il 'nu souverain! il est jeune encore ! il est beau! il a rompu avec une charmante maîtresse, il a fui sa cour pour vivre de mon souvenir dans une profonde solitude... et c'est à peine s'il ose compter sur les distractions d'un long voyage pour l'étourdir sur cette passion qui ne finira qu'avec la vie! Oui, voilà comme je suis aimée d'un prince qui doit régner un jour, tandis que je suis délaissée, méprisée par M. de Villetaneuse!... Je suis sacrifiée à qui? A une effrontée créature sans beauté, sans esprit!... Etl'homme qui me délaisse. ne m'a peut-être épousée que pour ma dot!... Oh! cet amour me venge !... Je ne -•rai pas ingrate, non, non, et pour me souvenir de vous, monseigneur, je n'aurai pas besoin de regarder cette coupe!

La jeune femme, contemplant cet objet d'art avec un sourire mélancolique, ajouta :

■ — Cher trésor! maintenant doublement précieux pour moi ! Divin chefd'œuvrede mon ami d'enfance! souvent, dans l'isolement où me laissait l'homme qui aujourd'hui m'outrage, me dédaigne, j'éprouvais une vague appréhension des tourments dont je souffre à cette heure, et je te disais : « Si je dois être malheureuse un jour, ton aspect me donnera le courage de la résignation. Je me rappellerai qu'il n'a tenu qu'à moi d'épouser l'artiste illustre dont tu es le chef-d'œuvre. J'aurais été la plus heureuse des femmes, j'ai refusé sa main, je n'ai pas le droit de me plaindre. » Oui, je te parlais ainsi, cher trésor, cl maintenant je te dirai : « Tu éveilleras toujours en moi le souvenir de mon ami d'enfance... mais ta seras aussi à mes yeux le gage d'un amour dont je suis fière, dont je n'ai pas à rougir... » N'est-il pas le noble fruit de l'admiration qui depuis longtemps germait dans mon cœur? Oh! je m'abandonnerai sans réserve, sans crainte et avec délices à cet amour, car je ne dois jamais revoir celui qui l'inspire... Oh 1 prince charmant! c'est le nom mérité que dés ce jour je vous donne, vous êtes venu comme le bon génie du conte de fée changer mes larmes en joie, mon désespoir en espérance, mes feuilles sèches en perles et en diamants, les ronces de mon chemin en bouquets de fleurs. Prince charmant, vous serez mon bon génie !

Cette amoureuse invocation d'Aurélie an prince charmant fut interrompue par M"° Clara, qui entra et dit :

— Monsieur le comte fait demandera madame la comtesse si elle peut le recevoir.

— Tout à l'heure, répondit en soupirant la jeune femme, soudain rappelée, à la réalité; puis, après un moment de silence, et s'adressant à sa femme de chambre, non sans un certain embaras :

— Mademoiselle, vous n'avez pas lu, m'avez-vous dit, ce fragment de lettre du prince?

— Non, madame la comtesse.

— Tenez-vous beaucoup à ce chiffon de papier?

— Oh! beaucoup; c'est pour moi une véritable relique. Je l'ai dit à madame.

— S'il en est ainsi, je ne peux guère espérer que vous m'abandonniez cette précieuse relique.

— Madame...

— Une de mes amies rassemble une collection d'autographes des personnes les plus considérables de notre époque; ces quelques lignes de la main du prince eussent très bien figuré dans cette collection.

— Madame la comtesse doit penser que je n'ai rien à lui refuser, et dès qu'elle désire garder cet écrit, je...

— Merci, Clara, merci... je saurai récompenser votre bonne grâce à m'étre agréable. Priez M. de Villetanense de m'attendre dans mon boudoir.

— ■ Oui, madame la comtesse, répondit Clara en sortant, et elle se dit :

— Ma maîtresse veut conserver ces lignes amoureuses... décidément, j'aurai ma table d'hôte!

Mme de Villetaneuse vint bientôt rejoindre le comte, qui l'attendait dans un boudoir, voisin de la chambre à coucher. Aurôlie, d'abord calme et digne, dit froidement à son mari :

— Vous désirez me parler?

— Oui, ma chère amie; je viens vous prier de vouloir bien signer ces quelques papiers d'affaires. Et il les lui montra. Je viens en outre vous adresser un reproche, un grave reproche.

— A moi? répondit Aurélie avec stupeur; à moi, un grave reproche?

— Hé! sans doute, à. vous. Puis, prenant un air sévère, comment se faitil, madame, que je sois obligé de vous dire... car enfin un tel oubli de votre part est impardonnable... Oui, comment se fait-il que je sois obligé de vous dire que vos boucles d'oreilles en diamants ne sont aucunement en rapport avec la richesse de votre parure? aussi, madame, ajouta le comte en souriant et fouillant à sa poche, dont il tira un petit écrin, outré, révolté de ce complet oubli de vos devoirs de femme élégante, je viens vous les rappeler en vous apportant cette paire de boucles d'oreilles.

— Vous êtes trop généreux, vraiment, répondit Aurélie avec une amertume contenue en songeant à l'aventure du passage Cendrier, vous me comblez.

— Ne parlons plus de cela. Veuillez, je vous prie, ma chère amie, signer

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ces papiers... le clerc de mon notaire les attend... il s'agit d'un placement très avantageux, et, si vous voulez, je vous expliquerai...

— C'est inutile, monsieur, donnez-moi ces papiers, répondit Aurélie avec distraction et absorbée qu'elle était par mille pensées diverses; puis s'approcliant de sa table à écrire : où faut-il signer?

Il faut, ma chère amie, d'abord écrire ici : Approuvé l'écriture ci-dessus... Dien, voilà qui est fait... Maintenant, votre signature au bas de ces mots... signez encore ici... et là encore... A merveille, dit le comte en remettant les papiers dans sa poche, milles grâces...

— Est-ce tout, monsieur?

— Oui, ma chère... Ah ! j'oubliais : j'aurai à vous présenter ce soir une personne qui... mais remarquant la pâleur d'Aurélie, il s'interrompit et ajouta : Mais qu'avez-vous donc?... vous semblez préoccupée, soucieuse!

— Préoccupée, peut-être... mais soucieuse, non, Dieu merci!

— Je vous assure que vous avez l'air fort soucieux.

La comtesse, en proie à une agitation violente, d'abord contenue, ne put dominer plus longtemps ses ressentiments, et, après un moment de silence, reprit brusquement d'une voix altérée :

— Monsieur, savez-vous où est situé le passage Cendrier?

— Le passage Cendrier?

— Oui.

— Voilà, ma chère, une question topographique singulière inattendue.

— Inattendue, je le crois; enfin, faites-moi la grâce de me répondre.

— Le caprice est bizarre; mais, soit, voyons, il me semble que le passage Cendrier doit être quelque part vers le boulevard des Capucines, et si je ne me trompe, c'est un affreux passage.

— Affreux! peut-être; mais il n'est pas tel sans doute, à vos yeux, monsieur : vous devez le trouver charmant, grâce aux souvenirs qu'il vous rappelle.

— Ce passage me rappelle, dites-vous, des souvenirs?

— Et des plus récents ; vous êtes allé ce matin encore dans ce passage si affreux!

— Ah bah !

— Vous êtes entré dans la maison qui porte le n° 7.

— Vraiment!

— Et Mme Bayeul est bientôt venue vous rejoindre dans cette; maison... Osez le nier, monsieur... osez-le!

— Nier quoi, ma chère?

— Votre rendez-vous avec celte femme! Ne dites pas non! je l'ai vue! elle avait un chapeau blanc et un châle orange !

— Un chapeau blanc ! un châle orange ! voilà qui me paraît fort circonstancié.

— Ainsi, monsieur, vous avouez... vous avouez!

— Vous me paraissez si convaincue, ma chère, qu'il serait de mauvais goût de contrarier votre certitude; et puisque vous tenez particulièrement à croire que...

■ — Monsieur!

— Je vous en prie, calmez-vous.

— Je suis très calme, vous le voyez !

— Pas tout à fait calme, mais beaucoup plus calme que je ne devais m'y attendre. Vous avez débuté par l'ironie, non par la colère ou parles larmes ; cela prouve du sang-froid, du dédain, une sorte d'indifférence de la chose. Or, cette indifférence est du meilleur augure pour notre repos et notre bonheur à tous deux; décidément, ma chère Aurélie, vous êtes une femme d'esprit, de tact, de bons sens! Vive Dieu! nous sommes faits pour nous entendre! il n'y aura pas maintenant d'existence comparable à la nôtre. Nous nous comprendrons à demi-mot, nous nous serons réciproqueme nt indulgents. Tenez, vous êtes un ange !

■ — Monsieur... vous me méprisez donc bien?

— Moi! vous mépriser! Vous me dites cela tout justement au moment où je vous admire.

— Soyez sincère, vous ne m'avez jamais aimée!

— D'abord, ma chère, qu'est-ce que l'amour?

— Mais... c'est... c'est...

— Allons, j'écoule, c'est...

— C'est le sentiment que malheureusement j'éprouvais pour vous, monsieur.

— Et vous ne l'éprouvez plus?

— Vous osez me le demander!

— Ah! si je pouvais vous croire!

■ — Monsieur!...

— Hé, sans doute! si vous ne m'aimiez plus, nous n'aurions alors rien à envier aux plus heureux de ce monde ; gais, contents', placides, confiants l'un envers l'autre, jamais jaloux ni chagrins, jamais soupçonueux ni soupçonnés, toujours pardonnant ou pardonnes, vivant en bons amis, nos belles années s'écouleraient dans des plaisirs sans contrainte, sans recourir à la ruse, à la feinte, au mensonge ! Enfin, l'âge venant, le souvenir de notre bon temps charmerait notre vieillesse. Que de joyeuses histoires à nous raconter en tisonnant! Ah! ma chère Aurélie, si vous le vouliez, quels charmants camarades de plaisir nous serions!

— Camarades de plaisir, et complices d'ignominie, n'est-ce pas, monsieur?

— Vous êtes un enfant, vous réfléchirez; votre calme de tout à l'heure, en me parlant du passage Cendrier, est pour moi, je vous le répète, d'un

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