‹ La famille JouffroyChapitre 28 sur 60 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

Mm° Jouffroy, depuis le mariage de sa fille, la voyait pleurer pour la première fois; elle fut surtout frappée de la pâleur et de la douloureuse altération des traits d'Amélie. La mère la moins clairvoyante eût deviné qu'il s'agissait, non pas d'une légère discussion de ménage, mais d'un dissentiment grave et pénible : aussi Mmo Jouffroy, courant vers sa Glle, s'écria en jetant au comte un regard menaçant :

— Pourquoi Aurélie pleure-t-elle? Puis embrassant celle-ci avec effusion, elle reprit d'une voix remplie d'angoisse : Mon enfant, je t'en conjure, dis-moi ce que tu as... Ta pauvre figure est toute bouleversée, tu n'es pas reconnaissable.

— Je n'ai rien, maman.

— Tu n'as rien ! et tes joues ruissellent de larmes, tu es pâle comme une morte, tu es oppressée à étouffer, tes mains tremblent, tu frissonnes... et tu dis que tu n'as rien !

Puis se retournant impétueusement vers le comte :

— Mon gendre, qu'est-ce que cela signifie?

— Cela signifie, ma chère belle-mère, que notre Aurélie est une enfant.

— Il ne s'agit pas de cela. Pourquoi la faites-vous pleurer? Pourquoi la mettez-vous dans un état pareil? Est-ce que vous croyez que je vous ai donné ma fille pour que vous la rendiez malheureuse?

— Maman, je t'en prie, calme-toi. Monsieur a raison, reprit la comtesse avec une amertume navrante, j'ai eu tort de pleurer pour peu de chose... je suis une enfant.

— Tu appelles ton mari monsieur^ ton pauvre sourire me fait venir les larmes aux yeux... Je te dis, moi, qu'il s'est passé entre vous quelque chose de terrible. Jour de Dieu! si je savais...

— De grâce, chère belle-mère, calmez-vous. Il n'est pas besoin de dire : Si je savais... Vous vivez avec nous, vous savez par vous-même si ma femme est malheureuse.

— H y a commencement à tout.

— Avez-vous quelque chose à me reprocher?

— Vous êtes toujours dehors, vous ne sortez quasi jamais avec ma fille.

— De cela s'est-elle plainte jusqu'ici? s'en plaint-elle?

— Elle ne se plaint jamais, parce qu'elle est l'agneau du bon Dieu. Mais puisque l'occasion se présente, et que je la trouve dans un état à faire pitié, je vous dirai ce que j'ai depuis longtemps sur le cœur. Entendez-vous, monsieur mon gendre ? L'on ne se marie pas pour vivre de son côté, à sa guise, et rentrer toutes les nuits je ne sais à quelle heure. Sans son père et moi, ma fille serait toujours seule à la maison. Je suis sûre que cet isolement est une des causes de son chagrin. Elle se sera révoltée à la fin, et vous lui aurez dit des duretés. N'est-ce pas que c'est ça, ma pauvre chérie? *

— Maman, je t'en prie... ne...

— C'est indigne à vous, mon gendre... vous êtes un monstre!

— Ma chère belle-mère... vous êtes un peu vive ; je me permettrai de vous faire observer que vous me traitez de monstre sans trop savoir pourquoi.

— Tenez, vous me faites bouillir le sang dans les veines avec votre sangfroid gouailleur!

— Ma mère je t'en supplie...

— Laisse-moi faire, ma pauvre chérie, tu n'as pas plus de défense qu'un mouton; mais moi, Dieu merci? j'ai bec et ongles, je ne reculerai pas devant

LA FAM1LLK JOUITROY

J'ai vu le commandant des pompiers, il enverra les hommes. (P. 303.)

ton mari, et s'il veut commencer à te tourmenter, qu'il prenne garde à lui!

— Encore une fois, madame, quelle est la cause de ce grand courroux? Pourquoi cet éclat soudain?

— Comment, pourquoi ? Est-ce que vous vous moquez du monde ? Je trouve ma fille en larmes et toute bouleversée ; ce n'est point assez, peut-être! Ne croyez pas, voyez-vous, nf imposer par votre flegme impertinent.

— Madame... ces expressions...

LIV. 39. — EUGÈNE Sl'E. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. ItOUFF ET Clc. I IV. 39

— Hé bien! quoi donc, monsieur?... je vais peut-être prendre des mitaines pour vous parler!

— Des mitaines... je n'en exige point, mais j'ai le droit d'attendre de vous, madame, que vous me parliez poliment.

— Vous allez voir qu'à mon âge et devant ma tille, je vais recevoir les leçons d'un blanc-bec comme vous !

— Ma mère! ma mère!

— Laisse-moi donc tranquille! ne t'en mêle point! s'écria M"" Joulïroy,

complètement exaspérée par le froid persiflage du comte. Je saurai le faire

marcher au pas, moi... cet insolent-là!

— Ma obère belle-mère, il m'en coûte de vous prier de remarquer que

votre prétention de faire marcher les gens au pas pourrait justifier la ressembla™ e que les méchants veulent, à tort, à grand tort, trouver absolument eulre vous... et uu tambour-major...

- Vous êtes un manant!

— Monsieur... Ah! monsieur.... insulter ma mère!

— Hé bien! hé bien! qu'est-ce qu'il y a? on se chamaille donc! dit la voix nasillarde du marquis entrant en ce moment dans le boudoir avec M. Joulïroy.

Mm° Jouffroy, à la vue de son mari accompagnant le marquis de Villetaneuse, s'écria :

— Avance ici, Jouffroy! viens voir ta fille en larmes, viens entendre de quelle manière l'on traite ta femme.

— Qu'y a-t-il donc? reprit l'excellent homme avec anxiété en courant vers sa femme et Aurélie. Ah, mon Dieu! fifille, comme tu es pâle .. et toi, Mimi, comme lu es rouge!

— Est-ce qu'il n'y a pas de quoi se mettre hors de soi! ce freluquet-là rend noire fille malheureuse comme ie> pierres et m'appelle tambour-major!

— Tambour-major! répéta le marquis en ricanant; mais, chère madame, il n'y a point du tout lieu de vous offusquer de cette ressemblance-là ! un tambour-major! mais c'est un personnage fort majestueux... qu'un tambourmajor!

— Oui, reprit amèrement Mme Jouffroy, je ressemblais à une duchesse... lorsque vous veniez m'entorliller pour que je donne ma fille à votre neveu.

— Belle dame... que je meure si j'ai jamais eu l'inconvenante pensée de... vous entortiller, ajouta le marquis en aspirant sa prise de tabac. Peste! vous entortiller !

LA KAMI 1.1. i: JnlITIIOY

— Tenez! vous ne valez pas mieux que voire neveu! les deux font la paire! s'écria .M'"0 Joulïroy, exaspérée par la sardonique impertinence du marquis. Le cousin Roussel vous avait bien jugé, lai! Vous n'êtes qu'un viens, roué!

— Madame... mes cheveux blancs...

— Parlez-en donc, de vos cheveux blancs! Vous les honorez joliment !... Et nos quatre mille francs?

— Quels quatre mille francs?

L'argent que mon mari vous a remis le lendemain du mariage de ma lillc, sous prétexte d'une conspiration, d'une surprise... que vous vouliez, disiezvous, ménager à Aurélie et à votre neveu!

— Chut, chut, chère madame! la conspiration marche toujours ; un peu de patience; d'ailleurs, votre mari n'a-t-il pas un reçu de moi, une quiltance en forme! 11 est donc parfaitement en régie.

— Il est bien avancé avec sa quiltance! c'est quatre mille francs de flambés... Quand je pense que j'étais assez béte pour croire à votre conspiration!... Ah! il y a bien d'autres choses auxquelles j'ai cru pour le malheur de ma fille... Mais, pour Dieu! je suis là, et il faudra marcher droit, monsieur mon gendre!

— Oui, nous sommes là, reprit timidement M. Joufîroy, nous ne voulons pas que notre tille suit malheureuse... ah! mais dame, non!

— Mon bon père, reprit Aurélie, que cet entrelien mettait pour tant de raisons au supplice, j'ai eu avec M. de Villetaneuse une discussion, j'ai pleuré, maman est entrée ; émue de mes larmes, elle a adressé des reproches à M. de Villetaneuse, il a répondu à ma mère en des termes dont j'ai été profondément affligée: il les regrette, je l'espère... Je t'en conjure, bon père, et toi aussi; maman, oublions ce qui s'est passé; il y a bal ici ce soir, il est déjà tard; si je n'assistais pas à cette fête, il s'ensuivrait mille commentaires; il me faut donc songer à ma toilette ; nous allons diner bientôt... et...

— Ma pauvre enfant, reprit Mmo Joulïroy en interrompant Aurélie, tu veux excuser ton mari, je te reconnais là; mais demain, nous tirerons cette affaire-là au clair, nous aurons une explication sérieuse.

— Et moi, ma femme, sans attendre à demain, je profiterai, s'il te plaît, de l'occasion pour adresser tout de suite une seule question à notre gendre, reprit M. Jouffroy, désirant profiler de l'occasion bien rare où il voyait sa femme disposée à le soutenir et à partager entin ses appréhensions pour l'avenir de leur tille, appréhensions de plus en plus vives pour lui, mais dont, jusqu'alors, il n'avait osé parler, tant il craignait de se trouver en désaccord avec Mm° Jouffroy

— Moucher beau-père, reprit le comte, vous avez, dites-vous, une question à m'adresser?

— Oui, mon gendre : je voudrais savoir, hum... hum... savoir un peu l'état

de vos affaires... et de la fortune de ma fille... hum... hum... Vous dépensez énormément d'argent, et il me semble, mon gendre... hum... hum... que vous allez un peu vite.

— Mon cher beau-père, tout ce que je peux vous répondre à ce sujet, c'est que vous n'avez aucune espèce d'inquiétude à avoir.

— J'espère que voici une réponse péremptoire. ajouta le marquis en prenant son tabac, péremptoire et des plus rassurantes.

■ — Allons donc! s'écria Mm° Jouffroy, vous et votre neveu, vous vous entendez comme des larrons en foire!

— Belle dame, celte comparaison de larrons en foire est un peu...

— Tant pis si elle vous blesse ! mon mari et moi, nous voulons des preuves et non des mots, entendez-vous, monsieur mon gendre! oui, nous voulons connaître votre passif et votre actif, Oh! il n'y a pas à nous tromper : je sais le affaires, moi ! vous aurez donc à nous justifier vos dépenses depuis votre mariage, à livres, sous et deniers.

— Madame, je suis d'âge à n'avoir plus besoin de tutelle.

— Parbleu! mon neveu est suffisamment émancipé, j'imagine!

— Je gère ma fortune et celle de ma femme ainsi qu'il me convient, poursuivit le comte ; personne n'a le droit de se mêler de cette gestion.

— C'est un peu fort! s'écria Mm° Jouffroy. Quoi! nous aurons donné huit cent mille francs de dot à notre fille, et nous n'aurions pas le droit d'exiger que vous nous en rendiez compte !

— Moralement, oui ; matériellement, non, madame, et je vous en rends compte moralement en vous disant, et j'ai le droit d'être cru, que vous ne devez avoir aucune inquiétude au sujet de notre situation de fortune.

- C'est clair. Que diable pouvez-vous exiger de plus de mon neveu?

— Pardon, monsieur le marquis ; notre gendre nous donnant cette assurance ne doit aucunement craindre... hum... hum... de nous montrer, à ma femme et à moi, ses livres de dépenses, ses valeurs en caisse, de compter avec nous, enfin, de clerc à maître, et de...

— Aurélie, dit soudain Mm0 Jouffroy, frappée d'une idée subite, ton mari ne l'a-t-il jamais rien fait signer?

— Si, maman, et aujourd'hui encore...

— ■ Que signais-tu ainsi?

— Je n'en sais rien : M. de Villelaneuse me priait de signer... je signais.

— Sans lire, malheureuse enfant?

-- Oui, mon père.

— Grand Dieu! s'écria Mmc Jouffroy, je n'ai pas prévenu ma fille ! Hélas! je ne me défiais de rien Et se retournant vers le comte avec angoisse, Quels actes avez-vous fait signer à Aurélie, aujourd'hui encore?

LA FAMILLE JO U Il KO Y 300

— J'ai la chair de poule, dit M. Jouiïroy, s'il s'agissait de transferts de rentes, toute la dot de filille était en rentes!

— Mais répondez donc! s'écria Mm° Jouiïroy hors d'elle-même, en saisissant le comte par le bras : quels actes avez-vous fait signer à ma fille?

— Mais l'on n'a jamais poussé plus loin l'indiscrétion ! reprit le marquis; mais c'est intolérable! mais c'est une véritable inquisition!

— Madame, je n'ai rien à vous répondre, dit monsieur de Villetaneuse : ma femme, confiante en moi comme elie doit l'être, a signé ce qu'il m'a paru bon de lui faire signer dans notre intérêt commun; vous n'en saurez pas davantage.

— Je vous dis, moi, qu'il faut à l'instant nous montrer cet acte qu'aujourd'hui-même ma lille a signé... Cet acte, où est-il?

— Cet acte, M. de Villetaneuse l'a sur lui, dit Aurélie avec angoisse, en pressentant une nouvelle indignité de son mari. J'ai signé tout à l'heure un papier timbré.

— Cet acte ! s'écria Mm° Jouiïroy; cet acte, ou sinon...

— Me prenez-vous, madame pour un eniant? répondit le comte en haussant les épaules; j'ai dit non, c'est non.

— Mais vous voulez donc dépouiller ma fille, la ruiner, ne lui laisser que les yeux pour pleurer, malheureux que vous êtes !

— Mon Dieu! se dit Aurélie, qu'apprends-je encore!

— Madame, j'entends être maître dans ma maison, reprit Henri de Villetaneuse pâle de colère; ne m'obligez pas de vous rappeler que vous n'êtes pas ici chez vous, mais chez moi... et que je ne permets à personne de m'outrager chez moi.

— Ma fille, tu l'entends s'écria Mm0 Jouiïroy en levant les mains vers le plafond, il nous chasse! il nous chasse!

— Madame la comtesse est servie, vint dire à haute voix Miiller, une serviette sur le brus et paraissant à la porte du boudoir, dont il ouvrit les deux battants en jetant un regard pénétrant sur les divers acteurs de cette scène de famille, qui gardèrent aussitôt le silence, obligés de se contenir devant ce domestique.

Le marquis, impassible, offrit son bras à Aurélie, qui, tremblante s'y appuya; le comte oiïrit le sien à sa belle-mère, qui fut obligée de l'accepter; M. Jouiïroy suivit tristement sa femme.

— Monsieur le comte, dit Miiller à son maître, lorsque celui-ci passa devant lui, j'ai vu le commandant des pompiers, il enverra les hommes que M. le comte a demandés...

— C'est bien, c'est bien, répondit avec distraction Henri de Villetaneuse, et la famille descendit dans la salle à manger, située au rez-de-chanssêe.

La fête donnée par le comte et par la comtesse de Villetaneuse était splendide : les invités se succédaient à chaque instant; une galerie en bois, intérieurement garnie de tentures et élevée dans le jardin, reliait entre eux les salons du rez-de-chaussée, brillants de lumières, de dorures et de fleurs.

Aurélie avait dû faire les honneurs de ce bal, malgré le trouble et la douleur où la jetaient les divers événements de cette journée; non seulement le comte la trompait et la supposait assez dégradée pour accepter, ainsi qu'elle le disait, un marché de tolérance infâme, mais, abusant de sa confiante facilité à signer sans les lire les actes qu'il lui proposait, il la ruinait et ne l'avait évidemment épousée que pour sa dot.

L'orsqu'à ces dédains, à ces indignités, la jeune femme comparait, dans sa pensée, l'amour si discret, si profond du prince Charles-Maximilien, cet homme aux sentiments délicats et chevaleresques (selon les récits de Mlle Clara), elle sentait redoubler son penchant pour lui, s'y livrer toujours avec d'autant plus d'innocence et de sécurité, qu'elle ne devait jamais revoir le prince. Cet amour inconnu serait, pensait-elle, la mélancolique consolation de ses chagrins; elle attendait d'ailleurs le lendemain de la fête, afin d'aviser, soit avec son père et sa mère, soit avec sa tante Prudence et le cousin Roussel, sur le parti à prendre dans les tristes circonstances où elle se trouvait.

La comtesse, en proie à mille émotions diverses, faisait donc les honneurs du bal. Connaissant l'emportement de sa mère, sachant combien peu elle se pouvait contraindre, et craignant de sa part quelque éclat à l'endroit du comte, elle avait supplié Mme Joufl'roy de rester chez elle. M. Jouffroy se trouvait toujours si embarrassé, si dépaysé au milieu de la société de l'hôtel de Villetaneuse, qu'il s'était empressé d'offrir à sa femme de lui tenir compagnie afin de chercher ensemble les moyens de s'éclairer sur la position pécuniaire de leur gendre, et, s'il en était encore temps, de préserver leur fille d'une ruine imminente.

Henri de Villetaneuse, léger, souriant, gracieux, faisait de son côté les honneurs de chez lui, quittant parfois les salons du rez-de-chaussée pour monter au salon de jeu du premier étage, où, en sa qualité de joueur aussi malheureux que magnifique, il risquait et perdait au lansquenet des sommes considérables avec sa parfaite insouciance de grand seigneur.

Cet homme, le présent et le passé le prouvent, était un de ceux-là qui en amour (si cela peut s'appeler de l'amour), ayant un goût essentiellement dépravé, se plaisent à rechercher, à subir le joug souvent honteux, parfois ridicule, de

créatures tarées ou médiocres, alors qu'ils dédaignent et avilissent des femmes inconte tablemenl supérieures à celles qu'ils préfèrent.

Ainsi, M. de Villetaneuse, après avoir subi l'empire absolu de Mm0 de Morlac, courtisane plus âgée que lui, subissait l'empire de Mmo Bayeul, indigne d'être, en quoi que ce fût, comparée à Aurélie. Mmo Bayeul, celte petite blonde un peu roussi', blanche et faite au tour, à l'œil impudique, au nez mutin, aux lèvres sensuelles, à la démarche lascive, à la physionomie provocante, effrontée jusqu'à l'audace, offrait au comte une saveur de perversité, un montant de cynisme; un bouquet de libertinage, seuls capables de réveiller le goût corrompu de cet homme blasé.

Q ie nos lecteurs doués de quelque peu d'expérience de la vie intèrrogenl leur mémoire : ils se rappelleront certains faits très probants à l'endroit de la détestable influence que de vicieuses créatures, de l'espèce de Mmo Bayeul, exercent malheureusement trop de fois au détriment déjeunes femmes dont la b lauté est aussi pure, aussi sereine que leur vertu.

La comtesse de Villetaneuse faisait donc, avec une tristesse contenue, les honneurs de son bal. Elle était velue d'une robe de moire blanche. Ayant à peine eu le temps de songer à sa coiffure, au milieu des fâcheux incident de 1 1 soirée, elle portait un fil de perles enroulé dans les tresses de ses cheveux bruns à reflets dorés; l'extrême simplicité de cet ajustement semblait s'accorder avec 1 légère pâleur des traits d'Aurélie et le mélancolique sourire qui effleurait ses lèvres. Assise dans une pièce voisine du salon d'attente, elle recevait là les personne, invitées, qui, dès leur entrée dans le bal, venaient tour à tour la saluer; elle causait un moment avec elles, tâchant de ne pas se laisser distraire de l'entretien parles mille pensées dont elle était agitée.

La comtesse en ce moment causait avec Ma'e la marquise de Baupréau, jeune, assez jolie et fort impertinente : elle résum lit p mr ainsi dire en elle les sentiments malveillants de la généralité dr< femmes de ce monde hautain, qui regardait comme une intruse la fille de l'ancien marchand de soieries, devenue par hasard comtesse de Villetaneuse. Aurélie, laide et disgracieuse, eut bientôt été oubliée comme un paquet (terme d'argot de salon), protégée par l'indifférence qu'elle inspirait ; mais loin de là, les hommes de l'aristocratie, ordinairement 'H .ires à l'endroit des femmes, malgré leur naissance, se montraient empressés autour de l'intruse. Attirés par le charme de sa beauté ravissante et par l'appât de son innocente coquetterie, plus d'un merveilleux avait vivement excité la jalousie d'une vraie duchesse ou d'une vraie marquise en venant coqueter auprès Je la jeune comtesse de hasard. Ces rivalités, ce< dépits jaloux, redoublaient la malveillance féminine envers Aurélie; malveillance même partagée par celles-là qui ne craignaient pas de voir enlever leurs adorateurs, vu qu'elles n'en avaient point. Mais l'esprit de caste, de coterie, est un puissant esprit de

corps, et la ligue féminine contre l'intruse était à peu près générale. Est-il besoin d'ajouter que l'expression de cette hostilité ne sortait jamais des limites imposées à ces belles dames par le savoir-vivre et le savoir-dire résultant de l'habitude d'une extrêmement bonne compagnie? Mais quoique plus fins, plus polis, les sarcasmes n'en étaient pas moins cruellement acérés. Aurélie, jusqu'alors sans motifs de chagrins sérieux, confiante dans sa beauté, dédaignait ces attaques, parfois même s'en amusait, mais ce soir-là son cœur, vivement froissé, endolori, devait être impressionnable à des atteintes jusqu'alors presque insensibles.

La marquise de Baupréau avait justement à reprocher à son adorateur, M. de Maillebois, des empressements, des galanteries à l'adresse de la comtesse de hasard, à qui la vrai marquise disait avec le plus aimable sourire :

— Mon Dieu! madame, quelle délicieuse fête vous nous donnez ce soir!

— Madame, répondit Aurélie, pressentant vaguement d'après ce début, quelque perfidie, vous êtes trop indulgente.

— De l'indulgence? Ah ! madame, vous êtes, au contraire, de ces personnes si. merveilleusement douées, qu'elles peuvent braver la malveillance la plus décidée ; mais vous nous inspirez, madame, un sentiment tout autre que celui-là : nous rendons un juste hommmage à votre bon goût, à votre bonne grâce, et nous nous estimons très heureuses de vous voir parmi nous, madame.

11 était impossible, grâce à ces nous réitérés, de dire avec une impertinence plus polie à la jeune comtesse : « Vous n'êtes que tolérée dans notre société, d'où votre manque de naissance devait vous éloigner. »

Aurélie sentit le coup, le sentit doublement, car elle se disait :

— A quel prix, mon Dieu! ai-je acheté le droit d'entrer dans cette brillante société qui me dédaigne? Hélas ! c'est au prix du bonheur de ma vie! Mais dominant sa pénible émotion, la jeune femme répondit à la marquise de Beaupréau avec un sourire contraint :

— Vous m'honorez beaucoup, madame ; je suis aussi touchée des éloges dont vous me comblez, que vous êtes sincère en me les prodiguant...

M. de Maillebois, adorateur de la marquise, vint interrompre cet entretien, qui déjà tournait légèrement à l'aigreur. Ce jeune homme coquetait beaucoup depuis quelque temps auprès d'Aurélie; elle s'amusait de ses hommages sans les prendre au sérieux, aimant assez d'ailleurs à exciter la jalousie de celleslà qui la considéraient comme une étrangère parmi elles. Mme de Beaupréau, à la vue de M. de Maillebois, qu'elle supposait attiré par la coquetterie d'Aurélie, éprouva un dépit cruel, mais le cachant, elle dit très gracieusement :

— Avouez, monsieur de Maillebois, que vous venez complimenter Mme de Villetaneuse sur sa ravissante toilette.

— Non, madame, Dieu m'en garde! reprit en souriant M. de Maillebois;

LE VALET M l'LLEIl .

je suis désolé d'avoir à vous dire que vous êtes dans l'erreur. Si je me permettais de complimenter Mmo de Villetaueuse, ce ne serait pas sur sa toilette, en d'autres termes sur le mérite de sa couturière; mais Mm0 de Villetaneuse a les compliments en horreur : donc je regarde, j'admire, et je me tais.

— Vous ne vous trompez pas, monsieur, je redoute beaucoup les compliments, lors même qu'ils sont aussi spirituels que peuvent l'être... des compliments, répondit Aurélie en tâchant de sourire.

L1V. 40. — EUGÈNE SOB. — Ll KAÏILI.F JuLTTHOÏ. — ÉD ROLTF ET C'e. LIV. 40

La marquise, dont le dépit allait croissant, reprit :

■ — Hé bien ! moi, monsieur, au risque d'avoir le malheur de ne point paraître à madame aussi sprirituellc que vous, au risque de la désobliger peutêtre, en faisant platement l'éloge de sa couturière, je me permettrai de dire à madame qu'elle est ce soir mise à ravir... et que cette robe... de... de... pardon, madame, quel est donc le. nom de cette superbe étoffe?

— Mais, répondit naïvement Aurélie, c'est de la soie moirée, madame.

— Il faut avouer que l'on travaille maintenant admirablement! reprit la marquise, et elle ajouta en lançant à Aurélie un regard venimeux : Quelle différence avee les étoffes que l'on fabriquait il y a quinze ou vingt ans! Ma mère, s'il m'en souvient, se fournissait de soieries dans la boutique de monsieur votre père, madame, et l'on n'y eût certainement pas alors trouvé une étoffe aussi belle que celle-là... Pourtant, la boutique de monsieur votre père... c'est un légitime hommage à lui rendre... était, dit-on, de toutes les boutiques de Paris... la boutique la mieux assortie... Et l.iomphanle de l'embarras et de la rougeur de la comtesse : Allons, je dis comme vous, monsieur de Maillebois, décidément nous sommes en progrès : l'on fait et surtout l'on voit de nos jours des choses surprenantes.

La confusion d 'Aurélie redoublait; mais si pénible qu'elle fût, elle l'oublia bientôt en apercevant, à la porte du salon, M. de Villetaneuse donnant le bras à Mm6 Bayeul, et. suivit de M. Bayeul, qui non plus que sa femme, n'était jusqu'alors jamais venu à l'hôtel de Villetaneuse.

— « Je veux aller au bal chez vous, afin de voir le beau monde et de faire endiabler votre femme, qui prend des airs de grande dame et ne fréquente plus notre société bourgeoise, qu'elle méprise sans doute », avait dit quelques jours auparavant Mme Bayeul à Henri de Villetaneuse.

Le comte, subissant le joug honteux de Mm9 Bayeul, ainsi qu'il avait subi celui de Catherine de Morlac. ne put résister à ce qu'exigeait de lui Mm° Bayeul, ignorant encore, il est vrai, la découverte de son rendez-vous au passage Cendrier. Ajoutons qu'aussitôt après son orageux entrelien avec Aurélie et sa famille, le comte avait écrit en hâte un mot à Mme Bayeul, afin de la prévenir que la fête n'aurait pas lieu. Malgré son dédain des plus simples convenances, lorsqu'il était sous l'empire de ses dégradantes passions, il sentait que l'invitation de Mmo Bayeul, invitation déjà fort excentrique au point de vue de sa société à lui, devenait d'une inconvenance odieuse et des plus blessantes pour Aurélie, désormais instruite de la liaison de son mari avec Mmc Bayeul. Mais cette

Page 1