LA FA MI M. E JOUÎT KO Y
effrontée créature, (lairanl que la désinvitation du comte cachait une défaite ou un mensonge, envoya aussitôt son portier s'informer de la vérité à l'hôtel de Villetaneuse. Apprenant par son messager que le bal n'était nullement contremandé, elle sentil naturellement accroître son désir d'assister à cette fête el d'être ainsi doublement désagréable à Aurélie.
M"1C Bayeul, pimpante, triomphante, était donc arrivée au bal, à la grande surprise et vive contrariété d'Henri de Villetaneuse. 11 lui fallait, en celle extrémité, mettre à la porte cette effrontée, très capable, le cas échéant, de pousser les hauts cris et de l'aire un éclat, ou bien se résigner à la présenter à la comtesse. Il prit en maugréant ce dernier parti, moins scandaleux m apparence que le premier, offrit son bras à la nouvelle venue, et la condui il dans le salon où se tei ail Aurélie assise à côté de la marquise de Baupréau, alors que celle-ci
; d'amener si perfidement l'entretien sur la boutique An M. Jouffroy.
Mmt' de Villetaneuse, ignorant la tentative faite par son mari afin d'empêcher .M""- Bayeul de venir chez lui, vit dans celle audacieuse présentation un nouvel lant outrage, et fut sur le point de défaillir sous ce dernier coup.
Mm° Bayeul, coiffée d'une couronne de pampres, comme une Erigone, sa longue chevelure d'un blond ardent tombant en boucles nombreuses jusqu'à son corsage excessivement échancré par devant, et décolletée jusqu'au bas de des, non moins accomplies que ses bras et sa poitrine, exhibait ainsi le beauté, signes noirs veloutés, qui faisaient ressortir l'éblouissante blancheur d'une peau satinée; sa robe, beaucoup trop voyante pour être de bon goût, était assez courte pour mettre en évidence un pied fort joli d'ailleurs el le commencement d'une jambe fine et bien tournée. Mmo Bayeul, ainsi vêtue, arrogante, agaçante et sautillante, s'accrochait au bras de M. de Villetaneuse, qui, semblant, être au supplice, dit à sa fem i :
— Ma chèreamie, je vous présente madame et monsieur Bayeul.
Ce dernier marchait derrière sa femme, plus petite que lui de deux pieds; il s'inclina, tandis que Mm° Bayeul. regardant insolemment Aurélie et se campanl sur la hanche, lui dit d'un air narquois :
— Madame, nous nous connaissons déjà, nous nous sommes autrefois très souvent rencontrées chez les Richardet, chez les Duflot, chez les Chamousset el autres : vous n'étiez pas comtesse en ce temps-là...
— Madame, répondit Aurélie, tâchant de surmonter son indignation, sa honte et sa douleur, madame, il est possible que nous nous soyons autrefois rencontrées, mais je suis très surprise de vous voir chez moi...
— Comment, comment? reprit M'"' Bayeul d'une voix de. plus en plus perçante, vous êtes surprise de me voir chez vous, madame?... Qu'est-ce que ça veut donc dire, s'il vous plaît?
— Permettez-moi, madame, de vous conduire dans la salle de bal, reprit
Henri de Villetaneuse, en usant d'une sorte de violence contenue pour se faire suivre de cette impudente, qui, cédant cependant au mouvement du comte qui l'emmenait presque de force, se retourna par deux fois en jetant sur la jeune comtesse des regards de haine et de défi. M. Bayeul, impassible, marchait sur les pas de sa femme avec une raideur automatique.
M™ de Beaupréau jouissait délicieusement du cruel embarras où la présentation de Mme Bayeul jetait Aurélie , mais remarquant que M. de Maillebois semb'ait prendre sincèrement en pitié la pénible situation de Mm0 de Villetaneuse, la marquise dit à celle-ci d'un ton contrit :
— En vérité, madame, je partage votre indignation. 11 faut, permettez-moi de vous le dire, que M. de Villetaneuse ait perdu la tête pour oser vous présenter une pareille espèce ! Vous me répondrez sans doute qu'il est affolé de cette impertinente; ceci est fort probable d'après ce qui vient de se passer. Cependant je prendrai la liberté de vous faire observer, madame, qu'il est parfaitement désobligeant pour une femme qui se respecte de se rencontrer dans votre salon avec une créature habillée en véritable danseuse de cordes, et qui sort de chez les Duflol et les Chamousset, où vous avez eu, dit-elle, l'agrément de la connaître. Ces anciennes relations, madame, sont certes des plus vénérables; néanmoins, il est exorbitant de se voir commettre avec une pareille impudente, née sans doute dans quelque arrière-boutique.
— Pardon, madame, reprit Aurélie avec une dignité triste, vous oubliez sans doute que mon père tenait une boutique et que madame votre mère se fournissait chez lui.
— C'est vrai, madame... mais, enfin, vous avez maintenant l'honneur de porter le nom de M. de, Villetaneuse, et vous êtes admise parmi nous.
A cette cruelle repartie, Aurélie, malgré ses efforts surhumains pour se vaincre, perdit contenance, les larmes lui vinrent aux yeux. Elle allait quitter le salon et laisser son mari faire les honneurs de la fête, lorsqu'elle entendit son valet de chambre Miiller annoncer d'une voix sonore dans l'un des salons voisins :
— Son Altesse Sérénissime monseigneur le prince Charles-Maximilien.
— La comtesse de Villetaneuse, en entendant annoncer chez elle le prince Charles-Maximilien, qu'elle croyait parti pour un voyage en Orient (pérégrination lointaine entreprise dans l'espoir de son amour, selon le fragment de lettre reçu par Clara), la comtesse de Villetaneuse tressaillit, rougit, moins
frappée de l'arrivée si imprévue de l'Allesse que de cette pensée funeste, mais instinctive et presque involontaire, qui domina toutes les autres :
— J'ai subi aujourd'hui des humiliations, des hontes, des dédains cruels : ces nobles dames me reprochent la bassesse de mon origine; mon mari m'outrage à la face de tous; le prince me vengera... il m'aime!
Désormais rassurée, triomphante à son tour, la jeune femme redressa fièrement le front; ses yeux, naguère voilés par les larmes contenues, brillèrenl d'un éclat fiévreux, comme la légère rougeur qui ranima les roses de son teint. Aurélie se transfigurait, et lorsque, à la vue du prince qui s'avançait traversant le salon voisin, elle se leva brusquement du siège où elle était assise à côté de la marquise de Beaupréau, celle-ci se dit :
— Qu'a-l-elle donc? elle n'est plus reconnaissable. Et elle ajouta tout haut, très surprise, très contrariée de ce que le frère d'un prince régnant condescendait à assister au bal donné par cette comtesse de hasard, fille d'un boutiquier : — Mais, madame, on ignorait absolument le retour de Son Altesse à Paris. Le prince est donc tout récemment arrivé?
— Probablement, madame, puisque Son Altesse vient ce soir chez moi, répondit Aurélie d'un ton hautain et dégagé, en appuyant sur ces mots : « chez moi, » avec un accent qui semblait dire : « Chez moi, fille d'un boutiquier, madame la marquise ! »
Le prince Charles-Maximilien, en habil de ville, toujours élégant et beau, quoique sa ligure fût amaigrie et un peu pâlie (cette observation n'échappa pas à Aurélie lorsqu'il s'approcha d'elle), vint la saluer accompagné de M. de Villetaneuse, tandis que, dans l'embrasure de la porte de ce salon, où se trouvaient alors seuls la marquise, M. de Maillebois et la jeune comtesse, l'on apercevait M"1" Bayeul, à qui son digne époux parlait tout bas, comme s'il eût voulu la détourner d'un projet extravagant.
— • Madame la comtesse, dit le prince en s'inclinant devant Aurélie, arrivé avant-hier à Paris, j'ai appris que vous donniez un bal, et, quoique je n'aie pis eu l'honneur d'y être invité, daignerez-vous m'excuser, madame, d'avoir saisi avec empressement cette occasion pour vous présenter mes respectueux hommages?
l.a première assurance d'Aurélie se changeait en un trouble croissant; elle lit aa prince une révérence en s'inclinant, mais ne put trouver un mot à lui répondre.
Millier, à ce moment, parut à la porte du salon, portant un plateau de vermeil chargé de glaces, jeta un regard observateur sur ce qui se passait clans le salon, et disparut alors que M. de Villetaneuse, venu au secours de 1 embarras de sa femme, répondait au prince :
— Votre Altesse nouscomble de bontés; Mm°de Villetaneuse et moi, nous
sentons tout le prix de la faveur que monseigneur nous accorde ce soir.
— Nous sommes d'autant plus heureux de recevoir Votre Altesse que nous ne comptions pas sur cet honneur, hasarda timidement Aurélie. Puis, voyant Gharles-Maximillien saluer Mme de Beaupréau, qui accueillait ce salut par l'une de ces majestueuses révérences de cour dont la traditition s'est conservée chez les femmes de l'aristocratie, Aurélie céda à un besoin de vengeance, et, certaine de blesser l'orgueil de la marquise en présentant au prince cette noble dame, elle, Aurélie, tille d'un boutiquier, elle dit à Charles-Maximilien :
— Permettez-moi, monseigneur, de vous présenter Mma la marquise de Beaupréau...
La marquise sentit le trait, se mordit les lèvres, et fit à l'altesse une seconde révérence du plus grand air.
— .Madame la marquise, répondit Charles-Maximilien, je serai toujours heureux de me rencontrer avec les personnes qui ont l'honneur d'être reçues chez Mm8 la comtesse de Villetaneuse.
— En ce cas-là, monseigneur, moi je profite de l'occasion pour me présenter moi-même! dit soudain une voix d'un ton délibéré.
Cette voix était celle de Mm0 Bayeul, qui, malgré les exhortations de son mari, avait obstinément voulu parler au prince tout comme une autre, disait-elle.
La présence inattendue de cette femme, qu'elle détestait à tant de titres, arracha un mouvement d'indignation à Aurélie. Ce ressentiment n'échappa point à la pénétration de Charles-Maximilien ; sa physionomie, jusqu'alors d'une affabilité extrême, se rembrunit soudain; la fierté, la morgue souveraine de sa race royale, se peignirent sur ses beaux traits. 11 sa retourna vers Mme Bayeul, la toisa d'un regard surpris et glacial, puis, après un instant de silence, laissa tomber dédaigneusement ces mots, en s'adressant à Henri de Villetaneuse :
— Mon cher comte, quelle est madame?
— Monseigneur, reprit M. de Villetaneuse très embarrassé, madame est... madame Bayeul...
— Ah! fit l'altesse, et sans adresser ni un mot ni un coup d'œil à l'effrontée petite créature, il lui tourna carrément le dos et continua son entretien avec Aurélie.
Mm0 Bayeul, décontenancée, malgié son audace, devint pourpre de rage prit le bras de son mari, et sortit de cB~salon au moment ou Miiller, semblant vaquer aux soins de son service, s'arrêtait un instant et observait le prince et Aurélie.
— Quoi ! pas un moment de tête-à-tête! cela n'en finira pas! se dit Miiller. Ma foi, brusquons le dénoument!
Et Miiller disparut précipitamment.
LA FAMILLE JOTITHOY 319
— ■ Madame la comtesse, disait Charles-Maximilien, assis auprès du canapé, où la jeune femme s'était replacée de nouveau à côté de Mm° de Beaupréau, tandis que le comte et M. de Maillebois se tenaient debout. Madame la comtesse, vous avez nécessairement oublié, au milieu de tout le bonheur dont vous êtes si justement entourée, qu'il s'est déjà passé plus d'une année depuis que j'ai eu l'iionneur de vous voir pour la première fois. Quant à moi, et je ne sais si ce pbénomène doit être attribué à la pesanteur proverbiale des heures de notre pauvre Allemagne, quant à moi, cette année m'a paru d'une longueur démesurée. Puis s'interrompant comme s'il eût été frappé d'une idée subite. Mille pardons, madame la comtesse de ne m'être pas encore informé de la santé de madame votre mère et de monsieur... votre père... De grâce, où sont-ils?
— Je remercie en leur nom Votre Altesse de son bon souvenir : mon père et ma mère, sont, ce soir, souffrants... ils n'ont pu assister à cette fête.
— Cette indisposition n'a rien de grave, j'espère? reprit le prince avec l'accent d'un vif intérêt, qui donnait à sa mâle et belle figure un charme touchant. Mais, que dis-je! votre présence ici me rassure au sujet de la santé de vos chers parents.
— En effet, monseigneur, leur santé ne court aucun danger. Je n'en suis pas moins profondément reconnaissante de l'intérêt que Votre Altesse veut bien leur témoinger, répondit Aurélie avec une émotion à peine contenue.
L'instinct de la jeune femme ne l'avait pas trompée... déjà le prince la vengeait... Il la vengeait des dédains de son mari; il la vengeait de la marquise de Beaupréau ; enfin le prince la vengeait des insolences aristocratiques prodiguées à son père et à sa mère, ces boutiquiers, en témoignant hautement de sa considération pour eux, par l'insistance avec laquelle il s'informait de leurs nouvelles.
Toutes les paroles de Charles-Maximilien eussent été calculées d'après la position présente d'Aurêlie, qu'elles n'auraient pas eu plus d'action sur son esprit et sur son cœur, son trouble, sa rougeur augmentaient; les battements précipités de son sein allaient peut-être la trahir, lorsqu'il se fit un grand tumulte dans les salons voisins de la galerie, et tout à coup l'on entendit crier.
— Au feu ! au feu !
Lorsque Charles-Maximilien, Mmo de Beaupréau, M™0 de Villetaneuse, son mari et M. de Maillebois, réunis dans le petit salon où personne n'était entré, par déférence pour le prince, entendirent crier au feu, il y eut parmi ces différent personnages un moment de stupeur, de silence et d'indécision. Presque
aussitôt un flot d'invités, éperdus, effarés, fit invasion dans le petit salon assez éloigné du foyer de l'incendie, et Mme Bayeul accourut des premières.
Si brusque que fût cette invasion, suivie d'un tumulte inexprimable, Aurélie put remarquer que le premier mouvement de son mari, à l'annonce du péril, avait été de courir à Mm° Bayeul, afin de la protéger et de l'entraîner à travers la foule effrayée.
Miïller, à l'instant même où les cris Au feu ! furent poussés, entra précipitamment, et, à la faveur du tumulte, s'approchant du prince, lui dit quelques mots à l'oreille.
— Misérable! murmura Charles-Maximilien en jetant un regard indigné sur son serviteur, qui répondit à voix basse :
— Monseigneur, votre rôle est superbe! Saisissez-vous de madame la comtesse, et suivez-moi...
Ces quelques paroles furent échangées entre le prince et Millier au milieu de l'épouvante croissante, alors qu'Aurélie, partageant la terreur générale, voyait son mari entraîner Mm° Bayeul. Un flot d'invités fuyant l'incendie, dont la fumée noire et épaisse commençait de remplir le petit salon, faillit séparer la jeune comtesse de Charles-Maximilien qui, courant vers elle aux derniers mots de Mùller, l'avait enlacée dans ses bras, afin de la protéger contre la presse de la foule, en s'écriant :
— Venez, madame!... venez!...
— Ah! je me sens mourir! murmura la comtesse déjà presque suffoquée parla fumée, par la chaleur ; et succombant à de trop vives émotions, elle s'abandonna presque inerte à la conduite du prince. Celui-ci ne perdait pas de vue Miïllrr, et ainsi que lui faisait de violents efforts afin de fendre la foule et de soutenir la comtesse, qui pouvait à peine le suivre. Soudain, il entendit Muller s'écrier :
— Sauve qui peut!... Le feu a aussi gagné l'antichambre.
A ces mots, les fuyards refluèrent violemment. Le prince cédait à ce mouvement, redoutant, comme eux, un nouveau danger, lorsqu'il se sentit saisir par le bras, et Muller lui dit à l'oreille, en l'entraînant en sens inverse de la foule :
— C'est une ruse... Suivez-moi, monseigneur... Encore un effort! L'effort fut facilité par le mouvement rétrograde des fuyards, et au bout
de quelques pas, à travers une vapeur noire qui ne lui permettait de rien distinguer, le prince sentit au visage une bouffée d'air frais, trébucha, faillit tomber avec son précieux fardeau, en descendant deux ou trois marches, et se trouva dans un corridor complètement obscur.
— .Monseigneur, marchez devant vous en vous appuyant aux murailles... je vous précède... ce passage mène au jardin... je cours ouvrir la porte.
UV. il. — EL'C
£lle était complètement évanouie. (P. 323.)
ME SUE — I.A PASULLÈ JOOWROY. — ÉD. j. HOUFF ET C,"