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probablement la santé de ee fidèle royaliste, il se lit ordonner par son médecin un voyage dans le midi de la France, et, lorsqu'il en revint peu de temps avant la révolution de iH.'ii). la vue do son roi, conduit à sa perle par de maudits courtisans, fui si poignante pour M. de Villetaneuse, qu'il s'imposa comme un devoir de ne plus paraître à la cour; mais afin de distraire son chagrin, il rendit de nombreuses visites à M. le duc d'Orléans.
La révolution de 1830 éclata comme la foudre; M. de Ville!; use
alla cacher dans la retraite les pieuses larmes que lui arrachait l'exil de son pauvre vieux roi, et ne consentit a revenir à Paris <[iie pour y être compris parmi les membres de la nouvelle pairie. Trouvant toutefois cette pairie quelque peu creuse, il parvint à la faire sustenter d'une dotation de douze raille francs.
Le patrimoine que possédait le marquis de Villetaneuse avant la révolution de 1789 était assez considérable. N'ayant pas émigré, il conserva ses biens; mais le jeu, la table, la débauche, les dissipèrent promptement. Toujours besoigneux, toujours aux expédients et aux pires expédients, malgré ses traitements de sénateur sous le Consulat et sous l'Empire, malgré la dotation de sa pairie avant et après 1830, il harcelait incessamment, effrontément, ses maîtres successifs et leur arrachait de temps à autre quelque argent ; se montrant d'ailleurs, en mendiant émérite, de très facile composition ù l'endroit du chiffre de l'aumône, il eût accepté cinq cents francs, et moins encore, pénétré de ce principe : « Que la honte consiste à s'en aller la main vide, après l'avoir « tendue, et que, si minime que soit la somme octroyée, l'on n'est jamais « embarrassé de son emploi. » Le gouvernement de Juillet, plus économe ou plus surveillé que les précédents, ne put accorder aux obsessions ôhontées du marquis qu'une pension de mille écus sur les fonds secrets. Cela, joint aux douze mille francs de dotation de sa pairie, lui assurait un revenu suffisant pour vivre honorablement ; mais ce vieillard conservait les goûts pervers et dispendieux de sa jeunesse et de son âge mûr. Seule, son inviolabilité de pair de France l'avail souvent sauvé des rigueurs de la contrainte par corps: mais à la longue, cette inviolabilité même devant tarir une source d'emprunts dont aucune garantie n'assurait le paiement, le marquis se voyait souvent réduit à une gône extrême. Humilie du monde d'ailleurs, et du meilleur monde: sceptique effronté, méprisant profondément l'espèce humaine, sans s'excepter soi-même de ce dédain; hautain el railleur, lorsqu'il ne s'aplatissait pas dans la dernière bassesse; le plus rampant des adulateurs, à moins qu'il ne se dressai le plus insolent des ingrats, il était digne de formuler cette maxime, généralement pratiquée par les courtisans de tous les régimes.
« — Tant que nos maîtres sont debout, i! nous faut respectueusement « leur offrir le bassin... et les en coiffer, le jour de leur chute. »
Henri de Villetaneuse, fils du frère puîné du marquis, avait été orphelin
dès son enfance; grâce à son héritage maternel, accru pendant. sa minorité, il possédait, à vingt et un ans, environ sept cent mille francs; mais, à rencontre des neveux de comédie qui exploitent la bourse de leur oncle, Henri de Villetaneuse fut indignement exploité par son oncle. Le marquis, sous prétexte de ne pas laisser dans la moderne Babylone son neveu sans conseils, sans appui, s'établit chez lui, monta sa maison sur un excellent pied, le mit en rapport avec la jeunesse oisive et dorée de cette époque, profila largement des folles dépenses auxquelles il le poussait, assistant journellement à de joyeux repas de garçons, primant cette jeunesse par sa verve caustique, par le cynisme de sa corruption, jouant l'argent de son neveu, usant des voitures, des chevaux de son neveu, et tentant même, malgré ses soixante ans, de souffler les maîtresses de son neveu.
Henri de Villetaneuse, jeune et naïf, élevé au fond d'une province par un tuteur sévère, subit pendant assez longtemps le ruineux patronage de son oncle, qui « le lança dans la vie », ainsi que disait ce détestable mentor. Cependant, après quelques années d'une existence brillante, corrompue, voyairl sa fortune diminuée des deux tiers, révolté de l'égoïsme de son oncle, et fatigué surtout de ses incessantes demandes d'argent, Henri de Villetaneuse, afin de se soustraire aux exigences du vieux marquis, eut recours à un moyen héroïque : il quitta Paris et voyagea. Durant cette pérégrination, il lit connaissance d'un prince d'une famille souveraine d'Allemagne, auquel il plut fort, comme excellent compagnon de table, de chasse et de jeu; qualités qu'assaisonnaient surtout le franc- parler, le sel, l'entrain, la gaitc de l'esprit français. Ces avantages rares à rencontrer chez les habitués des petites cours germaniques, ordinairement guindées, froides, monotones; ces avantages, Henri de Villetaneuse les possédait suprêmement; ils furent la cause première de ses relations avec le prince Charles-Maximilien, relations^oni se continuèrent lors des fréquents voyages de l'Altesse à Paris.
Malgré le charme de ses dehors, malgré la séduction de son esprit, la grâce de ses manières, l'apparente aménité de son caractère, Henri de Villetaneuse n'ayant que trop profité des enseignements de son oncle, était, malgré sa jeunesse, déjà perverti, sceptique et usé; aimant avant tout à satisfaire ses besoins de luxe et de bien-être, joueur effréné, il voyait sa fortune réduite à une terre patrimoniale en Dauphiné, déjà lourdement grevée d'hypothèques, dernière ressource que sa liaison avec Catherine de Morlac devait bientôt complètement dévorer.
Cette liaison, dont l'héroïne avait cinq à six années de plus que M. de Villetaneuse, semblerait peu concevable si l'on ne rencontrait mille exemples de ces passions dépravées, fréquentes chez les gens blasés par une corruption précoce.
LA FAMILLE J(U'l'l'i;n\
J'arrive chez elle ùhuit heures, i<> m'étends sur un canapé en fumant mon cigare... (P. 61.)
Expliquons-nous.
Une courlisane de trente ans, belle, attrayante encore, rompue au monde, spirituelle, adroite, insinuante, rusée, trouve dans la maturité même de son âge, dans sa pratique de la vie, dans son expérience des hommes, dans les mille souvenirs de son existence diversement incidentée par la nature des choses; trouve, disons-nous, d'incroyables ressorts de séduction que des
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femmes beaucoup plus jeunes, beaucoup plus belles, mais beaucoup moins expérimentées, ne sauraient posséder. Calme, patiente, maîtresse d'elle-même, d'un coup d'œil profond et sûr, elle sait pénétrer le côté faible et prenable du caractère de l'homme qu'elle veut subjuguer, mais ne marche à son but que par voie-; obliques ou souterraines, afin de ne point éveiller les défiances; elle sait surtout animer, mouvementer, égayer l'entretien; en un mot, tuerie temps, ainsi que l'on dit vulgairement. Aussi, grâce à ce précieux avantage, lorsque le goût qu'elles ont inspiré d'abord dégénère en habitude de la part de ces gens qui, vieux avant l'âge, n'ont plus de sens, mais veulent surtout, malgré l'indolence de leur esprit, être amusés (ainsi que le voulait le grand roi), ces liaisons prennent sur eux un empire absolu, presque indestructible.
Il en était ainsi de la liaison de Henri de Villetaneuse et de Catherine de Morlac. Rapproché d'elle par un caprice, puis bientôt séduit par la vivacité de l'esprit de celte adroite courtisane, par ses prévenances, par le charme insidieux de son caractère, il s'habitua peu à peu à passer toutes ses soirées chez sa maîtresse, et il les passait délicieusement, toujours flatté, adulé, choyé, câliné, mais surtout amusé par un esprit rempli de souplesse, de verve, de montant. L'indignité môme de sa vie avait mis Catherine en relation avec des hommes de toutes conditions, parfois de la plus haute condition. Aussi, à l'aide de ses souvenirs remplis d'anecdotes souvent piquantes ou honteusement scandaleuses, riches de portraits, finement et méchamment tracés, de révélations étranges, la conversation, dont Um° de Morlac faisait presque seule les frais, ne languissait jamais ; de plus, cette sirène, avec un art infini, tournait tontes ses remémorances du passé en des comparaisons singulièrement flatteuses pour l'amour-propre de M. de Villetaneuse : elle le persuadait qu'à lui seul elle ouvrait ainsi son âme; qu'envers lui seul, de qui l'esprit véritablement supérieur pouvait, la comprendre, elle se sentait pour la première fois de sa vie en confiance intime; puis enfin (c'était là le comble de l'astuce), Catherine, affectant une délicatesse ombrageuse née d'un sentiment aussi profond que désintéressé, parvenait à se faire imposer l'acceptation que son insatiable cupidité voulait arracher de M. de Villetaneuse. Il achevait de se ruiner pour elle, et il se plaignait sans cesse de la fière susceptibilité des refus qu'elle lui opposait, et qu'il lui fallait vaincre à force de tendres instances.
Est-il besoin de dire que Mm° de Morlac ne témoignait aucune jalousie des écarts amoureux auxquels pouvait se livrer Henri de Villetaneuse? A cl endroit-là, elle se montrait plus que fort tolérante, imitant en ceci la sagacité de Mmcs de Maintenon, de Parabère, de Pompadour, Dubarry, et autres de ses pareilles moralement parlant. Nofc, Catherine ne jalousait qu'une chose : l'affection, la confiance de Henri de Villetaneuse, et ses habitudes d'intimité quotidienne.