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Lorsque la comtesse de Villetaneuse, sortant de son long évanouissement reprit ses sens, elle se vit à demi couchée sur un sofa. Charles-Maximilien, agenouillé, soutenait le coussin où elle appuyait sa tête brûlante et appesantie.
— Où suis-je? murmura la jeune femme d'une voix faible, en se dressant sur son séant et cherchant à rassembler ses souvenirs. Que s'est-il passé? Puis apercevant le prince : Ah ! je me rappelle tout maintenant : l'incendie, cette foule, cette épouvante. Mais mon père, ma mère! reprit-elle en s'adressant au prince avec angoisse. Monseigneur...
— P«as<urez-vous, madame, se hâta de répondre Charles-Maximilien, vos chers parents n'ont couru aucun danger.
Un mouvement d'Aurélie ayant exprimé ses doutes, le prince ajouta :
— Un homme sûr, envoyé par moi à votre hôtel, a vu tout à l'heure madame votre mère et monsieur votre père; il leur a parlé : ils n'ont couru, je le répète, et je vous le jure, madame, aucun danger: on les a rassurés à votre égard; bientôt ils viendront vous rejoindre.
— Mais où suis-je, monseigneur, où suis-je?
— A deux pas de votre hôtel, madame. J'ai eu le bonheur de pouvoir traverser avec vous la salle de bal, puis de gagner le jardin et la rue en vous emportant évanouie; enfin, grâce à l'obligeance d'une personne qui demeure dans cette maison, j'ai pu y trouver momentanément un abri pour vous. Je me suis hâté de m'enquérir de vos chers parents, de leur faire savoir que vous aviez échappé au danger. Vous les verrez bientôt, vous pourrez, madame, retourner chez vous avec eux, lorsque vous aurez repris tout à fait vos forces.
— Merci ! oh! merci, monseigneur, vous avez songé k tout, et c'est à vous à vous que je dois la vie! Puis, se rappelant les douloureux événements de
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cette journée, songeant à l'avenir qu'ils semblaient lui promettre, Aurélie ne put retenir ses larmes et ajouta : Hélas! monseigneur, il fallait me laisser mourir!
— Madame, que dites-vous?
— Ah! si vous saviez...
— Je sais tout! aussi je suis accouru à Paris.
— Quoi! monseigneur...
— Je sais tout ce que vous souffrez, tout ce que vous avez souffert, madame; et de ces souffrances, j'avais le pressentiment lorsque j'ai eu l'honneur d'être l'un des témoins de votre mariage.
— Comment, monseigneur, déjà vous prévoyiez. . .
— Je connaissais depuis longtemps M. de Villetaneuse comme un aimable compagnon de plaisir, niais il ne réunissait, selon moi, aucune des qualités capables d'assurer le bonheur d'une femme telle que vous, madame; dés lors j'ai craint pour votre avenir. Malheureusement, mes prévisions ne m'ont pas trompé !
■ — Monseigneur! reprit Aurélie d'une voix navrante, ce soir, au moment où ces cris : Au feu! se sont fait entendre ; au moment où il y avait pour moi, pour tant d'autres, péril de mort, est-ce à moi que M. de Villetaneuse a songé d'abord? Non ! non ! il...
— ... 11 a songé d'abord à cette femme éhontée qu'il vous a-préférée, madame ! répondit Charles-Maximilien en achevant la pensée d'Aurélie , je l'ai vu.
— Hélas! monseigneur, je vous le disais, il fallait me laisser mourir! Et la comtesse ne put de nouveau retenir ses larmes. Quelle sera désormais ma vie, mon Dieu !
■ — Madame, reprit le prince d'une voix émue, pénétrée, instruit de vos malheurs, je suis accouru à Paris, avant de partir pour un voyage en Orient que je vais entreprendre.
Ces mots rappelaient à Aurélie le secret amour du prince, cet amour à la fois si profond, si délicat, si réservé, qui devait être pour elle l'innocente consolation de ses chagrins, alors qu'elle croyait ne jamais revoir Charles-Maximilieja. -Mais il était là, près d'elle; déjà il l'avait, ce soir-là même, vengée de cruels dédains; il l'avait sauvée d'un grand péril... et il accourait, disait-il à Paris, parce qu'il la savait malheureuse!
Tant de preuves de dévouement, d'affection, de la part d'un homme qui ne lui avait jamais adressé une parole d'amour, augmentaient le trouble d'Aurélie ; mille pensées confuses, douces et amères à la fois agitaient son cœur, elle entrevoyait vaguement de nouvelles luttes, de nouveau\ dangers. Décidée à continuer de vivre honnêtement, elle se sentait cependant touchée d'un amour dont elle croyait posséder le secret à l'insu du prince; elle se demandait avec
anxiété quels projets il pouvait avoir. Aussi répondit-elle presque machinalement et seulement pour parler, afin de cacher son émotion :
— Mes chagrins vous affligent, monseigneur. Comment en avez-vous été instruit?
— Madame... je ne dois rien vous cacher... vous avez à voire service un homme nommé Mûller?
■ — Oui, monseigneur.
— 11 a été très longtemps chez moi.
— Mûller?
— Oui, madame; je pouvais compter sur sa discrétion. Aussi, le lendemain de votre mariage, forcé de quitter la France, très inquiet de votre sort, sachant quel homme était M de Villetaneu.se, j'ai dit à Mûller : « Vous tâcherez d'entrer au service du comte ; vous êtes clairvoyant, il est presque impossible que les domestiques ne soient pas forcément initiés à la vie intime de leurs maîtres... Vous me tiendrez au courant de la conduite de M. de Villetaneuse à l'égard de madame la comtesse... et... » mais pardon, madame, cette espèce de surveillance, établie par moi à votre insu, au sein de votre maison... doit vous révolter.
— Monseigneur...
— J'ai hésité, je l'avoue, devant celte mesure ; mais les vives appréhensions que je ressentais pour votre avenir, madame, ont étouffé mes scrupules. Peutêtre me demanderez- vous de quel droit je me permettais de m'intéressér si indiscrètement à ce qui vous concerne, madame, moi qui n'avais eu l'honneur de vous voir que deux fois dans ma vie...
— Monseigneur, je... je... ne sais...
— Je vous supplie de me laisser à tout jamais garder le secret du profond et respectueux intérêt que vous m'inspirez, madame, répondit le prince avec tristesse et résignation. Ce secret doit mourir avec moi. Seulement, je vous le demande en grâce, à mains jointes, daignez me croire le meilleur, le plus dévoué de vos amis.
Ces derniers mots furent prononcés par Charles-Maximilien avec un accent si tendre et cependant si contenu, qu'Aurélie, qui redoutait un aveu d'amour, se sentit allégée d'un grand poids; elle ressentit une ineffable gratitude envers le prince, qui lui épargnait la confusion, l'embarras que cause toujours aux honnêtes femmes l'aveu qu'elles doivent repousser. Aussi reprit-elle avec un triste sourire :
■ — Les bontés de Votre Altesse, le grand service qu'elle m'a rendu aujourd'hui, me prouvent mieux encore que ses paroles l'intérêt qu'elle veut bien ressentir pour moi.
— Merci, à mon tour, madame, merci! J'avais besoin de vous savoir
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convaincue de mon dévouement pour vous parler sans contrainte. Je connais donc, madame, la triste position clans laquelle vous vous trouvez; mon désir, mon plus vif désir serait de vous aider à sortir de ce pas difficile; et, désormais sans inquiétude sur ce qui vous regarde, je partirai pour l'Orient, et, peutêtre...
Le prince fut interrompu par la voix de Millier qui, ouvrant la porte du salon, annonça gravement :
— M. le comte de Villetaneuse!