‹ La famille JouffroyChapitre 32 sur 60 · LXXVI · texte numérisé non relu

LXXVI

Charles Maximilien stupéfait de voir entrer inopinément M. de Villetaneuse, et surtout de l'entendre annoncer par Millier, Charles-Maximilien, malgré son empire sur lui-même, pâlit et se leva brusquement du siège qu'il occupait à côté du canapé où Amélie se tenait à demi couchée. Celle-ci, non moins stupéfaite que le prince, se dressa sur son séant, tremblante, épouvantée à l'aspect de son mari, quoiqu'elle n'eût rien à se reprocher.

Le comte, calme, souriant, salua profondément le prince, et lui dit avec un accent de sardonique impertinence :

— Je demande mille pardons à Son Altesse Sérénissime de venir interrompre son amoureux tête-à-tête, maic...

— Monsieur! s'écria Charles-Maximilien avec indignation, vous calomniez, vous outragez madame...

— Grand Dieu! je suis perdue! murmura la comtesse, sentant que les apparences étaient contre elle, et cachant son visage entre ses mains.

— Rassurez-vous, madame la comtesse, reprit Maximilien avec dignité'; tout va s'éclaircir, et, lorsqu'il saura la cause de votre présence ici, monsieur regrettera profondément ses odieux soupçons... Je...

— Permettez, monseigneur, reprit le comte en interrompant le prince. Nous autres, maris parisiens, nous sommes les meilleures gen s du monde : notre réputation à l'endroit de notre parfaite bonhomie est proverbiale; mais enfin, lorsque, ainsi que le bonhomme Orgon... nous avons vu... de nos yeux vu... ce qui s'appelle vu...

— Comment, monsieur! s'écria le prince courroucé, malgré ma dénégation, malgré ma parole, vous osez prétendre encore...

— Non, non, diable! je ne prétends plus à rien du tout, monseigneur! c'est assez comme cela... c'est même beaucoup trop...

— Monsieur le comte, vous êtes gentilhomme, dit le prince d'une vok basse et menaçante; la persistance de vos soupçons est pour madame une

odieuse calomnie, et pour moi une insulte... Cette insulte comble la distance qui nous sépare... me comprenez-vous?

— Fort bien, monseigneur : je suis on ne peut plus sensible à l'honneur que me fait Votre Altesse Sérénissime en me proposant de se couper la gorge avec moi.

— Un duel ! s'écria Aurélie avec terreur, en s'élançant vers son mari. Mais je vous jure Dieu que je suis innocente!... Je...

— Ma chère amie, reprit le comte en prenant sa femme par la main et la reconduisant vers le canapé, où elle tomba éplorée, le front caché sur les coussins, rassurez-vous, je ne me battrai point avec Son Altesse Sérénissime ; ne craignez rien pour ses jours ni pour les miens. Je ne suis pas de ces maris farouches qui demandent la mort du pécheur, et encore moins de la pécheresse, lorsqu'elle est aussi adorable que vous.

— Monsieur le comte, reprit Charles-Maximilien plus calme, vos soupçons, si outrageants qu'ils soient, sont justifiés, je l'avoue, par une sorte d'apparence. Je vais, en deux mots... et vous croirez, je l'espère, à ma parole d'honnête homme... je vais vous expliquer comment...

— Mille grâces, monseigneur! Ne prenez pas cette peine : ma pratique Je ces choses-là suppléera plus que suffisamment aux explications de Votre Altesse ; puis, entre nous, il est assez désobligeant pour un pauvre diable de mari de s'entendre expliquer...

— Monsieur, prenez garde !

— Je supplie Votre Altesse Sérénissime de parler moins haut : monsieur le commissaire de police est dans la pièce voisine.

— Que dites-vous! s'écria le prince abasourdi, le commissaire...

— Est en ce moment dans la pièce voisine, en compagnie de mon cher beaupére et de ma non moins chère belle-mère; mais tout se passera le mieux du monde, monseigneur, si vous ne vous emportez point, et si, en cette occasion, vous vous conduisez en galant homme.

— Oh! quelle honte! murmura Aurélie au milieu de sanglots convulsifs. Perdue, déshonorée aux yeux de tous!...

Charles-Maximilien restait atterré, non que cet éclat inattendu nuisît à ses projets : cet éclat au contraire les servait au-delà de toute espérance ; mais cet homme, malgré sa perversité, souffrait du scandale de cette aventure; il en souffrait surtout pour la comtesse ; qui, malgré son innocence, allait être en butte aux accusations de tous, et ainsi presque autoriser aux yeux du monde l'indigne conduite du comte.

Celui-ci, rompant le silence, dit au prince :

— Monseigneur, ignorant les intentions subséquentes... pardon du mot barbare ; ignorant, dis-je, les intentions subséquentes de Votre Altesse Séré-

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Aurélic interrompant le prince, se leva... 111. 329.)

nissime, j'ai dû prévenir un ma.islr.it, afin de faire au besoin constater le flagranl délit de votre conversation criminelle avec ma femme.

— Monsieur, encore une fois, je vous donne ma parole d'honnête homme que...

Aurélie interrompant le prince se leva, et forte de sa conscience indignée, elle saisit son mari par le bras, et l'attirant près des bougies, dont la lumière éclairait alors en plein les traits de la jeune femme.

i.iv. 12. — EUGENE sur.. — la famille jouffroy. — En. J. ROUFF et ■ ' v . »2

— Monsieur, dit-elle au comte eu attachant sur lui ses yeux brillants d'innocence et de sécurité intérieure, regardez-moi bien en face, et osez dire si vous lisez sur mon visage la honte, l'humiliation, la crainte ou le remords que ressent une femme coupable !

Aurélie était admirable ainsi, fière, révoltée, palpitante, le front haut et superbe.

— Qu'elle est belle, mon Dieu! qu'elle est belle et louchante! murmura Charles-Maximilien attendri. Oh ! ma vie à elle... ma vie entière!

Et cet homme croyait être sincère en ce moment.

Henri de Villetaneuse impassible dit à sa femme en la reconduisant pour l'a seconde fois sur le canapé :

— Ma chère, vous êtes belle comme un ange; vous jouez à merveille ^indignation de la vertu outragée. Ce juste hommage, rendu à vos qualités physiques et morales, revenons à notre affaire.

— Oh! c'est affreux! s'écria la jeune femme en se tordant les mains de désespoir. Qui donc me croira? que dire, que faire pour qu'on me croie?

— Ah! voilà la grande difficulté de votre position, reprit le comte, car, moi, le plus intéressé dans la chose, je ne vous crois pas du tout.

— Hé! que m'importe votre estime à vous que je méprise! murmurait Aurélie en sanglotant : c'est l'estime des honnêtes gens que je perds à jamais!

— Dame! ma chère, à qui la faute? reprit le comte. Je vous trouve ici en conversation criminelle avec Son Altesse, je fais au besoin constater le flagrant délit, et vous restez déshonorée. Prenez-vous-en à la trop tendre facilité de votre cœur.

— Misérable ! je comprends tout ! s'écria le prince frappé d'une idée subite. Vous êtes certain de l'innocence de madame, mais vous exploitez de fausses apparences afin de spéculer sur le scandale!

— Monseigneur, ces mots sont vifs, mais ils ne me feront pas sortir de mon sang-froid. Votre Altesse Sérénissime suborne ma femme, et Votre Altesse Sérénissime se fâche? Ceci serait plaisant, même en Allemagne, pays sérieux par excellence; mais, d'honneur! ici, en France, c'est en vérité à mourir de rire.

— Malédiction ! je...

— Mon Dieu! monseigneur, ainsi va le monde : on séduit une femme, le mari vous surprend, on nie Le fait pour s'épargner le souci de se charger de la femme que l'on a subornée.

— Quelle insolence!... vous osez!

— J'ose humblement supplier Son Altesse de me dire ce qu'elle compte faire de ma femme, maintenant qu'elle est perdue et que l'honneur m'impose de me séparer à jamais d'elle.

— Monsieur!

— Encore un mot, monseigneur. Si j'avais trop présume de votre délicatesse en pensant qu'après avoir séduit une jeune femme de dix-neuf ans, vous ne la livreriez pas, sans soutien, aux justes mépris du monde; si vous deviez abandonner Mm0 de Villetaneuse avec une lâche cruauté, je vous en avertis carrémentj monseigneur, je pousserais les choses jusqu'au bout, je ne reculerais devant aucun scandale : l'ignominie d'un procès en adultère rejaillirait sur vnus ; oui, à l'instant, je ferais entrer ici le magistrat, et il verbaliserait. Si, au contraire, monseigneur, vous vous conduisez en galant homme; si vous me donnez voire parole de veiller au moins sur l'avenir de la malheureuse que vous avez déshonorée ; si vous me promettez de quitter Paris avec elle, au plus tôt, aujourd'hui même, je retire la plainte que j'ai déposée entre les mains du magistrat, i'étouffe ce scandale naissant. Puisse-t-elle, après cette terrible leçon, revenir à une vie meilleure!

— Monsieur, reprit la prince, je n'ai malheureusement pas le droit de prendre Mmo la comtesse de Villetaneuse sous ma protection : ce serait justifier une calomnie infâme.

— Cette manièie d'éluder la question est sans doute adroite, monseigneur, mais fort peu honorable; et je vous déclare donc que...

- Assez, monsieur! Je vous défends de soupçonner mon honneur! Je dirai à Mmc la comtesse de Villetaneuse-, ajouta Charles-Maximilien en se tournant vers la jeune femme et s'adressant à elle d'un ton pénétré : Madame, si dans la douloureuse extrémité où vous réduit une calomnie infâme, exploité? avec une rare perfidie, vous voulez quitter la France en compagnie de M. et Mmc Jouffroy, je m'estimerai trop heureux d'être honoré de votre confiance, et si ma proposition vous agrée, je vous ferai conduire par mon premier aide de camp, M. le colonel Waller, auprès de ma sieur l'archiduchesse Sophie ; elle vous accueillera, madame, vous et votre famille, avec tout l'intérêt, avec tous les égards qui vous sont dus; je vous recommanderai à l'affectueuse sollicitude de ma sœur, et je partirai ensuite pour un voyage en Orient que je projetais. Ai-je besoin d'ajouter, madame la comtes e, que si vous daigniez accepter ces oiïres, je serais du moins quelque peu consolé, d'avoir été, malgré moi, à mon éternel chagrin, l'une des causes involontaires da malheur immérité qui vous ac aide?

— Allons, monseigneur, je suis content de vous, dit impudemment Henri de Villetaneuse; j'ai en tort, je le confesse, de vous supposer capable de manquer aux devoirs que l'honneur vous imposait; mon seul vœu en c site pénible conjoncture est que du moins, après unégaremenl qui m'éloigne à j imais d'elle, Mm° de Villetaneuse trouve un appui dans l'homme qui l'a sêd n '.... V ces conditions, je retire ma plainte en adultère, je consens à nue séparation amiable.

Et s'adressant à Aurélie, morne, abattue, et dont les forces après tant d'assauts étaient à bout :

— Ainsi, madame, vous consentez h quitter Paris aujourd'hui même? à vous retirer en Allemagne, auprès de la sœur du prince?

— Hé! que sais-je?... laissez-moi! je souffre trop! répondit la jeune femme, en proie à une violente agitation nerveuse; laissez-moi! vous me rendez folle ! Ah ! maudit soit le jour où je vous ai épousé !

■ — Madame, ce sont là des mots; récriminer le passé n'est point répondre. Acceptez-vous, oui ou non, une séparation amiable, à la condition de quitter aujourd'hui Paris ?

— Mais ayez donc pitié d'elle! monsieur, vous la tuez!... s'écria Charles- Maximiliea, en voyant Aurélie sangloter.

— Madame, reprit opiniâtrement le comte, acceptez-vous, oui ou non, les propositions de monseigneur?

— Hélas ! il le faut bien... vous m'avez perdue !... répondit la comtesse en cachant sa figure entre ses mains et poussant des gémissements étouffés.

Henri de Villetaneuse, toujours impassible, se dirigea vers la porte du salon, s'arrêta sur le seuil, et dit à haute voix :

— Monsieur le commissaire, je retire ma plainte... vous pouvez vous retirer... monsieur et madame Jouffroy, donnez-vous la peine d'entrer.

Aurélie, à la vue de son père et de sa mère, pâles, consternés, accourant près d'elle, s'élança au devant d'eux en s'écriant :

— Je suis innocente!

Mais ne pouvant résister à cette nouvelle émotion, la jeune femme perdit connaissance et tomba dans les bras de M. et Mmo Jouffroy, qui fondaient en larmes.

Vers la fin de la journée qui suivit la fêle donnée par la comtesse de Villetaneuse, le prince Charles-Maximilien, logé à l'Ëlysée-Bourbon, selon son habitude, lors de ses voyages à Paris, avait l'entretien suivant avec le colonel Walter, son premier aide de camp :

- Colonel, je désire vous charger d'une mission de haute confiance.

— Je suis aux ordres de Votre Altesse.

— ■ Ce soir, à six heures, vous monterez dans l'une de mes voitures de voyage, et vous irez cherchera son hôtel madame la comtesse de Villetaneuse, son père et sa mère.

— Oui, monseigneur.

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