I.A FAMILLE JO LIT KO Y
— Vous ferez partir an quart d'heure auparavant, un courrier qui veillera
à ce que les relais soient prépares sur la route d'Allemagne.
— Oui, monseigneur.
— Selon l'état de la santé de madame lacomtese ou selon son désir, vous voyagerez plus ou moins vite, et vous vous rendrez à Riestaldt, chez ma sœir. Elle sera prévenue de l'arrivée de ses hôtes par le major Hartmann, que j'ai ce matin dépêché à Riestaldt avec une lettre de moi pour l'archiduchesse.
— Les ordres de monseigneur seront ponctuellement exécutés.
— Colonel Walter, je ne puis mieux vous prouver mon affection qu'en vous chargeant de cette mission; je vous prie d'avoir pour Mme la comtesse de Vilienateuse el pour ses parents les soins, les égards que vous auriez pour moi-même. Vous entendez, mon cher colonel, pour moi-même... Je sais depuis longtemps tout ce que je peux attendre de votre, dévouement à ma personne.
— Je serai heureux de donner à Votre Altesse cette nouvelle preuve de mon empressement à lui ohéir, reprit le colonel avec ce servilisme naïf que donne la longue habitude des cours. Altendrai-je à Riestaldt de nouveaux ordres de votre Altesse?
— Oui. et vous me renverrez le major Hartman; il viendra me rejoindre ici; je resterai environ six semaines à Paris. Mmo de Villetaneuse voyagera sous le nom de la comtesse d'Arcueil, son père et sa mère sous les noms du baron et de la baronne de Fromont. J'ai mes raisons pour préférer cet incognito. Vous voudrez bien, mon cher colonel, durant votre séjour à Riestaldt, remplir auprès de madame la comtesse les fonctions de premier gentilhomme, l'accompagner partout où elle désirera d'aller, à moins qu'elle ne préfère sortir seule avec sa famille. Vous veillerez, je vous prie, à ce qu'il y ait toujours des chevaux et des voitures à leurs ordres; madame la comtesse et sa famille habiteront le petit palais d'été, ma sœur voudra bien le mettre à leur disposition. Quant à la maison de madame la comtesse, elle doit être tenue sur le pied de la miennne; vous ferez donc venir de Meningen les gens de service nécessaires ; je compte sur vous pour veiller à tout, et tacher de pénétrer, de prévenir les moindres désirs de madame la comtesse et des personnes qui l'accompagnent. Allez faire vos préparatifs de départ, mon cher colonel. Croyez-le, je n'oublierai jamais ce nouveau témoignage de votre dévouement.
Le colonel Walter s'inclina, sortit, et Charles-Maximilien rentra dans sa chambre à coucher où l'attendait Mûller.
— Hé bien! dit vivement le prince à son honnête serviteur, quelles nouvelles?... quelles nouvelles? Puis, par réminiscence, et ainsi que l'on dit, « pour l'acquit de sa conscience, » ce bon prince ajouta d'un ton solennel : Tout à l'heure nous aurons un autre compte à régler.
— J'espère prouver à Votre Altesse que mon zèle seul a pu m'égarer...
— Gomment! coquin, tu oses!... Mais patience! dans un instant nous reviendrons à cela... Quanta présent, quelles nouvelles de l'hôtel de Villetaneuse?
— Madame la comtesse, ayant repris ses sens peu de temps après le départ de Votre Altesse, a été reconduite chez elle par M. et Mmo Jouffroy.
— De ces terribles secousses, est-ce qu'elle ne se ressent pas gravement? demanda le prince avec anxiété. Mon Dieu! elle, doit tant souffrir!
— Madame la comtesse est très pâle, très abattue ; mais sa santé ne parai I pas altérée.
— Que s'est-il passé lors de son retour à l'hôtel?
— D'abord, Mmo Jouffroy a exigé que madame la comtesse se mît au lit, ce qu'elle a fait; puis il y a eu entre Mmo Jouffroy, son mari et M. le comte, une violente explication. Clara, la femme de chambre, écoutait à la porte du salon, et a tout entendu. Mme Jouffroy a accablé monsieur le comte de reproches sanglants, l'accusant d'avoir trompé, ruiné sa fille, et de la calomnier ensuite, monsieur le comte ayant répliqué que le flagrant délit était prouvé, Mme Jouffroy s'est écriée « que sa fille, d'ailleurs fût-elle coupable, ainsi que de fausses apparences semblaient le démontrer, elle aurait eu raison de préférer une Altesse remplie de délicatesse et de générosité à un misérable qui, après avoir épousé sa femme pour son argent, la trompait et l'outrageait indignement. » Ce sont les paroles textuelles de Mme Jouffroy.
— Continue...
— Monsieur le comte a répondu qu'il avait, par pitié pour madame la comtesse, retiré sa plainte en adultère ; mais que si sa femme ne quittait pas Paris le jour même, ainsi que M. et ?>lm0 Jouffroy, un procès aurait lieu, qu'il s'en suivrait un honteux scandale. Mme Jouffroy, s'emportant de plus en plus, tandis que M. Jouffroy pleurait et gémissait, s'est écriée qu'elle ne sortirait pas de l'hôtel avant de savoir où en était la fortune de madame la com'.esse, et que monsieur le comte lui eût remis, à elle, Mmc Jouffroy, ce qui restait de la dot de sa fille. Monsieur le comte s'est mis à rire, répondant que sa chère belle-mère n'entendait rien aux questions d'intérêt .. Ce sont les propres paroles de monsieur le comte.
— Achève!... achève!...
— Les questions d'intérêt regardaient les gens d'affaires, a ajouté monsieur le comte; les siens s'entendraient plus tard avec ceux de madame la comlesse: mais en attendant il allait remettre à Mmc Jouffroy cinquante mille francs, payant ainsi deux années d'avance de la pension qu'il s'engageait à servir à madame la comtesse. J'ouvrirai à ce sujet une parenthèse, si monseigneur le permet, et j'ajouterai que Mm° Jouffroy, jouant à la bourse à l'insu de son mari, a ainsi presque entièrement perdu les capitaux qui leur restaient après avoir si richement doté leur lille.
— Ensuite... ensuite... poursuis...
— Sur ces entrefaites, M. le colonel Waltera demandé à être introduit. 11 venait au nom de Votre vitesse proposer à M"" JoulTroy, à son mari, et h
madame la comtesse de les c luire on Allemagne, auprès de S. A. I. la grande
duchesse Sophie, de partir le soir même à sis heures, et...
Mmo Jouffroy a accepté celte proposition au nom de sa fille; je sais cela. ensuile?
— Mm° JoulTroy, accablant son gendre de nouveaux reproches, lui disait : « Votre femme dédaignée, outragée', calomniée par vous, trouve un asile à la cour d'une grande duchesse! » M. le comte, pour terminer cette scène, a remis à Mm° JoulTroy les cinquante mille francs représentant le paiement des deux années de la pension qu'il se proposait d'assurer à sa femme (promesse illusoire, car s'il reste à M. le comte cinquante mille écus sur la dot qu'il a reçue, c'est beaucoup). Il a enfin notifié à son beau-père et à sa belle-mère qu'il allait sortir, mais qu'à son retour, il prendrait de rigoureuses mesures si sa femme, ainsi que sa famille, n'avaient pas quitté l'hôtel. Lorsque je l'ai quitté moi-même, Mm° JoulTroy s'occupait en hâte des préparatifs du départ : M. Jouffroy semblait complètement hébété; pardon, monseigneur, je voulais dire atterré.
— Mais la comtesse, la comtesse?
— Clara m'a dit que sa maîtresse pleurait beaucoup; cependant, j'ajouterai que l'une des premières choses que madame la comtesse ait recommandée à sa femme de chambre d'emballer est la coupe dont Votre Altesse a fait autrefois présent à M'30 de Villetaneuse.
■ — Ah! ma vie, ma vie entière sera consacrée à lui faire oublier ses chagrins! se dit Charles-Maxiinilien. Puis, après quelques moments de silence, et •édant à une sorte de respect humain, il affecta un courroux rétrospectif et dit a Millier :
— Vous avez commis un crime en mettant le feu à cette galerie, drôle que vous êtes !
— Monseigneur trouve le tour excellent, mais il veut jouer un peu l'indignation; laissons-lui cet innocent plaisir, pensa Miiller; et il reprit tout haut d'un air piteux :
— Votre Altesse me permettra-t-elle de lui rappeler qu'elle m'avait donné carte blanche?
— Carte blanche! Avais-je eu seulement la pensée d'un pareil expédient? Quoi! l'incendie !
— 11 n'y a eu, monseigneur, aucun grave dommage ; la galerie seule a brûlé, ainsi que quelques rideaux des salons et...
— Mais, double coquin, il pouvait y avoir des personnes blessées, tuées dans cet incendie!
— Personne n'a été ni tué ni blessé. Votre Altesse n'aura aucun remords sur la conscience. J'avoue humblement qu'emporté par mon zèle et voulant donner à monseigneur l'occasion de rendre un grand service à M™8 la comtesse, en l'arrachant du milieu des flammes plus effrayantes que dangereuses, j'ai omis, à dessein, d'aller demander les pompiers; qui devaient, selon les ordres de M. le comte, rester à l'hôtel durant la fête en cas d'incendie; puis, au moyen de quelques bottes de paille placées sous le plancher, j'ai cru pouvoir, et cela très innocemment, je l'avoue, j'ai cru pouvoir mettre le feu à...
— Taisez-vous, drôle! c'est horrible; mais ce n'est pas tout.
— Quoi encore, monseigneur?
— Au lieu d'accourir m'avertir de l'arrivée imprévue du comte ou de faire au moins vos efforts pour l'empêcher d'entrer dans cet appartement, sachant combien les apparences pouvaient être fâcheusement interprêtées, vous venez m'annoncer tranquillement cet homme.
— L'arrivée de M. le comte n'avait rien d'imprévu pour moi, monseigneur, puisque j'étais allé le prévenir, qu'il trouverait Mme la comtesse en tête-à-tête avec Votre Altesse.
— ■ Quoi! c'était toi?
— Certainement, monseigneur.
— Traître!
— Moi traître! mais au contraire, je servais admirablement Votre Altesse.
— Quelle audace!
— Monseigneur daignera-t-il me permettre de m'expliquer?
— Parle. Je veux savoir jusqu'à quel point tu pousseras l'impudence!
— J'avais (et je demande pardon à Votre Altesse de m'être permis de douter un instant de son respect envers madame la comtesse); j'avais d'abord cru que cédant, malgré lui, oh ! bien malgré lui, sans doute, à l'entraînement de sa passion, monseigneur profiterait de ce tête-à-tête pour avouer sa passion à madame la comtesse.
— Infâme! Moi, profiter de cet événement? tu m'as cru capable de cette indignité!
— J'ai reconnu mon erreur, monseigneur; aussi me suis-je empressé d'aller instruire monsieur le comte de votre tête-à-tête avec madame la comtesse, en suggérant de plus, assez adroitement, je pense, à M. de Villetaneuse, l'idée des avantages qu'il trouverait à une rupture éclatante, et l'engageant à amener avec lui un commissaire de police.
— Décidément, ce drôle de Mûller est un homme de génie dans son espèce, pensa le prince, et il dit tout haut : savez-vous, maraud, que tout cela est d'un machiavélisme infernal?
— Dame! monseigneur, selon mon petit jugement, il fallait brusquer les
LA FAMILLE Jnl'I-TRO Y
Trois hommes pénétrèrent au milieu de ces ruines. (P. 339.)
choses. Madame la comtesse, jouissant d'une réputation irréprochable et méritée, aurait longtemps hésité à se séparer de son mari, soit par la crainte d'un éclat, soit par une indécision très naturelle au moment de prendre une résolution si grave; puis, qui sait? peut-être devait-on craindre un retour d'affection de madame la comtesse pour monsieur le comte, à qui elle avait autrefois été sur le point de sacrifier sa vie. Toutes ces raisons pouvaient faire traîner les choses
LIV. 13. — EUOÈ.1E SUE. — LA FAMILLE JOCFFIIOY. — ÉD. J. HOLFF ET C!«. LP, . 43
OEUVRES I>t: EUGÈNE SUE
en longueur, tandis qu'elles ont marché rapidement, et j'ose le dire, monseigneur, à vos souhaits. Tout le inonde est d'ailleurs satisfait ou le sera ! i Monsieur le comte e-t enchanté de l'occasion de se séparer de sa femme en conservant le beau rôle et ce qui reste de la dot de madame la comtesse; il exige qu'aujourd'hui même elle parle pour l'Allemagne; il la met sous la sauvegarde de Votre Altesse, et...
— Soit... J'admets qu'en cette occasion tu sois excusable... mais, cel incendie, coqui i, cet ince idie ?
— De grâce, monseigneur, ne parlons plus de cela; peu de feu, beaucoup de fumée; aucun mal, beaucoup de frayeur; quelques planches brûlées, quelques tentures roussie-, voilà mon crime!... Votre Altesse, dont les vœux sont aujourd'hui comblés, se montrera-t-elle impitoyable pour son pauvre
Que monseigneur se rappelle qu'il y a environ une année il me disait : « Ah! Mûller, je le sens, je suis amoureux comme à vingt ans; je n'ai jamais éprouvé ce que je ressens... Ah! si j'étais assez heureux... »
— Je n'achève pas, monseigneur; ce soir, à six heures, madame la comtesse part pour l'Allemagne, où vou- irez bientôt la rejoi idre, à moins que vous ne partiez pour Constantinople, monseigneur. Votre Altesse daigne sourire, elle me pardonne l'excès de mon zèle. Je pourrai encore la servir.
— Non, plus comme par le passé. Mûller! c'est fini de folles amours : mon cœur est à jamais fixé.
— Vivre et mourir auprès de Votre Altesse, dans quelque emploi que ce soit, te le est mon ambition. Mais, pour en finir avec le passé, me perm vous, monseigneur, de vous rappeler les boas services de ma compag e Clara"' Elle reste à Pans, et ne suit ie la comtesse en Allemagne. Clara, p issédéc du désir de tenir une table d'hôte, espère assez en la munificence de Votre Altesse pour...
— Ta compagne sera satisfaite. Maintenant, retourne à l'hôtel de Vîlletaneuse jus [u'au moment du départ de la comtesse; reviens aussitôt après que tu l'auras \ue monter en voiture.
Le soir, à si\ heures, M"10 de Villetaneuse, sous le nom de la comtesse
d'Arcueil. son père et sa mère, sous le nom du baron et de la baronne de Formont, quittèrent Paris, afin de se rendre en Allemagne sous la conduite du colonel Walter.
La scène suivante se' pa M'en Allemagne, dans la principauté de Meningen, environ deux ans et demi après la séparation du comte de Villetaneuse et de sa femme.
LA FAMILLE J'il I- H; n
Il est midi, le ilcil de juin do i chaude lumi ir le ruine du
château le M mvenl vi itées des vot - rti i ■ -; elles
d • poinl de vue, et, pour ainsi dire, de fabriq I I i au moderne palais de celle principauté. On l'aperçoil au loin; il est séparé des ruines par les pelouses et les quim onces du ■. de cette magnifique
[ence.
Parmi les débris de l'antique manoir, aux tours crev ts ■ ■-. éventré ss, cour verles de lierre, comme ses muraille i . l'on remarque, au i
ée, i' ve liges d'i ■ aux fenêtre . jadis garnies
de vitraux coloriés, à cetle heure rempla ils rideaux de vigne
cl leur l'un ro e pâle, à travers
lesquels se jouent quelques ra leil.
A gauche de l'entrée principale de la grande salle se trouve la baie d'une
pied ii une tourelle, dont les degrés en vis servaient
autrefois de communication entre les caves du châl :s sùpè-
ayant été détruit, la portion souterraine de celte
tourelle r à une sorte de puits dont l'oeil ne mder la noire
leur.
Enfin, au delà d'un arceau à demi écroulé, faisant face à l'entrée princi
il un amas de décombres, de buis ons, de ronces,
il encore quelques pans de murailles el dos piliers
de pierres noirâtres d'inégales grandeurs, les uns encore cour a de leurs
chapitaux % Ihïq tes, les autres bizarrement tronqués.
Trois nétrèrent au milieu de ces ruines.
Le premier, vieux, obèse, d'une figure placide, semble s'oi c iper de colleo-
I m , ainsi que l'ani cent le filet de gaze verte qu'il porte
emmanché au bout, d'une canne, et la boite de fer-blan : attachée en s i litoir sur
son épa e mûr, et déj mt, paraît s'adonnera la
■•>•: un herbier portatif, façonné en form de gros registre destiné. à
recevoir les plantes fraîche entre - : illel de papier gris, est attaché sur
avec des bretelles. Enfin, le troi ièmedecespi cin | ans au plus, d'une taille svel i, < ffre le ri li de la beauté
méridionale en ce q I plus mâle et de plus charmant à la fois. Que l'on
s'imagine l'une de ces admirables figures italienne,, remplies de eunesse,
, si magistralement reproduites par Léopold dans ses œuvres immortelles, et l'on aura la fidèle im
l'attirail i rdi logistes el des bot inistes :
'il de l'arlisl i voyage : l'album placé dans son étui, la
chaise pliante, le grand pa mecanneel «ons lequel le des-
riier du soleil ou de la pluie.
Angelo Grimaldi est vêtu avec une simplicité de bon goût : ses deux acolytes ne sont pas inconnus du lecteur: l'un s'appelle Mauléon; l'autre, déjà vieux, s'appelle Corbin.
L'on se souvient sans doute que Mauléon, jadis ruiné par Catherine de Morlac, avait été arrêté presque sous ses yeux dans l'une des maisons de la cour des Coches, au moment où il sortait de l'appartement de M. Corbin, rentier, soupçonné d'avoir des relations suspectes avec des hommes de mauvaise mine. L'arrestation de Mauléon avait eu pour cause la tentative de vol, commise de nuit et avec effraction, dans l'atelier de Fortuné Sauvai.
Cependant, l'apparence des deux compagnons d 'Angelo ne trahit en rien leurs antécédents criminels ; ils ont, ainsi que lui, les dehors d'honnêtes touristes, utilisant leur voyage par l'étude des sciences naturelles et des beaux-arts. Tous trois entrent dans la grande salle ruinée en gens qui connaissent les êtres, se débarrassent de leur attirail scientifique et artistique, puis, après s'être désaltérés au moyen de la bouteille d'osier que chacun porte suspendue à un cordon, ils s'asseoient sur des décombres, et la conversation suivante s'engage entre eux :
— D'abord, dit Angelo Grimaldi, avec un accent parfaitement parisien, fort peu en rapport avec le nom italien et le caractère de la beauté méridionale de ce jeune homme, d'abord, continua-t-il en feuilletant son album qu'il tenait sur ses genoux, rendons-nous exactement compte de la disposition des lieux... Ah! les belles inventions que le dessin et la musique! Vous fredonnez une ariette au pied d'un balcon ou d'une terrasse, et, grâce à ce mélodieux passe-temps, vous pouvez compter les carreaux d'une fenêtre ou examiner à loisir les dispositions de la serrure d'une porte rébarbative, pendant que quelque jolie femme, cachée derrière sa persienne, prête à vos chants une oreille ravie; ou bien encore vous faites le croquis du palais de Meningen, je suppose; et, grâce à cet innocent croquis, vous possédez la désignation exacte des lieux que vous avez intérêt de connaître. Donc, je le répète, vivent les beaux-arts.. .au point de vue spéculatif... c'est le mot; car que sommes-nous?... de simples spéculateurs.
— Tu dessines à merveille, tu as la plus charmante voix du monde, Angelo, répond Mauléon; tes talents pourront nous servir non moins utilement que nous a déjà servi notre goût apparent, à Corbin et à moi, pour l'entomologie et la botanique. Ce filet à papillons et cet herbier sont d'excellents passe-partout... Peut-on se délier de nous autres, admirateurs de la nature?
— Tout ceci est bel et bon, reprend le vieux Corbin, en essuyant son front chauve baigné de sueur; mais il est oiseux de nous congratuler; le temps presse. Nous sommes dans la situation d'une réunion d'actionnaires ; laissons les sornettes, parlons affaires.
— Soit, ajouta Mauléon. En ta qualité de capitaliste, nous te nommons président de l'assemblée.
— C'est dit, reprit Angelo. L'on n'aura la parole qu'à son lour; en attendant que j'aie à ia demander, je vais rêver à ma belle inconnue.
Au diable l'enragé troubadour! Quand ou est aussi beau garçon que toi, Angclo, on reste homme à lionnes fortunes et l'on ne se mêle point d'opérations financières, répond Gorbin en haussant les épaules. Résumons-nous donc, posons nettement la question : Il s'agit d'une valeur de plus de deux millions; nous la suivons à la piste depuis Paris (voyage doni. j'ai déboursé les avances). Nous espérions trouver en rouie quelque heureuse occasion d'encaisser ladite valeur; nuire attente a été frustée : le trésor était embarqué sur une diligence (1rs Messageries royales avec sesgardiens. Nous prenons, afin d'éviter tout soupçons, nos places dans les Messageries générales, s'arrêtant aux mêmes relais, c nichant dans les mômes villes que l'autre voiture; mais cel endiablé de Fortuné Sauvai et ses ouvriers déploient une telle vigilance, que nous passons la frontière et que nous arrivons jusqu'ici sans avoir pu mener a bonne lin notre opération.
— Mauléou, dit Angelo à son compagnon en lui montrant, sur une des pages de son album, une esquisse qu'il venait de crayonner, que dis-tu de, ce profil? Je viens de le dessiner de souvenir.
— Il est adorable!
-— lié bien! mon cher, c'est celui de ma belle inconnue, que l'on dit être la maîtresse du prince de céans. Je, l'ai vue une seule l'ois à un kiosque de la villa Farnèse, ainsi qu'on appel ie cette délicieuse demeure, voisine du palais; le kiosque donnait sur une avenue : j'ai roucoulé ma plus amoureuse romance, et...
— C'est par trop fort! s'écria M. Corbin avec courroux. Je n'ai jamais vu traiter les affaires sérieuses avec une légèreté pareille! Savez-vous, messieurs, que je me lasse de faire des avances, et que déjà je suis à découvert de neuf cent quatre-vingt francs et tant de centimes, depuis huit jours que nous avons quitté Paris?
Allons, seigneur capitaliste, reprend Mauléon, ne vous fâchez pas; vos avances vous seront remboursées sur le pied de cent pour cent, selon nos conventions; c'est un joli placement, ce me semble? sans compter double dividende dans le partage îles bénéfices de l'opération. Vous le savez, nous sommes gens d'honneur... à notre manière.
— Gens d'honneur de toutes les manières, dit Angelo. Voyons, papa Corbin, voyons, respectable collègue, lorsque vous m'avez avancé cinquante louis aliu de pouvoir entrer au jeu contre ce jeune Russe, l'un des coryphées de la table d'hôte de Clara, ne vous ai-jepas remis : 1° les deux mille francs avancés 2° trois mille francs de dividende pour votre quote-part dans mon gain à cette fameuse partie de lansquenet où, grâce à mes cartes biseautées, j'étais certain
déplumer vif cet oison du Nord? Malheureusement, j'ai reperdu le lendemain ce que j'avais gagné; j'ai été refait à mon tour par un grec plu- ive ■ que moi, et a!ors...
— Qu'importe tout cela! s'écrie Corbin en frappant du pied; comment pourrez-. ous tous deux me rembourser les avances faites par moi, à propos du l'affaire dont nous nous occupons, si elle ne réussit pas? Or, pour qu'elle réussisse, t j "est-il pas urgent que nous prenions une résolution le plus tôt posssible? Ne dit-on pas dans la ville que le prince Maximilien peut être de retour au palais d'un moment à l'autre? ta souhait, et vous perdez un temps précieux!
— Papa Corbin, ce reproche est d'autant moins opportun, que je viens d • i rendre un dessin exact des quatre faces du palais.
Et moi, avant-hier, n'ai-je pas eu l'excellente idée d'écrire au gouver pour lui demander, en notre qualité de voyageurs étrangers, l'autorisation de visiter le palais? ajouta Mauléon. La permission nous est accordée courtoisement, et hier...
— Beau résultat! s'écrie Corbin. en interrompant i complice. Hier, les gardiens nous ont fait visiter les grand ilcrics d'armes et les tableaux; mais nous n'avons pu découvrir dans quel endroit du palais se trouve l'atel er provisoire où Fortuné Sauvai, en compagnie de ses ouvriers s'occupe de monter cette magnifique toilette d'argent massif de six pieds de l,a i ur.
— li nous faut pourtant, hélas! la dédaigner!...
■ — Parbleu! deux hommes ne pourraient seulement la soulever! dit Corbin; mais, par compensation, rien de plus attrayant, de plus portatif que celte parure de di mants, dont on a tant par'.é à Pari-, et à laquelle ont contribué pour le choix des pierreries les plus fameux lapidaires de Londres et de Hambourg; pierreries évaluées à plus de deux millions par les journaux de Paris...
— Oh! la belle invention que la publicité! reprend Angelo! Bienheu- I indiscrète réclame en l'honneur du moderne Benvenuto Cellini ! il me
semble la lire encore, cette friande réclame! « Le célèbre orfèvre, M. Fortuné Sauvai, qui avait été ma dé il y a deux ans à Londres par S. M. la rein:' d'Angleterre, va prochainement partir pour Meningea, ville ducale d'A'Iemagne, où il doit aller lui-même aju \\ ices d'une spiendide toilette d'argent massif
commandé par S. A. S. le prince Cha lilien, et lui porter en outre
parure de-diamants, diadème, collier, etc.. etc., dont notre Benvenuto Cellini doit, achever la monture en Aile : agne, afin de la mettre en harmonie avec d'autres précieux joyaux appartenant à ! ai :gen, etc. «Une
idée soudaine illumine mon esprit, je cours proposer l'a Taire à Mauléon, qui sortait de Poissy, où j'avais eu l'honneur de faire sa connaissance...
— ■ J'accepte la proposition, voul tve r m aile lors de la tentative
infruclue i (non tour à n
capitaliste ïim l le premier ver ement de fo
sab e ù l'enti ip iar celle excellente raison, qu'en
sortanl des prisons de 1 ious n'étions pas positivemenl millionnaires.
— Aussi vrai que je m'appelle Timothée Corbin, j'en serai pour mes
car, pour m in malheur, mes associés, donl l'un du moins devrait être mûri par l'âge et l'expéri . rais ëlour leaux qui, en ce moment,
un lemps pré lieux à di r ai lien d'agir.
— C'est vrai, je suis pis quïun étourneau, je suis an triple i l!
:. i ■■ d ici ; ite; peut-être ai-je trouvé le moyen
de...
— - Expliqu
moyei ers, reprend Mauléon en
réfléchissant. C'esl sans doute pour cela que dans le p emier moment où cette il qu'à la possibilité de ce péril, je n'aurai pas rail tirer de celte circonstance.
— Quelle circonstance?
— - En vérité, Ma . à bâtons rompus, il est impossible de le
... notn honorable d yen me rep he mes distractions amoureuses !
— Mes amis, reprend Mauléon, nous sommes, n'est-ce pas, arrêtés p
ivoir où se Irouvenl dans le palais l'atelier de l'orfèvre, el conséquemmenl li : • . question?
— E c mon remplis d'une fidélité scrupuleuse,
une conmissa iarl e des portes et des croisées du palais, donl j'ai dessiné les quatre façades. Or, si nous savions ''ans quel appartement se trouve ce trésor si tend itô, il nous sérail facile, connaissant (tou-
cro is) la hauteur, la largeur, l'élévation de . : notre plan d'attaque à I
de la chambre du trésor... si , rimer ainsi.
— C ni dit Corbin, toul esl h... Gommenl savoir... si...
— Ecoulez-moi, reprend viveim m. S'il nous étail possible de 50 ier l'un des compagnons de l'orfèvre?
— Parbleu! et Corbin hau I épaules, nous serions alors presque
île di notre affaire; mais en se rappelant l'insupportable que ce coquins montraient en roule, il esl absurde de penser que l'un deux consente à...
— Peut-êlre ! et voici comment, reprend Mauléon : Vous n'ignorez pas que j'ai autrefois possédé une belle fortune?
— Au diable ! voici les divigalions qui recommencent !
— Je ne divague point, je suis dans les entrailles même du sujet; je le prouve, si vous ne m'interrompez pas.
— Allons, poursuis.
— Donc, avant que d'être réduit à être ce que je suis.,.
— Je demande à présenter une seule observation, dit Angelo Grimaldi, au grand désespoir de Corbin; je ne saurais accepter, pour ma part, l'espèce de dédain avec lequel notre cher collègue parle de notre condition sociale, au moment même où nous avons besoin de toute notre confiance en nous-mêmes pour réussir; n'oublions donc jamais, disons-nous donc toujours avec un légitime et touchant orgueil, que notre industrie fait vivre une foule d'honnêtes pères de familles... huissiers, recors, geôliers, employés de bagnes, agents de police, gendarmes, argousins que sais-je ! Car, d'honneur ! je vous le demande, que deviendraient sans nous ces pauvres gens? Leur profession, leur avenir, seraient perdus, leurs intéressantes familles au désespoir!... Nous avons le courage de nous sacrifier pour assurer leur existence... Ayons du moins conscience du peu de bien que nous faisons, puisons dans cette douce conviction le désir de mériter toujours les bénédictions de ceu^-là qui nous doivent leur pain quotidien, et pour le leur assurer, livrons-nous à de nouveaux actes de l'espèce de celui que nous méditons. Ainsi encouragés par la noblesse du but que nous poursuivons, forts de nos intentions philanthropiques, nous triompherons des obstacles!;.. J'ai dit !
Cette abominable plaisanterie fait rire aux larmes le vieux Corbin lui-même malgré son horreur des divagations, et Mauléon reprend :
— Je retire l'expression dont s'est offensée la délicatesse d'Angelo. Je dirai donc qu'avant de concourir à l'existence des nombreux et intéressants fonctionnaires que notre collègue vient d'énumérer, je possédais une fort belle fortune. Cette fortune... et les traits de Mauléon devinrent sombres, cette fortune m'a été mangée par une certaine Catherine de Morlac. Cette femme, après m'avoir ruiné, m'a indignement abandonné ; or, je suis certain que l'ouvrière dont est accompagné l'orfèvre n'est autre que Catherine de Morlac.
— Que diable nous contes-tu là?
— Cette Catherine devenue ouvrière? c'est impossible!
— Laissez-moi achever, reprit Mauléon.
— ■ Vous vous souvenez, continua Mauléon, dont ses deux compagnons, Angelo et Corbin, écoutaient les paroles avec une attention croissante ; vous vous souvenez que la surveille de notre arrivée ici, la diligence que nous suivions, s'élant arrêtée pour passer la nuit dans une petite ville nous avions trouvé
Venir tour a tour veiller auprès du précieux coffret. ;P. 3ii5.)
moyen d'occuper, dans l'auberge de l'Aigle d'or, deux chambres voisines du logement de l'orfèvre?
— Oui, oui, Angelo et moi, nous avons occupé l'une, toi l'autre, mais ces coquins se sont relayés pour veiller pendant toute la nuit leur trésor.
Ma chambre à moi n'était séparée de celle de l'orfèvre que par une cloison, je la perçai au moyen d'une vrille, alin d'examiner ce qui se passait chez nos voi>ins.
I.lV. 44. — ECOBISE SDK. — LA FA1I LUE JOUFFROY. — ÉD. 1. KOCFF ET Cl8. 1.1V. ii
— Nous aussi, nous avons vu d'abord l'orfèvre, puis un jeune ouvrier, puis un vieillard à barbe blanche, venir tour à tour veiller auprès du précieux coffret déposé dans une pièce bien éclairée; ils avaient de plus, à leur portée, une paire de pistolets, et chacun de ces drôles, après avoir, pour ainsi dire, monté sa garde, était relevé par un de ses compagnons, et allait se reposer dans une autre chambre.
— J'avais justement percé la cloison de celle chambre contiguë à la mienne : aussi, en prêtant l'oreille et regardant par ies ouvertures, ai-je vu le vieux à barbe blanche et l'ouvrière; ils étaient seuls; l'ouvrière, je n'en saurais douter, est Catherine de Morlac. Elle répondait au vieil ouvrier, continuant sans doute un entretien commencé : « Non, non, même avec votre consentement, jamais je n'oserais lui dire que je suis sa mère; ma seule crainte, vous le savez, est qu'un hasard fatal lui découvre ce secret, car j'en mourrais de honte. Silence, Catherine, le voilà! » reprit l'homme à barbe blanche. En ce moment le jeune ouvrier entra. Ce nom de Catherine me rappella soudain Mmo de Morlac; j'examinai plus attentivement cette femme, et malgré le changement apporté dans son extérieur par l'âge et par des vêtements grossiers, je reconnus Catherine de Morlac, cette misérable qui m'a ruiné, que je hais à la mort, et qu'autrefois j'aurais étranglée, si elle n'eût quitté Paris après ni 'avoir mangé mon dernier sou!
— Attends donc! dit Angelo en appuyant son front dans ses mains, il me semble en effet qu'il va quelque parti à tirer de la rencontre.
— Pourquoi diable ne nous as-tu pas jusqu'ici parlé de cette circonstance Elle est grave, et...
— Silence! reprend Mauléon à voix basse en prêtant l'oreille d'un air inquiet et en indiquant du geste l'arcade à demi ruinée faisant face à l'entrée principale, à travers laquelle l'on apercevait au loin quelques décombres.
— Est-ce que vous n'avez pas entendu marcher de ce côté?
— Non... et toi, Angelo?
— C'e<t sans doute le bruit du vent dans les buissons.
— Il n'importe, reprit Mauléon en se levant, je vais m'assurer du fait par moi-même, car si l'on nous avait écoutés, épiés, ce serait dangereux.
— Bah! dit Angelo haussant les épaules, en voyant son compagnon se d'un pas prudent vers le fond, la police allemande ne peut avoir sur nous
aucun soupçon; d'ailleurs, elle est encore dans l'enfance, mon cher, et digne du temps des patriarches ! Je l'ai pratiquée une fois, elle est pitoyable, die ne va pas à la cheville de la police anglaise. Oh! oh! quant à celle-là, je le déclare, sans prévention nationale, elle est vraiment remarquable.
— Hé! tenez, à propos d'Angleterre, voilà les lils d'Albion dont nous aurons entendu le pas; ils auront parcouru les ruines avant d'arriver à l'entrée principale.
LA I AUII.I.I JOUI I R(n
i i disant, Corbin montre à Angelo une société d'Anglais, hommes el femmes, qui viennent en touristes visiter les débris du vieux château de Menini
Mauléon, après une vaine exploration, rejoint ses deux complice ; ils reprennent leur attirail d'amateurs il histoire naturelle el de beaux-arts, puis se dis- I mt à quitter la grande salle. Vngelo Grimaldi, remarquanl parmi lestouristes nue jolie lady, la lorgne, se cambre, rajuste sa chevelure, pose enfin en homme fortunes, désireux d'attirer l'attention. Or, ce misérable, grâce à sa beauté rare, à l'élégance de a tournure, esl en eiïel remarqué p ir les touristes; il les salue en passant près d'eux avec une parfaite courtoisie, et, à peine sorti des ruines, ainsi que ses deux complices, il commence à chanter, en s'éloignant, une cavatine de Rossini, d'une voix si pure, si fraîche, si délicieusemenl timbrée, que les voyageurs anglais, surpris et charmés, se taisent, écoutenl ce i hani a i dieux, qui, de plus en plus lointain semble devenir plus suave en :ore ; pui . qu'il a complètement cessé, la jolie lady s'écrie :
— Quelle voix ravissante! Rubini en serait jaloux!...
— Ce jeune homme nous a salués avec une bonne grâce el une politesse exquise...
— 11 a, selon moi, le défaut d'être trop beau : on doit se retourner pour le regarder.
— ■ Ce doit être un Espagnol ou un Italien...
— Il avait un album sous le brus: s'il dessine aussi bien qu'il chante, il réunit tous les tal
— En tous ras, repritun vieil Anglais, résumant ainsi les louanges dn accordées par le - de là société à Angelo Grimaldi, ce beau ji
être un gentleman accompli!
L'atelier improvisé que Fortuné Sauvai occupait au palais de Meningen était situé au premier étage de la façade du nord.
A l'une des extrémités de cette vaste pièce, l'on voyaitune admirable toilette d'argent massif de plus de six. pieds de hauteur, dont les divers fragments, apportés séparément dans des caisses, avaient été réunis, ajustés par l'orfèvre el ses compagnons de travail; plus loin, au milieu d'une table chargée de divers outils el avoisinant un grand coffre de fer, appartenant au garde-meuble du palais, brillaient, scintillaient, êtincelaient, ici, dans leur écrin de velours, ailleurs, dispersé- ça et là. dés joyaux ornés d'énormes : i plus belle
eau; l'on remarquait, entre autre, une petite couronne ducale, mais fermée
comme les couronnes royales, et destinée sans doute à compléter la coiffure d'une femme; rien de plus chatoyant, de plus éblouissant que ce bijou constellé de diamants, de rubis, gros comme des noisettes.
Fortuné Sauvai lisait une lettre, laissant en ce moment le père Laurencin s'occuper seul d'ajuster les derniers montants de la toilette couronnée d'un écusson d'émail blasonnè, soutenu par deux figures d'enfants, et placé au sommet du miroir ovale. Sa bordure se composait de tiges de lis fleuris, aux corolles ici à demi ouvertes, ailleurs complètement épanouies, formant ainsi le merveilleux encadrement de la glace ; une large tablette de lapis-lazuli d'un azur éclatant, supportée par quatre cariatides du plus haut style, devait recevoir l'aiguière et sa cuvette ; les coffrets à essence et autres ustensiles d'argent précieusement niellés ou ciselés étaient épars sur la table parmi les joyaux et les pierreries.
Catherine, assise non loin de son fils, s'occupait, à l'aide d'une pierre de sanguine, de rendre d'un poli étincelant l'intérieur de la large cuvette de l'aiguière, et montrait dans ce travail de brunissage l'habileté d'une ouvrière consommée. Elle était devenue telle à force d'application, d'intelligence; elle commençait aussi à pratiquer l'art attrayant de l'émaillage, sorte de peinture composée de minéraux en fusion, et appliquée sur le métal. Catherine, toujours occupée, depuis environ deux ans, dans l'atelier de l'orfèvre, gagnait alors trois à quatre francs par jour. Le salaire du père Laurencin et de son petit-fils s'élevait quotidiennement pour eux deux à huit ou dix francs. Ils étaient à Paris nourris chez leur patron ainsi que Catherine, chargée par lui de la surveillance de son ménage, mais elle continuait d'habiter sa mansarde dans l'une des maisons de la cour des Coches, dont elle était le bon génie invisible.
Que l'on juge du bonheur de cette vaillante femme, complètement régénérée par l'amour maternel, par le travail, par la charité! Elle ne quittait plus son iils! A force de persévérance dans le bien, elle était parvenue à conquérir, a mériter le pardon, l'estime, l'affection du père Laurencin, après avoir été si longtemps pour lui un objet de mépris et d'horreur ; mépris et horreur alors justifiés par la conduite passée de Catherine, si longtemps indigne mère, indigne épouse, courtisane infâme.
Michel, alors âgé de dix-huit ans et demi, ne conservait de son adolescence que sa candeur; sa taille s'était renforcée, développée; sa barbe blonde et soyeuse (il voulait la laisser pousser ainsi que faisait son grand-père) duvetait son menton; sa charmante figure, plus accentuée, prenait chaque jour un caractère viril, nuancé depuis quelque temps d'une teinte de mélancolie. Quant au moral, Michel conservait ses qualités natives; devenu très habile artisan dans toutes les branches de l'orfèverie, entre autres dans la gravure des métaux, il annonçait devoir être un artiste éminent, selon les prévisions de Fortuné.
Celui-ci, durant leur séjour à Paris, envoyait chaque soir l'apprenti à une académie de dessin tenue par un excellent professeur et où l'on dessinai! à la lampe d'après nature. Grâce à ces études sévères, à son assiduité, à ses dispositions pour les arts, et aux leçons d'ornementation que lui donnait son patron, Michel dessinait, composait déjà avec autant de goût (pie de pureté : il avait plusieurs fois modelé en cire certaines figurines à la complote satisfaction de Fortuné qui, après quelques légères retouches, s'en était servi pour ses travaux.
Michel, ce jour-là, s'occupait de remonter d'une façon moderne d'anciennes pierreries destinées à compléter la parure royale apportée par Fortuné Sauvai. Mais Miche!, ordinairement attentif à sa besogne, semblait tour à tour distrait et rêveur. Sa mère seule, pénétrante, vigilante comme une mère, remarquait depuis leur commun départ de Paris les croissantes préoccupations de son fils, pour qui elle continuait d'être M°" Catherine, autrefois riche, et obligée, par de soudains revers, de gagner sa vie en travaillant comme une ouvrière brunisseuse, après avoir été garde-malade et femme de ménage.
L'une des causes, secondaire d'ailleurs, des préoccupations de Michel, mais assez singulière, était celle-ci : sorti de l'adolescence et devenu jeune homme, il remarquait parfois, non sans surprise, les preuves d'intérêt, que lui donnait journellement Catherine. Celle-ci, cédant peu à peu à la douce habitude de témoigner sa tendresse à son fils, ne contraignait pas assez, surtout lorsqu'elle se trouvait seule avec lui, l'expansion de ses sentiments; elle les croyait suffisamment justifiés, aux yeux de Michel, par la prétendue liaison d'amitié autrefois contractée entre sa mère et elle. Cependant, ces marques d'affection qu'il recevait parfois d'une femme deux fois plus âgée que lui inquiétaient passagèrement Michel; puis cette impression s'effaçait bientôt, grâce à la mobilité d'esprit naturelle à son âge. Néanmoins, il n'oublia pas complètement la circonstance suivante. Peu de temps avant son départ pour l'Allemagne, travaillant seul dans l'atelier avec Catherine et cédant à l'accablante chaleur du jour, il s'était endormi sur sa chaise. 11 se réveilla soudain, croyant avoir senti des lèvres s'appuyer sur son front. Erreur ou rêve, pensa-t-il lorsqu'il fut tout à fait sorti de son assoupissement, car il vit Catherine assise à deux pas de lui, continuant de s'occuper de ses travaux. Pourtant Michel crut un instant remarquer quelque embarras sur les traits de sa compagne d'atelier ; mais il ne s'appesantit pas longtemps sur cette observation, et, comme par le passé, il se montra confiant, amical envers Catherine.
Michel n'était pas d'ailleurs dans une disposition d'esprit qui lui permit de rechercher quelle pouvait être la cause réelle de la tendresse que lui témoignait Catherine. Michel était distrait, préoccupé, mélancolique, nous l'avons dit, et. m risque d'anticiper quelque peu sur les événements, nous ajouterons que cette mélancolie rêveuse avait daté de l'époque où une ouvrière nommée Camille, âgée
de quinze ans. et lit entrée dans l'atelier deFortuné Sauvai pour y terminer son apprentissage d'ouvrière brunisseuse, sous la surveillance de Catherine, incapable de suffire à elle seule aux nombreux travaux de ce genre.
Ceci dit, revenons à nos personnages diversement occupés dans l'atelier improvisé au palais de Meningen.
Le père Laurencin, voyant son patron remettre dans sa poche la lettre dont il venait de prendre connaissance, lui dit en continuant de travailler :
— Hé bien! monsieur Fortuné, quelles nouvelles de Paris? Votre tante Prudence et Mlle Marianne se portent-elles bien?
— Oui, bon père, ma lanle me ebarge de vous faire ses amitiés, ainsi qu'à MmB Catherine et à Michel.
— M"0 Prudence a trop de bonté de vouloir bien penser à moi, monsieur Fortuné, répondit Catherine. Lorsque vous lui répondrez, veuillez lui dire combien je suis touchée de son souvenir.
— Vous la remercierez aussi pour moi, monsieur Fortuné, ajouta le père Laurencin; et se retournant vers son pelit-fils, qui, le regard lixe, rêveur, avait discontinué son travail :
— Hé bien! Michel, tu n'entends donc pas ce que vient de nous dire monsieur Fortuné?
— Quoi, grand-père? reprit le jeune homme en rougissant de sa rêverie: quoi .'... Pardon... je ne sais...
— Ah ça, mon garçon, tu rêves donc tout éveillé? M. Fortuné nous apprend qui sa tante nous l'ait ses amitiés, ainsi qu'à toi, et tu ne réponds rien?
— Encore une fois, pardon, grand-père... pardon, maître Fortuné... je... n'avais pas fait, attention... mon travail m'absorbait tellement... Je vous prie de remercier pour moi M"0 Prudence.
— C'est étrange! depuis notre départ de France, mon iils devient de plus en plus triste, se disait Catherine tandis que Fortuné répondait en souriant au jeune ouvrier.
— Oh! je ne te fais pas un reproche de ce que ton travail t'absorbe à ce point que tu ne m'entends pas, mon cher Michel. Mais vous allez être bien surpris d'une chose, mes amis. Le fait dont je veux vous parler date de notre voyage d'Angleterre, qui, par parenthèse, m'a valu celui-ci; car je ne pouvais guère refuser au prince Maximilien de venir en Allemagne, puisque j'étais allé en Angleterre à la demande de la reine.
— Ma foi! quant à nous, le voyage ne nous déplaît pas, reprit le vieillard. Même à mon âge, c'est intéressant de voir des pays nouveaux, et Michel e i enchanté de voir l'Allemagne; n'est-ce pas, mon garçon?
— Michel? dit tout bas Catherine au jeune homme retombé dan- ses
distractions; el le poussant légèrement du i e ajouta : Votre grand-
père m 'ii- demande si vous n'êtes pas ravi de voir l'Àllema
— Oli ! oui, grand-] ère, c'est an pa] s si beau, si riani ! se hâta de réponde i Michel en remerciant C ilherine d'un n g ird.
Jene me plains pas non plus du voyage, mes amis, repril l'orl les dérangements sonl toujours un peu incommodes, mais ils ont leur compensation.
i'nif/., monsieur Fortuné, nous sommes des égoï tes nous autres, reprit
en - i.ini le père Laurencin; au moins nous voyou, de d mvea ix pays, tandis
que celte pauvre M"" Marianne, qui attend votre retour pour e marier avec vous, monsieur Fortuné, n'a pas de compensati »n : aussi le temps doit fièrement 1 i durer!
— Pas plus qu'à moi, bon père, car j'ai hâte d'assurer le ! heur dénia
vie! Mais, pour revenir au fait donl je vous parlais, et dont vous allez, mes
être aussi étonnés que moi, je vous rappellerai que, depuis environ tr i ans, h mystérieux bon génie hantail la cour des Coches; la vetll i ire de notre départ, une nombreuseel p mvre famille a (''lé généreusement secourue par
nfakeur inconnu.
- Oui, maître Fortuné, répondit Michel en s'efforçant de prendre part à l'entretien, le che ! ■ elle f; ille :;i! tourneur en cuivre. Mais quelle chose trange! jamais jusqu'à présent l'on n'a pu découvrir quelle main secourahle vienl ainsi à l'aide de tant di ens.
C itherine el le père Laurencin échangèrent un regard etun sourire d'inteliim e. Fortuné reprit :
— Hé bien ! peu de temps après notre départ, la bonne fée a disparu...
— Ah bah! lit le vieillard en feignanl la surprise; el à quoi donc s'e aperçu qu'elle a) li i celle bonne fée?
[I estarrivé un cruel a :cident à l'i n des habitants de la c uir des Coi il était l'unique soutien de sa vieille mère infirme; très h nnête homme, tre ; digne d'intérêt; cependanl la fée n'est. ; as venue à son secours.
— C'est peut-être qu'il ne méritait pas d'être secouru, m nsieui Fortuné; n'est-ce pas, m td ime Catherine?
— Probablement, père Laurencin, répondit-elle; puis, s 'adressant à l'orfèvre :
■ — Et M"0 Prudence ne vous apprend pas le nom de ce brave homme?
— Non, madame Catherine; mais, h i ireusement, ma cousine Mariani
ma tante, afin de sauveg rder la réputation du bon il remplacé cette
fois: selon ce que m'écrit ma tante, le brave homme a été secouru.
— Je reconnais bi' n là le cœur de M'v Marianne, reprit le père Laurencin. Ah ! quelle bonne et charmante femme vous aurez en elle, M. Fortuné! Mais
à propos de la famille, comment se porte M. Roussel?... Votre tante vous doime-t-elle de ses nouvelles?
— Certainement, reprit en riant Fortuné, ma tante commence ainsi sa lettre : « Le cousin Roussel sort d'ici furieux, en m'envoyant à tous les diables, « ce qui me procure l'agrément et la facilité de t'écrire, en cela que je suis « parvenue à faire enfin déguerpir ce vilain homme qui était depuis trois « grandes heures chez nous, jabotant comme une pie borgne. » Et Fortuné ajouta « gaiement: Vous reconnaissez ma tante aux expédients dont elle use pour se « débarrasser de ses amis? »
— M"e Prudence vous doone-t-elle des nouvelles de M. Jouffroy et dc< autres personnes de sa famille? se hasarda de demander le père Laurencin, quoiqu'il craignit d'attrister son patron.
Celui-ci, dont les traits se rembrunirent soudain, répondit en soupirant :
— Ma tante Prudence, ainsi que par le passé, reçoit chaque quinzaine une lettre de son frère, à laquelle ma cousine Aurélie ajoute quelques lignes pour affirmer que son père, que sa mère et elle-même se portent bien, que la famille continue d'être heureuse. La lettre ne contient aucune autre explication...
— ■ Et l'on ne peut découvrir d'où viennent ces lettres, monsieur Fortuné?
— Elles portent le timbre de Paris, où elles sont mises à la poste, mais évidemment ma cousine et ses parents n'habitent plus Paris, depuis qu'elle est séparée de son mari.
— Où peuvent-ils être, monsieur Fortuné? Voilà toujours ce que je me demande; où donc peuvent-ils être?
— Impossible de le savoir, répondit Fortuné en étouffant un nouveau soupir. Tout ce que nous avons appris, il y a deux ans et demi, c'est que le lendemain d'un bal donné à l'hôtel de Villetaneuse, bal interrompu par un incendie, ma cousine s'étant séparée à l'amiable de son mari, quittait le jour même Paris avec son père et sa mère. Quant à M. de Villetaneuse, je n'ai pas entendu parler de lui ; il aura sans doute dissipé jusqu'au dernier sou de la dot de sa femme... Mais tenez, père Laurencin, ne parlons plus de cela; me voilà tout attristé; aussi, pour chasser ces souvenirs affligeants, songeons à une partie fine que je vous ai ménagée, mes amis.
■ — Oh! oh! une partie fine! voilà qui te va joliment, mon petit Michel. Quand je dis petit, c'est par remémorance, car tu es maintenant plus grand que moi- Cette fois encore, Catherine vint au secours de son fils, en l'arrachant à sa rêverie; aussi reprit-il sans trop savoir ce dont il s'agissait ;
— Oh! oui, certainement, grand-père.
— J'en étais sûr, mon gaillard; les parties fines, c'est ton fort. Ça me rappelle celles que nous faisions bras dessus bras dessous, chaque dimanche, quand lu étais bambin. Et cette partie, monsieur Fortuné, quelle est-elle?
I \ FAMILLE JOl'FKROV
Cette daine est de ]a connaissance intime du [irince Charles-.Maxiuiilieu. (P. 35-i.)
— Il y a près de ce palais, donl elle est l'une des dépendimces, une maison bâtie à la mode des villas d'Italie ; au.^si Vzppelle-t-onla.villaFarnèse; ses jardins, dit-on, sont ornés d'admirables statues, de fontaines en marbre d'un travail exquis ; enfin il n'y a rien de comparable à cette villa pour la beauté des eaux, des ombrages.
— Et qui habite donc ce paradis terrestre, monsieur Fortuné?
LIV. 45. — EIGF.NE SUE. — LA FAMILLE JOl'FFROY. — F.D. J. nOUFF ET Cl\ L1V. 15
— Une jeune dame, et selon le bruit pub'ic (généralement il ne se trompe guère en ces sortes de choses) cette dame est la... mais retenant sur ces lèvres le mot maîtresse , par égard pour l'âge de Michel, qui sortait à peine de l'adolescence, l'orfèvre se reprit et ajouta : Cette dameestde la connaissance intime du prince Charles-Maximilien; son intendant m'a autorisé à visiter la villa Farnèse mais seulement de quatre à six heures, parce qu'à ce moment de la journée, les personnes qui habitent ce lieu de plaisance, sont sorties pour faire leur promenade accoutumée dans la forêt. Ainsi donc, dans une demi-heure, tenez-vous prêts, je viendrai vous prendre. Ah! j'oubliais! le gouverneur du palais m'a prié d'aller examiner dans la galerie d'armes une magnifique armure de Milan, damasquinée d'argent, qui aurait besoin en certains endroits de quelques réparalions. Venez avec moi, père Laurencin; sans être des Florentins de la Renaissance, nous pourrons, je crois, réparer ce damasquiuage. Allons d'abord voir l'armure. Puis s'adressant à Catherine et à son lils : A quatre heures sonnant, nous venons vous prendre.
— Non serons prêts, monsieur Fortuné, répondit Catherine, et elle resta seule avec Michel.