LXXX1I
Après le départ de Fortuné Sauvai et du vieil artisan, Catherine dit à son fils avec un affectueux sourire :
— Mon cher Michel, il faut que je vous gronde... Vous permettez?
— De grand cœur, madame Catherine; une gronderie de votre pari sera pour moi. comme l'on dit, du fruit nouveau. Voyons, grondez-moi, je vous écoule... t
Et il ajouta mentalement :
— Je ne sais pas pourquoi dep lis quelque temps je me sens embarrassé lorsque je reste avec elle.
Catherine éprouvait toujours une sorte de contrainte lorsqu'elle se trouvait près de son fils sous les yeux du père Laurencin ou de Fortuné. Tous deux, malgré la bienveillance croissante qu'ils témoignaient à cette mère régénérée, n'en possédaient pas moins son fatal secrel : ; i n -s - i . tant qu'ils étaient là, le souvenir d son passé honteux pesait presque toujours sur elle: mais seule avec son fils, oub'iant ce passé, n'observant plus la réserve que lui imposait la présence de Fuit iné ou du vieil artisan, s 'abandonnant à la douceur de ces rares moments de bonheur que de funestes i eméniorances n'altéraient pas, laphysionomie, l'accenl le regard de Catherine changeaient d'expression, révélaient dans toute sa sécurité dans toute son expansion, son amour maternel. Il en fut ainsi après le départ des
LA FAMILLE J01 FFROV
deux orfèvres, et, de plus, assez inquiète des rêveries, des di tractions croissantes de Michel, désiranl pénétrer leur cause ou obtenir une confidence à ce
sujet, Catheri ;rul devoir redoubler d'affectuosité, se leva du siège qu'elle
occupait, vinl s'asseoir tout près de Michel el lui dil d'une voix caressante :
— Oui, mon cher enfant, je veux vous gr mder, oh ! vous gronder bien fort. D'abord, je me suis aperçue que depuis notre départ de Paris, ri sur tu ni depuis nuire séjour ici, vous ries distrait, rêveur?
— Moi, madame Catherine? répondil Michel, intérieurement assez contrarié de cette remarque, n'ayant pas cru ses distractions si èvi lentes. Vous êtes dans l'erreur.
Non, non. tout j l'heure encore, votre grand-père et M. Fortuné vous ont adressé la parole; vous ne les écoutiez pas.
— Cette monture de diamants m'absoibail tellement...
— Michel, n'espérez pas me donner le change.
— Je vous assure que...
Vous n'êtes plus gai, causeur, actif, ainsi que vous l'étiez il va quelque temps; vous perde/, l'appétit; vos nuits sonl sans sommeil.
— Gomment savez-vous...
— Je sais que vous ne dormez pas. parce que vous avez les yeux batti s, voilés; pure que votre ligure pâlit de jour en jour. Ce n'esl pas tout. Hier, ici, i celle place où vous êtes, vous aviez la tête baisser sur celle petite i ouronne de pierreries que nous ajustiez; une larme grosse comme cette perle a rouie de vos yeux sur voire main. Oh! ne le niez pis! je l'ai vue.
— Mais, pour rémarquer tanl de choses, elle m'observe donc continuellement? Elle est donc sans cesse occupée de moi? <> seraient là des preuves d'un intérêl vraiment incompréhensible, pensait Michel avec un étonnemenl croissant. Mais, baissanl la vue devant le regard lixe et pénétrant de Cathi rine, qui l'embarrassai! de plus en plus, il répondit avec une sort" d'impatience :
■ — Encore une fois, je ne sais ce que vous voulez dire... Vous vous trompez.
— Je me trompe? Ah! Michel! le cœur ne se trompe jamais dans ses inquiétudes!... N n, non. vous êtes préoccupé; vous avez un chagrin, vous souffrez, el vous voulez me le cachera moi, votre aune!...
Catherine, prononça ces mois d'une voix émue, pril entre les iennes les mains de son fils. Il tressaillit, il rougit, ses traits exprimèrent la contrainte, la n; -i mère, ë méprenant sur la cause de ce trouble, el de plus en plus désin use d'obtenir de lui une confidence dans l'espoir de calmer le chagrin qu'il re ijouta a\ c un redoublement de tendresse, on serrant plus étroi-
tement encore entre les -iu mes la main de Michel qui lit un léger mouvement pour la retirer :
— Ma pénétration vous surprend, vous embarrasse? Mais songez donc que si votre sourire me rend joyeuse, votre tristesse me navre! Songez donc qu'il n'est pas une de vos impressions qu'à votre insu je ne ressente ! Songez donc que je n'ai au monde qu'une préoccupation, qu'une pensée! Vous... vous... toujours vous!... Et vous croyez que votre peine secrète pouvait échapper à la clairvoyance... à la sollicitude de mon affection?... Enfant? poursuivit Catherine d'une voix entrecoupée, mais tu ne sais donc pas combien je t'aime!...
Ces derniers mots, ce tutoiement, échappés à l'amour maternel de Catherine et passionnément accentués, le mouvement involontaire auquel elle cédait en essayant d'attirer son fils à elle, furent faussement interprétés par lui. Il vit dans ces paroles, dans ce geste, un aveu d'amour éhonté ; ainsi, pour lui, se confirmaient de vagues, d'odieux soupçons, sur lesquels cette âme naïve et pure avait craint jusqu'alors de s'appesantir ou de s'éclairer.
— Elle m'aime! pensait-il avec une pénible stupeur. Elle m'aime! malgré la différence de nos âges!... Elle ose me faire ce honteux aveu!... Ah! maintenant, je m'explique ses flatteries, ses prévenances, ses empressements, ses preuves d'attachement sans nombre, dont j'étais parfois si surpris. Je m'explique ses regards incessamment fixés sur moi, et dont l'expression m'embarrassait. Ainsi ce n'était pas un rêve !... Un jour, elle m'a embrassé pendant mon sommeil. Maintenant, je comprends tout : adolescent, elle s'est intéressée à moi : puis, jeune homme elle m'a aimé. Ah! cette découverte me navre, me glace ! La gène la froideur, la répulsion, vont remplacer la douce confiance que j'avais dans cette femme! Maudite soit-elle ! Sa jalousie va deviner, va épier, à notre retour, mon naissant amour pour Camille!... Hélas! il n'est que trop vrai! son souvenir, toujours présent à ma pensée depuis mon départ de Paris, cause mes distractions, mes tristesses; cette femme s'en est aperçue. Elle deviendra notre argus, notre ennemie; elle prendra Camille en haine! elle la fera renvoyer peut-être de l'atelier, en révélant notre secret à mon grand-père ou à maître Fortuné! Oh! si cela devait arriver... si l'on me poussait à bout... moi aussi, je quitterais l'atelier plutôt que de me séparer de Camille! Je suis, à cette heure, en état de me suffire à moi-même par mon travail. Maudite, maudite soit celte femme! l'instinct de sa jalousie cherchait à m'arracher mon secret, ou bien, peut-être, elle veut, me croyant amoureux d'elle épargner un aveu à ma timidité, en le prévenant par le sien. Ah ! ce qui me blesse, ce qui me révolte surtout, c'est que cette femme invoquait journellement la mémoire sacrée de ma mère, dans l'intérêt caché de cet amour ridicule et honteux, puisqu'elle a deux fois mon âge !
Ces réflexions, rapides comme la pensée, assombrirent, glacèrent tout à coup la physionomie de Michel ; il se leva brusquement du siège qu'il occupait auprès de sa mère, alors que celle-ci, ne remarquant pas encore le changement subit qui venait de rembrunir les traits de son fils, lui répétait :
LA FAMILLE JOIil'I'HOY 357
— Non, enfant, tu ne sais pas combien je t'aime, et je...
Elle n'acheva pas, voyant Michel s'éloigner subitement d'elle, avec une expression de froideur et presque de répugnance.
— Michel, qu'avez-vous?dit Catherine avec surprise. Pourquoi quitter cette chaise?
— Il lani replacer ces pierreries dans le coffret, répondit sèchement le jeune homme. Il est bientôt quatre heures, madame.
Ce mol madame, et surtout l'accent de Michel en le prononçant, bouleversèrenl Catherine. Trop clairvoyante, trop impressionnable pour ne pas s'apercevoir qu'en un instant une complète révolution venait de s'opérer dans les sentiments de son lils à son égard, elle ne pouvait cependant s'imaginer ni même supposer qu'il eût interprété comme un aveu d'amour des paroles échappées à la tendresse maternelle. Aussi, s'écria-t-elle avec angoisse :
— Mon Dieu ! vous aurais-je contrarié, blessé, en insistant sur les distractions que je remarquais en vous depuis quelque temps? De grâce, Michel, répondez-moi !
— Non, madame, vous ne m'avez pas blessé, répondit froidement le jeune homme, en s'occupant de rassembler les joyaux, qu'il alla placer dans le grand coffre; et il ajouta, désirant changer d'entretien : — Maître Fortuné va venir nous chercher bientôt pour aller visiter la villa Farnèse...
— Il ne s'agit pas de cela. Je vois bien que vous avez quelque chose contre moi; par pitié, répondez...
— Je n'ai rien, madame.
— Vous n'avez rien! et vous me dites sèchement madame! Votre ligure est glaciale, tandis que tout à l'heure elle était amicale et confiante...
— Encore une fois, madame, vous vous méprenez, répondit Michel avec une chagrine impatience, en haussant les épaules; je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire.
Catherine ne put résister à cette brusquerie, elle fondit en larmes; puis, levant vers son fils ses mains suppliantes et tremblantes.
Michel, je vous en conjure, soyez sincère; avouez que mon insistance à pénétrer la cause de vos distractions, de votre chagrin secret, vous a irrité contre moi.
- — Hé! madame, combien de foisfaudra-t-il vous le répéter; je n'ai aucun secret, je ne peux donc pas vous reprocher de vouloir le pénétrer.
— Tenez, mon enfant, vous ne vous doutez pas du mal affreux que vous me laites en me répondant ainsi.
— Oh! malheureusement je m'en doute, pensait le jeune homme, de plus en plus confirmé dans sa créance à l'amour de Catherine, en voyant ses larmes et la profonde altération de ses traits.
— Depuis que je vous connais, c'est la première fois que vous me parlez froidement, durement. Pourquoi cela? reprit la malheureuse femme en dévorant ses pleurs. Ma tète se perd à chercher le motif de ce changement... Mon insistance à connaître votre secret ne vous a pas blessé, dites-vous... Alors d'où vient q e tout à coup je semble vous être importune? Que vous ù-je fait? Votre cceur est bon, généreux et délicat; vous seriez incapable de me traiter avec cette rudesse si vous n'aviez pour cela quelque raison. Cette raison qu'elle estelle? Dites-la-moi, je vous en supplie à mains jointes, je vous en conjure au nom de votre mère!
— Ah ! madame! s'écria Michel avec indignation, du moins ne prononcez plus le nom de ma mère ; respectez sa mémoire !
Catherine, atterrée de ces dernières paroles incompréhensibles pour elle, regardait son fils avec une sorte d'égarement, lorsque l'un des gens du palais entra, tenant une lettre, et. dit :
— Un étranger vient de déposer cette lettre chez le concierge, en le priant de la faire remettre tout de suite à M"'0 Catherine, l'ouvrière française qui travaille ici avec M. Sauvai.
— Donnez, c'est pour moi, répondit Catherine, les yeux toujours fixés sur Michel; et elle reçut presque machinalement la lettre des mains du domestique, qui ajouta :
— Cet étranger attend chez le concierge la réponse, .le la lui porterai lorsque vous aurez lu cet écrit, madame.
Catherine, malgré ses cruelles préoccupations, ouvrit la lettre, se demandant qui pouvait lui écrire en ce pays, ou elle se croyait inconnue, et afin de cacherai! messager la trace des larmes quelle venait de verser, elle tourna le dos, se rapprocha d'une fenêtre, et jeta les yeux sur l'écrit qu'elle tenait entre -es mains ; mais soudain elle devint d'une pâleur mortelle ; l'épouvante se peignit sur ses traits elle fut au moment de défaillir ; mais se remettant peu à peu, elle resta quelques instants dans l'embrasure de la croisée; puis, lorsqu'elle secrut assez sûre d'elle-même pour pouvoir dissimuler son trouble, elle se retourna i't dit au domestique :
— Je vous prie de répondre à ce monsieur.., que je ferai ce qu'il désire. Le domestique sortit.
— Ah! tout m'accable à la fois! pensait Catherine. Allons, du calme, du courage, sinon je suis perdue!
Fortuné rentrait, accompagné du père Laurencin, qui dit gaîment à son petit-fils.
— Hé bien ! mon garçon, es-tu prêt?
- Oui, grand-père, j'achevais de serrer les joyaux dans le coffre. Caiherine vint aider à la besogne de son fils, afin de se donner une
contenance; mais an boul d'un instant, il laissa sa mère s'occuper du soin de serrei les bijoux el alla prendre sou chapeau.
- Le temps est magnifique, dil Fortuné. Notre promenade sera charmante, l'on ne saurait choisir un plus beau jour pour visiter cette délicieuse villa Farnèse, ce véritable Eden. Allons, mes amis, sommes-nous prêts?
- Monsieur Fortuné, dit Catherine iprès avoir soigneusement refermé le coffre de fer contenant les pierreries, voici la clef.
Gardez la ainsi que de coutume, madame Catherine, répondit l'orfèvre m m' dirigeant vers la porte, Michel prendra ia clef de l'atelier.
— Voyons, mon garçon, sois galant, dit le père Laurencin en souriant et jetant a Catherine un regard d'intelligence qui semblait lui dire : « Prenez li bras île votre lils. heureuse mère que vous êtes! >• Michel donne ton bras a M ' Catherine, et parlons.
Je vais d'abord fermer la porte de l'atelier, répondit le jeune homme d'un aii- contraint, en attendant i|ne ses compagnons lussent sortis; puis au lien d'offrir son bras à Catherine afin de rejoindre avec elle l'orfèvre et le père Laurencin, qui prenaienl les devants en suivant un long corridor, Michel marcha silencieusement a côté de sa mère.
• Ne pouvoir pénétrer la cause du refroidissement, de l'éloignement que mon li's me témoigne si soudainement! Ah' c'est à devenir folle, pensait la malheureuse femme. Etce rendez-vous... ce rendez-vous!... malheur a moi!... Tout m'accable à la fois!
An bout de quelques moments, nos quatre personnages sortaient du palais de Meningenpour se rendre à pied à la villa Farnése.
la villa Farnèse, se's statues, ses fontaines, ses portiques, se- eaux limpides, ses frais ombrages semblaient avoir été, par un pouvoir magique, transportés d'Italie en Allemagne.
Jamais l'œil charmé ne s'arrêtera sur une demeure plus riante, plus poétique.
I ne colonnade de marbre blanc servait de portique aux appartements du rez-de-chaussée; a travers les arcades de cette galerie, l'on apercevail au loin les fines pelouses semées de grands massifs de Heurs de mille nuances, et au delà, le- profondeurs bleuâtres de longues allées ombreuses, a l'extrémité desquelle- de- fontaines de marbre épandaient les cascade île leur onde argentée; ci et là, de grands vases Médîcis ou de statues antiques profilaient leur forme blanche et pure sur le fond vert des feuillées nu sur l'azur du ciel.
Les appartements s'ouvraient sous le portique, et de chacune de ces pièces, somptueusement meublées, l'on embrassait d'un coup d'œil les merveilles de ces jardins enchantés.
Rien n'était plus élégant, entre autres élégances, qu'un salon d'été de forme ovale, revêtu de stuc blanc rehaussé de dorures et de peintures à fresque d'un goût exquis ; d'immenses glaces multipliaient à l'infini les riantes et profondes perspectives des jardins; plusieurs coupes de porphyre, des vases de jaspe, quelques petites statues antiques d'un prix inestimable, ornaient ce salon, disposées avec goût et symétrie dans plusieurs niches d'une voussure gracieuse, qui séparaient les divers panneaux artistement peints et dorés. Çii et là, sur des tables recouvertes de tapis et velours rouge à crépines d'or, on voyait des livres, des albums splendidement reliés, des collections d'admirables joyaux de la Renaissance, des bonbonnières, des boîtes en or émaillé enrichies de pierreries, chefs-d'œuvre du dernier siècle; en un mot, l'on voyait une profusion d'objets aussi précieux par la matière que par le travail. Mais parmi eux brillait d'un éclat non pareil la coupe d'or émaillé due au génie de Fortuné Sauvai; placée seule en évidence sur un large socle de brèche antique, elle semblait le principal ornement de ce salon, où se trouvaient alors M. et Mme Jouffroy sous le nom du baron et de la baronne de Formont, noms et titres qu'ils avaient pris, sur l'invitation du prince Charles-Maxim i lien; en quittant Paris avec Aurélie de Villetaneuse sous la conduite du colonel Walter.
La funeste issue du mariage d'Aurélie avait porté un coup douloureux et incurable à M. Jouffroy, et en blessant son cœur, ébranlé quelque peu son esprit, déjà faible, ainsi que l'a prouvé l'espèce d'égarement momentané dont il fut saisi après une première attaque apoplectique. Cet affaiblissement de son intelligence se trahissait seulement alors par un redoublement de condescendance craintive envers sa femme et d'aveuglement sur la position de sa fille; cependant, à cet égard, le malheureux homme éprouvait, de temps à autre, des indécisions, des doutes; lorsque son bon sens naturel reprenait parfois le dessus, alors il entrevoyait vaguement la vérité, mais elle lui paraissait si horrible, qu'il fermait les yeux et s'abandonnait au courant des événements.
Les deux époux s'entretenaient donc dans le salon d'été de la villa Famèse.
— Oui, reine! s'écriait Mm0 Jouffroy, dans le paroxysme de son orgueil maternel, oui, reine; en d'autres termes, l'épouse d'un prince régnant... Ah je disais bien, moi... que ma fille devait prétendre à tout!
— Reine?... reprenait M. Jouffroy avec ébahissement, fifille reine... Je n'y comprends plus rien du tout !
— Vous me faites bouillir le sang dans les veines ; voyons, cette canaille de M. de Villetaneuse! est- il mortel, oui ou non?