‹ La famille JouffroyChapitre 5 sur 60 · I.\ 1 Wlll.l.l. JiH l'TROV · texte numérisé non relu

I.\ 1 Wlll.l.l. JiH l'TROV

Singulière quoique très humaine contradiction : n: jeune lu nu un' intelli ennuyé, blasé, perverti, sceptique, roué en un mot, pour employei le terme consacré, ne croit à rien, sinon à l'atlachemenl dé intôres é de cette courtisane, dont la ruse pouvait seule égaler la cupidité; après avoir usé et abusé de la vie, il ne connaît d'autre plaisir que de passer i - lirées el une parlii

journées auprès l'une femme perdue, qui le flatl adroitement dans son u et l'amuse de son babil mordant, calomniant ou obscène. Enfin, cetti ou plutôt cette honteuse habitude, exerce sur lui un irrésistible empire.

Tel était donc, au vrai, le comte Henri de Villetaneu . il ■ qui le impressionnait si profondément Aurélie Jouffroy.

Le lendemain du bal de M. Richardet, Henri de Villetaneuse se ; i bonne heure chez son oncle le marquis. Celui-ci, afin d'éviter les

saisies, demeurait dans un hôtel garni du faubourg Saint-Germain. Il avait un seul domestique, vieux valet de chambre, nommé Lorain, type suranné du Frontiu de l'autre siècle. Ce Lorain, dont le marquis payait toujours exactement les gages, selon cet axiome : « Que lorsque l'on est exposé aux nombreuses visites el poursuites de ses créanciers, il faut toujours s'affectionner son valet de chambre et le porti r de la maison, » ce Lorain ouvrit la porte de l'appartement à M. de Villetaneuse.

■ — Mon oncle est-il levé?

— Oui, monsieur le comte,, répondit le valet de chambre; puis il ajouta avec un sourire matois : Il y a une heure, monsieur le marquis n'était pas seul... il n'aurait pu recevoir monsieur le comte.

A cette allusion aux mœurs désordonnées de ce vieillard, Henri de Villetaneuse haussa les épaules et entra chez son oncle.

Le marquis avait dépassé de beaucoup la soixantaine. Sec, nerveux, de taille moyenne, encore droit et svelte, il c mservait de très belles dents. Ses cheveux, teints en noir comme ses favoris coupés en croissant, contrastaient avec les rides qui sillonnaient son visage; sonnez aquilin, ses lèvres minces, sardoniques, son regard résolu, son port de tête altier, donnaient à sa physionomie un caractère de rare impertinence, tempéré par d'exci manière-, car le marquis, malgré ses vices, avait, nous l'avons dit, l'écorce du meilleur et du plus grand monde. Ce malin-là, il portait une: ivdiii chambre en flanelle grise et un pantalon à pieds de même couleur. Il déjeunait au coin de son feu avec du thé et des œufs frais servis sur un plateau.

OEUVRES DE EUGElN'E SUE

— Eh bien! mon cher, dit le marquis à son neveu, en lui faisant signe de s'asseoir de l'autre côté de la cheminée, es-tu décidé?

— Parfaitement décidé... à tout subordonner à la volonté de Catherine.

— Ah!... tu appelles cela prendre une décision?...

— Je n'en saurais prendre d'autre...

— Tu es fou, avec ta Catherine !

— Je ne suppose pas, mon oncle, que vous prétendiez me donner une leçon de morale.

Le marquis haussa les épaules.

— Je prétends te donner une leçon de conduite... et de savoir-faire... En deux mots, résumons-nous. Hier, nous allons à la soirée de ce Richardet, odieuse corvée! mais il me semble que je dois quelques centaines de louis à ce drôle-là; déplus, il se charge de tes affaires, lourde charge! en retour de quoi, ce procureur avait à cœur d'être honoré de notre présence. Peuh! nous l'en honorons! A peine arrivés dans ce tohu-bohu d'espèces de l'autre monde, nous songions déjà naturellement à nous esquiver, lorsque je vois entrer une véritablement belle, mai* fort belle personne, en compagnie d'une manière de tambour-major attifé d'une robe de velours noir, et qui parut, malgré ses cinq pieds six pouces et ses moustaches, être la mère de cette beaulê. Je demande au Richardet ce que c'est que ça; il me répond : « C'est la femme et la fille de monsieur Jouffroy, négociant retiré, qui jouit d'une grande fortune. » Parbleu! me dis-je, illuminé d'une idée subite, il serait fort curieux de rencontrer ici un mariage qui remit à flot mon neveu, qui est fort bas percé! Cette petite est. charmante, et si elle est richement dotée, l'on pourrait, au pis aller... s'embourgeoisaiUer. Je te contie mon illumination, en ajoutant : « Tu ne sais que l'aire dans cette cohue; amuse-toi donc à tuer le temps, eu tournant la tète de celte belle tille... Invite-la à danser. » Tu l'invites...

— Par désœuvrement.

— Soit! mais enfin tu t'amuses... à être charmant. J'observais attentivement ta danseuse, toute fière de ton invitation; sa figure s'animait en te parlant, bien plus encore en t'écoutant. Souvent elle rougissait, et son corsage disait ce qu'elle n'osait point dire. Elle ne te quittait pas des yeux lorsque tu t'éloignais d'elle pour les évolutions de la contredanse. Somme toute, je m'y connais, ajouta le marquis en prenant sa tabatière et aspirant une prise de tabac, tu impressionnais beaucoup, mais beaucoup, cette innocente; chose concevable, car je ne voyais là qu'un tas de petits jeunes gens, de véritables polissons. Tu reconduis cette belle fille à sa place, auprès de sa mère, et moi, pour les achever, je m'en vas causer avec elles. Au bout d'un instant, je reconnais dans la mère une double sotte et une triple glorieuse... Telle mère, telle fille. Je les gratte donc là où il leur démangeait, leur affirmant qu'elles ont l'air de grandes

l,\ FA MI M. E JOUFFKOY

dames égarées dans celle bourgeoisie. La mère Jouffroj faillil e pâmer d'aise

sous ses ustaches, en me donnant du monsieur le marquis à tour de bras;

sa lille se rengorge et se grandil de six p v sur sa banquette; tout allait pour

le mieux, lorsqu'une petite diablessej environ fagotée comme une danseuse de corde, vient se pendre à ton lu-as...

— C'est la femme d'un certain M. Bayeul, agent d'affaires, à qui j'ai eu recours pour quelques emprunts...

A ce mot ^emprunt , le marquis dressa l'oreille, et vivement affriandé dil à son neveu :

— Où demeure-t-il. ce Bayeul-là?

- Mon oncle, il serait inutile de vous adresser à lui, il ne prèle qu'a I

escient...

— Égoïste! qui garde ses Bayeulspour lui toul seul! Enfin, ingral que tu es, toujours est-il que M"0 Jouffroy (je ne la quittais pas des yeux), suffoquée de voir cette drôlesse s'emparer de ton bras, fait un signe à la mère Jouffroy, et toutes deux quittent le bal ayant le bonhomme Jouffroy sur leurs talons... Après leur départ, je fais causer Richardet; il m'apprend ceci : « L'ancien boutiquier possède plus de douze cent mille francs de fortune; sa femme el lui ont pour leur fille une idolâtrie qui tourne au fétichisme; ils sont capables de faire pour elle tous les sacrifices imaginables.» Or, celle petite est uneenfan

elle doit mener la famille par le nez. La mère Jouffroy est aussi bêle que vaniteuse; le mari compte pour zéro; tu as, j'en suis certain, tourné la tête de cette belle jeune lille; elle s'affolera à la pensée de devenir comtesse; la m i liera d'orgueil à en crever. On pourrait demander sept à huit cent mille francs de dota ces gens-là ; le bonhomme Jouffroy les donnerait. Ainsi, le cas échéant, lu retirerais de ce mariage-là une quarantaine de bonnes mille livres de rentes, Et tu viens me dire que cette excellente affaire est subordonnée à la volonté de ta diable île Catherine!

— Il en est ainsi.

— Une femme qui a cinq ou six ans de plus que loi, une femme qui...

— Mon oncle, brisons là. Vous avez l'expérience des hommes; vous le savez, l'amour, ou si vous l'aimez mieuxle goût, l'habitude ne se discutent pas, ne se raisonnent pas ; cela est, parce que cela est.

Mais qu'a-t-ellc donc, cette femme, pour l'ensorceler?

- Mon Dieu! mon oncle... l'ensorcellement est fort simple... elle me plaît... elle m'amuse... J'arrive chez elle à huit heures du soir, je m'étends sur un canapé en fumant mon cigare, elle s'assied à mes pieds sur un tabouret, elle jase, elle babille ; ou bien, si l'envie m'en prend, elle se met à son piano et me chante mes airs de prédilection. Je me laisse charmer sans faire aucuns frais; minuit arrive, et je ne me suis pas seulement aperçu de la durée du temps.

Vous croyez que ce n'est rien, cela ? Moi je dis que c'est tout.,, pour moi, du moins.

— Enfant que tu es !... car, d'honneur, tu as la rouerie d'un Lauzun et la judiciaire d'un écolier!... Est-ce que ce mariage t'obligerait de rompre avec Catherine?

— Non : mais ce mariage me gênerait considérablement. Du reste, là n'est point la question ; il m'offrirait d'un autre côté, je l'avoue, des avantages positifs, qui balanceraient certains inconvénients ; tout dépend de l'assentiment de Catherine. Quant à moi, la chose m'est au fond à peu près indifférente.

— Indifférente !... 11 s'agit de quarante mille livres de rente, lorsque tu louches à ta ruine!

■ — Peu m'importe... Il me reste une ressource.

— Laquelle?

— Le prince Maximilien m'a vingt fois proposé d'être son premier écuyer... L'on ne vit pas trop mal dans ces petites cours d'Allemagne... Catherine me suivrait, et je n'aurais rien à regretter...

— Elle, te suivre?... Compte là-dessus!

— Elle me suivrait, vous dis-je... Or, vous le voyez, mon oncle, je n'ai point à rn'inquiéter de l'avenir,

— Quoi! au lieu d'aller t 'enterrer en Allemagne pour y être aux ordres de ton prince, car ces fonctions de premier écuyer sont toujours une sorte de domesticité, lu ne préfères pas rester à Paris et y jouir d'une quarantaine de mille livres de rente?

— Je préférerais ceci, à la condition que Catherine le préférât... Elle aime beaucoup Paris, et ne m'a pas caché, lorsque je lui parlais de l'éventualité de notre résidence en Allemagne, qu'elle se résignerait à tout plutôt que de se séparer de moi... mais que rien ne remplacerait pour elle le séjour de Paris.

— Eh bien! alors, laisse-moi donner suite à ces projets de mariage; je me fais fort de mener la chose à bien.

— Je vous le répète, mon oncle, je ne peux rien décider avant que d'avoir le consentement de Catherine.

— Non! s'écria impatiemment le marquis, non!... un jouvenceau, amoureux fou de sa première maîtresse, ne serait pas plus piteusement faible et nigaud que ce garçon, qui pourtant, plus que personne, a usé de la vie.

— Hé justement, mon cher oncle! c'est parce que j'ai beaucoup usé de la vie que cette liaison m'est si chère; je suis las, elle me repose ; je suis ennuyé. elle m'amuse; tout me semble fade, et en elle je trouve du montant, du piquant ; je suis par nature indolent, et je n'ai qu'à me laisser charmer... Comment diable voulez-vous que je ne préfère pas cette liaison à toute chose? Tenez, cette demoiselle Joullroy est d'une beauté accomplie, remarquable; elle a une taille

I \ FAMILLE JOUFFROY f, !

de déesse, une fraîcheur d'Hébé, des yeux ravissants. El hier soir en m'amusant, connue vous le disiez, à lui tourner la tête, je finissais par prendre un certain plaisir à voir cette ingénue rougir, s'embarrasser, trembler, sourire ; en un mot tout cela était quelque chose de délicieuxà contempler.

— Eh bien?...

— Eh hien ! à toutes les ingénues, si délicieuses qu'elles soient, je préfère tvni fois Catherine avec ses trente ans passés.

— Cria tourne à la monomanie!

— Je l'espère, cher oncle. Rien déplus heureux que lesgensà idée lixc... rien ne peut les distraire de leur bonheur.

— Après tout, pourquoi m'étonner? Est-ce que je n'ai pas été témoin, sons la Restauration, de l'insanité de ce pauvre duc de Mérinville, jeune, charmant, et affolé, pendant dix années durant, d'une horrible sauterelle de l'Opéra qui n'avait que la peau sur les os, et qui aurait pu, Dieu me damne! être sa grànd'mère!

— Vous voyez donc bien, cher oncle : il y a des précédents, comme disent les gens de loi.

Manquer une si belle occasion de te remettre à Ilot, et moi aussi! ajouta mentalement le marquis, et il reprit tout haut : Nous aurions battu le fer pendant qu'il était chaud, je serais allé aujourd'hui, en ma qualité de grand parent, voir Riehardet, et sonder habilement le terrain... Tiens, tu n'es qu'un sot en trois lettres, mon neveu... Va-t'en au diable 1

— Mon Dieu, d'où vous vient ce courroux? Je ne dis pas oui, mais je ne dis point non, par cette excellente raison que j'ignore si Catherine dira oui ou non... Vous m'avez fait promettre hier soir de revenir chez vous ce matin vous instruire du résultat de mes réflexions; j'ai tenu ma promesse, j'ai réfléchi, et je viens vous dire : Si Catherine consent à ce mariage, j'y consens dans le cas où il pourrait se mener à bonne fin... J'aurais, bien entendu, pour ma femme, 1rs égards qu'on doit avoir; elle me paraît une excellente personne, elle me gênerait peu, elle ferait ce que je voudrais et, par surcroît, tout ce qu'elle voudrait; je ne suis pas jaloux, je lui accorderais liberté plénière, à charge de revanche. Ajoutez à cette commodité d'existence, quarante mille livres de rente... L'on peut, comme vous le dites, cher oncle, s'embourgeoisailler à moins, car, j'en conviens, dans notre monde je ne trouverais plus à faire un riche

ii-', n'ayant maintenant en dot que mon titre ; notre monde est plus que

suffisamment titré! Si au contraire Catherine dit non, mes dernières ressources épuisées, j'accepte la place de premier ôcuyer du prince Maximilien, et je pars pour l'Allemagne avec ma maîtresse. Adieu, mon oncle. Voici onze heures ; je vais chez Mmo de Morlac. Attendez mou retour, et vous saurez si vous aurez ou non à jouer bientôt votre rôle solennel de grand parent auprès des Riehardet.

Ce disant, Henri de Villetaneuse quitta le marquis, afin de se rendre chez la courtisane.

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