‹ La famille JouffroyChapitre 40 sur 60 · I. \ F \ Mll.l.i: JOUFFROV lit · texte numérisé non relu

I. \ F \ Mll.l.i: JOUFFROV lit

— Ne me rappelle pas mon amour pour toi, vipère! je t'écraserais la lêle ii coups de lalou! s'écria Mauléon, redoublant d'efforts pour entraîner Catherine. Wanccras-tu!

— Oh! mon fils! s'écria-t-elle d'une voix déchirante, Michel, mon pauvre enfant, e'est fini, je ne te reverrai plus je vais mourir!

— Mais mm, mais non! repril Corbin, je ne serai jamais complice d'un meurtre! Nous allons vous descendre dans ce trou à l'aide do votre chàle, que nous vous attacherons sous les liras, et ensuite, ma foi, au petit bonheur!... Voyons, nue dernière fois, voulez-vous servir nos projets?

— Au secours ! cria Catherine d'une voix déchirante, désespérée, car elle

ne pouvait espérer à cette heure d'être entendue de persoi ; au secours! au

meurtre !

— Nous sommes perdus! s'écria soudain Maaléon, qui depuis un instant prétait l'oreiile à un bruit de pas précipités de plus en plus rapprochés. Mes soldats? les cris de cette misérable les auront attirés!... Nous sommes cernés !

— Ce brigand d'Angelo est capable de nous avoir vendus! reprit le vieux Corbin avec désespoir en voyant des militaires en uniforme blanc accourir au pas de course et envahir les deux issues de la grande salle, pendant que trois hommes vêtus d'habits bourgeois s'élançant à la rencontre des deu\ complices, leur barrèrent le passage.

- Du sang-froid, je réponds de tout! dit Mauléon au vieux Corbin, et se baissant vers Catherine, qui, agenouillée, les mains jointes, remerciait Dieu de ce secours inattendu. Si l'on nous accuse, et si tu nous trahis, je te dénonce comme notre complice.

— Au nom de l'autorité, je vous arrête, dit en français aux deux bandits, mais avec un accent allemand très prononcé, l'un des hommes en bourgeois, bourgmestre de Meningen. Pas de résistance!

— Nous ne songeons nullement à vous résister, monsieur, reprit Mauléon. Vous allez profondément regretter votre erreur. .Mon ami et moi, nous voyageons en touristes pour notre agrément ; nous sommes venus par curiosité visiter ces ruines d'un aspect pittoresque au clair de lune. Est-ee donc un crime en ce pays? Ah! prenez garde, monsieur, reprit Mauléon, avec hauteur, dès demain je déposerai entre les mains do l'agent diplomatique français une plainte me gique à propos de cette méprise judiciaire.

— Et cette plainte, je la signerai des deux mains, ajouta Corbin, car il est en vérité déplorable d'être exposé ainsi à une vexation aussi arbitraire.

— Je sais parfaitement ce que je fais et ce que vous êtes, reprit le bourgmestre;vous ne m'imposerez pas. Nous avons reçu hier un avis émanant de la police française, nous apprenant que les nommés Mauléon, Corbin et Angelo Grimaldi,

malfaiteurs très dangereux, voyageant sous de faux noms, devaient se trouver en ce pays pour tenter sans doute, quelque mauvais coup.

— Monsieur! vous nous insultez!

— Monsieur, ajouta Gorbin, je vous poursuivrai en dommages-intérêts pour cette atteinte à ma considération. Je demanderai cent mille francs au moins. Ma considération ne saurait être trop payée : c'est une chose sans prix.

— Votre audace et celle de votre complice ne m'imposent pas, vous dis-je, reprit le bourgmestre : vous êtes les hommes que nous cherchons. L'un de mes agents, qui comprend le français, vous a suivis dès ce matin, et, muni de votre signalement, il vous a parfaitement reconnus; de plus, vous voyant entrer dans les ruines, il y est entré après vous, et s'est caché là-bas, en dehors, derrière ce pilier... Il a entendu, lorsque vous êtes sortis, quelques mots de votre entretien, et, entre autres, que vous vous donneriez peut-être ici rendez-vous pour ce soir. J'ai pris mes mesures pour vous surprendre; tout à l'heure, des cris de secours sont parvenus jusqu'à nous, nous sommes accourus, et...

Mais apercevant seulement alors Catherine à demi-cachée dans l'ombre.

— Quelle est cette femme? C'est elle, sans doute, qui appelait au secours. Et s'approchant d'elle. Que vois-je! l'ouvrière française qui travaille au palais, avec les orfèvres.... Plus de doute, il s'agissait du vol que nous soupçonnions.

— Monsieur, s'écria Catherine, je suis innocente, et les cris que j'ai jetés...

— Tout ceci s'expliquera plus tard, reprit le bourgmestre en interrompant Catherine. Vous allez d'abord nous suivre au palais avec ces deux malfaiteurs, dans la compagnie de qui nous vous surprenons ici, dans ces ruines, à une heure indue... présomption grave contre vous! Leur autre complice, s'est échappé sans doute ; nous le retrouverons. Marchons!...

— Morbleu! monsieur, s'écria Mauléon, nous ne nous laisserons pas traiter ainsi !

— Après un si odieux abus de la force, ajouta Corbin, ce n'est plus cent mille francs, mais deux cent mille francs que je demanderai en réparation de mon honneur outragé !

— Prenez garde, reprit le bourgmestre, si vous refusez de me suivre, je vous fais garrotter et traîner par les soldats.

— Nous cédons à la violence, dit Mauléon avec dignité. Saurons-nous du moins ce que vous prétendez faire de nous?

■ — Ah! mon bon ami, soupira Corbin, fuyons au plus tôt cette Allemagne inhospitalière! Terre ingrate! quoi! moi, moi, honnête et paisible chasseur aux papillons, je me vois traité de malfaiteur !... Aimez donc la nature et l'histoire naturelle! Où nous menez-vous, monsieur?

— Nous allons d'abord vous conduire au palais de Meningen, afin que cette femme, évidemment voire complice, soit interrogée, ainsi que vous, devant

LA I A M II, 1,1. Jo| Hl;n\ US

M. Sauvai el ses ouvriers. Après cel interrogatoire, on avisera sur votre destination, répondit le bourgmestre. Allons, marchons! pas de résistance.

Mauléon, le vieux Corbin el Catherine, escortés par les soldats, accompagnés du bourgmestre, se mirent en marche pour se rendre au palais d< Menincen.

XCYIII

Fortuné Sauvai, ensuite de son entrevue avec Mmo de Villetaneuse, était retourné au palais, où il retrouva ses compagnons, à l'exception de Catherine. Il leur dit, après un repas pris en commun :

— Mes amis, j'ai hâte de quitter l'Allemagne, et afin de terminer plus promptement nos travaux, je vous demande d'y consacrer nos soirées. Nous pourrons ainsi avoir achevé mitre besogne après-demain.

Les orfèvres se mirent doue à l'œuvre, ainsi que leur patron, à la clarté de plusieurs lampes. La soirée s'avançant de plus en plus, ils commençaient de s'inquiéter sérieuseusemenl de l'absence si prolongée de Catherine. Tous trois étaient tristes, pensifs.

Fortuné, songeant avec un profond chagrin qu'Amélie avait fait son pas dans le vice en devenant la maîtresse du prince, moins encore peut-être par amour pour Charles-Maximilien que pour jouir vaniteusement des splendeurs il une existence princière, Fortuné se demandait avec anxiété si sa cousine aurait le courage de rompre cette liaison, de retourner à Paris avec son père et sa mère el de se résigner désormais à une vie modeste et retirée.

Le père Laurencin s'affligeait en pensant que la cousine de son patron, auquel il vouait une si profonde affection, était entrée dans cette voie fatale d'où, après tant d'égarements et d'ignominie, Catherine était sortie victorieusement, régénérée par l'amour maternel.

— Mon Dieu! se disait-il en soupirant, n'était-ce donc pas assez d'une courtisane, pour le déshonneur de la famille Jouffroy !

Enfin Michel, quoique absorbé par la pénible découverte qu'il croyait avoir laite, du ridicule el honteux amour de Catherine à son égard, amour dont les conséquences lui semblaient menaçantes pour la passion naissante que lui inspirait Camille l'apprentie, Michel éprouvait aussi un mélange de dégoût et de chagrin, en pensant que la cousine de son patron était la maîtresse du prince, et par conséquent une courtisane! Grâce à la délicatesse naturelle de ses sentiments, encore augmentée par l'austérité de son éducation el par son affection croissante pour Camille, le jeune artisan ressentait une répugnance, une aversion insurmontables pour ces misérables créatures qui trafiquent de leur beauté.

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Telles étaient les pensées diverses de nos trois personnages qui s'occupaient ce soir-là de leurs travaux en échangeant quelques rares paroles.

— Monsieur Fortuné, dit le père Laurencin, voilà bientôt dix heures; Catherine ne revient pas, je commence à être très inquiet d'elle.

— Moi aussi, bon père ; puis, comme elle a la clef du coffre où sont renfermés les joyaux, nous ne pourrons achever la monture de notre parure, et nous perdrons une partie de cette soirée, puisque voici tout à l'heure la toilette complètement ajustée. Je ne peux plus m' imaginer pourquoi l'absence de Catherine se prolonge autant.

— Elle m'a dit, en nous quittant après-dîner, qu'elle ressentait un violent mal de tête, et que, pour le dissiper, elle comptait sur la promenade. Il est nuit depuis longtemps; Catherine ne revient pas; il serait peut-être opportuni de prévenir le gouverneur du palais.

— J'y songeais, père Laurencin; il se peut que celte pauvre femme se soit égarée dans les bois voisins de la villa Farnèse, et l'on enverrait quelqu'un à sa recherche.

Au moment où l'orfèvre prononçait ces paroles, on entendit dans le vaste corridor par lequel on arrivait à la pièce servant d'atelier, le bruit de pas nombreux, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochés. Bientôt la porte s'ouvrit et les trois orfèvres virent entrer Catherine, Mauléon, Corbin, les mains liées avec des cordes, conduits par le bourgmestre; celui-ci ordonna aux gens de police et aux soldats de rester dans le corridor.

A la vue de Catherine, pâle, défaite, les joues marbrées par les larmes, et garrottée, ainsi que deux inconnus, les orfèvres se lèvent, se regardent, silencieux et frappés de stupeur.

Le bourgmestre, s'adressantà Fortuné, lui montre une clef surmontée d'une couronne dorée.

— Monsieur Sauvai, reconnaissez-vous cette clef?

— Oui, monsieur, c'est la clef de ce coffre de fer où sont renfermés les joyaux appartenant au prince.

— Cette clef a été trouvée en possession de cet homme (le bourgmestre désigne Mauléon); nous l'avons fouillé, ainsi que son complice. Cette femme a été surprise avec eux, lors de leur arrestation, au milieu des ruines du vieux château de Méningen.

— Je ne m'explique pas, monsieur, comment cette clef peut se trouver au pouvoir de cet homme. Je l'avais confiée à mon ouvrière que voici, dit Fortuné en montrant Catherine, et je réponds d'elle comme de moi-même. Aussi, je l'avoue, monsieur, je suis profondément affligé de l'erreur que vous avez commise en traitant cette digne femme comme une coupable. Je vous adjure de la remettre à l'instant en liberté.

LL DOURG.llESTnE DE UEMNGL.N.

— Celte femme a indîgaénient abusé de votre confiance, monsieur Sauvai.

— C'est impossible, monsieur le bourgmestre!

— Et elle a êtétout àl'heure arrêtée parnous, ainsi que ces de i\ I nues,

avec qui elle tramait sans doute quelque projet criminel, car ils nous sont signalés par la police de Paris comm,' de très dangereux, malfaiteurs.

LIV. o3. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. IÎOUFF ET Clc . LIV. oj

— Monsieur, s'écrie le père Laurencin, Mme Catherine est incapable d'une mauvaise action; elle travaille avec ncus à l'atelier depuis plus de deux ans; notre patron vous l'a dit, il répond d'elle comme il répondrait de lui et de mon petit-fils que voilà.

Michel, déjà prédisposé à la malveillance envers Catherine, à qui surtout il reprochait d'avoir profané le nom de sa mère, en l'invoquant à tout propos afin de capter son affection, sa confiance, dans l'unique intérêt d'un honteux amour , Michel jette un regard glacial sur Catherine et ne prononce pas un mot pour sa défense.

— Ah ! se dit la malheureuse mère, il me croit coupable ! Le si bit et inexplicable éloignement dont il m'a donné tant de preuves depuis tantôt va se changer en mépris, en aversion !...

— Catherine, reprend Fortuné d'un ton confiant et affectueux, je l'ai dit à monsieur le bourgmestre, je le lui répète devant vous : je suis fermement convaincu de votre scrupuleuse probité ; vous pouvez, seule, expliquer... rien sans doute ne vous sera plus facile... comment il se fait que l'on vous ait surprise en relation avec ces deux hommes, et comment l'un d'eux s'est trouvé possesseur de cette clef...

— Prenez garde à ce que vous allez répondre, dit vivement Mauléon i Catherine, en lui indiquant Michel d'un coup d'œil furtif et rapide, inaperçu des témoins de cette scène; prenez garde! car à mon tour je parlerai !

— Catherine, reprend l'orfèvre, ne pouvant deviner le sens caché de la menace de Mauléon, les paroles de cet homme ne sauraient vous intimider... Dites la vérité tout entière... Vous ne devez avoir aucun intérêt à la cacher.

— Je suis perdue! pensait l'infortuné. Si je dis la vérité, Mauléon à l'instant révèle à mon fils que je suis sa mère, et quelle vie infâme était la mienne!... Si je me tais, je passe pour la complice de ces voleurs!

— Quoi ! reprend l'orfèvre, péniblement surpris, et regardant le père Laurencin, quoi ! Catherine, vous vous taisez ? . . . Vous semblez embarrassée, lorsque, d'un mot, vous pouvez prouver votre innocence, si, comme je veux encore le croire, vous êtes innocente de l'indignité dont on vous accuse?...

— Excusez-moi, monsieur Fortuné, mais... mon trouble...

— Oui, je le conçois, l'accusation qui pèse sur vous doit vous révolter, d. aubier votre esprit. Rassurez-vous, je n'ai, je vous le répète, malgré la gravité des apparences, aucune prévention contre vous.

" — Allons, ma chère amie, ajouta le père Laurencin, un peu de calme, de sang-froid; vous savez pour combien déraisons j'ai lieu, moi, d'être certain de votre parfaite honnêteté. Remettez-vous, dites-nous ce qui s'est passé; voyons, tantôt, après-diner, vous nous avez dit que vous souffriez d'un violent mal de

tête, et, dans l'espoir que la promenade le dissiperait, vous êtes sortir seule, vous dirigeant vers les bois?

— Oui, monsieur Laurencin, je...

— Evidemment, cette promenade était un pi étexte imaginé par cette femme afin d'aller rejoindre ses complices au rendez-vous convenu, reprend le bourgmestre. Les ruines du château se trouvent au milieu des bois voisins du palais ; cette lemme vous trompe, et...

— Pardon, monsieur le bourgmestre, dit le père Laurencin, vous allez effrayer cette pauvre Mm° Catherine, lui faire perdre le fil de ses idées; voyez, elle est pâle comme une morte, et peut à peine parler, tant elle est tremblante , vous lui imposez beaucoup; souffrez que je l'interroge.

— Soit! j'y consens.

— Vous nous avez donc quitlésvers les sept heures, ma chère Catherine. Qu'avez-vous fait ensuite?

— Hélas! monsieur Laurencin...

— Ne tremblez pas ainsi, n'ayez pas peur : nous croirons ce que vous nous direz, vous ne pouvez nous dire que la vérité.

— Mon Dieu! répèle Catherine, le regard (ixe et d'une voix altérée, la vérité.. . je ne sais... je ne puis...

— Moi aussi, je dirai la Vérité! s'écrie Mauléon. Songez à vos paroles, n'accusez pas des innocents !

— D'inoffensifs voyageurs! ajoute le vieux Corbin, de paisibles touristes, d'honnêtes entomologistes, attirés en ce pays par les beautés du paysage et l'amour de l'histoire naturelle.

— Avouez ce qui est, reprend Mauléon en jetant à Catherine un coup d'oeil significatif. La chose est fort simple, quoique monsieur le bourgmestre, ù qui je l'ai répétée cent lois, ne veuille pas l'admet Ire; en un mot, vous : enousconnaissez pas, vous nous avez rencontrés par hasard dans les ruines que nous venions, par curiosité, visiter au clair de lune, et...

— Mais la clef, demande le bourgmestre, comment s'est-elle trouvée entre vos mains, si cette femme ne vous l'a pas remise dans une coupable intention?

— Tout est là en effet, reprend Fortuné, commençant de trouver étranj el suspect l'embarras croissant de son ouvrière. Expliquez-nous comment ce

e trouve au pouvoir de cet homme.

— Monsieur Fortuné, je... je ne puis vous dire...

— Ah ! je ne voulais pas vous soupçonner, mais l'hésitation de vos réponses me ferait enfin douter de vous!

— Monsieur Fortuné... de grâce...

— J'avais une foi aveugle dans votre probité. A qui donc se fier désormais?

— Je suis innocente, je vous le jure!... je suis innocente!

— Mais alors, Catherine, pourquoi ne pas vous expliquer au sujet de cette clef? reprend sévèrement le père Laurencin, partageant les appréhensions de son patron, ainsi que Michel, qui, silencieux, détournait la tête avec dégoût. J'aurais mis ma main au feu en jurant de votre honnêteté, mais, je vous le déclare, je n'en jurerais plus maintenant.

— Vous! vous aussi, vous m'accusez! s'écrie Catherine en sanglotant. Vous me connaissez pourtant mieux que personne.

— Mais celte clef, cette clef!

— Hélas! je suis bien malheureuse!

— Cela n'est pas répondre.

— Mon Dieu! je ne le puis pas!... je ne le puis pas!

— Monsieur Fortuné, vous l'entendez? malgré nos instances, malgré l'intérêt qu'on lui témoigne, elle refuse de s'expliquer! reprend le vieil artisan avec indignation. Je dis comme vous : A qui donc se fier désormais! Puis lançant à Catherine un regard de mépris et d'aversion : Vous êtes une misérable !

— Monsieur Laurencin, grâce ! Je vous le répète, je suis innocente. Laissez-moi vous...

Mais, s'interrompant, Catherine, désespérée, se dit :

— Si je demande à lui parler en secret, Maulêon devinera mon intention et la préviendra en révélant à Michel que je suis sa mère.

— Monsieur le bourgmestre, reprend Fortuné avec une pénible émotion, l'incohérence des paroles de l'accusée, son trouble, son refus opiniâtre de s'expliquer au sujet de celte clef, sont, je le reconnais, de graves indices ; il m'est maintenant impossible d'attester en conscience la non-culpabilité de cetle femme. Emmenez-la donc; que justice ait son cours!

— 11 n'y a plus maintenant à en douter, monsieur, cette femme et ces deux hommes complotaient le vol des joyaux précieux renfermés ici, répondit le bourgmestre. On ne peut expliquer autrement la conduite et le silence obstiné de cette misérable, au sujet de ses relations avec ses complices.

— Monsieur, cette pensée est horrible et cependant vraisemblable, reprend l'orfèvre accablé; un pareil abus de confiance!... c'est odieux!

— Passer pour une voleuse aux yeux de Michel, se disait Catherine, suffoquée par les sanglots, et ne pouvoir parler! Mon Dieu! ma tête s'égare... je deviendrai folle! Que faire, que faire?... Malheur à moi! fatal passé!

— àh ! j'ai honte pour la mémoire de ma mère, en songeant qu'elle a eu pour amie une pareille femme! pensait Michel, tandis que son grand-père, hésitant encore à croire à l'indignité de Catherine, se disait :

- — Et pourtant, comment admettre qu'elle voulait commettre un vol, elle qui possède, à Paris, cachée dans sa mansarde, une somme considérable?

— Allons, suivez-nous! dit dnremenl le bourgmestre à Catherine; il faudra bien qu'en prison vous parliez... Marchons!

A ce moment suprôme et terrible, Catherine -tressaille soudain, un éclair d'espérance brille dans ses yeux, mais se contraignant de peur de laisser pénétrer son émotion par Mauléon, elle s'approche rapidement du père Laurencin et lui dit deux mots à l'oreille ; le vieillard lui répond par un regard expressif, et Catherine reprend d'une voix ferme, s'adressant à Fortuné :

— Monsieur Sauvai, je ne voudrais pas essayer de me justifier en accusant des innocents...

— Que dites-vous? Ces hommes sont innocents?

— Enfin! s'écrie le vieux Corbin, la vertu sort tôt ou tard des plus rudes épreuves. Monsieur le bourgmestre, vous entendez cette femme; cela vous prouve surabondamment que nous ne sommes point les malfaiteurs que vous croyez. Il y a erreur, déplorable erreur judiciaire.

— Laissez d'abord cette femme achever sa déposition, reprend Mauléon en observant Catherine d'un œil défiant; après l'avoir entendue, monsieur le bourgmestre sera convaincu de...

Mais, s'iulerrompant soudain en frappant du pied avec rage, Mauléon s'écrie en faisant un mouvement pour s'élancer vers la porte malgré ses liens :

— Enfer! je suis joué!

En effet, le père Laurencin, après avoir répondu par un regard significatif aux paroles de Catherine, entendues de lui seul, s'était insensiblement rapproché de Michel, placé en ce moment tout près de la porte ouverte; le saisissant alors soudain par les épaules, le vieillard venait de pousser son petit-fils dans le corridor au milieu des soldats, et de le faire ainsi brusquement sortir de l'atelier, dont il referma la porte derrière lui.

Cela s'était passé si rapidement que Mauléon, devinant, mais trop tard, l'intention du vieil artisan, ne put que s'écrier :

— Enfer ! je suis joué !

Mais, au moment où la porte se referma, il s'écria, écumant de fureur et d'une voix assez éclatante pour qu'elle pût arriver dans le corridor aux oreilles du jeune homme :

— Michel! cette femme est ta...

— Misérable! pas un mot de plus! s'écria Fortuné, comprenant alors le motif du silence que Catherine s'était imposé en présence de Michel, et, s'élançant sur le bandit, il étouffa ses paroles sous sa main.

Au même instant le père Laurencin emmenaitsonpetit-filsdansleurchambre, et ne sachant trop comment lui expliquer la cause de son étrange manière de le faire sortir de l'atelier, le vieillard, feignant d'être en proie à une indignation dont il ne semblait pas maître, s'écria ;

— Viens! viens! il m'était impossible de rester en présence de ces gueuxlà ; je ne voulais pas te laisser plus longtemps témoin d'une si infâme corruption ! Un tel spectacle est mauvais pour la jeunesse; tout me dit, d'ailleurs, que, malgré les apparences, Catherine est innocente.

Cette explication, assez vraisemblable, parut suffisante à Michel, préoccupé d'ailleurs par de tristes pensées. Il suivit donc le vieil artisan, tandis que Fortuné, le bourgmestre, Catherine, Mauléon et son complice restaient dans l'atelier.

Catherine, aussitôt après le départ de son fils, redressa fièrement la tête et dit à Fortuné :

— Je peux maintenant faire connaître la vérité.

— Monsieur le bourgmestre, reprit l'orfèvre, je désirerais que nous restassions seuls avec madame.

— Soit, monsieur. Et le magistrat, ouvrant la porte, fit signe à Mauléon et à son complice de sortir, disant aux soldats : Gardez ces deux hommes à vue.

— Catherine, tôt ou tard je me vengerai! dit Mauléon avec un accent de fureur.

La porte fermée sur ces misérables, Fortuné reprit :

— Catherine, j'ai tout compris ; cet homme vous avait menacée de révéler le passé en présence de Michel ?

— Oui, monsieur Fortuné; j'ai reçu tantôt une lettre de Mauléon ; je l'avais autrefois connu. Il me donnait rendez-vous dans les ruines de Meningen. J'ai obéi; il possédait mon secret, et...

— Monsieur le bourgmestre, dit Fortuné en interrompant Catherine d'un regard significatif, et ne voulant pas l'exposer à rougir devant ce magistrat, il s'agit de graves intérêts de famille ; permettez donc qu a ce sujet madame n'entre pas dans de plus longs détails: il m'est prouvé... vous croirez, je l'espère, à ma parole... que ce Mauléon a menacé Catherine d'abuser d'un secret de famille qu'il possédait, si elle ne venait pas au rendez-vous fixé par lui.

Le bourgmestre s'inclina. Catherine poursuivit :

■ — Lorsque je me suis trouvée au milieu des ruines avec Mauléon, il m'a dit : ci Sois notre complice, sinon je révèle à ton fils ce que tu sais... » J'ai reiusé. Furieux, il a porté la main sur moi. Dans ce mouvement, il a senti, à travers mes vêtements, la clef du coffre ; il me l'a enlevée, me menaçant de mort parce que je refusais d'être sa complice dans le vol qu'il voulait tenter ici, et que la possession de cette clef facilitait J'ai crié au secours... C'est alors que

nous avons été arrêtés tous (rois. Telle est la vérité... Vous comprenez, monsieur Fortuné, pourquoi je n'osais la dire en présence de Michel.

— Je vous crois, je vous crois, Catherine; je sais quelle foi on doit a\ ou en vos paroles ; je vous prie de me pardonner mes soupçons injurieux, malheureusement autorisés par votre silence, dont je ne pouvais d'abord deviner la cause.

Et s'adressant au bourgmestre :

— Si cela est nécessaire, monsieur, je me porte caution pour madame, je réponds de son innocence. Je vous demande en grâce de la mettre en liberté à l'instant.

— Votre caution est inutile, monsieur, reprit le magistrat en déliant luimême la corde qui garrottait les main? de Catherine. Les faits me sont maintenant expliqués; le langage de votre ouvrière est empreint d'un accent île vérité qui détruit tous mes doutes. Quant aux deux misérables qui voulaient la forcer d'être la complice, et qui heureusement n'ont pu exécuter leur criminel dessein, il n'y a d'autre charge contre eux que leurs coupables intentions: ils seront reconduits prisonniers jusqu'à la frontière de France ; ils iront se faire pendre ailleurs qu'en Allemagne.

Le bourgmestre, après avoir salué Fortuné, sortit, afin de conduire à la prison de ville Mauléon et Corbin.

— Ah! pauvre femme, combien tout à l'heure vous avez dû souffrir! dit à Catherine l'orfèvre resté seul avec elle. Placée dans cette horrible alternative de passer pour une voleuse ou de voir révéler par ce misérable votre secret à Michel !

— Oui, j'ai bien souffert, mais, grâce à Dieu, la pensée m'est venue de dire tout bas au père Laurencin : « Tâchez d'emmener brusquement Michel sans que Mauléon ail le temps de lui parler. »

— La rage de cet homme, les mots qu'il a voulu prononcer et que j'ai étouffés au moment où votre fils disparaissait ont été pour moi un trait de lumière. Enfin, ce perd est écarté, n'y songeons plus.

— Hélas I monsieur Fortuné, un grand chagrin m'accable encore.

— Vous pleurez, Catherine? Mon Dieu! qu'avez-vous?

— Michel éprouve maintenant de l'aversion pour moi

— Lui? c'est impossible ! Vous vous trompez.

— Je suis malheureusement certaine de ce que je vous dis. Oui, aujourd'hui, Michel a brusquement changé d« manière d'être à mon égard. Lui habituellement si affable, si prévenant, si cordial, est soudain devenu réservé, froid, presque dur.

■ — Quoi! ce changement a été aussi instantané que vous le dites? C'est incompréhensible.

— Tantôt, monsieur Fortuné, vous êtes sorti de l'atelier, afin de vous rendre dans la salle des armures, nous engageant à nous préparer pour la promenade...

— Oui, je me rappelle cela.

— Jusqu ace moment, Michel s'était montré pour moi affectueux, ouvert, selon son habitude; cependant, je remarquais chez lui, depuis notre départ de Paris, de fréquentes distractions...

— En effet, elles m'ont aussi frappé.

— Inquiète de ces distractions, des insomnies qu'elles causent à Michel, dont la santé s'est légèrement altérée, j'ai insisté près de lui dans l'espoir d'obtenir la confidence de ses préoccupations. J'ai cru d'abord que mon insistance à ce sujet l'avait blessé.

— Une preuve d'intérêt le blesser? Ce n'est pas probable.

— Monsieur Fortuné, je dois tout vous avouer. Tantôt, en réfléchissant avec douleur à ce qui s'était passé entre Michel et moi, et aux préoccupations dont il est si visiblement obsédé, j'ai deviné leur motif, j'en ai du moins presque la certitude. Oui, à force de chercher dans mon esprit, je me suis rappelé diverses circonstances qui ont précédé notre départ de Paris, le chagrin témoigné par Michel au sujet de ce voyage, dont il eût été ravi en toute autre occasion, mais ce chagrin, mon fils ne le ressentait pas seul.

— Que voulez dire?

— Une jeune fille le partageait.

— Une jeune fille?

■ — Michel est amoureux, monsieur Fortuné.

— Lui! à dix-huit ans, élevé dans des principes austères! lui, qui ne nous a jamais quittés !

— Il n'a pas eu besoin de nous quitter pour cela.

— Comment?

— Il est amoureux de Camille, l'apprentie entrée depuis peu à l'atelier.

— Une enfant de quinze ans à peine! Y pensez-vous?

Camille a fondu en larmes le jour de notre départ; je me suis souvenue tantôt de ce fait et de bien d'autres encore, après que mon fils m'a eu témoigné son éloignement. Croyez à l'instinct, à la pénétration d'une mère : mon fils aime celte jeune fille... leur séparation cause sa tristesse, ses préoccupations; il l'aime, il l'aime, vous dis-je, et ainsi peut-être s'explique, j'y songe maintenant, l'éloignement que Michel me témoigne.

— Comment cela?

— Ce matin, épouvantée des conséquences du rendez-vous que m'imposait Mauléon, j'étais bouleversée; j'ai l'esprit plus libre maintenant, oui, et plus j'y songe...

Fortuné Sauvai recevait, dans l'appartement qu'il occupait au Palais, la visite du colonel Walter. (P. 432.)

— Achevez...

— Non seulement Michel s'est irrité de mon insistance à pénétrer son secret, mais il m'a soupçonnée sans doute d'être plus instruite à ce sujet que je ne paraissais l'être; il aura craint mon blâme, le vôtre ou celui de son grandpère, à propos de cet amour naissant.

— J'ai eu, il est vrai, les meilleurs renseignements sur Camille : elle se

LIV. 54. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. 3. ROl'FF ET Cle. LIV. 54

montre laborieuse, intelligente et d'un excellent caractère ; elle promet d'être fort jolie, mais enfin c'est une enfant, elle a quinze ans. Il serait regrettable que Michel s'abandonnât à un attarhement dont l'avenir est incertain. Il se peut, en effet, que, craignant vos remontrances, et vous supposant instruite de son secret, il se soit irrité contre vous; mais rassurez-vous, je placerai, s'il le faut, Camill" chez un de mes confrères; nous couperons ainsi court à cet amour.

— Non, monsieur Fortuné, je m'abuse, reprit Catherine, tellementabsorbée dans ses réflexions qu'elle n'entendit pas les dernières paroles de l'orfèvre; non, reprit-elle en secouant mélancoliquement la tête, la cause de l'irritation de Michel contre moi doit être plus grave. Hélas! ne m'a-t-il pas dit ces paroles écrasantes : « Ah ! madame, ne prononcez pas le nom de ma mère ! Vous profanez sa mémoire! »

— Ces paroles sont cruelles, pauvre femme! Mais, mon Dieu! à quel propos Michel a-t-il pu les prononcer?

— Alors qu'espérant le ramener à sa confiance habituelle envers moi, j'invoquais le souvenir de sa mère.

■ — « Vous profanez la mémoire de ma mère, » vous a-t-il dit; mais, encore une fois, quelle circonstance a pu motiver ce sanglant reproche?

— Hélas! je l'ignore; jamais je ne m'étais montrée plus tendre envers lui; sa tristesse me navrait; je lui demandais la cause de son chagrin, au nom de mon affection ; je me suis rapprochée de lui pour prendre sa main ; c'est alors que, se reculant et me jetant un regard glacial, il a...

Mais, s'interrompant frappée d'une idée subite et le visage empreint de doute et d'espérance, Catherine s'écria :

— 0 ciel! serait-il possible! se trompera ce point sur ma tendresse !. . Non, non! je ne puis le croire, et pourtant...

— Catherine, vous pâlissez; qu'avez-vous? dit vivement l'orfèvre au moment où Michel rentrait dans l'atelier, ainsi que son grand-père.

Les traits du père Laurencin, lorsqu'il revint rejoindre Catherine et Fortuné Sauvai, étaient douloureusement attristés.

— Tu es un mauvais garçon, un ingrat! s'écria-t-il en s'adressant à Michel. Je vais me plaindre à M. Fortuné...

— De quoi s'agit-il? dit au vieillard l'orfèvre très surpris ; voici la première fois, bon père, que je vous entends gronder sérieusement Michel.

■ — C'est que pour la première fois il me fait de la peine, beaucoup de peine, dit le vieillard les larmes aux yeux; c'est un ingrat!

— Grand-père...

LA FAMILLE JOUi I ROY 4^7

— Oui, un ingrat!... Vouloir me quitter I... sortir de chez M. Fortuné, où tu

as appris ton état?

— Mon Dieu! se dit Catherine avec angoisse, qu'entends-je?

— Comment: Michel... reprend l'orfèvre ému, il serait vrai?... Tu voudrais nous quitter?

— Monsieur Fortuné, de ma vie je n'oublierai que c'est à vous que je dois mon état; de ma vie je n'oublierai non plus la tendresse de mon grand-père.

— Et tu veux nous quitter, malheureux enfant!... Va, tu ne nous a jamais aimés! s'écria le vieillard en pleurant.

— Plus de doute, pensa Catherine, se contenant à peine, il veut me fuir. Je devine tout maintenant. Malheureux enfant! Écoutons, écoutons encore.

Et, palpitante, elle écouta.

— Michel, avait repris Fortuné d'une voix grave et pénétrée, je ne peux croire encore que tu songes sérieusement à te séparer de nous. Je ne te parlerai pas du chagrin que j'éprouverais. J'étais habitué à te regarder comme mon enfant; mais je le parlerai de l'affliction profonde où tu plongerais ton grandpère. A son âge. mon ami, les affections brisées laissent une plaie incurable.

— Ah! j'en mourrai! murmura le vieillard en cachant son visage entre ses mains; moi qui depuis dix-neuf ans ne vivais que pour lui !

— Michel, dit Catherine, auriez-vous le courage de causer tant de chagrin à votre grand-père?

— Madame, reprit sèchement le jeune homme, je n'ai d'avis à recevoir que de mon patron et de mon grand-père.

Fortuné, peiné de l'acerbe réponse de Michel, lui dit :

— Avant de demander à ta loyauté, à ton attachement, des explications au sujet d'une séparation bien imprévue, je m'empresse, mon ami, de l'apprendre que les soupçons qui pesaient sur Mmo Catherine, soupçons que je regrette profondément d'avoir pu partager un instant, et dont je lui demande encore excuse, sont dissipés... Elle avait autrefois connu l'un des misérables que l'on vient d'amener ici; cet homme en ce temps-là était honnête; ne se déliant donc nullement de lui, elle s'est rendue à une entrevue qu'il lui demandait sous le prétexte de graves intérêts ; tombée dans un guet-apens, elle s'est vu enlever la clef du coffre aux pierreries. Conduite ici avec ces misérables, elle a d'abord, par pitié pour l'un deux, hésité à dire la vérité, mais, réduite à la faire connaître ou à passer pour complice d'un projet criminel, elleatout révélé ; les deux bandits ont avoué leurs coupables desseins; Mm° Catherine reste ce que nous l'avons toujours connue : la digne et honorable compagne de nos travaux.

Cette interprétation des faits précédents parut et devait paraître vraisemblable à Michel, absorbé d'ailleurs par d'autres pensées que celles de la culpabilité de Catherine. L'affirmation de Fortuné, qu'il aimait, qu'il respectait, dans

428 OEDVRES DE EUGÈNE SDE

lequel il avait une foi aveugle, le persuada de l'innocence de la compagne de tous leurs travaux.

— Je suis heureux de ce que vous m'apprenez, maître Fortuné, répondit Michel ; j'avais partagé vos soupçons, et je demande aussi pardon à madame de l'avoir crue capable d'une mauvaise action.

— Je vous pardonne de tout cœur, répondit Catherine, ne quittant pas son fils du regard, et attendant avec angoisse le moment d'éclaircir ses nouveaux doutes au sujet de la froideur répulsive qu'il lui avait témoignée.

— Maintenant, Michel, reprit l'orfèvre, dis-nous franchement pourquoi tu veux nous quitter. D'où te vient cette résolution aussi imprévue que pénible pour nous?

— Maître Fortuné, je... ne...

— Vous voyez, s'écria le vieillard, il hésite, il balbutie; il a tellement conscience de son ingratitude, qu'il a honte de s'expliquer. Voici ce qui est arrivé, monsieur Fortuné. Tout à l'heure, je parlais à ce méchant enfant de notre prochain retour à Paris. Quelle est ma surprise, mon indignation, lorsque je l'entends me dire : « Grand-père, je vous prie de prévenir maître Fortuné, alin qu'il puisse chercher à l'avance un autre chef d'atelier, parce qu'en arrivant à Paris je désire travailler en chambre, à mes pièces, et vivre indépendant. »

— Ainsi, Michel, tu veux quitter notre atelier? reprit Fortuné. Tu as donc à le plaindre de moi?

— Non, maître Fortuné, je vous l'ai dit, jamais je n'oublierai que c'est à vous que je dois ma profession.

— Et tu prouves ta reconnaissance envers notre patron en le quittant vilainement? s'écria le vieillard. Tiens, tu n'es qu'un mauvais cœur!

— Bon père, dit l'orfèvre, soyez indulgent; Michel, j'en suis certain, a cédé à un caprice, à un coup de tête de jeune homme; demain, de sens plus rassis, il ne songera plus à cette résolution dont il nous voit tous chagrins.

— Je vous demande pardon, maître Fortuné, reprit Michel d'une voix ferme : ma résolution est bien prise; je désire travailler en chambre; j'espère que vous voudrez bien me confier quelque ouvrage.

— Crois-tu augmenter ton salaire en travaillant à tes pièces? Dis-le-moi, et je...

— Ah ! maître Fortuné, me supposez-vous capable d'être guidé par l'intérêt?

— En ce cas, pourquoi te séparer de nous?

— Je voudrais vivre chez moi.

— La liberté dont tu jouis à la maison n'est-elle pas suffisante? T'ai-je jamais demandé compte de l'emploi du temps qui l'appartient?

- Non, mais je... je... désire être tout à fait indépendant.

LA FAMILLE JOUKFKOY

— Monsieur Fortuné, dit Catherine après une longue hésitation et faisant un violent elTort sur elle-même, je sais pourquoi Michel veut quitter l'atelier.

— Vous, madame? reprit le jeune homme avec une certaine amertume. Vous vous trompez.

— Avouez que c'est en partie à cause de moi que vous voulez abandonner la maison de M. Fortuné?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Je veux dire, Michel, que je suis pour vous maintenant un objet de répulsion, de déguùl.

— Madame...

— Vous me croyez amoureuse de vous, pauvre cher enfant !

A ces mots, prononcés avec un mélange de reproche, de douleur et de compassion ineffable, le jeune homme tressaillit, tandis que son grand-père et Fortuné se regardaient avec stupeur. Catherine continua, s'adressant à son fils :

— Vous vous êtes mépris sur la nature du sentiment que vous m'inspirez. Oui, oubliant que votre mère, ma meilleure amie, m'avait, en mourant, légué, pour ainsi dire, sa tendresse pour vous, mon enfant, vous avez attribué les preuves innocentes de cette tendresse presque maternelle à un sentiment que mon âge rendait à vos yeux, honteux et révoltant. Vous vous taisez, Michel, vous rougissez, vous baissez les yeux! Ah ! j'en prends à témoin votre aïeul et M. Fortuné! Ils n'en peuvent plus douter maintenant. Telle était votre pensée! telle était la cause de la répulsion soudaine que vous m'avez témoignée ce matin, et dont j'ai longtemps en vain cherché le motif!... telle était enfin la signification de vos écrasantes paroles de tantôt: « Madame, ne me parlez pas de ma mère ! Vous profanez sa mémoire ! »

Michel, accablé, contus, et cependant allégé d'un poids douloureux, car il lui avait coûté beaucoup de mésestimer Catherine, de ne plus croire au désintéressement d'une affection d'abord si sincèrement partagée par lui, Michel ne trouvait rien à répondre.

— Quoi ! s'écria le grand-père, tu as pu avoir un doute si outrageant pour Mm° Catherine?

— Ne l'accusez pas, monsieur Laurencin ; j'ai eu mes torts aussi, j'aurais dû songer que je n'étais pas encore absolument une vieille femme, et que Michel n'était plus un enfant; qu'il ne se rendait peut-être pas suffisamment compte des vivacités de l'affection presque maternelle qu'il m'inspirait, parce que sa mère m'a dit un jour : ;< J'ai un fils; si jamais tu le rencontres et qu'il ait besoin de ton dévouement, remplace moi auprès, de lui... » Oui, voilà mon tort, je l'avoue, je me suis montrée trop mère envers vous, pauvre cher enfant ! ajouta Catherine, ne contenant plus ses larmes; j'ai trop voulu remplacer votre mère, •i regrettée par vous...

— Oh! madame Catherine, pardon de mes injurieux soupçons! s'écria Michel les yeux humides de pleurs; comhien j'ai honte de mon erreur ! Oh ! si vous saviez !...

— Je sais, oui, je sais que ces doutes odieux ne vous seraient peut-être pas venus sans votre amour pour Camille, amour qui a ouvert votre âme à des sentiments nouveaux, à des défiances nouvelles.

Michel, à cette révélation imprévue de son secret en présence de son grandpère et de Fortuné, devint pourpre. Son attendrissement fit place à la confusion, à la colère. Il s'écria :

— Madame, qui vous donne le droit de... ?

— Permettez-moi de vous interrompre, cher enfant, et d'achever ma pensée. Vous ne le regretterez pas lorsque vous m'aurez entendue. Vous m'avez crue tantôt instruite de votre secret, vous voyiez en moi la rivale de Camille. Ma jalousie, telle était votre crainte, devait épier, gêner, contrarier votre naissant amour, le dénoncer peut-être à votre grand-père ou à M. Fortuné, n'estce pas? Avouez encore, car maintenant pour moi tout s'enchaîne, avouez que votre brusque résolution de quitter l'atelier avait pour cause, non seulement votre désir de vous éloigner de moi, mais l'espoir de pouvoir, en devenant libre de vos actions, voir et aimer Camille sans contrainte, en l'engageant peut-être a quitter la maison de votre patron ?

La profonde pénétration de cette tendre mère confondait Michel ; il voyait toutes ses pensées dévoilées ; il s'effrayait et se désolait en songeant aux nouveaux obstacles que ces révélations devaient mettre à son amour pour Camille; ces divers sentiments n'échappèrent pas à Catherine. Priant du geste le père Laurencin et l'orfèvre de ne pas l'interrompre, elle poursuivit :

— Maintenant, Michel, je vous en conjure, ne vo'yez pas en moi une ennemie de Camille. J'ai pu mieux que personne, depuis son entrée à l'atelier, puisqu'elle travaille sous mes ordres, apprécier sa douceur, son intelligence, son application, et souvent, M. Fortuné vous le dira, je lui ai parlé d'elle avec éloge.

— 11 serait vrai! s'écria vivement Michel, dont la colère contre Catherine s'apaisait comme par enchantement. Vous pensez que Camille... !

— Je pense quant à présent beaucoup de bien de Camille, mon cher enfant, reprit Catherine avec un demi-sourire, mais elle a quinze ans à peine, vous n'en avez pas dix-neuf, vous n'êtes encore ni l'un ni l'autre dans l'âge de vous marier. Je ne vous dirai pas : Cessez d'aimer cette jeune fille, je vous dirai : Gardezlui le secret de cet amour jusqu'au moment où vous pourrez lui en parler sans rougir et sans la faire rougir; d'ici là, étudiez son caractère; nous l'étudierons de notre côté, votre grand-père et moi, avec une vigilante sollicitude; si dans deux ou trois ans elle se montre digne de vous, si votre amour persiste,

votre grand-père et M. Fortuné, j'en suis convaincue, seront les premiers à approuver un mariage où vous trouverez alors toutes les garanties de bonheur désirables. Camille est, je le sais, une pauvre orpheline ; vousaussi, cher enfant, vous êtes orphelin; votre seul bien est votre travail, mais il vaut mieux se marier dan-; sa condition que de chercher ailleurs une union plus brillante el souvent trompeuse... Donc, patience, courage, espoir!... Vous m'avez crue la rivale de Camille... peut-être lui servirai-je de mère au jour de vutre mariage.

— Ali! madame Catherine! s'écria Michel, en prenant les mains de l'ouvrière et les baisant dans l'effusion de sa reconnaissance, combien j'ai été coupable de méconnaître ainsi vos sentiments pour moi! Vous me traitez comme un Sis!

— Oui, oui, je vous regarde comme un fils bien-aimé!

— Et pour moi désormais vous serez une mère; vous remplacerez celle que j'ai perdue. Oh ! je vous le jure! à force de tendresse, de respect, je vous ferai oublier qu'un jour j'ai eu le malheur de...

— Michel, plus un mot du passé, s'écria Catherine, en proie à la plus vive à la plus délicieuse émotion, et s'y livrant cette fois sans contrainte; désormais, grâce à Dieu, plus de défiance entre nous.

- Au nom de ma mère, permettez-moi de vous embrasser; vous me prouverez ainsi que vous m'avez tout à fait pardonné! dit Michel d'une voix touchante.

Pour toute réponse, Catherine lui tendit les bras, le baisa par deux fois sur le front en murmurant avec ivresse : Cher, cher enfant! tandis que le père Laurencin et Fortuné, profondément attendris, essuyaient leurs larmes.

— Ah ! çà, monsieur l'indépendant ,dit le vieillard à son petit-fils, veux-tu toujours travailler à tes pièces, te mettre dans tes meubles, quitter l'atelier?

— Ah! grand-père, soyez, ainsi que maître Fortuné, non moins indulgent pour moi que l'a été Mmo Catherine.

— A mon indulgence je mets une condition, c'est qu'en expiation de tes folies tu appelleras désormais notre digne compagne: mère Catherine, répondit en souriant Fortuné, et que, selon les sages conseils qu'elle t'a donnés, tu ne parleras d'amour à Camille quelorsque tu pourras lui dire en même temps : Soyez ma femme.

— A ces conditions-là, mon garçon, foi de vieux grand-père, j'ouvrirai le bal de tes noces avec mère Catherine !

— Oh! grand-père, oh! maître Fortuné, s'écria Michel, combien vous des indulgents pour moi! J'ai le ciel dans le cœur!

Un domestique du Palais, entranl alors, remit une lettre à Fortuné en I ii disant :

— Monsieur, c'est de la part de Mmo la comtesse d'Arcueil.

— Enfin! se dit l'orfèvre avec angoisse, je vais connaître la résolution d'Aurélie.

Et il quitta précipitamment l'atelier en disant :

— A demain, mes amis ; je vous laisse heureux; pour moi, votre bonheur sera peut-être la consolation de la lettre que je viens de recevoir.

Le lendemain matin de ce jour où Catherine avait failli être à jamais séparée de son fils, Fortuné Sauvai recevait, dans l'appartement qu'il occupait au Palais, la visite du colonel Walter, premier aide de camp de Charles Maximilien.

— Monsieur, disait le colonel après avoir, de la part du prince, remis une lettre à l'orfèvre, qui en achevait la lecture, Son Altesse m'a chargé de vous réitérer ses regrets de ne pouvoir vous exprimer de vive voix toute sa gratitude pour la peine que vous avez bien voulu prendre de venir en Allemagne; mais le coup douloureux dont le prince vient d'être frappé, le soin des affaires de l'État, le retiennent encore à Ramberg.

Fortuné, dont les traits altérés témoignaient d'une nuit passée dans l'insomnie et dans l'anxiété, s'incline légèrement, garde uiT moment le silence et répond :

■ — Monsieur, permettez-moi une question; elle vous semblera peut-être indiscrète, mais vous l'excuserez lorsque vous saurez que la personne dont il s'agit est ma parente, ma cousine.

— Je vous écoute, monsieur.

— Mme de Villetaneuse habile la villa Farnèse sous le nom de la comtesse d'Arcueil?

— Monsieur...

— Colonel, Mme de Villetaneuse est ma cousine. Je l'ai vue hier, elle m'a tout avoué.

— En ce cas, monsieur, que pourrai-je vous apprendre?

— Vous êtes homme d'honneur, colonel, vous comprendrez quelle a été ma surprise, ma douleur, lorsque j'ai retrouvé ici ma parente, mon amie d'enfance, maîtresse du prince.

— Monsieur, cette expression...

— Je ne saurais qualifier autrement M"" de Villetaneuse ; elle ne m'a d'ailleurs rien caché, je vous le répète ; j'ai tâché, je le dis hautement, de l'engager à quitter le prince, à revenir en France vivre auprès de sa famille : notre entretien a été interrompu. Mmo de Villetaneuse m'a promis de m'écrire, elle m'a tenu parole. J'ai reçu d'elle hier soir un billet : elle m'apprend que, tout en recon-

11 voyage avec un train de prince. (P. 133.)

naissant la sagesse Je mes conseils, clic n'a pas le courage de les suivre, et qu'elle part pour un voyage. Mm0 de Villetaneuse va donc rejoindre le prince à Ramberg?

— Comment! monsieur, madame la comtesse ne vous a pas instruit dans sa lettre de... ?

— De quoi?

LIV. 'oo. — EUGÈNE SUZ. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. RODFF ET C>«. LtV. P!>

43i OEUVRES DE EUGENE SUE

— Du mariage de Son Altesse?

— Le prince se marie?

■ — Son Altesse a dû promettre, sur les saints Évangiles, à son auguste frère mourant, d'épouser la princesse Wilhelmine, de la maison impériale d'Autriche. La raison d'État exigeait ce mariage.

— La princesse Wilhelmine?.., Plus de doute... le chiffre de cette toilette et de cette parure royale commandées par le prince depuis six mois!... Je comprends tout maintenant! Depuis longtemps il projetait d'abandonner Mm8 de Villetaneuse; et hier encore elle se berçait des plus douces illusions. Ah! malheureuse femme! Mais, monsieur, c'est horrible! le coup qui la frappe est affreux! Du moins je suis ici... 11 est temps encore de l'arracher au sort qui la menace, et je vais...

— Vous ignorez donc, monsieur, que la comtesse est partie?

— Que dites-vous?

— Partie au point du jour.

— Grand Dieu? Mais où est-elle allé ?

— En Italie, sous la protection de M. le duc de Manzanarès, ami intime de Son Altesse, et arrivé hier soir de Ramberg.

— En effet, c'est le nom que j'ai entendu annoncer hier, lorsque mon entretien avec Mme de Villetaneuse a été interrompu. Partie! Mon Dieu! plus d'espérance!

Et Fortuné, profondément accablé, garda le silence, tandis que le colonel reprenait :

— M. le duc de Manzanarès avait reçu de Son Altesse la triste et confidentielle mission d'apprendre à madame la comtesse les raisons d'État qui obligeaient le prince de renoncer à un attachement si précieux pour lui ; et, dans le cas où cette offre agréerait à madame la comtesse, le duc devait se mettre à ses ordres pour la conduire en Italie, dans l'espoir qu'elle trouverait quelque consolation à son chagrin dans les distractions de ce voyage. Madame la comtesse a accepté celte proposition. J'ai eu l'honneur de l'accompagner ce matin jusqu'au premier relais, selon les ordres de Son Altesse ; j'avais quitté Ramberg peu de temps après le duc, et, dans le cas où madame la comtesse se déciderait à partir, j'avais mission de l'accompagner pendant quelques lieues, afin de pouvoir rendre compte à monseigneur de l'état où elle se trouvait. Grâce à Dieu, malgré son profond abattement, sa santé ne donne aucune inquiétude.

— La voici donc à jamais, à tout jamais perdue! reprit Fortuné d'une voix navrante: sa fatale destinée doit s'accomplir jusqu'à la fin!

Le colonel Walter, se méprenant sur le sens des paroles de l'orfèvre, lui dit :

— Permettez-moi, monsieur, de m'étonner de votre inquiétude au sujet de

LA FAMILLE J0UFF110V 43g

madame la comtesse; M. le duc de Manzanarès esl an parfail gentilhomme; sa fortune est immense: il voyage ayee an irain de prince. Madame la comtesse est avec sa famille dans une voiture, le duc dans une autre voiture, et...

— Vraiment ! la réserve estdèlicate ! la convenance exquise ! repril Fortuné avec une ironie amer.', dont le colonel ne s'aperçut pas. Ainsi, ce noble seigneur possède une fortune immense, mène un train de prinee, el se montre parfait gentilhomme?

— Oui, monsieur; il est peu de caractères plus uobles que le sien, ,1e vais vous en donner une preuve..., car...

— Et ce riche seigneur est veut ou garçon, probablement?

— Il est Yeuf depuis longues années, répondit le colonel, continuant de ne pas rem rquer l'accent douloureux et sardonique de l'orfèvre. J'avais l'honneur de vous dire, monsieur, ajouta-t-il, que le duc de Manzanarès était un homme du plus noble, du plus généreux caractère. En voici une preuve entre mille : j'ai été ci' matin témoin du fait, en accompagnant madame li comtesse. Les voitures étaient lancées an -alip. nous nous trouvions à une lieue environ du premier relais, loi- [u'un jeune homme, traversant imprudemment la route, tombe sous les pieds do- chevaux attelés à la voiture du duc Les postillons ont le bonheur de s'arrêter à temps; le jeune imprudent, quoique assez gravement blessé^ échappe à un plus grand péril, et par les soins du duc il est transporté dans la calèche du secrétaire intime de Son Excellence; le blessé, d'abord évanoui, reprend ses esprits; je n'ai jamais vu de ma vie une plus belle el charmante ligure que la sienne; le duc lui témoigne un vif intérêt, s'informe de son nom, de sa position, et apprend de ce jeune homme, nommé Angelo Grimaldi, que, Vénitien, el condamné à mort ensuite des derniers événements politiques d'Italie, il fuit la police autrichienne.

— Monsieur, dit généreusement le duc au jeune proscrit, je suis adversaire déclaré de vos opinions, mais je vous prends sous ma .protection, el, si cela vous convient, vous passerez pour mon second secrétaire; ainsi couvert par ma responsabilité, à l'abri de toute inquiétude, vous voyagerez avec nous jusqu'en Suisse, où vous n'aurez plus rien à craindre. Ce jeune homme a accepté cette offre avec reconnaissance et à cette heure il voyage dans l'une des voitures de Son Excellence. Je vous cite ce fait si touchant, dont j'ai été témoin ce matin même, afin de vous donner, monsieur, la mesure du noble caractère du duc de Manzanarès, et de vous convaincre que madame la comtesse ne pouvait voyager sous la conduite d'un plus galant homme. Du reste, je...

Mais, s'apercevant que Fortuné ne l'émulait pas depuis qu'il racontait la générosité de M. de Manzanarès envers le prétendu proscrit, le colonel Walter, touchant légèrement le bras de l'orfèvre plongé dans de sinistres réflexions, ajouta :

— Pardon, monsieur, j'avais l'honneur de vous dire que madame la comtesse...

— Mmc la comtesse de Villelaneuse, après avoir été la maîtresse de votre prince, monsieur, va sans doute devenir la maîtresse du duc de Manzanarès, à qui Charles-Maximilien l'aura léguée, par un tacite et ignoble accord ! s'écria Fortuné Sauvai, désespéré. De dégradation en dégradation, cette jeune femme tombera dans un abîme d'infamie! Malheur à Charles-Maximilien! Le premier, il a corrompu Aurélie. Ah! de cette âme qu'il a perdue, il aura un jour un compte terrible à rendre à Dieu !

en

Fortuné Sauvai, marié à sa cousine Marianne depuis environ deux ans, avait quitté son logement de la cour des Coches pour aller occuper une riante et jolie maison située dans le quartier Tivoli. Des rues encore non bâties, mais tracées au milieu des immenses jardins de cet ancien lieu de plaisance, le divisaient en une nombreuse quantité de lots, presque tous ombragés par les fondateurs de celte nouvelle cité, où l'on voyait seulement alors quelques maisons récemment construites.

La demeure de Fortuné Sauvai , quoique d'une élégante simplicité, révélait, dans son ensemble et dans ses détails, intérieurement et extérieurement, l'excellent goût du moderne Benvenuto Cellini. Le rez-de-chaussée, en partie consacré à la montre des objets fabriqués, ressemblait à un musée d'orfèvrerie ; de grandes armoires d'ébène vitrées, intérieurement tendues de velours rouge, séparées par des colonnes torses, surmontées de frises aussi délicatement fouillées que les plus beaux meubles de la Renaissance, renfermaient des trésors dus au génie de Fortuné Sauvai; l'émail, les nielles, l'argent, le vermeil, l'or, les pierreries, les diamants, élincelaient aux yeux, encore plus charmés par l'art exquis de ces merveilles qu'éblouis parleur précieuse matière. Une grande table recouverte d'un tapis de velours ; un magnifique encrier d'argent orné de figurines ciselées avec amour par Fortuné; quelques registres reliés en maroquin, destinés à l'inscription des commandes et des adresses de clients, tel était le comptoir de la boutiquière Marianne Sauvai, ainsi qu'autrefois disait dédaigneusement sa mère, dans sa stupide et funeste vanité. Des jardinières remplies de fleurs: une admirable cheminée de marbre sculptée par Antonin Moyne; de beaux tableaux de différentes écoles anciennes ou modernes, des statues et des bas-reliefs antiques, complétaient la décoration de cette vaste galerie, que bien des palais eussent enviée. C'est là que Marianne, délicieusement entourée des chefs-d'œuvre de son mari, recevait habituellement une clientèle choisie qui

LA FAMILLE JOITFUOY 437

témoignait à la femme de l'illustre artiste autant de sympathie que de déférence.

Une partie des appartements du premier étage était occupée par la tante Prudence et par les deux époux ; ils destinaient les autres pièces, alors vacantes, à un usage dont nous parlerons bientôt.

Un jardin clos de murs, planté d'arbres magnifiques, entourait la maison; une grille y donnait accès; à gauche de cettéentrée s'élevait le pavillon du concierge, et à droite un vaste bâtiment construit en chalet, renfermant les ateliers de Fortuné Sauvai, dont la clientèle avait presque malgré lui pris un très grand développement; nous disons presque malgré lui, parce que, continuant à faire de l'art, selon sou expression, et non de l'orfèvrerie ou de la bijouterie sans dessin, sans style, sans caractère, il dessinait lui-même tousses modèles, les ciselant, les niellant, les émaillant au besoin; aussi pouvait-il à peine suffire aux commande^, el éprouvait-il d'extrêmes difficultés à rencontrer des ouvriers capables de le seconder.

Vers les dix heures du matin d'un beau dimanche printanier, Catherine, alors âgée de trente-huit ans, se trouvait dans la chambre qu'elle occupai! avec une jeune ouvrière nommée Camille, brunisseuse d'orfèvrerie. Ce logement, situé au-dessus des ateliers de Fortuné Sauvai, donnait sur le jardin, était riant, meublé confortablement, et d'une propreté extrême.

Camille atteignait à ses dix-huit ans; jolie brune aux yeux bleus, au teint trais et blanc, à la physionomie douce, ingénue, d'une taille déliée, simplement mais coquettement vêtue d'une robe d'indienne bien ajustée, coiffée d'un coquet petit bonnet, Camille offrait ce type charmant de l'ouvrière parisienne, type absolument particulier à la capitale de la France.

— Camille, disait Catherine à la jeune fille, nous avons à causer ensemble très sérieusement.

— De quoi s'agit-il donc, madame Catherine?

— Tu vas le savoir, mon enfant ; écoute-moi bien. Il y environ deux ans cl demi, tu es entrée chez M. Fortuné pour terminer ton apprentissage. Ton premier patron, liquidant ses affaires, ne pouvait te garder. On avait sur toi les meilleurs renseignements, tu les as justifiés. Laborieuse, appliquée, d'un aimable caractère, tu m'as plu tout de suite; je me suis intéressée à ton sort. Toi, après la mort de ta marraine, tu t'es trouvée, pauvre orpheline, sans personne qui pût veiller sur toi. M. Fortuné se disposait à venir occuper celte maison; je lui ai demandé de te laisser partager la chambre qu'il me destinait ici. Notre patron, très satisfait de ton travail, de ta bonne conduite, a consenti à mon désir ; depuis lors (c'était peu de temps après notre retour d'Allemagne), nous ne nous sommes jamais quittées. J'ai donc pu apprécier tout ce que tu vaux ; je t'ai aimée de jour en jour davantage.

— Moi aussi, madame Catherine, j'ai senti s'augmenter chaque jour mon

affection pour vous; seulement vous êtes trop indulgente en pensant de moi tant de bien.

— Je suis juste, mon enfant; tu es devenue très habile ouvrière, lu gagnes tes cinquante sous par jour; ce que tu brunis est net, égal, resplendissant à s'y mirer; de plus, tu commences à entailler très habilement.

■ — Oh! je suis bien loin de vous égaler quant au brunissage, madame Catherine; vous êtes notre, maîtresse à toutes, sans compter que maintenant vous peignez sur émail de manière à surprendre notre patron lui-même.

— Ce travail est des plus attrayants; je gagne mes cinq francs par jour. Mais parlons de toi. Après avoir ainsi rappelé tes excellentes qualités, je ne te surprendrai pas beaucoup en t'apprenant qu'elles ont été remarquées, appréciées par un autre que par moi.

— Par qui donc? 11 faut d'ailleurs que cette personne-là ait joliment du temps à perdre pour avoir fait attention à moi.

Catherine attacha sur la jeune ouvrière un regard pénétrant, et ajouta :

— La personne qui t'a remarquée, appréciée, est un monsieur fort riche.

— Ah ! ah ! ah ! ah ! la bonne histoire ! répondit Camille, en riant d'un rire franc et ingénu, qui découvrit ses jolies dents blanches; où m'aurait-il donc remarquée, ce brave monsieur? Je ne sors jamais de l'atelier.

— Peu importe, mon enfant. J'ajouterai que ce monsieur est jeune, d'un extérieur agréable, qu'il est à la tête d'un beau magasin de bijouterie dan-; une grande ville de province; enfin, voilà qui va te surprendre encore...

— Achevez, madame Catherine...

— Ce monsieur désire t'épouser.

— Moi!

— Oui.

— Ah ! ah! ah! Et Camille de rire de plus belle; puis, réfléchissant et se reprenant à rire : Mais je comprends, nous sommes au mois d'avril : madame Catherine, c'est un fameux poisson d'avril que vous me servez là !

— Je te parle sérieusement, très sérieusement.

— Alors, je vous crois, madame Catherine, quoique cela me paraisse bien extraordinaire, ce riche monsieur qui veut m'épouser, poisson d'avril à part.

— Tues une folle; mais enfin, voyons, que penses-tu de cette proposition? Un jeune homme, d'un extérieur agréable, riche, j'ajouterai d'un honorable caractère, t'offre, à toi, orpheline et ouvrière, de t'épouser et de te mettre à la tête de son magasin de bijouterie.

— Dame! je pense d'abord que ce monsieur (toujours poisson d'avril à part), que ce monsieur a bon cœur, et surtout n'est pas fier! Vouloir épouser une pauvre brunisseuse ! Et puis !...

— Et puis?

— Mais non, nun, vous vous moquez de moi, madame Catherine.

— Mon enfant, lorsque je parle de ce que tu vaux, de ce que tu mérites, je ne plaisaDle jamais.

— lié bien! madame Catherine, je ne veux pas vous cacher que...

— Que lu es llatlée de ces propositions ?

— C'est vrai.

— Ainsi, reprit Catherine, sans pouvoir dissimuler une légère contrariété, Lu acceptes?

— Oh! ce n'est pas cela que je voulais dire.

— Quoi donc alors7

— Cette proposition me fait plaisir, grand plaisir, ajouta Camille en rougissant ej hésitant, parce que... parce que...

Elle n'acheva pas, rougit davantage et baissa les yeux.

— Mon enfant, puisque ces propositions le font plaisir, grand plaisir, il s'ensuit que tu les acceptes...

— Oh! non, madame Catherine, il ne s'ensuit pas cela du tout... au contraire...

— Comment ! tu les refuserais, peut-être?

— 11 n'y a pas de peut-être, madame Catherine? - Quoi! un pareil mariage...

— Je le refuse, répondit la jeune fille en souriant, et ce sourire répondait à une pensée secrète; oui, je refuse ce mariage de tout mon cœur... c'est le mot!

— Est-il possible! Rester ouvrière, au lieu de devenir dame de boutique.

— Chacun son goût, madame Catherine.

— Cependant, tu viens de m'avouerque ces propositions te faisaient plaisir.

— Oui, mais... mais... et Camille se troubla de nouveau, cela me fait plaisir à cause de...

— De qui?

— A cause d'une autre raison, madame Catherine.

— Enfin, celte raison, quelle est-elle? Tu ne réponds rien, tu baisses les yeux, mon enfant. Soit ! je respecterai ton secret, mais jamais tu ne retrouveras un pareil mariage.

— Je n'en doute pas; de telles occasions ne se rencontrent pas deux fois.

— Songes-y donc, mon enfant, dame de magasin!

— Oh! c'est superbe!

— Avoir des ouvrières sous tes ordres au lieu d'être toi-même ouvrière !

— C'est magnifique, madame Catherine, mais...

— Mais...

— Encore une fois, je refuse.

— C'est singulier !

— Pas tant que vous le croyez, madame Catherine. Et je vais à mon tour beaucoup vous étonner en vous disant que, bien qu'un pireil mariage soit déjà au-dessus de tout ce qu'une pauvre brunisseuse comme moi pouvait rêver, je regrette qu'il ne soit pas encore plus avantageux, parce que j'aurais encore plus de plaisir à le refuser.

— Tu es une étrange petite fille. Sais-tu ce que tes réponses, en y réfléchissant, me donnent à penser?

— Quoi donc, madame Catherine?

— C'est que lu as un autre mariage en vue.

— Moi?

• — Tu es toute fière, toute heureuse de ces offres brillantes, afin de pouvoir en faire le sacrifice à-la personne que tu aimes...

— Madame Catherine, répondit Camille avec un mélancolique sourire, il faut encore être aimée.

Michel en ce moment entra chez Catherine, lui jeta un regard significatif et inquiet. Camille rougit à la vue du jeune homme, et parut si embarrassée de sa présence qu'elle sortit en hâle, sans oser regarder Michel. Cependant elle se sentait l'esprit allègre, le cœur joyeux.

cm

Michel, aussitôt après le départ de Camille, dit à Catherine avec anxiété :

— Ah! bonne mère ! (11 l'appelait ainsi depuis leur retour du voyage d'Allemagne, en expiation de ce qu'il avait cru Catherine amoureuse de lui.) Ah! bonne mère, je crains d'être arrivé trop tard.

— Que voulez-vous dire, mon enfant?

— En y réfléchissant, il m'a semblé que cette épreuve pouvait être funeste. Hélas! si Camille, éblouie par la perspective d'un pareil mariage, allait le prendre au sérieux! Et puis, enfin, quoique l'intention soit bonne, c'est toujours un mensonge, et...

— Rassurez-vous, Michel; l'épreuve a réussi au delà de nos espérances.

— Camille refuse?

— De tout son cœur! m'a-t-elle répondu avec une grâce touchante, ne supposant pas que je pénétrais sa pensée. Oui, ces offres brillantes, elle les a refusées naïvement, sincèrement. Je ne la quittais pas des yeux, j'observais attentivement sa physionomie, son accent; la chère enfant est restée complètement indifférente à ces propositions, qui eussent tenté, éveillé la cupidité de tant d'autres jeunes filles; son seul regret était que cette offre ne fût pas plus

LA IAMII.I.F, JOl'FFROY

11 aura ainsi découvert, sous le carrelage de votre chambre, la précieuse cachette. ^P 41S.)

UT. 56. — Frr.fNE SDE. — LA FASIILI.F. JOCFFROY. —ÉD. I. ROL'FP F.T Cl9. LIV. 56.

LA FAMILLE J i ) r i l- H i > Y ii.t

magnifique encore, afin de vous la sacrifier avec un double plaisir : tel était le fond de sa pensée.

— Je respire ! Mais, encore une fois, songez donc à ce qu'il pouvait y avoir de dangereux, de décevant dans cette offre! Après tout, si Camille se lut laissé éblouir, tenter, quels regrels pour moi! Non seulement avoir la triste certitude de n'être pas aimé d'elle autant que je le croyais, mais éveiller en elle des espérances irréalisables! Quelle déception ensuite pour elle! Et qui sait où l'amertume de cette déception pouvait conduire Camille? Ah ! bonne mère, songez aux malheurs dont a été frappée la famille de maître Fortuné, parce que sa cousine Amélie a voulu, par vanité, se marier hors de sa condition ! On ignore ce qu'est devenueeelte malheureuse jeune femme, depuis le temps où nous l'avons retrouvée en Allemagne, maîtresse d'un prince, courtisane en un mot, et sans doute, à cette heure, elle est à jamais vouée à cette vie d'opprobre.

Ces derniers mots firent imperceptiblement rougir Catherine. Elle reprit :

— L'épreuve dont nous parlons avait ses dangers; mais, vous le savez, Michel, ce projet n'a pas été conçu par moi. Fidèle à nos avis, vous avez sagement laissé ignorer à cette aimable enfant l'amour qu'elle vous inspirait, vous bornant à lui témoigner une affection toute fraternelle. Camille a noblement répondu à notre attente; elle a, sans hésitation, sacrifié à son secret sentiment pour vous un riche mariage. La pensée de cette épreuve est venue à votre grand-père; il en a désiré l'application. Je n'aurais pas osé prendre sur moi la responsabilité d'un pareil acte ; et, souriant, Catherine ajouta : Vous auriez pu me croire jalouse de Camille, et redevenue amoureuse de vous, mon pauvre Michel !

— Ah! bonne mère, voilà qui n'est pas généreux à vous! Me rappeler ma sotte imagination d'il y a trois ans ! Imagination plus que sotte, car elle vous a, en ce temps-là, cruellement affligée, vous qui aviez toujours eu pour moi la tendresse d'une mère.

— Cette tendresse, mon enfant, toujours un peu inquiète, ombrageuse, m'a fait accueillir cette épreuve proposée par votre grand-père au sujet do Camille; elle m'inspirait tant de confiance, j'étais si sûre d'elle-même, son amour pour vous, qu'elle croit avoir caché à tous les yeux, même aux vôtres, se trahit à chaque instant d'une manière si charmante chez cette chère fille, incapable, quoiqu'elle y tâche de toutes ses forces, de la moindre dissimulation, que, malgré des réflexions analogues aux vôtres sur les suites que pouvait avoir cette épreuve, si malheureusement son résultat trompait nos espérances, je n'ai pourtant pas hésité. L'événement a justifié ma prévision.

— Grâce à Dieu, le désintéressement de Camille est, je l'avoue, le gage le plus assuré, le plus touchant de son amour. Mon grand-père désirait qu'elle eût atteint l'âge de dix-huit ans ; c'est un fait accompli depuis deux jours; nous pouvons donc annoncer aujourd'hui notre mariage à maître Fortuné.

— Votre grand-père a dû lui en parler ce matin même, en lui faisant part de l'épreuve dont il prévoyait le résultat.

— Ah ! quel beau jour pour moi ! s'écria Michel dans l'expansion de sa joie. Puis, après un moment de silence, il ajouta tristement : Pourtant ce beau jour ne sera pas complet.

— Que voulez-vous dire, mon ami?

— Hélas ! si ma mère eût été témoin de mon bonheur, il me semble qu'il eût été plus vif encore.

— Pauvre Michel! reprit Catherine attendrie ; toujours ce souvenir!...

— Toujours. Les années, la réflexion, me font chaque jour ressentir davantage celte perle irréparable. Que vous dirai-ie? il n'est pas jusqu'aux progrès que je fais dans mon art qui n'augmentent mes regrets. Chère et adorée mère! elle eût été si heureuse de me voir habile dans mon métier! être digne de mon père et de mon grand-père! Dites, vous qui la connaissiez, n'estce pas qu'elle eût été bien joyeuse?

— « Oh! mon fils! mon digne et brave enfant! tu es la joie, l'orgueil de mon cœur!... » vous eût-elle dit, s'écria Catherine, pouvant, grâce à cette supposition touchante, donner sans contrainte essora ses sentiments, et pendant un

instant se montrer véritablement mère aux yeux de Michel. « Ta vie laborieuse et honnête, l'intelligence, l'élude, ta délicatesse, ta loyauté, ont fait de toi un homme de bien, un habile artiste! Sois béni, mon enfant bien-aimé, sois béni au nom du plus doux, du plus sacré des sentiments ! Tu as été bon fils, tu seras heureux époux. La compagne de ta vie est digne de toi. »

— Oh ! par pitié, assez, assez! Votre émotion, votre accent, ces larmes qui vous gagnent... Mon Dieu! il me semble entendre ma mère. Oh! assez! cela me fait mal! cette illusion est cruelle! reprit Michel d'une voix altérée, ne pouvant retenir ses pleurs.

A ce moment le père Laurencin entra dans la chambre en s'écriant gaiement :

— Ma chère Catherine, c'est à n'y pas croire! Si vous saviez quelle bonne nouvelle je...

Le vieillard, s 'interrompant à la vue de Catherine et de Michel, dont il remarqua les yeux humides, ajouta tout surpris :

— Quoi? des larmes? Qu'y-a-t-il donc?

— Oh! ces larmes sont douces, reprit Catherine en les essuyant. Je disais à Michel ce que lui eût dit sa mère en ce jour de bonheur; l'émotion nous a gagnés tous deux.

— Ah! je me rassure, fit le vieillard, et s'adressant a son petit-fils : Mon garçon, fais-moi le plaisir, et cela en sera aussi un pour toi, d'aller rejoindre Camille. Elle a un grand secret sur le cœur, il l'étouffé. Il s'agit sans doute

de la proposition de ce superbe mariage qu'elle aura refusé. J'en étais certain d'avance.

— Vous ne vous trompez pas, grand-père, répondit Michel, de qui l'émotion se calmait, l'épreuve a réussi.

— Je ne pouvais en douter. Alors va récompenser celte chère enfant, va lui apprendre que tu l'adores, que vous vous marierez le plus tôt possible, vu qu'elle est bien la meilleure, la plus gentille créature qui soit au monde, et que nous savions qu'elle t'aimait depuis près de trois ans. Allons, il est probablement dans ma destinée de devenir bisaïeul, re à quoi je me résignerai, ma foi. liés facilement, pourvu que le bon Dieu me prête vie. Sur ce, va vite retrouver ta Camille. Pauvre enfant, quelle va être sa surprise, sa joie! Laisse-nous; je brûle d'instruire Catherine d'une bonne nouvelle : tu ne dois pas la savoir quant à présent, quoiqu'elle t'intéresse particulièrement; tout ce que je peux te dire, mon garçon, ajouta le vieillard d'un air mystérieux en se frottant les mains, c'est qu'il se trouve que l'épreuve n'en était pas une.

— Que voulez-vous dire, grand-père?

— Camille, au lieu de rester ouvrière, sera dame de magasin, elle épousera un jeune orfèvre à la tête d'une des plus importantes maisons de commerce de Paris.

— Je ne comprends pas ce que...

— Parbleu! je l'espère bien, mon garçon! Si tu me comprenais, j'aurais fait là un beau coup! moi qui ai promis de garder le secret!

— Mais, grand-père, ce que vous venez de dire me...

— Veux-tu t'en aller tout de suite retrouver ta Camille, mauvais garçon! Je te dis que son secret l'étoulTe! Dépêche-toi donc d'aller la soulager, ajouta gaiement le vieillard, en poussant familièrement Michel vers la porte. Laissenous, laisse-nous!

Le jeune homme sortit, et le père Laurencin resta seul ave; Catherine.

Le vieillard, aussitôt après le départ de son petit-fils, dit à Catherine :

— Ah! quel cœur que celui de M. Fortuné! Si vous saviez ce qu'il fait pour Michel, pour vous, pour moi!

— De grâce, expliquez-vous.

— Ce matin, ainsi que nous en étions convenus, je suis allé trouver notre patron, afin de lui faire part du mariage de Michel, dans le cas où l'épreuve réussirait, ce dont, pour ma part, je ne doutais point. Entre parenthèses, j'ajouterai que Mmo Fortuné assistait à notre entretien; non seulement elle a fort approuvé

l'épreuve, mais, paraissant à ce sujet frappée d'une idée subite, elle a dit à son mari : « J'y songe, mon ami! Si ce matin nous employions aussi cette épreuve à propos de... Tu m'entends? — Tu as peut-être raison, ma petite Marianne, a répondu M. Fortuné; nous y penserons tout à l'heure. »

— Que voulait dire M. Fortuné?

— Je l'ignore complètement; aussi je ne vous parlais de cela, ma chère Catherine, qu'en manière de parenthèse. Mais, pour en revenir à nous, voici les propres paroles de M. Fortuné, lorsque je lui ai demandé sonavis sur les projets de mariage de Michel : « Père Laurencin, votre petit-fils fait un excellent choix en épousant Camille. Depuis bientôt trois ans qu'elle travaille ici, elle n'a mérité que des éloges. Quant à Michel, vous n'ignorez pas ce que je pense de lui : il est devenu un artiste éminent, il a gravé dernièrement au burin les ornements d'une aiguière avec une telle perfection, qu'il pourrait se faire un nom dans la gravure; il montre une égale supériorité dans toutes les branches de notre art. Je serais donc ingrat et injuste envers lui en ne rémunérant son talent, son intelligence, que par son salaire de chaque mois. Il a exécuté, d'après ses dessins et ses modèles, des orfèvreries qui valent les miennes. Je désire désormais l'associer à ma maison. »

— Serait-il possible! associé de M. Fortuné!

— Attendez donc, Catherine, vous n'êtes pas au bout.

— Ma clientèle augmente chaque jour, a ajouté notre patron ; le quartier retiré que nous habitons n'est pas assez central pour la vente courante; je garderai ici mon principal établissement; j'ouvrirai, comme succursale, un magasin dans les environs de la rue Vivienne; je le destine à Michel : Mmc Catherine et Camille tiendront le comptoir; vous, bon père, vous surveillerez les ouvriers que Michel emploiera : ce sera votre retraite. »

— Que de bontés, mon Dieu!

— « Je me réserverai la direction du grand atelier que je conserve ici, a poursuivi M. Fortuné; ma femme continuera de s'occuper de la vente et de nos relations avec nos clients les plus considérables. Tels sont mes projets, père Laurencin; je crois qu'ils vous conviendront, ainsi qu'à Michel. »

— Ah! je suis fière pour mon fils, en songeant qu'il est digne de tant d'intérêt. C'est vous, bon père, vous seul qui, en l'élevant ainsi qu'il l'a été, lui avez ouvert une si honorable carrière... un si bel avenir...

— Hé! hé! le fait est que c'est une position superbe : associé de M. Fortuné Sauvai! Aussi, je vous l'avoue, certes, dès longtemps je connaissais la bonté du cœur de notre patron; cependant, je suis resté tout étourdi de tant de preuves d'affection et de générosité à notre égard. Il m'a prié seulement de garder le secret envers Michel, se réservant le plaisirde lui apprendre lui-même de quelle manière il récompensait sa bonne conduite et son talent; mais je n'ai pu résister

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au désir de lui dire, à ce cher enfant (il est vrai qu'il n'y a rien compris du tout), que l'épreuve n'en étail pas une, en cela que Camille, au lieu de rester ouvrière, serait dame de magasin, et qu'elle épouserait l'un des premiers orfèvres de Paris.

— Tenez, bon père, c'est trop de bonheur pour moi ! j'en suis presque effrayée; oui, c'est vraiment trop de bonheur! Je tremble que quelque cruel retour de fortune vienne maintenant m'accabler!

— Quoi! pauvre femme! vous si vaillante dans l'adversité; vous qui avez si courageusement lutté, souffert, travaillé; vous qui, ;ï force de persévérance. avez expié le passé, mérité mon affection, l'estime de M. Fortuné, voilà que le bonheur dont nous allons tous jouir vous effraie?... C'est vraiment déraisonnable!

— C'est faiblesse, folie, que sais-je?... mais j'ai peur... Pourtant, tout à l'heure encore, si vous aviez entendu Michel regretter sa mère, dont la présence, disait-il, eût complété ce beau jour!

— Catherine, je ne veux pas vous faire de reproches, mais enfin, que voulez-vous donc de plus? La tendresse filiale de Michel pour sa mère, qu'il ne croit pas connaître, semble augmenter avec les années. Ne jouissez-vous pas de ce sentiment délicieux presque aussi complètement que si Michel était instruit du lien qui vous attache «à lui?

— Grand Dieu! c'est ma constante épouvante! c'est qu'un jour il apprenne...

Et, frissonnant à se souvenir, Catherine ajouta :

— Ah ! je me souviens de ce que j'ai souffert lorsque, en Allemagne, j'ai vu cette révélation terrible prête à s'échapper des lèvres de Mauléon!

— Heureusement il a disparu; vous n'avez plus entendu parler de lui; je suis d'ailleurs, ainsi que vous, presque certain que ce misérable, devançant notre retour en France, vous a volé cette somme considérable dont vous vous proposiez de faire un généreux usage comme par le passé, et que vous aviez imprudemment laissée dans votre mansarde, en la cachant soigneusement, il est vrai.

— Je croyais cet argent plus en sûreté là que partout ailleurs : personne ne pouvant soupçonner qu'une si pauvre demeure recelât un pareil trésor; j'en regrette cruellement la perte, non pour moi, mais en songeant aux misères honorables que nous aurions pu encore secourir. Ah! pourquoi faut-il que, lorsque Mauléon me tenait en son pouvoir au milieu des ruines de ce vieux château, j'aie cru possible d'acheter son silence et la liberté par l'offre d'une somme considérable, lui affirmant que je la possédais chez moi! Pourtant il n'a pas cru d'abord à la sincérité de cette offre.

— Oui, mais se ravisant plus tard, il aura voulu s'assurer de la réalité

de votre proposition : il est arrivé à Paris avant nous. Le premier soin de ce bandit aura été de s'introduire dans cette maison ouverte à tout venant, de forcer la porte de votre mansarde, de l'explorer minutieusement. 11 aura ainsi découvert sous le carrelage de votre chambre la précieuse cachette. A cette heure, peut-être, il a dissipé en orgies ces sommes qui, comme par le passé, seraient venues en aide à tant de pauvres gens. C'est un grand malheur! mais ce malheur même doit vous rassurer, Catherine; Mauléon n'osera pas sans doute, après ce nouveau méfait, reparaître à Paris, et, quand même il y reviendrait, quel intérêt aurait-il à vous perdre aux yeux de votre fils?

— La haine !... Il me hait tant cet homme!... et je le mérite. Hélas ! lorsqu'il m a connue pour sa perte, il était heureux, riche, honoré. Je l'ai ruiné; puis sont venus la misère, la dégradation, le crime. Ah ! vous me l'avez dit autrelois, bon père, et chaque jour je me répète en frémissant ces mots toujours menaçants comme la Providence vengeresse : Fatal passé! fatal passé!

La brusque entrée de Camille, éperdue de surprise et de joie, interrompit les sinistres réflexions de Catherine ; elle oublia ses angoisses devant le radieux bonheur de la jeune fille et de Michel qui l'accompagnait.

— Il serait vrai, madame Catherine! s'écria l'ouvrière, Michel m'aime!... il m'aimait depuis longtemps !... M. Laurencin consenti notre mariage! Ah! comprenez-vous maintenant pourquoi je refusais ces offres brillantes? Cependant, je ne savais pas que Michel pensait à moi. Mais il n'importe ! j'étais décidée à rester fille toute ma vie, plutôt que d'épouser un autre que lui !

— Allons, chère enfant, venez embrasser votre grand-père, dit le vieillard doucement ému à la jeune fille en lui tendant les bras; puis nous irons ensemble chez M. Fortuné, qui désire causer avec vous et avec Michel

Camille embrassa avec effusion le père Laurencin, ainsi que Catherine. Le père Laurencin conduisit ensuite son petit-fils et sa fiancée chez leur patron, celui-ci désirant leur apprendre lui-même les projets qu'il avait formés pour leur avenir.

Fortuné Sauvai, après avoir instruit de ses projets à leur égard Michel et sa fiancée, qui venaient de le quitter en lui exprimant leur vive reconnaissance, s'occupait dans son cabinet de quelques écritures,- lorsqu'il vit eutrer Marianne, suivie de sa petite fille, âgée de deux ans, tenant entre ses bras mignons et roses et portant à grand'peine une grosse gerbe de lilas blancs, dont les grappes colorantes cachaient à demi sa jolie tête blonde. Sa mère avait rassemblé dans une grande corbeille une profusion de (leurs encore humides de rosée, récemment moissonnées dans le jardin.

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