LA PETITE LILIE
Marianne ne conservait, on le sait, nulle trace de sou ancienne infirmité. Le contentement, la sérénité, se lisaient sur son doux visage. Selon les provisions de la tante Prudence, elle était devenue presque jolie depuis son mariage avec. Fortuné; le paisible rayonnement du bonheur donnait aux traits de la jeune femme un charme inexprimable; sa taille, autrefois frêle et peu développée en raison de la vie sédentaire de la pauvre boiteuse, avait pris d'élégantes proportions; en un mot, la personne de Marianne, vêtue d'une jolie robe du matin et
LIV. 57. — EUGÈNE SUE. — I.A FAMILLE JOUFFHOY. — ÉD. J. RÛUFF UT Cle. '•'>'• ■''
coiffée de ses magnifiques cheveux blonds, dirait à l'œil un gracieux ensemble. L'orfèvre, à la vue de Lilie (abréviation familière du nom d'Aurélie donné .1 l'enfant par sa mère en souvenir de sa sœur), dit en souriant :
— Hé! bon Dieu, ma pauvre Lilie, tu portes là un fardeau fleuri aussi frais el aussi gros que toi.
Puis, s'adressant à sa femme :
— Que veux-tu faire, chère Marianne, de ce monceau de fleurs?
— Orner les trois chambres, mon ami. Et elle reprit avec un sourire môlancolique : C'est aujourd'hui l'anniversaire de la naissance d'Aurélie; j'éprouve, pardonne-moi cet enfantillage, j'éprouve une sorte de plaisir à fêter ce jour, en parant de fleurs cet appartement depuis si longtemps destiné à mon père, à ma mère, à ma sœur, s'ils doivent, comme je ne cesse de l'espérer, nous revenir un jour. Et s'adressant à sa petite fille : Allons, viens, Lilie.
Lajeune femme entra, suivie de l'enfant, dans l'appartement voisin, se disant:
— Pauvre sœur! elle aimait tant les lilas blancs!
Cœur excellent! âme délicate et tendre, pensait Fortuné, resté seul en suivant sa femme du regard; touchante idée d'avoir voulu, depuis que nous habitons celte maison, réserver un appartement destiné à Aurélie, à son père et à sa mère, dans le cas où ils nous reviendraient un jour, ainsi que l'espère encore ma chère Marianne! Hélas! ce retour... moi, je ne l'espère plus! Mon pauvre oncle est la faiblesse même; sa femme et sa fille ont conscience de la dégradation où la première faute de l'une et la coupable tolérance de l'autre les ont jetées toutes deux. Elles ne voudront jamais s'exposer à rougir devant Marianne, devant moi, surtout devant la tante Prudence, dont les prévisions se sont si cruellement réalisées. Ah! je n'oublierai jamais avec quel pénible embarras, quelle défiante amertume Aurélie et sa mère m'ont accueilli il y a un an. Instruit par hasard de leur arrivée à Paris, je les revoyais pour la première fois, depuis ce fatal voyage d'Allemagne. Mes craintes s'étaient réalisées : Aurélie, abandonnée par Charles-Maximilien, avait consenti... à quel prix, mon Dieu!... à partager l'opulente existence du duc de Manzanarès; puis cette seconde liaison rompue, pour des motifs que j'ignore, et peut-être suivie d'une autre également rompue, ma cousine et sa mère étaient revenues à Paris. Je les retrouvais dans un modeste hôtel garni, vivant sans doute des débris de leur fortune ou d'une dernière libéralité de M. de Manzanarès. Je pensais que, se voyant peut-être à bout de ressources, la nécessité du moins les ramènerait à nous. J'ai tout tenté pour obtenir ce résultat ; raisonnements, instances, prières, larmes, tout a été vain. Elles ont repoussé mes offres, dédaigné mes conseils : elles étaient, disaient-elles, libres de se conduire ainsi qu'il leur plaisait ; elles ne voulaient pas être à noire charge, et surtout exposées chaque jour à subir notre mépris secret ou les sarcasmes de la tante Prudence,
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Leur sort m'épouvantait. Où s'arrêteraient désormais les désordres d'Aurélie, devenue, de chute en chute, ce que l'on appelle, dans la brutalité du mot. une femme entretenue? Elle, elle, mon Dieu! elle! que j'ai connue jeune fille si pure, si candide, si honorée! \li! c'esl horrible, horrible! Cachant cette triste entrevue à Marianne, afin de ne pas la désoler, j'ai pris l'avis de la tante Prudence el du cousin Roussel; nous sommes convenus que, lui et moi, nous tenterions un nouvel effort auprès d'Aurélie el de sa mère. Nous étions inquiets au sujet de M. Jouflïoy. Ne l'ayant pas vu chez elles, je m'étais informé de lui ; leurs réponses me parurent cacher nu pénible embarras. Malheureusement, pressentant sans doute nos nouvelles tentatives, elles changèrent le jour môme d'hôtel garni, sans laisser leur adresse. Impossible à nous de retrouver leurs traces. Où sont-elles à cette heure? Quelle est leur vie? Je l'ignore. Paris est un monde.
Je vis dans ma famille ou dans mon atelier; à peine le bruit de la grande ville parvient-il jusqu'à ma retraite. Je n'ose, par respect humain, prononcer le nom de M"" de Villetaneuse devant le petit nombre de personnes qui pourraient peut-être me renseigner sur elle, J'ai dû continuer de cacher à Marianne ma triste entrevue de l'an passé avec Aurélie et ^a mère. Ma femme croil que la se le faute que sa sœur ait à se reprocher est sa liaison avec le prince, et que, depuis leur rupture, elle voyage avec sa famille afin de se distraire de ses chagrins. J'entretiens Marianne dans ces illusions, les préférant encore pour elle à la connaissance de la réalité. Je feins de temps à autre d'avoir indirectement des nouvelles de nos parents par nos correspondants étrangers; aussi ma femme, quoique affligée de ne recevoir aucune lettre de ceux-là qu'elle continue d'aimer aussi tendrement que par le passé, espère toujours leur retour.
L'orfèvre se livrait à ces tristes réflexions, lorsque Marianne, après avoir laissé Lilie aux soins de sa gouvernante, revint rejoindre son mari; puis, le voyant soucieux et croyant deviner (elle la devinait en partie) la cause de la préoccupation de son mari :
— Us nous reviendront, te dis-je, mon ami; ils se lasseront des voyage Un beau jour, nous verrous arriver mon père, maman, et cette méchante sœur qui jamais ne m'écrit plus, la paresseuse! parce qu'elle sait dieu, sansdoute., q :e je n'ai pas besoin de ses lettres pour penser à elle. Ils nous reviendront, te dis-je; alors nous vivrons en famille pour ne plus nous quitter. Tu verras, mon Fortuné, combien ils se plairont chez nous; nous les entourerons de tant de soins! Et mon pauvre bon père, comme nous le gâterons!
— Qno le ciel t'entende, ma petite Marianne!
— Et celte chère Aurélie, oh! je la mettrai tout de suite à son aise en lui disant : « Sœur, lu as aimé le prince; l'indigne conduite de ton mari est, à
la rigueur, une excuse; mais, du passé, je le parle aujourd'hui pour la première et la dernière fois : embrasse ma fille, à qui j'ai donné ton nom ; tu retrouveras en moi la petile Marianne d'autrefois, heureuse de t'aimer, heureuse d'être aimée de toi. »
— Chère, chère femme adorée! dit Fortuné en serrant avec effusion les mains de Marianne dans les siennes.
— Oh! soyez bénie, tante Prudence! vous m'avez fait découvrir ce trésor de délicatesse, de charme, d'angélique bonté, qui a nom Marianne, et dont je soupçonnais à peine l'existence, aveugle que j'étais! Bénie soyez-vous, tante Prudence! vous m'avez appris à connaître, à apprécier celle à qui j'aurai dû le bonheur de ma vie!
— Quoique trop flatteuse pour moi, mon ami, je ne te reprocherai pas cette invocation à notre tante, car tu m'as rappelé ce que nous oublions complètement.
— Que veux-tu dire?
— N'est-ce pas bientôt l'heure du rendez-vous que j'ai donné à notre cher convalescent?
— Au cousin Roussel?
— Sans doute !
— Je n'y songeais plus.
— Moi, j'y songe beaucoup. J'ai médité cette nuit une grande partie de notre entreprise.
— En vérité, j'admire ton courage! Lutter contre l'impossible!
— J ai une foi invincible dans mon projet.
— Oh! la présomptueuse!
— Enfin, tu verras !
— Pauvre Marianne! Mais vouloir changer le cours des saisons, faire remonter un fleuve vers sa source, faire briller le soleil au milieu de la nuit, seraient choses aussi praticables que celle que tu veux tenter.
— Eh bien, qu'à cela ne tienne! Le cours des saisons changera, le fleuve remontera vers sa source, le soleil brillera au milieu de la nuit; car je viendrai à bout de mon entreprise, j'en ai le pressentiment.
— Quelle imperturbable confiance dans cette chère petite tête !
— Oh! oui, j'ai confiance, non dans ma tête, mais dans mon cœur.
— Soit; mais ce cœur, comme tous les nobles cœurs, est sujet à de gêné reuses illusions qui l'égarent.
— Fortuné, répondit la jeune femme avec une expression grave et tendre, lorsque, autrefois, moi, pauvre fille, infirme et à peu près laide, je t'ai aimé, passionnément aimé, malgré ton indifférence, osant vaguement espérer que peutêtre tu m'aimerais un jour, n'était-ce pas de ma part, en ce temps-là, m'aban-
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donner à une grande illusion? Cependant l'illusion s'est un jour changée en une
adorable réalité.
— Grâce à l'adorable réalité de tes qualités charmantes; tandis que ton projet...
— Écoute, reprit la jeune femme en prêtant l'oreille du côté du jardin, le timbre du concierge a frappé deux fois; il annonce une visite. Voici raidi : ce doit être le cousin Roussel.
— En ce cas, je te laisse avec notre cher convalescent ; je reviendrai vous rejoindre.
— Oh ! le vilain poltron! il fuit au moment du combat.
— Je te serais un pitoyable auxiliaire. 11 suflit parfois d'un poltron pour paralyser les plus tiers courages. Or, afin de t'épargner cet inconvénient, je me sauve au plus vite.
— Où vas-tu ainsi fuyant?
— Chez la tante Prudence. Je ne l'ai pas encore vue aujourd'hui
— Alors, attends-moi chez elle. J'irai t'y rejoindre avec le cousin Roussel. Ta présence me sera nécessaire.
— Je t'attendrai donc ; mais, je te le répète, ma pauvre amie, tu vas tenter l'impossible.
Et, ce disant, Fortuné baisa la jeune femme au front.
— Voilà un baiser qui redouble mou courage, ma confiance, dit en souriant Marianne. Je me sens capable de faire un miracle.
— C'est le mot, petite Marianne. 11 ne faut rien moins que l'aide d'un miracle pour réussir dans ton entreprise, répondit l'orfèvre, et il sortit.
— Allons, à l'œuvre! se dit résolument la jeune femme. N'oublions pas l'épreuve que le père Laurencin et Mmo Catherine ont fait subir à cette gentille Camille; je peux aussi tirer parti de ce moyen. Ne négligeons rien : la chose est difficile. Tout à l'heure, devant Fortuné, je ne doutais de rien, j'étais rassurée, audacieuse ; mais maintenant que voici le grand moment venu, je ne me sens plus aussi certaine de moi-même. Je commence aussi à croire, ainsi que me l'a dit Fortuné, que j'aurais grand besoin d'un miracle pour me tirer de là... Pauvre chère tante! si elle savait !... Et puis, j'ai peut-être tort de vouloir, à son insu... Mon Dieu! si elle allait s'offenser, se blesser, de ce que sans l'avoir prévenue, je...
L'arrivée du cousin Roussel, annoncé par un domestique, coupa court aux réflexions de Marianne.
OEUVRES Di: EUGENE SUE
Le cousin Roussel relevait à peine d'une longue et douloureuse maladie. Cet homme, jadis d'une santé robuste, florissante, semblait l'ombre de lui-même, Pâle, amaigri, faible encore, courbé sous l'affaissement physique, il entra dans la chambre en s'appuyant sur sa canne ; mais, malgré la profonde altération de ses traits, l'expression de sa physionomie n'avait pas changé : son regard vif, son sourire bienveillant et fin, témoignaient toujours de sa bonhomie spirituelle, de son caractère sympathique et ouvert.
Marianne courut au-devant de Joseph avec une gracieuse sollicitude, le débarrassa de sa canne, de son chapeau, lui offrit l'aide de son bras jusqu'à ce qu'il se fût établi dans un excellent fauteuil, plaça un tabouret sous ses pieds, puis lui dit :
— Si je n'avais su que le médecin vous ordonne chaque jour do sortir en \oiture, afin de rétablir vos forces par un exercice salutaire, je ne vous aurais pas prié de venir à ce rendez-vous: car, enfin, ajouta gaiement la jeune femme, c'est un rendez-vous que je vous ai donné, cousin Roussel.
— Parbleu! un rendez-vous des mieux conditionnés! un coquet petit poulet à vignette contenant ces mots : « A midi, je vous attends; j'ai une foule de choses à vous dire, mon bon cousin, Je vous embrasse de tout cœur. » El signé, jeune imprudente, signé Marianne Sauvai, en toutes lettres ! Aussitôt je fais venir mon barbier, je me bichonne, et, dans mon impatiente ardeur, je m'élance au fond d'un milord, et me voilà. Excuse-moi de ne pas me jeter à tes pieds, ma petite Marianne : je ne pourrais pas me relever, ce serait outrageux pour un galantin de mon âge. Et là-dessus, viens m'embrasser, mon enfant.
Marianne donna deux bons baisers sur les joues du cousin Roussel, et s'assit sur une petite chaise à ses côtés.
— Maintenant, lui dit-elle, causons.
— Oh! je ne demande pas mieux, car depuis que ma convalescence me claquemure chez moi, où je vis seul comme un loup-garou, je n'ai guère occasion de jaboter comme une pie dénichée, ainsi que dit cette mauvaise tante Prudence; je ne trouve à qui parler, sauf à mon vieil ami Badinier, autrefois mon complice en épiceries; il vient parfois passer une heure avec moi, encore je crois que ce diable de Badinier se dérange! Je le soupçonne d'être sérieusement amoureux; quelques demi-confidences, la rareté de ses visites depuis quelque temps, me font croire que... Enfin, suffit! Malgré son âge, Badinier est encore vert et gaillard; mais il n'est plus aimé, comme on dit, pour ses beauxyeux :1e sentiment lui coûte gros, el je crains que... Allons, qu'est-ce que je viens te chanterlà! Je parle, je
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parle, je parle, sans rime ai raison! Ali! c'esl que, vois-tu, petite Marianne, je me rattrape, vu que ça n'est point gai d'être tout seul, entre les quatre murs d'une chambre, sans avoir âme qui vive avec qui causer, lorsque l'ordonnance du médecin vous relient cloué chez vous !...
— Ah! que je suis donc contente de ce que vou? m'apprenez là, cousin Roussel!
— Contente de quoi? Ce n'est pas, je suppose, de ce que je m'ennuie à avaler ma langue, lorsque je suis forcé de rester seul chez moi?
— Vous ne pouviez rien me dire qui me fût plus agréable, plus délicieusement agréable...
- L'entendez-vous, cette petite méchante ! Je crois, Dieu me pardonne. que la fréquentation de ta satanée tante Prudence est capable de l'inoculer sa diabolique malignité! Ah çà! j'espère bien que ce n'est pas dans la charitable intention de m'apprendre que tu es ravie de me savoir des moyens d'ennui insupportables que tu m'as donné rendez-vous ce matin?
— J'avais à peu près prévu la confidence de vos ennuis; or, celte confidence m'enchante, me transporte!....
— On croirait entendre la tante Prudence. C'est vraiment effrayant de ressemblance!
■ — Voyons, cousin Roussel, avouez-moi une chose...
— Je t'avouerai tout ce que tu voudras; je ne demande qu'à parler.
— Lorsque vous étiez dans la force de l'âge, plein de vie, de santé, pouvant aller, venir, visiter vos amis, vous ne trouviez jamais pesantes les heures que vous passiez chez vous.
— Loin de là! je les trouvais délicieuses. Je rentrais bien fatigué ; je prenais l'un de mes bons vieux livres de prédilection : Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire; le temps s'écoulait d'une manière charmante. Avais-je assez lu,
01 lais, j'allais au spectacle ou faire une partie de dominos; enfin, je me sentais alerte, gai, dispos; jamais une idée triste ne venait assombrir mon esprit. Je ne croyais pas aux infirmités; la pensée de la mort ne me troublait jamais; c'était charmant. Mais depuis que cette maudite maladie m'a cassé bras et jambes, depuis que j'ai enfin eu conscience de mon âge, soixante ans sonnés, bien sonnés, mon enfant, je n'ai plus, comme autrefois, vu tout couleur de rose, sauf la riante et douce figure, chère petite Marianne. Cloué dans mon lit ou sur mon fauteuil de convalescent, les idées noires sont souvent les compagnes de ma solitude ; je me dis : « Soit, je guérirai complètement de celte maladie, mais je peux en avoir une autre ; l'âge m'affaiblit, la machine est détraquée. 11 me faudra désormais m'entourer de soins, de précautions, ne plus veiller, sortir moins fréquemment, rester peut-être chez moi la majeure partie de mon temps, y
rester seul; or, ma foi, ça n'est pas gai; je dirai plus : c'est abominablement ennuyeux! » Tu as voulu ma confession, la voilà.
— Cousin Roussel, reprit Marianne en serrant entre les siennes les deux mains de Joseph, et attachant sur lui un regard attendri, quoique souriant, dussiez-vous me reprocher encore d'êlre une véritable tante Prudence, je remercie Dieu de vous entendre si sincèrement confesser les ennuis, les tristesses que vous cause et que vous causera de plus en plus votre vie d'isolement, à mesure que viendront les années.
— Tu me dis cela d'un ton si affectueux, si pénétré, mon enfant, que je ne saurais te répondre par une plaisanterie. De grâce, explique-toi !
— Pourquoi vous priver plus longtemps de ces soins dévoués, délicats, que votre âge ré -lame? Pourquoi renoncer aux douceurs charmantes d'une intimité à la fois agréable, sérieuse et tendre, où votre esprit trouverait l'inépuisable ressource d'une conversation piquante, et votre cœur, la confiance, la sécurité qu'inspire un attachement sans bornes?
■ — Pourquoi je me prive de ce bonheur, mon enfant? Voilà, parbleu lune singulière question. Et où diable veux-tu que je pêche une pareille intimité, en d'autres termes, si je te comprends bien, une telle femme? Est-ce que tu me crois par hasard assez vieilli, assez décidément infirme, assez incurable, assez abandonné de Dieu, des hommes ou du diable, pour songer à me remarier? A mon âge! un barbon comme moi !
— 11 est possible, cousin Roussel, que vous ne songiez pas à vous marier. ..
— Je crois bien que c'est possible, puisque cela est.
— Soit, mais moi j'y songe.
— A quoi?
— A vous marier.
— Hein!... Tu songes à me marier?
— Oui.
— A me marier... moi, moi?
— ■ J'ai entrepris cela, cousin Roussel, et voyez ma présomption, mon audace! je suis presque certaine de mener celte entreprise à bonne fin.
— Eh bien, c'est ça! vive la joie, petite Marianne! Disons des farces, des bêtises! Ça me ragaillardit! Tu veux égayer le vieux podagre? C'est gentil à loi, je corresponds de tout cœur à ta bonne intention. Donc, voyons, c'est le monde renversé : les jeunes marient les vieux; ça commence très bien; me voilà sérieusement disposé au conjungo, à convoler à de nouvelles épousailles, à regoûter les délices du matrimonium; c'est dit. Dès demain je fais teindre mes cheveux en noir d'ébène, ou bien, non... en blond. Hein, n'est-ce pas? le blond, c'est plus jeunet, plus Lindor, plus Chérubin! La maladie m'a laissé un atome de ventre, je porterai une ceinture élastique : par ainsi, j'aurai une taille à tenir
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Comment, encore? reprit Joseph en recommençant de rire. (P. 459.'
entre les dix doigls. Je m'habille dans le dernier goût, rose à la boutonnière, cravate à la Colin, bottes vernies, gants jaunes, badine à la main, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; me voilà prêt à marchera l'autel. Mais, sac à papier! ma petite Marianne, il ne suffit pas à un céladon de mon acabitde vouloir goûter les douceurs de l'hyménée (vieux style) : qui veut la fin veut les moyens; la cuisinière bourgeoise, dans son admirable bon sens, pose cet axiome d'une vérité
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mathématique : Pour faire un civet, il faut un lièvre. Or, à l'endroit du ragoût conjugal, pour faire un mari, il faut une femme! Voyons, petite Marianne, il ne s'agit pas seulement de dire en l'air qu'on veut marier les gens. Je te prends au mot, entends-tu? et je te somme... ah! mais oui, je lâche les gros mots, tant pis! je le somme de me dire, sur l'heure, quelle charmante, adorable, angélique, vaporeuse et idéale créature tu m'as destinée pour virginale fiancée!... Réponds, sac à papier! réponds, sinon... je t'embrasse!
— Eh! mais, cousin Roussel, la femme que je vous destine est tout simplement...
— Qui?
— La tante Prudence !
Lecousin Roussel, en entendant Marianne lui répondre de l'air le plusconvaincu, le plus naturel du monde, qu'elle lui destinait tout simplement en mariage la tante Prudence; le cousin Roussel se livra à un accès d'hilarité si franche, si joyeuse, si retentissante, si prolongée, qu'elle se termina par une violente quinte de toux, dont Marianne fut presque inquiète, lorsqu'elle vit les traits de Joseph passer par toutes les nuances du rouge vif au pourpre violet, et qu'elle l'entendit, à demi suffoqué par sa prodigieuse hilarité, s'exclamer, selon que le permettaient les intermittences de sa quinte :
— Ah! ah! ah!... délicieux!... épouser la tante Prudence!... Elle! ma femme!... Douce mignonne, va!... pauvre ange adorée!... Elle a... tant de goûri pour le mariage !... Je... je... la vois d'ici, de blanc vêtue... un voile flottant sur ses épaules!... Non... j'en mourrai!... c'est trop fort!..: Ah! petite Marianne, tu n'as pas pitié d'un pauvre convalescent! Il en est... des plaisanteries... comme des aliments... il y en a de trop... substantielles pour un malheureux malade, et celle-ci est de ce nombre... La tante Prudence... ma femme!... Je te dis que j'en mourrai de rire!
Marianne s'était empressée de confectionner un verre d'eau sucrée, où elle versa une forte dose de fleur d'oranger, afin de calmer la toux convulsive de Joseph, qui semblait vraiment, et c'est le mot, étouffer de rire. II accepta le breuvage avec une vive reconnaissance, et, le sirotant à petits traits, il dit à la jeune femme:
— Ah! merci, Marianne; sans ton bon secours, j'étranglais! C'est une précaution charitable d'avoir chez soi de la fleur d'oranger, quand on expose les gens aux suites dangereusement désopilantes d'une pareille plaisanterie. Moi, épouser tante Prudence!
Marianne, malgré son apparente assurance, doutait quelque peu de conduire son entreprise à bonne fin; entreprise, est-il besoin de le dire? absolument ignorée de la vieille fille. Cependant, ne perdant pas tout espoir et attendant que la quinte et l'accès d'hilarité du cousin Roussel fussent complètement apaisés, Marianne vint se replacer près de lui, et dit en souriant :
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— Allons, vous voici à peu près calme, cousin Roussel. Le plus fort de votre gaieté est passé. Pouvons-nous reprendre maintenant noire entretien?
— Notre entretien, sur quoi?
— Sur votre mariage avec ma tante Prudence.
Comment, encore? reprit Joseph en recommençant de rire; mais tu veux donc ma mort, malheureuse enfant! Ah! ah! ah!... ou plutôt non, merci! ma petite Marianne, merci! tu viens, au contraire, de me donner un antidote contre mes idées noires, et lorsqu'elles viendront m'assaillir, je m'imaginerai me voir a h \ genoux de la tante Prudence, lui disant amoureusement : « Ayez pitié, cruelle, du feu qui nie dévore!... » ali ! ah! ah!... « et prenez-moi pour époux] » Dieu! quelle ligure elle me ferait! Mais ceci n'est plus drôle et devient effrayant.
— Et pourquoi donc ne l'épouseriez-vous pas, si l'intérêt de votre, avenir et surtout la reconnaissance vous conseillaient ce mariage? se hâta d'ajouter Marianne, espérant faire succéder par ses paroles la surprise à l'hilarité recroissante de Joseph; oui, pourquoi n'épouseriez-vous pas la tante Prudence, à qui
■ vous devez la vie?
— Moi?
Sans doute.
— Est-ce que je rêve? Est-ce que je veille? Tu dis que...
— Je dis, mon lion cousin, que si vous vivez à cette heure, que si vous' vous livrez aux joyeux éclats de voire gaieté, grâce à la santé qui vous est revenue, celte santé, la vie enfin, vous la devez à ma tante, à votre vieille amie.
— Cette l'ois, ma petite Marianne, reprit Joseph abasourdi, mais ne riant plus, cette fois, tu ne plaisantes plus. Je comprends ton idée, je l'approuve. Voici la chose. Tu as pitié de mon état : tu as craint, en continuant tes ébouriffantes joyeusetés, de me faire crever de rire et d'hériter de moi. Tu emploies un autre procédé :pour me distraire et m 'amuser sans péril, tu me proposes des charades, des logogriphes à deviner. C'est moins gai, mais plus prudent. Va donc pour les énigmes! Je vas lâcher de deviner celle-là; sinon, je t'en préviens, je donne ma langue aux chiens. Voyons, je dois la vie, la santé, à ta tante, ma vieille amie? C'est bien cela, le logogriphe, n'est-ce pas, petite Marianne?
— C'est la réalité, cousin Roussel ; je vous le dis sérieusement.
— Quoi! tu oses me dire sérieusement...
— Que vous devez la santé, la vie, à ma tante.
— Voilà qui est fort! Si je ne te croyais incapable de le moquer de moi, je...
— Veuillez m'écouter : je vous le répète, aussi vrai que j'aime mon mari et ma fille et que j'ai pour vous la plus tendre, la plus respectueuse affection, ce que je vais m un apprendre est la vérité pure, ce que je vais vous apprendre doit être cru de vous.
— A la bonne heure, mon enfant! mais je m'y perds, répondit Joseph, frappé de l'accent et des paroles de la jeune femme. Tu n'invoquerais pas légèrement, je le sais, ta tendresse pour ton mari et pour ta fille, non plus que ton attachement pour moi; cependant il m'est impossible de concevoir comment je dois la santé, la vie, à ta tante. J'écoute donc.