‹ La famille JouffroyChapitre 47 sur 60 · I. \ l v.UH.I.i; JOUFFRO · texte numérisé non relu

I. \ l v.UH.I.i; JOUFFRO

pain au coin des rues! Ainsi, infâme, ta nous abandonnes! voilà ta reconii.n sai

M i mère, ne parlons plus du passé.

- Oh! non! il t'écrase, le passé! il te rappelle que ton père et moi nounous sommes dépouillés, sacrifiés pour te doter!

Avouez donc que c'esl votre orgueil qui m'a poussée malgré moi à ce mariage, et qui a causé ma perte!

— • Quoi! tuas le front de me reprocher ton maria ;e? ■ Est-ce que vous ne m'avez pas forcée de retirer ma parole donnée à Fortuné?

— Effrontée menteuse! Et lorsque ton mariage avec le comte a été rompu, n'as-tu pas voulu t'empoisonner?

— A qui la faute?... A vous.

Bon Dieu du ciel! vous l'entendez! C'est ma faute si elle a voulu s'empoisonner!... c'esl ma Faute!

■ — Oui, oui. car, à force de vous entendre répéter que nous serions bafouées, déshonorées dans notre société par la rupture de ce mariage, j*ai perdu la tête et j'ai voulu mourir.

— Ah! c'est trop! c'est trop!

— Ce n'est pas trop, ma mère. Est-ce que vous n'avez pas pris à tâche d'exciter sans cesse ma vanité en me disant que, belle comme j'étais, je pouvais prétendre ù to il! Alors, obsédée par vous, j'ai retiré ma parole à Fortuné, j'ai voulu être comtesse, et ensuite je suis devenue ce que je suis. Je descendrais plus bas encore que j'aurais le droit de vous dire : « Vous m'avez perdue, ma mère, vous m'avez perdue! »

— Et le ciel n" tonne pas!

- Laissez donc! il devait tonner lorsque vous encouragiez mon amour pour Maximilien! lors |ûe vous m'engagiez à accepte!- les offres du duc! Quoi ! aujourd'hui vous m'injuriez parce que je préfère l'homme que j'aime à l'homme qui me paie! Vous vous êtes dépouillés pour me doter, dites-vous? Hé bien! moi, je me suis déjà vendue deux fois pour vous! C'est assez, ma mère, nous sommes quittes. J'ai retrouvé Angelo, je ne. le quitterai plus : nous partons demain ensemble pour Bordeaux.

— Tu ne partiras pas!

— ■ Je partirai !

— Je te le défends !

— Vo is avez perdu le droit de me défendre quelque chose, vous qui m'avez toul permis !

— Malheureuse ! tu nous abandonnes, moi et ton père, dans la position où ilest... par ta faute!...

— Dites donc par la vôtre! C'est la terreur que vous lui inspiriez qui lui a fait perdre l'esprit.

— Ce n'est pas vrai ! ce sont tes déportements avec ce mendiant d'Angeloî

— Oh ! je le sais, tels sont les torts d'Angelo à vos yeux, ma mère : sa pauvreté ! Vous l'auriez adoré s'il eût été riche !

■ — Fille dénaturée! fille infâme! s'écria Mm° Joulïroy en se tordant les mains de désespoir. Maudit soit le jour où je t'ai enfantée !

Celte abominable et providentielle altercation entre la mère et la lille fut interrompue par l'entrée du cousin Roussel, introduit en ces termes par la servante :

— Voilà un monsieur qui vient parler à madame de la part de M. Badinier.

Le cousin Roussel avait la veille, cédant de guerre lasse aux instances réitérées de M. Badinier, consenti presque malgré lui. et se reprochant cette faiblesse, à aller parler raison à la maîtresse de son ami, que celui-ci nommait Mmc d'Arcueil (nom complètement inconnu du cousin Roussel). M. Badinier, en proie à l'exaspération où le jetaient les événements accomplis dans le tripot de Clara, ayant complètement oublié la mission dont il avait chargé son ami, celui-ci venait s'en acquitter auprès de la prétendue Mme d'Arcueil.

, Que l'on juge de la surprise, de la do ileur du cousin Roussel lorsqu'il se trouva face à face avec Aurélie et sa mère! lorsqu'il vit celle-ci, les traits empreints d'un sombre désespoir, et la comtesse vêtue d'une robe de bal à dix heures du malin, la coiffure en désordre, le visage contracté, défiguré par les ressentiments éveillés en elle par son altercation avec sa mère!

Enfin, Joseph, en entrant dans l'appartement, venait d'entendre ces mots terribles adressés à Aurélie par M'uo Joulïroy :

« Fille dénaturée ! lille infâme ! Maudit soit le jour où je l'ai enfantée! »

Ces paroles, la physionomie violente et enflammée de la mère et de la fille, révélèrent à Joseph quelles discordes divisaient ces malheureuses femmes, malgré le lien de leur commune ignominie. Pendant un moment il resta muet, accablé, en proie à de désolantes pensées.

Mme Jouffroy revoyait pour la première fois le cousin Roussel depuis le jour où elle l'avait chassé de chez elle. Aurélie le revoyait aussi pour la première fois depuis sa rencontre avec lui, cour des Coches, au logis de la tante Prudence.

La présence imprévue de ce parent, connu dans la famille pour sa droiture

L \ I Wlll l.l MH rritoY

Voilà la garde! j'ai été chercher la ganle! P. 525.)

L1V. bb. — EL'OENE Sl'E — LA FAMILLE ,1'HTHtOY. — III. I. I Il'

el • ii bon sens, pétrifia les deux Femmes. La comtesse baissa la vue,, écrasée de

bonté; mais Mm" Jouffroy, à qui l'aband le sa fille portait un coup affreux,

inattendu, qui l'atteignait moralement el physiquement, car elle res entait déjà h fiévreux avant-coureur des maladies foudroyantes causées par une révolution morale, M"" Jouffroy, disons-nous, brisée par la douleur, par le désesp iir, au lieu d'accueillir Joseph avec avei sion et colère, fondit eu larmes, et, tendaul les main- vers lui, s'écria en sanglotanl :

Ah : monsieur Rous el, vous êtes bien vengé de mes torts envers vous! Ma fille est un monstre d'ingratitude ! Elle vienl de me porter un coup dont je ne me relèverai pa '

M°" Jouffroy venait à peine de prononcer ces lamentables paroles, lorsque soudain éclata, dans le salon voisin, un tapage infernal, un bruit retentissant de porcelaines et de glaces cassées, bruit dominé par les éclats de voix de la servante appelant à son secours.

M™0 Jouffroy, malgré sou désespoir, s'élança machinalement dans le salon voisin, alarmée île- rns de la servante el du vacarme qui redoublait. Elle fut suivie d'Aurélie et du cousin Roussel, non moins surpris qu'effrayés.

Uorsil se passa une scène étrange, hideuse, horrible.

Ce salon, élégamment meublé, avait trois portes : l'une conduisait à la

chambre de la comtesse, l'autre à la aile à manger, la dernière à la chambre de

Mmc JoulTrov el de son mari. Celui-ci. malgré l'affaiblissement de son esprit,

ayanl aussi entendu un tapage extraordinaire, apparut brusquement dans le

aloo, presque en même temps que sa femme et sa fille.

Joseph eut d'abord quelque peine ù reconnaître sou vieil ami; sa barbe grise, longue el drue, couvrait de poils hérissés ses joues et son menton; son épaisse chevelure inculte, entièrement blanchie par l'âge et les chagrins, cachait a demi ses yeux éteints, où ne brillait plus la divine étincelle de l'intelligence: quoique a vie sédentaire eût augmenté son embonpoint, l'on ne voyait pas sur son visage le coloris de la santé; -e< joues, boursouflées comme ses paupières, étaient molles, blaferdes. Vêtu d'une vieille rohe de chambre graisseuse ef rapiécée, il leiiaii a la main, lorsqu'il parut dans le salon, l'un de ces petits bateaux de papier qu'il confectionnai! incessamment avec une application enfantine. Il jeta ci et là, autour de lui, ses yeux sans regard-, se tenant immobile et muet près de la porte de sa chambre, assistant impassible à la dévastation du salon, commencée depuis quelques instants pat M"" Badinier.

Cette femme, ivre de jalouse fureur, parvenante découvrir l'adresse de la maîtresse de son mari et ignorant d'ailleurs sa rupture de la veille, s'était résolument année d'une énorme canne, afin de tout casser, comme on dit, chez M"' de Viilel uieuse, et elle -'adonnait avec rage à cette œuvre de destruction, faisant voler eu éclats les glaces, les cristaux, les porcelaines, les globes des

lampes el de la pendule, au moment où les divers personnages de ce récit accouraient simultanément dans le salon.

M"" Badiuier, livide, effrayante, l'écume aux lèvres, les yeux étincelants, manœuvrait de-ci, de-là, de sa lourde canne plombée, avec une si dangereuse impétuosité, que Mmc Jouffroy, malgré sa stature massive et l'emportement de son caractère, tremblait d'épouvante, en proie aux frissons d'une fièvre violente dont la sueur glacée inondait déjà son visage blêmi. Elle sentait ses forces défaillir: cependant elle se précipita au-devant de sa fille, afin de la couvrir de son corps, en entendant 51°"' Badiuier s'écrier, après avoir porté un dernier coup à une belle glace dont les débris jonchèrent le lapis :

— Ah! mon mari te donne des glaces, des tapis et des porcelaines1 ! Voilà i omme je les arrange, tes glaces et tes porcelaines! Tout à l'heure tu auras ton tour. Attends un peu, que je reprenne baleine!

Mmc Badiuier. haletante, bors d'elle-même, fut forcée de se reposer un instant : tout ce qui était brisable était d'ailleurs brisé dans le salon. Alors elle avisa la comtesse et sa mère, muettes, frémissantes. La bonté les écrasait : elles songeaient que cette scène, ignoble comme leur vie, avait pour témoin Roussel. qui retrouvait en ce moment même son vieil ami privé de raison, car M. jouffroy, regardant tour à tour la terrible Mmc Badiuier et les débris dont était jonché le sol. disait, en hochant la tête, les seuls mots suivis qui revinssent de temps à autre à son souvenir :

— Mimi est-elle fâchée?... Filille est-elle heureuse?

— C'est donc toi qui débauches et qui ruines mon mari? s'était écriée ':' Badinier en s 'adressant à Mm" de Villetaneuse en brandissant sa canne. Et cette grosse femme, c'esl sans doute ta mère, hein? ce vieux à cheveux blancs qui a l'air d'un crétin, c'est probablement ton père?... Ainsi mon mari entretient

toute la séquelle, ton père et ta mère mangent le pain de ton ennemie!

Remarquant seulement alors la présence de Joseph, qui, convalescent et anéanti par tant de sinistres découvertes, s'appuyait à l'embrasure d'une porte, la figure à demi cachée dans ses mains et plongé dans un abîme de réflexions déchirantes, Mmc Badinier s'écria ;

— Et vous aussi, monsieur Roussel, l'intime de mon mari, vous êtes de la bande ! Joli rôle que le vôtre ! Mais que je la voie donc un peu dans le blanc des yeux, cette effrontée qui débauche mon mari ! ajouta Mmc Badinier, dont la rage non calmée, mais momentanément essoufflée, s'exaspérait de nouveau; et elle s'avança vivement vers Aurélie, qui voyait avec un redoublement d'effroi sa mère pâlir, sentail sa main qu'elle tenait convulsivement serrée entre les siennes devenir

1. Nous laissons au lecteur à imaginer les épilhètes outrageantes dont Mm" Badinier dut accabler : relie, Notri rcspeel pour nos lecteurs nous force à les supprimer.

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froide. Cependânl M™ Jouffroy fitun effort suprême dans l'espoir de protéger sa fille contre les violences de M*10 Badmier, qui, la canne levée, s'écriait:

— Avance donc ici, que je te marque à la face, afin que mou indigne mari sache bien que je suis venue chez toi! Ce n'estpas tout, d'avoir cassé les gl ices, il faut que je le casse quelque chose, à toi !

Ce disant, M"" Badinier, grinçant des dents, s'élança sur la copilesse, et malgré la défaillante résistance de Mme Jouffroy, qui tâchait en vain de préserver sa fille, celle-ci recul de l'épouse outragée un violent coup de canne qui l'atteignit au front. A cette blessure, Aurélie poussa un grand cri; son sang coula el inonda son visage.

Ceci s'était passé si rapidement, que Joseph, affaibli, accablé, n'avait pu que trop lard se précipiter sur Mm' Badinier pour essayer de lui arracher -a canne. Soudain, M. Jouffroy, retrouvant une lueur déraison, à la vue du sang qui coulait à flots de la blessure d'Aurélie tressaillil el s'écria:

— Fifille saigne.

El le vieillard furieux se jeta sur M'"" Badinier, qui, rendue féroce à la vue du sang de sa rivale, allait redoubler ses violences; mais M. Jouffroy la -ai<ii I ! le chu, el l'eût étranglée si, à ce mdknent, la servante essoufflée ne fûl accourue en s'écrianl :

■ — Voilà la garde !... j'ai été chercher la garde!

En effet, un caporal et quatre soldats entraient dans le salon sur les pas de la servante.

La vue des soldats parut vivement impressionner M. Jouffroy; il cessa de -ener le chu de M"'" Badinier, qui déjà devenait violette. Elle se recula, trébucha, alors qu'Aurélie, le visage ensanglanté, s'efforçait de soutenir sa mère, qui, perdant complètement connaissance, tombait sur le tapis.

— Madame est venue comme une furie tout casser ici! s'écria la servante en indiquant au caporal Mmc Badinier. Et de plus, vous le voyez, celte horreur de femme a battu ma maîtresse; elle lui a fendu la tète d'un coup de canne.

■ — Juliette... du vinaigre... de l'eau de Cologne... ma mère se trouve mal ! s'écriait la comtesse, oubliant sa blessure et s'agenouillant près de sa mère, qu'elle lâchait de ranimer.

La servante s'empressa d'obéir aux ordres de la comtesse, tandis que M'" Badinier disait résolument au caporal :

— J'ai tout cassé ici... et j'ai battu cette créature-là, parce qu'elle débauche et ruine mon mari! Je suis dans mon droit.

— Minute, la petite mère! répondit sentencieusement le caporal ; il n'y a pas de droit qui fasse; vous mettez toul ici en brandezingues, y compris la tête de l'hôtesse; ça ne peut pas aller comme ça; vous allez venir vous expliquer au bureau de police.

— Baptiste... viens... viens... fuyons cet enfer! J'en deviendrai fou! s'écria le cousin Roussel, éperdu, en saisissant M. Jouffroy par le bras; viens, suis-moi!

— Joseph... ah!... c'est toi?... répondit le vieillard reconnaissant son ami, sans paraître ressentir aucune émotion; Joseph... ah'... oui... Joseph...

— Viens... viens !.. .reprit le cousin Roussel, éperdu d'horreur, en entraînant M. Jouffroy, qui le suivit docilement. Ils montèrent dans un fiacre, et la voilure se dirigea rapidement vers la demeure de Fortuné Sauvai.

GXXI1I

La voiture qui venait d'amener le cousin Roussel et M. Jouffroy chez Fortuné Sauvai s'éloignait, lorsqu'un commissionnaire à longue barbe, porlant son grand chapeau auvergnat enfoncé jusque sur ses yeux, s'approcha de la grille de la maison de l'orfèvre, sonna, et le portier ouvrit.

- Monsieur le concierge, dit le commissionnaire, est-ce ici que demeure M. Fortuné Sauvai, orfèvre?

— ■ Oui, mon brave homme.

Y a-t-il dans l'atelier de M. Sauvai un jeune ouvrier nommé Michel?

— Oui.

— Je suis chargé de lui remettre à lui-même des ohjels précieux.

— C'est très facile. Ma femme va vous accompagner jusqu'aux ateliers; vous attendrez dans la salle du bas, et l'on préviendra M. Michel, qui n'est pas Ouvrier, mais chef d'atelier, s'il vous plaît.

- On m'avait dit ouvrier, je n'en sais pas davantage. Son grand-père ne travaille-t-il pas aussi dans la maison?

- Sans doute. C'est le père Laurencin, digne homme! Hier, il ne se possédait pas de joie en nous annonçant le mariage de. son petit-fils.

— Ah! M. Michel va se marier?

— Avec la perle de l'atelier. M"0 Camille.

- Ah! il va se marier, répéta le commissionnaire en réfléchissant. Et la demoiselle qu'il épouse est employée dans les ateliers de M. Sauvai?

— Oui, elle demeure ici avec M"" Catherine. Et, s'adressant à sa femme, le concierge ajouta :

— Conduis ce brave homme aux ateliers : tu prieras M. Michel de descendre.

Le commissionnaire, suivant la femme du concierge, arrive devant un grand bâtiment, et, pendant que sa conductrice monte au premier étage, l'homme à longue barbe s'assied dans une salle située au rez-de-chaussée, tire de sa poche

i. \ i wiii.i.i: Jiii FFRCn

un Feuillet, ôcril à la hâte quelques mots sur ce papier, et le replace ensuite dans sa poehe.

Bientôt Michel paraît vêtu de sa blouse de travail et ceinl de son tablier de basane. I.e bonheur que cause au jeune homme la pensée de son prochain mariage avec Camille rayonne sur son vis i

— Vous ave/, à me parler? dit Michel au commissionnaire; vous avez quelque chose à me remettre?

■ - Oui, monsieur, si vous êtes bien M. Michel.

— C'est moi.

— M. Michel Laurencin?

— Oui.

— Chef d'atelier chez M. Sauvai?

— Oui, oui !

— Je vous demande ça, monsieur, paire que la personne qui m'envoie m'a expressément recommandé de ne remettre qu'à vous-même les objets précieux dont je suis chargé, à savoir : une lettre, un écrin et un gros paquet cacheté.

— Un écrin.' un paquet cacheté? dit Michel assez surpris. Kl qui m'envoie cela?

— Je l'ignore, monsieur.

— Comment, vous l'ignorez?

- Ce matin, j'étais à mon coin habituel, prés le boulevard Saint-Antoine; un vieu\ monsieur descend d'un liane, me confie le-, objets en question, me donne votre adresse, me paie d'avance, en ajoutant au salaire de ma course un bon pourboire, et me dit : « Partez vite, mon brave homme; M. Michel Laurencin sera bien content de ce que vous lui apportez : ce sont des papiers de famille. »

— Des papiers de famille?

— ■ Oui, monsieur. Et le vieillard a ajouté : * Ces papiers viennent de la mère de M. Michel. »

— De ma mère! s'écria le jeune homme. Cet homme vous a dit que ces papiers provenaient de ma mère?

— Certainement, monsieur. Voici ce paquet cacheté, ainsi que la petite boîte qui renferme un portrait, ajouta le commissionnaire en tirant de sa poche une emeloppe volumineuse et un petit étui de chagrin pareil à ceux qui contiennent les portraits en miniature.

Michel, de plus en plus surpris et agité, étendait la main vers ces objets, mais le commissionnaire se recula, les replaça dans sa poche et dit :

— Pardon, monsieur, j'ai nv< ordres.

— Quels ordres?

— Le vieux monsieur m'a dit : « M. Michel se marie bientôt... »

— Cet étranger sait que...

— Que vous vous mariez avec une jeune ouvrière de votre atelier, nommée Camille.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? se demandait le jeune homme abasourdi; c'est incompréhensible!

El il reprit tout haut avec impatience :

— Finissons! Puisque ces objets me sont destinés, remettez-les-moi à l'instant.

— Je ne peux pas, monsieur, j'ai mes ordres. Je ne dois vous remettre ce paquet et ce portrait qu'en présence de votre liancée.

— De ma fiancée?

- Et d'une autre personne nommée Mm" Catherine. Un ouvrier passait en ce moment, se dirigeant vers l'escalier de l'étage supérieur. Michel, aussi surpris qu'impatienté des lenteurs et des réponses du messager, s'écria :

— Jacques, ayez l'obligeance de prier Mme Catherine et Camille de descendre tout de suite, et de venir me retrouver ici.

— Je vais à l'instant les prévenir, monsieur Michel, répondit l'artisan,

Michel, en proie à une émotion, ;i une curiosité croissantes en songeant que les papiers dont il s'agissait provenaient de sa mère, dit au commissionnaire :

— Il me parait extraordinaire que l'on confie aussi légèrement à quelqu'un des papiers de famille.

— Monsieur, je suis médaillé.

— Soit. Mais ce vieillard; si exactement renseigné sur mon compte, pouvait m'apporter lui-même ces objets; puis, pourquoi cette bizarre recommandation de ne les remettre qu'en présence de Mm° Catherine et de la jeune fille que je dois épouser?

— Je n'en sais rien, monsieur. Je fais ma commission selon qu'on me l'a donnée.

A ce moment, Catherine et Camille descendirent de l'étage supérieur : Camille non moins rayonnante que Michel, Catherine heureuse du bonheur des fiancés.

— Bonne mère Catherine, dit le jeune homme, il m'arrive quelque chose de bien étrange.

— Qu'est-ce donc, Michel? demanda Camille. Vous semblez inquiet.

— Ce commissionnaire est chaise, dit-il. de...

Grand Dieu, s'écria Michel après avoir lu ce billet) (P. 530.)

— Pardon, monsieur, se hâta d'ajouter l'homme à longce barbe en interrompant Michel: je vais, maintenant que cette dame et celle demoiselle sont là, me conformer aux ordres que j'ai reçus et en présence de madame et de mademoiselle, poursuivit lentement le commissionnaire, je vais, monsieur Michel Laurencin, vous remettre d'abord ce billet à votre adresse. Quand vous l'aurez lu, je vous remettrai les autres objets, ainsi qu'il m'a été recommandé de le faire.

I.IV. 67. — EBGÊNE SUE. — LA FAMILLE JUUI-FROY. — ÉD. J. HOUFF ET C1". L1V . 07

— C'est singulier! il me semble que la voix de cet homme ne m'est pas inconnue, se dit Catherine, examinant attentivement le commissionnaire qui venait de remettre à Michel un billet dont il s'empressait de prendre lecture.

Ce billet contenait ces mots :

« Catherine Vandaël est votre mère; elle vous a abandonné au berceau:

« elle a été pendant quinze ans une éhontée courtisane, sous le nom de Mma de

« Morlac. Vous connaissez son écriture : lisez les lettres que l'on vous envoie ;

« elles sont de sa main, elles vous prouveront, par le cynisme dont chaque ligne

« est empreinte, l'ignoble corruption de votre mère. A ces lettre- est joint son

« portrait donné autrefois par elle à l'un des nombreux amants qu'elle a minés.

« Interrogez*la sur son infâme passé. Si fourbe, si audacieuse qu'elle soit, elle

« n'osera nier.

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