‹ La famille JouffroyChapitre 6 sur 60 · XV · texte numérisé non relu

XV

Ce jour-là même où M. de Villetaneuse avait avec son oncle l'entretien précédent élait un dimanche ; or, durant cette matinée, vers les onze heures, le père Laurencin plaça dans un écrin le bracelet marchandé la veille par Mm0 de Morlac, et se disposa à aller, en compagnie de son petit-fils, porter le joyau chez la courtisane. Ce devait être à la fois une promenade et une distraction pour Michel, qui attendrait son grand-père à la porte de la maison où demeurait la maîtresse de M. de Villetaneuse.

Fortuné Sauvai, désolé de l'accueil de la tante Prudence, qui, la veille, lui avait formellement refusé de s'intéresser à la demande en mariage qu'il devait adresser à M. et à Mm0 Jouffroy, Fortuné Sauvai, après une nuit d'insomnie, était sorti au point du jour, espérant trouver dans l'activité de la marche et dans la vue des objets extérieurs une distraction' à ses perplexités Naïvement et profondément épris, ses projets d'union, caressés dans la retraite, couvés dans le secret de son cœur, lui avaient, d'abord, pour mille raisons, semblé si réalisables, qu'il les regardait alors comme assurés ; mais, en songeant à l'opiniâtre refus de la vieille fille et à ses paroles au sujet de cette union, il sentait l'incertitude, presque la désespérance se glisser dans son cœur.

Le cousin Roussel, rempli d'affection pour le jeune orfèvre, et inquiet de l'étal d'abattement où il l'avait laissé la veille en le reconduisant chez lui, voulut le voir avant d'aller chez M. Jouffroy, et se rendit ;i l'atelier de la Cour des Coches au moment où le père Laurencin et son petit-fils se disposaient à sortir.

Le vieil artisan, très fier de la bonne mine de Michel, l'avait, selon son habitude, vêtu de son mieux, pour sa promenade du dimanche. L'apprenti portait par-dessus sa veste de drap une blouse grise toute neuve ; le col de sa chemise bien blanche se rabattait sur sa cravate de soie noire ; ses souliers à forte semelle, mais lustrés par le cirage, disparaissaient à demi sous un large pantalon de velours de coton olive; enfin une casquette de drap noir à courte visière, placée un peu de coté sur les cheveux blonds bouclés de l'adolescent, seyait au mieux à sa charmante figure.

Le vieillard, après s'être assuré que tous les objets d'orfèvrerie et les métaux précieux étaient renfermés dans le coffre de sûreté, s'apprêtait à quitter l'atelier, lorsqu'il vit entrer le cousin Roussel.

Ne m'attendez pas, disposez de votre dimanche. (P. C6.)

— Oh! oh ! dit gaiement 1 épicier en retraite à l'apprenti, comme te voilà beau dès le matin, mon petit Michel!

Et tendant la main au vieil artisan.

— Bonjour, père Laurencin! Fortuné est-il chez lui?

— Non, monsieur Roussel, notre patron est sorti au petit jour.

— Quoi! de si bonne heure?

14V. 9. — EUOENE SUE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — EU. 1. ROUFF ET C,c. UV. ï

— 11 n'a pas fermé l'œil de la nuil; je l'ai entendu aller et. venir dans sa chambre; et, ce matin, il m'a dit : « J'ai un grand mal de tête ; je vais prendre l'air, ne m'attendez pas. Disposez de votre dimanche. »

■ — Pauvre garçon! pensa Joseph; les sarcasmes de la tante Prudence lui font craindre de ne pas voir sa demande en mariage bien accueillie. Au diable ces vieilles filles! elle sont impitoyables pour les peines de cœur; mais je vais aller de ce pas chez Jouffroy ; j'ai bon espoir. Et il ajouta tout haut :

— Père Laurencin, dans le cas où avant tantôt vous ne verriez pas Fortuné, je vais laisser un mot au crayon pour lui, chez la portière.

Puis remarquant l'écrin que le vieil artisan enveloppait de papier, il reprit :

— Qu'est-ce que cela? un petit chef-d'œuvre, j'en suis certain. Montrezle-moi donc.

Et, à la vue du bracelet que le père Laurencin lui présenta dans son écrin, il s'écria :

— C'est admirable! A qui donc est destiné ce merveilleux bijou?

— A une pas grand' chose, répondit à demi-voix le vieillard, afin de n'être pas entendu de Michel. Elle est venue hier ici avec son galant, le neveu d'un pair de France, un comte, un M. de Villelaueuse.

— Il nie semble que ce n >ni-!à ne m'est pas inconnu, dit Joseph en réfléchissant, tandis que le père Laurencin continuait ainsi :

— C'est, du reste, un très beau jeune homme. Il n'avait que cinq cents francs sur lui, et...

— C'est cela même, reprit le cousin Roussel, ayant consulté ses souvenirs et interrompant le vieil ouvrier. Mon ami Baleinier, un de mes anciens confrères, se livre à l'escompte du papier... J'étais l'autre jour chez lui... on lui a offert nue lettre de change d'un certain M. de Villetaneuse, neveu d'un pair de France. C'est évidemment le même personnage; mais mon ami Baleinier a répondu au courtier que, pour rien au monde,, il n'escompterait cette signature-là. 11 paraît en outre que le pair de France n'est pas plus solvable que son neveu. C'est vous dire, père Laurencin, que si ce beau jeune homme doit payer le bracelet de cette donzelle, il faut le tenir diablement serré.

— Oh! soyez tranquille! je l'apporterai l'argent ou le bracelet.

A ce moment un homme, vêtu en valet de chambre de bonne maison, entra dans l'atelier et dit :

— C'est ici l'atelier de M. Fortuné Sauvai?

— Oui, monsieur, répondit le père Laurencin ; mais le patron est sorti.

— Je viens de la part de mon maître, M. le comte de Villetaneuse, reprit le valet de chambre, pour prier M. Sauvai d'envoyer sans faute ce matin chez Mmc de Morlac, rue Tronchet, n° 7, le bracelet que M. le comte a marchandé hier.

LÀ F VMII.I.K JOUFFROV

— J'allais justement me rendre chez celte dame.

— Alors, hâtez-vous, mon brave ; M. le comte lient absolument à ce que le bracelet soit porté avant midi chez M"10 de Morlac.

— J'y serai avant midi.

— M. le comte peut y compter pour sûr?

— Mais oui monsieur, puisque je pars à l'instant môme.

— A la bonne heure, carje serais fièrement grondé si j'étais soupçonné d'avoir négligé ma commission. M. le comte doit se trouver déjà chez M"0 de Morlac, car il veut être là lorsque l'on apportera le bracelet.

— Vous pouvez être certain qu'avant une demi-heure je serai chez cette dame.

— J'y compte, mon brave.

Et ce disant, le valet de chambre sortit.

— Il parait que le bracelet leur plaît fort, reprit Joseph; raison de plus pour ne pas le lâcher sans argent.

— Oh! liez-vous à moi : donnant, donnant, sinon... répondit le vieillard en enveloppant soigneusement l'écrin dans du papier, tandis que le cou in Roussel, avisant Michel qui se tenait à l'écart, dit affectueusement :

— Père Laurèncin, et ce garçon-là vous satisfait-il toujours?

— Lui, monsieur Roussel? Je peux bien le dire tout haut devant lui, et M. Fortuné vous le répétera, nous n'avons qu'à n ius louer de mon petit Michel pour son bon caractère, son intelligence et son goût au travail.

— Allons, mon garçon, reprit en souriant le cousin Roussel, il ne faut pas rougir parce que ton grand-père dit de toi le bien que tu mérites. C'ësi la récompense.

— Dame! monsieur Roussel, ce n'est pas difficile de contenter mon grandpère et maître Fortuné, répondit Michel en souriant; il n'y a qu'à les écouter et ça va tout seul.

— Père Laurèncin. reprit tout bas Joseph, est-ce que vous emmenez votre petit-fils chez cette drôlesse.

— Non, non, je le laisserai dans la rue, et il m'attendra pendant que je porterai le bracelet.

— Vous agissez sagement; un enfant de cet âge né doit pas mettre le pied chez dépareilles créatures. Allons, au revoir, je vais laisser chez le portier un mot pour Fortuné.

Pendant que le père Laurèncin el son petit-fils fermaient i tien emi portes de l'atelier, le cousin Rou el écrivit ces mots au crayon sur l'un des

feuillets de SOU carnet :

« Aussitôt après mon entrevue avec tin oncle Jouffroy, je rentre chez moi,

où je t'attends. »

Puis, ayant ployé ce billet qu'il remit au portier, le cousin Roussel se dirigea vers la maison de M. Jouiïroy, afin de demander Aurélie en mariage pour Fortuné Sauvai.

Le père Laurencin et son petit-fils se rendirent chez Mm° de Morlac.

— Quelle belle journée! quel beau soleil ! disait gaiement Michel, sur le bras de qui s'appuyait le père Laurencin. Si cela ne vous fatigue pas trop, grand-père, nous ferons une fameuse promenade après que vous aurez porté le bracelet chez celte dame.

— Me fatiguer, avec un bâton de vieillesse comme toi, mon petit Michel? Ah ! bien oui! j'irais au bout du monde. Ah ça, voici l'ordre de la marche de notre dimanche.

— Voyons, grand-père.

— Je vais remettre le bracelet à la pratique. Tu m'attendras devant la maison, je ne ferai que monter et descendre; nous venons apporter l'argent de la facture à l'atelier, parce qu'il n'est pas prudent de garder sur soi une grosse somme ; et puis nous irons nous promener, où irons-nous?

— Où vous voudrez, grand-père.

— Non, non, c'est ton seul jour de récréation, mon enfant; décide notre promenade.

— Hé bien! si ça vous est égal, allons dans les champs, le temps est si beau! c'est si joli, la campagne, même en hiverl on voit le ciel si loin devant soi! et puis des champs, des arbres, au lieu de ces grandes maisons de pierre des rues de Paris ! c'est bien plus gai.

— Hélas! pensait le vieillard en entendant parler ainsi son petit-fils, son pauvre père était comme lui : il adorait la campagne! Que de bonnes promenades nous avons faites le dimanche bras dessus, bras dessous !

11 reprit tout haut en étouffant un soupir :

— C'est convenu, nous irons nous promener dans les champs, du côté de Montmartre ; ça te va-t-il ?

— Si ça me va, la butte Montmartre! je crois bien! Je grimperai dans les carrières, je... mais s'interrompant en souriant, l'apprenti ajouta : Bon! à quoi est-ce que je pense là! est-ce que vous pouvez grimper, grandpère?

— Je ne peux pas positivement te promettre ça; mais voilà comment nous nous arrangerons : je m'asseoirai à une jolie petite place, en plein soleil, au

pied de la butte, et quand lu auras assez couru, sauté, grimpé, monsieur l'écureuil,

lu viendrai nie retrouver.

— Mais vous vous ennuierez tout seul.

— M'ennuyer! est-ce que je ne saurai pas que tu t'amuses?

— Oh! hou grand-père! comme je vous embrasserais si nous n'étions pas dans la rue!

— Ça se retrouvera plus lard, mon garçon. Donc, quand lu auras grimpé tout, ton saoul, nous irons l'aire un gentil petil dîner chez le père Lathuile, à la barrière Clichy, et nous reviendrons à la maison... hein?

— Oh! quel bon dimanche! s'écria l'apprenti en sautillant de joie. En rentrant, vous prendrez un livre dans la bibliothèque de maître Fortuné, vous vous coucherez, et je vous ferai la lecture...

— ■ Tiens, petit Michel, tu gâtes trop ton vieux grand'père.

— Ah! bien oui! avant que je l'aie gâté autant qu'il m'a gâté... il faudra que j'aie inventé fièrement de gâteries, et ce n'est pas la bonne volonté qui me manquera, répondit gaîment et gentiment l'apprenti; puis se mettant à rire aux éclats, et indiquant la cause de son hilarité au vieillard.

— Voyez donc, grand'père, voyez donc ce gros monsieur... en se reculant pour lire les affiches, il a manqué de tomber et de s'asseoir au beau milieu de cette petite charrette pleine d'oeufs, que le marchanda placée prés du trottoir... Ah! ah! ah! c'est ça qui aurait fait une fameuse omelette!

— C'est, ma foi, vrai, quelle superbe omelette ! reprit le vieillard en riant comme Michel. Et tous deux devisant ainsi, arrivèrent rue Tronche t, où demeurait Mmo de Morlac.

Catherine Vandaël, dite Mmc de Morlac, occupait, rue Troncbet, un élégant appartement situé à l'entresol. Ce matin-là, elle était vêtue d'un frais peignoir garni de riches dentelles; de grosses épingles d'or retenaient les boucles de ses cheveux blonds, enroulés autour de son front. Malgré ses trente ans passés, malgré ce déshabillé ordinairement si redoutable aux femmes de cet âge, Catherine paraissait encore belle et d'une fraîcheur juvénile; mais sa physionomie n'offrait plus cette expression doucereuse, insinuante et câline, dont elle était empreinte la veille, lors de sa visite à l'atelier de Fortuné, en compagnie de M. de Villetaneuse ; on lisait alors sur les traits de la courtisane les âpres préoccupations de la cupidité.

Mmo de Morlac parlait affaires avec M. Bayeul, dont la femme assistait la veille au bal de M. Ftichardet, et qui s'était emparée du bras d'Henri de Villetaneuse, au grand dépit d'Aurélie Jouffroy.

— Ma chère cliente, disait M. Bayeul en lisant sur un carnet, les quarante-cinq mille francs ont été remboursés avec les intérêts à trois pour cent... par mois... soit, trente-six pour cent par an... Je crois avoir un nouvel emploi pour cette somme, mais nous n'obtiendrons guère que dix-huit pour cent...

Il faudra s'en contenter, reprit Catherine, mais le placement sera-t-il sûr?

— Très sûr... Nous avons, d'autre part, un renouvellement des trente-huit mille francs de la rue de Richelieu. J'ai accepté ce renouvellement pour trois mois, à quatorze pour cent, c'est médiocre, mais cette signature m'inspire toute confiance. Il nous reste enfin la somme de vingt mille francs dont vous commanditez la mère Bonard, marchande à la toilette, prêteuse sur gages etc., etc. Les affaires ont été superbes à cause du carnaval, et pendant les mois de janvier et février, vos vingt mille francs vous ont rapporté dix-sept cents francs : c'est un de vos meilleurs placements... Quant à M. Henri de Villetaneuse, nous avons scrupuleusement examiné sa position, avec Richardet, son avoué; tout ce que l'on peut espérer, vu les hypothèques dont estgrevée sa propriété du Dauphiné, c'est de trouver encore à emprunter sur cet immeuble une cinquantaine de mille francs, puisque ce prêt aura lieu sur quatrième hypothèque... et encore le prêteur veut-il être remboursé dans un an... Du reste, j'ai appris avec peine, au point de vue du crédit de M. de Villetaneuse, qu'une lettre de change de trois mille francs, souscrite par lui, avait été refusée par un M. Baleinier, ex-épicier, qui l'ait l'escompte... Somme toute, si M. de Villetaneuse trouve encore à emprunter cinquante mille francs sur sa terre, et que, d'ici à un an (échéance de ses différents emprunts), il ne puisse, ce qui est certain, les rembourser, il sera exproprié ; sa terre sera vendue, et il ne lui restera pas un sou vaillant.

— Mais, à l'heure qu'il est, il est encore bon pour une cinquantaine de mille francs?

— A peu près, ma chère cliente ; je lui ai d'ailleurs prêté ce matin, n votre intention, je suppose, cent louis en avance sur l'emprunt hypothécaire en question; il m'a tant tourmenté pour avoir cette somme, hier soir, à un bal où je l'ai rencontré, que je n'ai pu les lui refuser.

— Dans quel bal avez-vous rencontré Henri?

— Chez Richardet.

— Comment Henri esl-il allé là? Ce n'est pas sa société habituelle...

— Il doit une assez forte somme à Richardet pour des frais d'actes, et, d'un autre côté, son oncle le marquis a, je ne sais comment, trouvé moyen d'accrocher quelque argent au même Richardet. Or, comme la femme de celuici est possédée de vanité, elle a voulu que son mari invitât à son bal le marquis et son neveu... Ils n'ont pas osé refuser l'invitation.

— Je comprends...

LA FAMI l.l.i: JOI II UOY 71

— Si vous étiez jalouse, ma belle cliente, je nie garderais bien de vous apprendre qu'à ce bal...

— Achevez..,

— M. de Villetaneuse s'est montré fort galant auprès d'une charmante jeune personne...

— Quelle esl cette je s personne?

— La fille d'un négocianl retiré fort riche.

— Henri s'est occupé d'elle?

— Beaucoup; il l'a fait danser deux fois; il l'aurait môme fail danser davantage, >i ma femme n'était venue d'autorité s'emparer du liras de M. de Villetaneuse. Aussi, peu de temps après que ma femme a eu pris possession de lui comme cavalier, labelle jeune personne a quitté le bal.

— En d'autres tenues, M""" Bayeul lui a enlevé Henri.

— C'est le mol.

— Vous me paraissez peu jaloux, cher monsieur Bayeul.

— Jaloux, moi? Je le suis à peu près aillant que vous, ma belle cliente. Je n>' donne point dans un travers si niais. La preuve en esl que, pendant ce même bal, j'ai promis à M. de Villel meuse les cent louis qu'il est venu cherchent malin chez moi,etsur lesquels j'ai retenu deux i'. ails francs de commission pour trois mois, vu que l'argenl esl. rare ; de sorte que la loilclte de bal dénia femme s'est trouvée payée. Voila connue je suis jaloux !.. Mais à quoi songez vous?... Vous voici rêveuse.

• — Ainsi, reprit Mmo de Morlac après un moment de silence, Henri esl encore bon pour une cinquantaine de mille francs?

— Moins les cent louis de ce malin et les autres dettes qu'il peut avoir...

— Merci du renseignement, j'en profilerai

■ — Cela ne vous fera rien du tout de voir ce pauvre garçon complètement ruiné?

— Moucher... les affaires sont les affaires. J'ai vu assez de femmes comme moi, après avoir roulé sur l'or, tomber dans une misère' abjecte, sans autre perspective pour leurs vieux jours qu'un agréable emploi de garde-malade, ou de femme de ménage... bien heureuses si elles ne sont pas réduites à balayer les ruisseaux ! Franchement, je n'ai aucun goût pour ces conditions-là... si honorables qu'elles soient... J'ai de l'ordre, de l'économie, et ne suis point comme tant d'autres soties qui pincent leur jeunesse et leur beauté a fonds perdus.

— Pestel... à qui le dites-vous, ma chère cliente ; vous en remontreriez à un avoué normand... Vous avez environ quatre cent mille francs de fortune, et, pour peu que vous continuiez à faire suer vos capitaux avec l'intelligence qui vous caractérise...

— Je posséderai vingt-cinq bonnes mille livres de rente ai soleil... c'est le chiffre que je me suis fixé : il faut être modérée dans ses désirs !

— Certainement...

— Ce chiffre atteint, je me retire en Belgique... dans quelque jolie petite ville... et je me fais dame de paroisse.

— Tenez, chère cliente, j'ai la prétention de parfaitement vous connaître, et pourtant une chose me confond...

— Laquelle?

— Quand vous êtes près de M. de Villetaneuse, même avec moi en tiers, vous semblez tant l'aimer ! vous ne le quittez pas des yeux, vous ne perdez pas une de ses paroles; votre voix, en vous adressant à lui, est si douce, si tendre, si câline, que j'ai toujours cru que vous aviez un fond d'affection pour lui ; il vous est si dévoué!... pour vous il est si bon!...

— Certainement, certainement... bon... pour une cinquantaine de mille francs, m'avez-vous dit?

Cette horrible réponse fut accentuée de telle sorte par la courtisane que M. Bayeul, cet usurier endurci, tressaillit et reprit :

— Savez-vous que vous êtes une femme effrayante!

— Vous n'êtes pas galant, cher monsieur Bayeul; mais il y a, voyez-vous, quelque chose de plus hideux encore que l'égoïsmeet la cupidité des femmes qui me ressemblent : c'est le sort qui les attend lorsqu'elles sont assez niaises pour n'être ni égoïstes, ni cupides. Le dévouement, la vertu, tout cela est superbe et facile à pratiquer, lorsque l'on a du pain de cuit, comme dit le peuple, et, surtout et avant tout, lorsque l'on a reçu de ses parents de bons principes; or, les principes dans lesquels sont généralement élevées les bâtardes, et les enseignements qu'elles reçoivent... ne sont pas des plus austères.

— Vous... fille naturelle?... J'ignorais...

— Et sans vouloir médire de ma mère, ajouta Catherine avec amertume, elle aurait pu m'élever mieux, et surtout... plus tard... me conseiller mieux qu'elle ne l'a fait. Mais, après tout, élevée elle-même à l'école de la misère, qui engendre souvent la dégradation, ma mère ne pouvait guère me donner de meilleurs principes. Quant à mon père, qui l'avait séduite à prix d'argent et qui passait pour être mon parrain, c'était l'un de ces hommes comme il y en a tant . ils ne voient dans la paternité que soucis, embarras, responsabilité pesante. Aussi j'avais à peine quinze ans et demi, que, pour se débarrasser de moi. ..

— Que pour se débarrasser de vous, chère cliente?... achevez.

— A quoi bon! cela vous intéresserait peu. Mon histoire est de celles qui courent les rues... comme leurs héroïnes, répondit amèrement Catherine après un moment de silence. Toujours, est-il, mon cher monsieur Bayeul... que si... ainsi que vous le dites., et c'est la vérité, j'ai le cœur dur et l'âme pervertie...

LA ['AMU.I.rc JOUFFROV

I I tl A 11 F, DE M n III. A C ET 11 0 NS I F. U B 11 A Y Y. II..

— Ali! chère cliente, je ne me permettrais pas de...

■ — Allons! parlons franchement. On (lit toutà son homme d'affaires, comme on dit tout à son médecin elà son confesseur. Or, en attendant que j'aie un confesseur... et je ne réponds pas de ne point en avoir un quelque jour... je vous répéterai : j'ai le cpeur dur et l'âme pervertie, parce que, depuis que j'ai eu l'âge de raison je n'ai vu autour de moi qu'éaoïsme et corruption. Telle je suis, telle on m'a faite. Le mal est non moins contagieux que le bien, et...

L1V. 10. — EUGBNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFU1Y. — ÉD. J. ROUFF ET Cle. LIV. il)

Puis s'inlerrompant de nouveau, elle reprit avec un sourire s-ardonique :

— Mais je crois, Dieu me pardonne, que nous philosophons ! Je ne veux point anticiper sur les distractions de ma vieillesse, parmi lesquelles je compte au premier rang la philosophie... Àh! si j'écris jamais mes Mémoires, ils pourront fournir de belles thèses aux philosophes moralistes qui étudient le cœur humain !... Donc, cher monsieur Bayeul, revenons à nos affaires.

— Madame, c'est un bracelet que l'on apporte.

— Et Henri n'est pas arrivé ! dit Catherine ;'i M. Bayeul avec impatience. J'ai de quoi payer ce bracelet dont je suis folle, mais... Et elle ajouta avec un sourire d'ironie : je préfère devoir ce bijou à l'amour d'Henri.

— Il ne peut tarder à venir chez vous : je l'ai quitté il y a une heure, et évidemment l'argent qu'il m'a demandé avec tant d'insistance était destiné à payer ce joyau. Gagnez une demi-heure, et vous verrez arriver M. de Yillelaneuse. Sur ce, ma belle clientèle vous laisse.

— Et ce bordereau des dernières sommes versées par vous chez mon banquier?

— C'est, ma foi vrai! J'oubliais ce bordereau : le voici. Excusez-moi, ma belle cliente.

— Les affaires sont les affaires, cher monsieur Bayeul, répondit la courlisane en recevant le bordereau, et, après avoir lu attentivement, elle alla le déposer dans un tiroir de sûreté en ajoutant :

— Au revoir, cher monsieur Bayeul, n'oubliez pas de me faire savoir le jour où Henri aura touché l'argent de son dernier emprunt.

— Pauvre garçon! Je gagerais que le lendemain de ce jour-là vous serez par exemple menacée d'une saisie, parce que, par bonté d'âme (vous êtes si confiante et si ignorante des affaires d'argent!), parce que dis-je, par bonté d'âme, vous aurez répondu de la solvabilité d'une amie... Or, comme vous ne possédez rien au monde que vos charmes, quelques bijoux et votre mobilier, un marchand viendra vous en offrir un prix de... et le hasard voudra que ce marchand se présente à l'heure même où M. de Villetaneuse se trouve habituellement chez vous. Ainsi instruit de votre cruel embarras, il vous forcera.... c'est le mot... il vous forcera de lui permettre, cette fois encore de venir à votre aide. Vous refuserez héroïquement, il persistera non moins héroïquement dans se; offres, et vaincue, vous accepterez cette nouvelle preuve de son amour avec la tendre reconnaissance que vous savez. Si vous n'usez pas du moyen que je dis, vous en trouverez un autre non moins ingénieux, car vous êtes sans pareille pour ces inventions-là.

— J'ai en ce genre d'inventions quelque imagination, il est vrai...

— Quelle femme!... quelle femme!...

— Les affaires sont les affaires, cher monsieur Bayeul. Au revoir!

LA FAMTI LE JÔI FFROY

Et s'adressant à sa femme de chambre.

— Faites entrer la personne qui app irte ce bracelet. M. Bayeul sortit, et le père Laurencin entra dans le boudoir de M™0 de Morlac.

M. de Villetaneuse, très rrappé la1 i de la ressemblance qui existait entre sa maîtresse et l'apprenti de Fortuné Sauvai, avail fail part île cette remarque a M""5 de Morlac, sans que gelle-ci, absoi 1 1 contemplation du

bracelet qu'elle convoitait, enten lil l'observation du co nie. De son côté, le père Laurencin, travaillant à l'établi, le dos tourné aux acheteurs, entrevit à peine la courtisane, dont le visage était d'ailleurs i demi caché par la pas e de son ■ el par sa voilette; mais lorsque, entrant sur le- , imériste dans

li- boudoir de Mmo de Morlac, qui se tenait alors debout près d'une fenêtre, le vieillard put à loisir envisager cette femme, il s'arrêta immobile de stupeur.

Catherine, tête nue, le co! dégagé par la coupe de son peignoir, ses cheveux enroulés autour de ses tempes, offrait une ressemblance si saisissante avec Mi :hel, quela mère et l'enfant, le frère el la sœur, pouvaient seuls se ressembler ainsi. La disproportion d'âge existant entre la courtisane et l'apprenti ne permettait pis de supposer qu'ils fussent frère et sœur. Tout donnait à penser qu'elle devait être sa mère. 11 avait quinze ans à peine, et elle avait trente ans passés. Ce rapprochement d'âge traversa l'esprit du vieil artisan comme un éclair sinistre. Son fils, ayant épousé une jeune fille de quinzeans, l'une grande beauté s'était vu, après une année de mariage, abandonné par elle, ainsi que son enfant, et cette misérable avait pris la fuite avec un officier très riche.

Mmc de Morlac, encore charmante, et de mœurs suspectes qui ne concordaient que trop avec, sa première faute, pouvait donc être la mère de Michel...

À cette pensée de se trouver face à face avec la femme qu'il accusait de la mort de son (ils, le père Laurencin fut tellement ému qu'il pâlit, trembla et ne put faire un pas.

Catherine, surprise et impatientée de voir ce vieillard immobile à quelques pas d'elle et la contemplant avec, une sorti; d'ébahissement, lui dit :

— 'Approchez donc!... Pourquoi nestez-vous au seuil de ce salon?.. M'apportez-vous le bracelet?

Le père Laurencin, rappelé à lui-même par ces paroles, domina son émotion, et, pour s'eicuser de son mieux, répondit d'une voix légèrement altérée :

— J'attendais l'ordre de madame pour me rapprocher...

flTCUVKES DE EUGÈNE SUE

— C'est montrer trop de respect, mon brave homme!..'. Approchez, approchez... Où e^t le bracelet?

— Le voici, madame, répondit le vieillard en développant le papier qui renfermait l'écrin, le voici.

La courtisane saisit avidement l'écrin, l'ouvrit et contempla le bijou avec un nouveau ravissement, disant de temps à autre :

— C'est merveilleux! quel goût! quelle délicatesse de travail! c'est un chef-d'œuvre!

Le vieillard, voulant à (ont prix éclaircir ses soupçons devenus pour lui presque une certitude, eut recours à un mensonge, et observant attentivement la physionomie de Mm° de Morlac, toujours occupée du bracelet, il répondit lentement :

— Oui, madame, ce bijou est un véritable chef-d'œuvre. Malheureusement, celui qui l'a fait, ce chef-d'œuvre, n'en fera plus!

— Ah! reprit Mmo de Morlac, sans quitter le joyau des yeux; pourquoi donc l'auteur de ce chef-d'œuvre n'en fera-t-il plus?

— Madame, parce qu'il est mort!

— Vraiment, dit Catherine avec distraction, en continuant d'admirer le bracelet, c'est dommage!

— Grand dommage, madame, ajouta le vieillard en accentuant lentement ses paroles sans quitter du regard Mme de Morlac : Michel Laurpocin, qui a ciselé ce bijou, était un habile ouvrier.

— Vous dites? s'écria la courtisane en tressaillant et regardant le vieillard avec anxiété, vous dites que l'orfèvre qui a ciselé ce bijou se nommait?...

— Michel Laurencin, madame.

— Et il est mort?

Oui, madame.

— Depuis longtemps?

— Depuis plusieurs années.

— Vous l'avez connu?

— Il a travaillé dans le même atelier que moi, à son retour de Belgique?

- Ah! lit Catherine avec un nouveau tressaillement de surprise, il a habile la Belgique?

— Pendant deux années environ, madame. Il était employé dans l'une des plus importantes maisons d'orfèvrerie de Bruxelles.

— Et vous êtes certain qu'il est mort?...

- Très certain, madame, répondit le vieillard parvenant à vaincre son émotion ; très certain.

— De si habiles ouvriers ne devraient jamais mourir, dit la courtisane reprenant un air presque indifférent, car sa physionomie avait exprimé de

LA FAMILLE rOUFFROY

l'étonnement, mais non pas de la tristesse. Relevant alors la manche de son peignoir, elle attacha le bijou à son bras ut le lit de nouveau miroiter devanl ses yeux.

— C'est elle! plus de doute! se disait le vieillard avec une indignation et une horreur à peine contenues; c'esl la veuve de mon pauvre lils!... A son nom... celle infâme a d'abord tressailli, mais seulement de surprise, en apprêta mort... De cette mort, elle se soucie aussi peu que de son enfant dont elle ignore le sort, et, après avoir manifesté cet étonnement, rien, rien! pas une larme, pas un soupir pour ce malheureux qu'elle a conduit au tombeau! Mon Dieu! quel monstre que celte femme! Sa vue me lail horreur. Et penser que mon petit-fils... son fils... son lils! est là, dans la rue, qui m'attend à la porte de la maison de son indigne mère!... Ah! sortons d'ici, sortons!... Ma tête se trouble, je ne saurais me contenir davantage !

Le père Laurencin s'apprêtait à réclamer de Mm° de Morlac le prix du bracelet, afin de s'éloigner au plus vile, lorsque Henri de Villetaneuse entra familièrement dans le boudoir sans se l'aire annoncer.

— Dieu merci! je n'arrive pas trop tard, dit-il affectueusement à Catherine en lui baisant la main. Votre femme de chambre m'a appris que l'on venait d'apporter le bracelet tant désiré.

S'adressant alors au vieillard, il fouilla dans la poche de son gilet, en tira trois billets de cinq cents francs, avec cent francs en or, et les lui remit en disant :

— Voici seize cents francs, prix de ce bijou.

— Merci, Henri! dit Catherine en tendant h M. de Villetaneuse sa main, au poignet de laquelle brillait le bracelet. Vous me gâtez, mon ami... c'est trop... c'est trop... mais enfin, vous l'avez voulu : il m'a bien fallu, comme toujours, céder à votre désir.

— Monsieur, voici la facture acquittée, dit à M. de Villetaneuse le vieil artisan, qui avait hâte de sortir. Je suis votre serviteur.

— Un moment, mon brave homme, s'il vous plaît, reprit le comte en arrêtant d'un geste le vieillard; vous êtes le grand-père d'un apprenti qui vous attend en bas sous la porte cochère?

■ — Oui, monsieur, répondit le père Laurencin, très surpris de cette question. Mais comment savez-vous...

— Hier, j'avais déjà remarqué dans, votre atelier la ressemblance extraordinaire qui existe entre cet enfant... et vous, ma chère amie, ajouta-t-il en se

tournant vers la courtisane; vous seriez sa sœur que ses traits ne rappelleraient pas les vôtres d'une manière plus frappante. Je veux vous en faire juge...

— Monsieur, s'écria le vieillard, en proie à une terrible anxiété, je ne sais... je vous prie... de...

— Ne vous donnez pas la peine d'aller chercher votre petit-lils, reprit M. de Villetaneuse, croyant que telle était l'intention du vieillard en se dirigeant précipitamment vers la porte. J'ai prié votre femme de chambre, ajoulat-il s'adressant à Catherine, d'aller chercher ce petit garçon; car, je vous le répète... je veux vous faire juge de cette ressemblance frappante... d'autant plus que cet enfant est beau comme un ange.

— Vraiment, reprit Mme de Morlac en souriant. Vous êtes un flatteur, mon ami! Sans doute votre bienveillance pour moi égare votre jugement, si cet enfant est aussi beau que vous le dites. En tout cas, de cette ressemblance nous allons juger, puisque vous avez envoyé chercher... ce petit garçon.

— Madame!... monsieur! s'écria le vieillard au comble de l'angoisse et s'en courant vers la porte, il est inutile de...

Le père Laurencin n'acheva pas : la porte s'ouvrit, et la femme de chambre de M"'e de Morlac introduisit dans le boudoir Michel, rougissant et timide. Aussitôt qu'il aperçut le vieillard, il vint à lui en disant :

— Vous m'avez fait appeler, grand-père?

— Hé bien! ma chère, qu'en pensez-vous? reprit M. de Villetaneuse : la ressemblance n'est-elle pas véritablement extraordinaire?

Catherine ne répondit rien : elle comtempla d'abord Michel avec une stupeur profonde, trouvant entre elle et lui une ressemblance inconcevable... Mais soudain elle pâlit, frissonna. L'apprenti semblait avoir quinze ans; ce vieil ouvrier élait son aïeul, et il venait d'apprendre à Catherine la mort de Michel Laurencin ouvrier orfèvre. Plus de doute! le vieillard devait être le père de l'ouvrier; plus de doute! cet adolescent qu'elle avait devant elle, et qui lui ressemblait d'une manière si incroyable, devait être son fils.

Catherine, à celte pensée, fut bouleversée. 0 puissance de la maternité sur les âmes les plus perverses ! Cette courtisane sans cœur, endurcie, bronzée par une insatiable cupidité, cette créature horriblement corrompue, qui, préludant à ses désordres par l'abandon de son mari, venait d'apprendre son veuvage presque avec indifférence, se sentit, à la vue de son enfant, atteinte au cœur; mille émotions nouvelles s'éveillèrent en elle, si violentes, si profondes, qu'elle chancela!... elle fût tombée à la renverse sur le tapis, sans le secours de M. de Villetaneuse. Celui-ci la soutbt évanouie dans ses bras, et très alarmé s'écria, s'adressant au vieillard :

— De grâce! veuillez envoyer tout de suite ici la femme de chambre de madame.

LA F wiiu.k jorrruov

El il ajouta, se parlant ;'i lui-même et conitemplant Catherine avec une inquiétude croissante :

— Elle a complètement perdu connaissance!... Quelle peut être la cause de cet accident imprévu?

— Viens, viens, mon enfant, dit le vieillard en entraînant Michel tout interdit, et saisissant avec empressement cette occasion de quitter la maison.

Le père Laurencin sortit au moment où la femme de chambre, mandée par lui, s'empressait d'accourir auprès de M'"" de Morlac.

Maintenanl nous conduirons le lecteur chez M. Jouffroy. Ce jour-là même; li' cousin Roussel devait demander pour Fortuné Sauvai la main d'Aurélie.

La famille Jouffroy achevait de déjeuner. Â.urélie n'assistait point à ce repas , elle avait prétexté des/atigues du bal et d'une légère migraine afin de rester au litel (lèse livrer solitairement au charme doux et pénible de ses souvenirs de la veille. Poursuivie par eux jusque dans ses rêves, sa première pensée, en s 'éveillant, fut. encore pour M. de Villetaneuse.

M. Jouffroy déjeunait avec son appétit habituel, recommandant fort à son cousin Roussel, qui était venu s'inviter sans façon, certain pâté d'Amiens fort délectable, auquel M"10 Jouffroy, douée d'un appétit viril, faisait largement honneur. La tante Prudence déjeunait d'une tasse de lait où elle émietlait du pain grillé. Après cette réfection, elle recula sa chaise de la table et reprit son éternel tricot. Les traits de la vieille fille semblaient soucieux. Instruite de la visite matinale du cousin Roussel, chargé des propositions de mariage de Fortuné Sauvai, elle songeait, non sans tristesse, à son entretien de la veille avec Marianne. Celle-ci. triste el pensive, mangeait à peine, et de temps à autre, sa mère lui disait :

— Marianne, va voir si ta sœur a besoin de quelque chose.

La jenne fille se levait, sortait de la salle et revenait bientôt, en disant :

— Maman, Aurélie n'a besoin de rien.

M"0 Jouffroy venait, pour la troisième ou quatrième, fois depuis une heure à peine, d'envoyer Marianne s'enquérir des besoins d'Aurélie, lorsque la vieille fille dit à sa belle-sueur avec un flegme sarflonique :

— Décidément, ma chère, vous déviiez mander le médecin; il demeure heureusemenl en face de cette maison.

— A propos de qui dune demander l< médecin?

— A propos d'Aurélie : son état me semble grave, fort grave.

— En quoi donc cela, tante Prudence?

— Comment! en quoi? Elle est revenue du bal cette nuit, et au lieu de se lever ;'i dix heures, elle préfère dormir la grasse matinée. Elle vous fait dire par trois fois qu'elle n'a besoin de rien du tout, et qu'elle se trouve à merveille... la pauvre enfant! Je vous dis, moi, qu'il faut faire grandement attention à cela.

— Vraiment, ma sœur? dit naïvement le bon M. Jouffroy en s'interrompaut de boire un verre de vieux vin de Sauterne qu'il portail à ses lèvres; vraiment, tu crois... qu'Aurélie... Et se tournant du côté de sa femme : Minai, tu entends?...

— Tu ne vois pas que ta sœur se moque de nous, répondit Mm0 Jouffroy en haussant les épaules. Et s'adressant à la vieille fille avec aigreur : Eu vérité je ne sais ce que vous avez depuis quelque temps; mais l'on ne peut parler d'Aurélie sans être en butte à vos quolibets.

— Allons, cousine, reprit en riant Joseph, qui, songeant au grave entrelien de famille dont devait être suivi le déjeuner, désirait, entre tous la bonne harmonie et se rangeait du côté de Mm* Jouffroy; allons, ne savez-vous pas que la tante Prudence est un esprit fort, qui se rit de nos faiblesses à nous autres pauvres humains?

— Attrape, ma sœur, dit en riant M. Jouffroy. El il avala son verre de vin de Sauterne. Oh! Joseph a bon bec, lui!

— Soit, reprit Mm0 Jouffroy d'un ton aigre-doux. Et faisant allusion au célibat de sa belle-sœur, elle ajouta : Puisque Prudence ignore les inquiétudes que peut causer à une mère la santé d'un enfant, elle devrait au moins ne pas li m jours se moquer de ceux qui le> ressentent, ces inquiétudes.

— Ah! Minai, reprit M. Jouffroy, qui s'interposait toujours de son mieux entre les dissentiments devenus depuis quelque temps journaliers, lu sais bien que Prudence aime autant que nous nos enfants... et que ce qu'elle dit c>t pure plaisanterie... N'est-ce pas, chère sœur?

— Certainement, reprit la vieille fille en se grattant impatiemment la tempe droite du bout de l'une de ses aiguilles à tricoter; je suis une petite follette des plus guillerettes, qui ne songe qu'à faire des risettes...

Le cousin Roussel, persuadé que la réponse de la tante Prudence ne satisfaisait pas de tous points Mmo Jouffroy, voulut changer l'entretien et d'il :

— Ahçà! mes amis, assez plaisanté! Nous avons fini de déjeuner! parlons affaires.

— Quoi! reprit M. Jouffroy, qnelle affaire, Joseph?

— Je suis venu déjeuner avec vous, mes amis, d'abord pour déjeuner, et je me suis, vous l'avez vu, parfaitement acquitté de mon office ; je voulais ensuite vous entretenir d'une affaire fort importante; n'est-ce pas, tante Prudence?

— Cela ne me regarde point, cousin Roussel. Hier vous m'avez demandé de rester neutre en ceci... et neutre je resterai.

LA FA MM U 101 ITK'iY

fces dcas jeunes filles accourureuj • ' -ppel do leur père. 'P. 86.)

r,A FAMII.I.K JOITKKOY 83

Marianne rentra dans la salle à manger en disanl : — • Maman, Aurélie se lève, elle ne veut prendre pour déjeuner qu'une tasse de thé. Je vais la lui porter.

— Rien qu'une tasse de thé! dit Mme Jouffroy avec inquiétude, mais elle esl donc indisposée?

— Non, maman; seulement, elle n'a pas grand appétit : elle s'habille, el tu la verras tout à l'heure.

— ■ Eh bien ! maintenant, si vous le voulez, mes amis, reprit le cousin Roussel, nous allons passer dans votre chambre à coucher pour causer de l'affaire en question.

— Allons, dit M. JoulTroy en se levant de table; puis s'adressant à sa femme : Viens-tu, Mimi?...

Marianne devinant à quelle affaire le cousin Roussel faisait allusion, et bien qu'un peu rassurée par les nocturnes confidences d'Aurélie, ne put s'empêcher de jeter un douloureux regard sur la tante Prudence. Celle-ci lui répondit par un signe d'intelligence et suivit son frère et sa femme, qui se rendirent, ainsi que le cousin Roussel, dans leur chambre à coucher.

— Ah ça! Joseph, dit M. JoulTroy, quelle est donc cette importante affaire dont tu veux nous entretenir?

— Quant à moi, reprit la tante Prudence, je ne sais à quoi je suis bonne ici, car je me suis promis de rester muette comme un poisson.

— Ah ! ma sœur, dit M. JoulTroy, tu sais que jamais nous ne nous sommes occupés d'une affaire importante sans te demander ton avis, et toujours bien nous en a pris.

— Soit ! mais dans celte affaire-ci je n'ai à dire ni oui ni non ; c'est convenu avec le cousin Roussel.

— Joseph, reprit en riant M. JoulTroy, vas-tu nous dire le mot de la charade?

— Certainement. Le mot de la charade est : Mariage!

- Mariage! répétèrent à la fois M. et Mm° JoulTroy.

— Oui, mes amis, voilà pourquoi la tante Prudence, que le mot et la chose font tomber en pâmoison, en indignation, en borripilation, veut rester neutre et ne tremper en rien, pas même en paroles, dans cette vilenie conjugale. Moi qui n'ai pas les mêmes scrupules, je viens tout bonnement vous proposer un mariage pour Aurélie.

— Oh! oli! lit M. Jouiïroy en consultant sa femme du regard, tu entends Mimi?... Voilà en effet qui est fort grave!... on ne peut plus grave!...

— Mon cousin, reprit Mme Jouffroy, je dois vous prévenir qu'en fait de mariage, nous ne déciderons jamais rien sans la volonté d'Aurélie.

— Naturellement, ajouta M. Jouffroy; c'est elle qui se marie, c'est à elle de choisir son futur.

— Je vous connais trop, mes amis, pour craindre que vous songiez à contraindre son choix... mais votre devoir est du moins de l'éclairer.

— Enlin, dit Mme Jouffroy, quel est le parti que vous proposez pour notre fille?

— Son cousin... Fortuné Sauvai.

■ — Fortuné? reprit vivement Mm° Jouffroy; c'est de lui qu'il s'agit?

— Hé... hé!... lit M. Jouffroy d'un air approhatif, en consultant sa femme du regard, quoiqu'il se fût mépris sur le sens de son exclamation ; hé... hé!... de cousin à cousine, il n'y a que la main. Fortuné est le meilleur garçon du inonde. \urélie et lui se connaissent depuis l'enfance, c!, ma foi ! si noire fille y consentait, ce mariage-là me plairait fort, à moi... Qu'en dis-tu , Mimi?

— Je dis qu'il faut que le cousin Roussel ait perdu la tète pour nous faire une proposition pareille ! s'écria Mme Jouffroy en haussant les épaules; je dis qu'il faut que tu sois fou, d'ahord pour trouver ce mariage-là tout simple, el ensuite pour croire qu'Aurélie y consentira!

La tante Prudence jeta par-dessus ses besicles, et tout en tricotant, un regard narquois surle cousin Roussel, fort décontenancé, tandis que M. Jouffroy reprenait timidement en s'adressant à sa femme :

— Dame!... Mimi... je croyais que Fortuné pouvait...

— Laisse-moi donc tranquille!... marier notre fille à un boutiquier!... elle qui aura une superbe dot!... elle qui, belle comme elle est, peut prétendre à tout!... En vérité je ne sais pas à quoi pense le cousin Roussel!...

— Je pense, ma chère cousine, que vous avez été boutiquière... quo Baptiste a été boutiquier... que j'ai été boutiquier... Or...

— Voilà-t-il pas de belles raisons! reprit M"18 Jouffroy avec une impatience croissante. Hé! c'est justement parce que, moi et mon mari, nous savons ce que c'est que d'être, du lundi au samedi, dans une boutique comme des chiens à l'attache, que nous ne voulons pas exposer notre fille aux mêmes ennuis... Comme c'est régalant! être aux ordres du premier malotru... qui vient acheter pour cent sous!... Merci!... je sais ce qu'en vaut l'aune!

— ■ Naturellement, cousine, puisque vous aimiez des soieries, reprit Joseph. Mais vous et Baptiste, vous avez dans cette boutique si dédaignée, gagné une belle fortune.

— Oui, Dieu merci! notre fortune est faite; aussi nous vouloir épargner

LA r.\MIl.!.K JOUFFBOY

à noire fille les désagréments que nous avons eus on l'amassant cette fortune... Kt d'ailleurs je veux pour ma fille un mariage qui (latte son amour-propre et le nôtre... Enfin, jamais elle ne sera boutiquiers . . ou bijoutière... si vous l'aimez mieux.

En entendant sa belle-sœur parler ainsi, la tante Prudence, gardant à grand'peine la neutralité qu'elle s'imposait, se dédommagea en grattant furieusement sa tempe droite du bout de l'une de ses aiguilles à tricoter, tandis que le cousin Roussel, défendant le terrain pied à pied et ne perdant pas tout espoir, reprenait :

— Si je vous comprends bien, cousine, vous désirez, pour Amélie, un mariage qui flatte son amour-propre et le vôtre...

Certainement.

— • Eh bien! savez-vous ce qui s'est passé hier dans l'atelier de Fortuné?

— Que s'est-il passé?

— Un prince... un vrai prince... le frère d'un duc souverain d'Allemagne... et s 'interrompant, l'épicier en retraite ajouta d'un accent d'ironie contenu : j'espère, cousine, que cela doit commencer joliment a. flatter voire amourpropre !

— Voyons... après... continuez...

— Or, ce prince est venu hier chez Fortuné pour...

— Pour lui faire une commande? Voilà-t-il pas une belle gloriole!

— Non, cousine, ce n'était point pour lui faire une commande. Ce prince apportait lui-même à Fortuné la croix de la Légion d'honneur, que le roi accordait au génie de votre neveu, le plus célèbre orfèvre de ce temps-ci.

— Fortuné décoré! s'écria M. JoufTroy enjoignant les mains avec admiration; il serait possible?... Fortuné décoré!... Prudence, lu entends?., le fils de notre sœur! Ah! quel malheur que mon frère Laurent ne soit plus de ce monde pour se réjouir avec nous de tant d'illustration pour la famille!...

Et le digne homme, ne pouvant retenir une larme de joie, reprit avec une admiration croissante :

— Mon neveu a la croix d'honneur!... Ah! Mimi!... quel beau jour pour nous!... Encore une fois, quel dommage que mon frère Laurent ne soit plus de ce monde!...

— Bon! lit Mm0 Joullroy en haussant les épaules, ton frère Laurent faisait cent fois plus de cas de deux beaux yeux et d'un fin corsage, que de toutes les croix d'honneur du monde! C'était un gaillard...

— Tout gaillard qu'il était, il eût partagé notre joie... Ah!... j'oubliai?... nos enfants qui ne savent pas que leur cousin...

Et le digne homme, s'encourant vers l'une des portes de la chambre i

coucher qui s'ouvrait sur un corridor où communiquait la chambre dos deux jeunes filles, s'écria : Aurélie!... Marianne!... venez... venez vite!... Puis, retournant auprès de sa femme, il lui sauta au cou.

— Embrasse-moi, Sophie, embrasse-moi ! Fortuné décoré!... je crois que j'en deviendrai fou!...

— Mais, Dieu me pardonne, cela commence ! reprit Mm8 Jouffroy, après avoir reçu l'accolade de son mari. Que de bruit, mon Dieu pour peu de chose!

Les deux jeunes filles accoururent à l'appel de leur père.

Aurélie, velue d'une élégante robe de chambre, entra la première. Sa ravissante figure, légèrement pâlie, portait les traces de l'insomnie. La mélancolie, l'inquiétude, le trouble de son âme, pénétrée depuis la veille d'un sentiment nouveau pour elle, donnaient à ses traits une expression touchante.

Marianne suivait sa sœur, mais au moment où elle entrait avec elle dans la chambre, Mme Jouffroy lui dit :

— Marianne, nous avons à causer avec Aurélie ; laisse-nous.

La jeune fille ne dépassa pas le seuil de la porte, et la referma sur elle en quittant l'appartement, après avoir échangé un triste regard avec la tante Prudence.

— Pourquoi ne pas aussi apprendre à Marianne que Fortuné est décoré? avait dit M. Jouffroy à sa femme; la pauvre enfant serait si joyeuse!

— En vérité, Baptiste, je le répète, cette décoration te fera perdre la tête!... Est-ce qu'il est convenable que Marianne entende les propositions de mariage que nous allons faire à sa sœur, car je veux en avoir le cœur net, et prouver au cousin Roussel que je ne suis pas la seule à trouver qu'il n'a pas le sens commun.

Le cousin Roussel, plus clairvoyant que les autres membres de la famille, remarqua, non sans -quelque surprise, l'expression mélancolique de la physionomie d'Aurélie, ordinairement placide et souriante. Elle dit à son père en s 'asseyant près de lui :

— Qu'avais-tu donc à nous apprendre avec tant d'empressement?

— Fifille, je voulais t'apprendre que...

— Baptiste, laisse-moi l'instruire de cette bonne nouvelle, se hâta d^ dire Joseph. J'ai mes raisons poar te parler ainsi.

— Alors, cousin, reprit Aurélie en tâchant de sourire, dites-moi donc vite cette bonne nouvelle.

— D'abord, mon enfant, réponds-moi ! Que penses-tu de Fortuné?

i. \ i amii.i.i; .mil risuv

— De Fortuné?

— Oui.

— Je pense qu'il n'y a pas au monde un jeune homme de meilleur caractère, de meilleur cœur.

— Et de sa ligure, qu'en dis-tu?

— En vérité, cousin Roussel, vous me faites des questions singulières!

— Enfin, réponds-moi, ma chère Aurélie. Fortuné est ton ami d'enfance, presque un frère pour toi ; tu peux parler de lui sans embarras.

- Oh! je n'éprouve nul embarras à vous répondre que la figure de Fortuné est avenante, qu'on y lit la bonté de son cœur. Seulement, soit dit sans reproche, ajouta la jeune lille en souriant, ce cher cousin néglige un peu sa toilette. C'est (loin mage, car, s'il voulait, il pourrait, comme tant d'autres, avoir l'air d'un élégant .

— Cette négligence, très réparable d'ailleurs, est excusable, en cela qu'elle prouve l'amour de ton cousin pour son art, où il excelle. Il ne sort de son atelier qu'afin de venir ici passer, de temps à autre, ses soirées en famille.

— C'est vrai. Il paraît si heureux lorsqu'il est avec nous! et, comme il nous le dit toujours, il ne connaît que deux choses : son art et la vie de famille. Aussi est-il l'un des premiers orfèvres de Paris.

— Ça mord ! ça mord! dit tout bas et joyeusement M. Joufîroy au cousin Roussel qui, s'adressant à Aurélie :

— Sais-tu quelle est la bonne nouvelle que je priais ton père de me laisser l'annoncer. Un prince est venu hier apporter la croix d'honneur à ton cousin de la part du roi.

— Il serait vrai? dit Aurélie avec un accent de surprise et de satisfaction. Ah! combien je suis contente pour Fortuné de ce que vous m'apprenez-là. Doitil être glorieux!... Un prince lui apporter la croix de la part du roi!

Mm" Joullïoy regardait sa lille en l'entendant parler avantageusement de son cousin. L'orgueilleuse femme, selon l'expression de son mari, trouvait, à l'encontre de lui, que ça mordait trop à l'endroit du jeune artiste.

— Oui, fifille! s'écria M. Joufîroy radieux, Fortuné a la croix d'honneur! Je ne m'en sens pas d'aise!.. C'est mon neveu, enfin!... c'est mon neveu, ce cher garçon !

— Ainsi, poursuivit Joseph en jetant à son tour un regard triomphant sur la tante Prudence, qui, fidèle à sa neutralité, tricotait activement, ainsi, ma chère Aurélie, ton amour-propre est, comme celui de ta famille, justement flatté de la distinction dont Fortuné a été l'objet?

— Certainement, j'ensuis fière pour lui et pour nous... Cher Fortuné! son talent méritait d'être ainsi récompensé!

— Et de cette récompense, il est doublement heureux; sais-tu pourquoi?

— Non, cousin Roussel.

— Parce qu'il s'est dit : «Maintenant, ma position est faite; elle est aussi honorable que possible; je peux songer à me marier. »

— Comment! Fortuné songe à se marier?

— C'est son plus vif désir, mon enfant...

— Eli bien!... celle qui l'épousera sera certaine d'être heureuse... répondit ingénument et sincèrement Aurélie; elle pourra se vanter d'avoir un mari modèle.

— Et par-dessus le marché, elle pourra se vanter d'être boutiquière! s'écria Mm° Jouffroy, ne pouvant contenir son impatience, et s'alarmant de plus en plus d'entendre sa fdle faire ainsi l'éloge de son cousin. Eh ! mon Dieu! oui, ajouta-t-elle d'un air méprisant, voilà le beau lot réservé à Mmc Fortuné Sauvai!... boutiquière et bijoutière!

La tante Prudence ne put se contenir davantage, et oubliant sa neutralité, reprit avec une indignation sardonique :

— Bijoutière! boutiquière!... Ah fi! ma noble nièce! ta mère a raison! quel mot vulgaire : boutiquière... c'est à soulever le cœur! Boutiquière! comme qui dirait tenir une ignoble boutique! ni plus ni moins que celle que tenaient ton père et ta mère!... Boutiquière! mais, qu'est-ce que c'est que cet ignoble mot-là?... mais qu'est-ce que cet ignoble métier-là? Bravo, ma bellesœur! vous avez le sens droit, le cœur haut et l'esprit fier! Tudieu! si ma nièce suit vos conseils... ce n'est point elle qui fera jamais honte à la famille!..

— Oui, mademoiselle Prudence, ma fille écoutera mes conseils, ne vous en déplaise! répondit aigrement Mm° Jouffroy à sa belle-sœur; et si elle m'en croit, dussiez-vous en crever de dépit, Aurélie, belle comme elle l'est, richement dotée, pouvant prétendre aux plus beaux partis, ne sera jamais boutiquière. Elle est faite pour mieux que cela... et afin de réjouir votre bon cœur... votre excellent cœur... je vous apprendrai que, pas plus tard qu'hier, au bal où nous étions, chez les Bichardet, des personnages du plus grand monde, un marquis et un comte, l'un pair de France et l'autre son neveu, n'ont eu d'yeux, de prévenances, d'attentions que pour ma fille. M. le comte de Villetaneuse, c'est son nom (vous le voyez, mademoiselle Prudence, je mets les points sur les i, j'articule les noms), M. le comte de Villetaneuse, un aimable et charmant jeune homme, n'a voulu danser qu'avec Aurélie. \\ lui a dit, ainsi que son oncle le marquis, qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à une ravissante comtesse très à la mode du faubourg Saint-Germain. Or, j'imagine que lorsqu'une jeune personne a l'air assez distingué pour qu'un comte et un marquis lui disent de ces choses-là, elle n'est pas faite, Dieu merci! pour être jamais boutiquière!

— Vous avez raison, madame, et vous parlez d'or, reprit la tante Prudence. Puis, s'adressant à M. Jouffroy, qui, désolé de cette discussion,

LA F WIIU.i; JiM ITKOY

Elle quitta la fenêtre et l'abri du paravent, afin de se rapprocher de son père et de sa mère. (P. 96.)

soupirait el ne soufflait mot : Mais j'y pense, mon frère... Est-ce que le roi de France n"a pas encore des fils à marier?... M'est avis que ce serait un parti assez sortable pour Aurélie... Peut-être ta femme n'y verrait point d'inconvénient, à ce mariage-là...

— Mademoiselle Prudence, vous n'êtes qu'une vilaine envieuse!... s'écria M"" Jouffroy exaspérée ; vous n'êtes que fiel et que haine, parce que vous

L1V. lî. — EIOF.KE S! E. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. ROUFF ET C1». L1V. il

n'avez jamais pu trouver à vous marier, à cause de votre mauvais cœur, de votre méchant caractère et de votre langue de vipère!

— Sophie! peux-tu parler ainsi à ma sœur devant notre fille ! s'écria M. Jouffroy, douloureusement ému; —ne sais-tu pas...

— Taisez-vous: votre sœur n'aime personne... et je suis enchantée de l'occasion de lui dire en face qu'elle devient insupportable!

— Parce qu'il me devient impossible de supporter vos adulations extravagantes, vos admirations ridicules au sujet d'Aurélie, madame! reprit la tante Prudence. Vous mettez martel en tête à cette enfant; vous ne savez qu'imaginer pour flatter, pour exciter sa vanité, pour l'encourager aux prétentions les plus folles... et cela vous trouverez bon que je le dise en sa présence. J'ajouterai d'ailleurs que, si elle n'était pas douée d'un cœur excellent, vous risqueriez de la rendre la créature la plus désagréable, et, qui pis est, la plus malheureuse du monde...

— Mademoiselle Prudence, j'élève ma fille ainsi qu'il me plaît.

— Hé! madame, je comprends qu'une mère soit orgueilleuse de sa fille. Enorgueillissez-vous donc de ce qu'il y a de vraiment louable chez Amélie, et il y a certes de quoi vous rendre justement fière. Mais si elle est votre enfant, elle est aussi ma nièce. Or, j'ai, je m'imagine, le droit de m'intéresser à elle.

— Tu le vois bien, Sophie, se hâta de dire M. Jouffroy, tout cela n'est qu'un malentendu. Ma sœur aime Aurélie à sa façon, comme nous l'aimons à la nôtre. Ce que Prudence nous dit est dans une bonne intention. Puis, s'adressant tout bas à Aurélie, il ajouta : Va vite embrasser ta mère et ta tante.

Aurélie, attristée de ce débat dont elle était la cause involontaire, se rendit avec une parfaite bonne grâce au désir de son père, et dit à Mrae Jouffroy, en l'embrassant tendrement :

— Chère maman, si tu savais combien je suis affligée de cette discussion! Tu m "aimes tant, ajouta la jeune fille avec mélancolie, tu m'aimes tant que tu fais pour mon bonheur les plus beaux rêves!

Puis embrassant à son tour la tante Prudence :

— Vous m'aimez bien aussi... Les observations que vous faites à ma mère sont, je le sais, dans mon intérêt, chère tante !

Puis, elle reprit avec un sourire touchant et charmant, en prenant à la fois par la main Mm° Jouffroy et la tante Prudence :

— Allons, vous n'êtes plus fâchées, n'est-ce pas, bonne mère, chère, tante?... Je serais désolée de me croire l'objet d'un dissentiment sérieux entre vous... De grâce! ne me laissez pas cette crainte... Vous verrez, je saurai toutes deu\ vous contenter...

— Mon Dieu! reprit Mmo Joulïroy, cédant à la douce influence de sa fille,

ta tante Prudence doit savoir que la patience n'esl pas mon fort... et elle me taquine toujours.

— Sophie, répondit la vieille lille d'une voix conciliante, vous devez savoir aussi que je ne peux m'empôcher de dire ce que je crois juste et vrai. Je le dis quelquefois d'une façon trop acerbe, je l'avoue et le regrette. N'attristons pas davantage cette chère enfant, oublions nos vivacités de tout à l'heure.

— Soit, Prudence; je suis colère, mais n'ai pas de rancune.

— Enfin, c'est très heureux! ajouta Joseph. Que de peine vous avez eue à reconnaître toutes deux que vous valez mieux que vos paroles!

— Chère femme ! chère sœur ! dit M. Jouflïoy avec expansion et les larmes aux yeux. Il m'est si doux de vous voir unies comme autrefois!... Est-ce que nous devrions jamais douter de notre affection les uns pour les autres! Que

•diable! chacun a ses petites vivacités; soyons indulgents, il n'y a qu'un bonheur au monde : celui de vivre paisiblement, bonnement.... en famille!

Un silence de quelques instants, causé par les émotions et les réflexions diverses de nos personnages, interrompit l'entretien.

Le cousin Roussel, tout d'abord frappé dès l'entrée d' Aurélie; de sa légère pâleur et de l'expression mélancolique de sa physionomie, avait remarqué sou irouble, sa rougeur, lorsque M"" Jouffroy s'était extasiée sur les préférence témoignées à Amélie, durant le bal de la veille, par M. de Villetaneuse. Or, le matin même, et en présence de Joseph, le domestique du comte était venu dans l'atelier de Fortuné, afin de recommander au père Laurencin de porter san< retard un bijou à Mm° de Morlac, courtisane en renom, chez qui M. de Villetaneuse devait se trouver avant midi. Enfin, Joseph savait par M. Baleinier, l'un de ses anciens confrères, alors escompteur, que la signature de M. de Villetaneuse était partout refusée. Sans pénétrer l'amoureux secret d'Aurélie, mais assez porté à croire que la jeune fille, à force d'entendre répéter « qu'elle pouvait prétendre à un superbe mariage, » avait remarqué, trop remarqué le comte, le cousin Roussel, loin de regarder la cause de Fortuné comme perdue, sentit renaître son espoir à l'endroit de ce mariage.

Aurélie, de son côté, frappée de ce que Mm° Jouffroy s'était écriée que « sa fille ne serait jamais boutiquière », et cela au moment où le cousin Roussel, parlait des projets de mariage de Fortuné, soupçonna dès lors qu'elle n'était pas étrangère à ces projets. Elle n'en douta plus lorsque, rompant le premier le silence. Joseph lui dit :

— Ma chère Aurélie, notre conversation a été complètement détournée de

son but; laisse-moi te rappeler qu'au moment où elle a été interrompue, tu me disais (ce sont tes propres paroles) « que la femme que choisirait Fortuné pouvait être certaine d'être la plus heureuse des femmes, car elle aurait un mari modèle. » M'as-tu dit cela?

— Oui, répondit fermement Au relie, rougissant légèrement, oui, cousin Roussel, je vous ai dit cela... parce que je le pensais... parce que je le pense.

— Hé bien!... ce mari modèle peut-être le tien. Fortuné t'aime à l'adoralion, sans avoir jamais osé te l'avouer... Mais sa croix d'honneur lui a donné du courage... Il m'a prié de faire à tes parents et à toi ses offres de mariage.

— Aurélie, je n'ai pas besoin de te rappeler que tu es libre, absolument libre d'accepter ou de refuser ces propositions, ajouta vivement Mme Joufl'roy. Dieu merci! ni moi, ni ton père, nous ne te gênerons jamais dans ton choix.

— Oh! pour ça non, fifille ; c'est toi qui te maries, c'est à toi de prendre le mari qui te convient.

— Cousin Roussel, répondit la jeune fille avec émotion après un moment de silence, je remercie Fortuné d'avoir pensé à moi; je l'aime comme un ami d'enfance, comme un frère; je sais combien il mérite d'affection... mais...

— Mais tu n'as pas le moins du monde envie de l'épouser, se hâta de dire Mm0 Joufl'roy ; n'est-ce pas, ma fille?

— ■ Maman, je ne désire pas encore me marier... mais je reconnais toutes les qualités de Fortuné... La femme qu'il épousera sera très heureuse.

— Alors, fifille, c'est fini... n'en parlons plus... c est dommage!...

— J'étais certaine d'avance du refus d'Aurèlie, reprit Mm° JoulTroy d'un air triomphant; je savais bien qu'elle ne consentirait jamais à être bouti...

Mais se rappelant la virulente sortie de la tante Prudence au sujet du mépris des boutiquiers, la mère d'Amélie s'interrompit, trop satisfaite, d'ailleurs, pour songer à réveiller une querelle assoupie ; aussi reprit-elle :

— Enfin, elle ne veut pas de Fortuné pour mari ; ce qui ne l'empêche pas d'être le meilleur garçon du monde...

— Oh! certainement, reprit la jeune fille, et je vous en prie, cousin Roussel, dites-lui que si je refuse sa main... c'est que... et confuse elle balbutia : c'est que je...

— C'est que tu ne veux pas l'épouser, ajouta Mmo Jouffroy; c'est simple comme bonjour.

— Soit! reprit Joseph, ne parlons plus de ton cousin; mais, puisque nous sommes entre bons amis, en famille, veux-tu, ma chère Aurélie, que nous causions un peu du mariage en général? Et il ajouta gaîment : C'est un sujet de conversation qui n'est point déplaisant pour une jeune fille.

— Non, cousin Roussel; causons mariage, si vous le voulez.

— Tiens... si je ne me trompe... et après tout, ce désir serait de ta part

fort naturel... lu vomirais un mari qui d'abord te plût... cela va de soi. Et puis, voyons, avoue cela à ton vieil ami... et puis tu voudrais aussi que ce mari flattai ton amour-propre. Ai-je deviné juste?

— Sans doute, vous avez deviné, cousin Roussel; n'est-ce pas ma fille?

— Oui, maman.

— Cherchons donc dans les futurs contingents, c'est le mot, reprit gaîment Joseph, sur qui tu pourrais fixer ton choix, si ledit futur te plaisait préalablement, c'est entendu... Voyons, épouserais-tu, par exemple, un médecin?

— Oh ! cousin, reprit en souriant Aurélie, entendre toujours parler de maladies ce n'est pas gai.

— Un notaire?

-- Toujours entendre parler de contrats.

— Un avocat?

— Toujours entendre parler de procès! ■ — Un militaire?

— Je craindrais trop pour ses jours s'il allait à la guerre!

— Cherchons encore... un banquier?

— Il serait plus occupé de sa caisse que de moi.

— Alors je ne te parlerai pas d'un négociant, d'un négociant en gros, bien entendu, et qui ne serait point boutiquier, comme dit ta mère; il aurait aussi à s'occuper de son commerce, comme le médecin de ses malades, comme le notaire de ses affaires, comme l'avocat de ses causes, comme le militaire de ses soldats. Cherchons donc encore. Tiens, cette fois, je crois avoir rencontré juste : je gage que tu voudrais épouser un jeune homme riche, aimable, charmant, n'ayant d'autre occupation que celle d'être du matin au soir aux petits soins pour toi? d'autre état que celui de t'adorer, de te faire vivre le plus agréablement du monde?

— Hé! hé! Joseph, cette fois-ci tu brûles, n'est-ce pas, fifille?

— Que voulez-vous, mon père! il faudrait être bien difficile pour qu'un pareil mari ne vous plût pas, répondit Aurélie en souriant à demi ; mais étouffant un soupir qui répondait à une pensée secrète et pénible, elle ajouta : Seulement le cousin Roussel sait bien que de tels mariages sont introuvables.

— Pourquoi donc introuvables? reprit madame Jouffroy. Relie comme tu l'es... richement dotée... j'espère bien que nous le dénicherons, ce phénix de mari qui n'aura pas d'autre occupation que de te rendre la plus heureuse des femmes.

La tante Prudence secoua la léte, et ne voulant pas rompre la trêve contractée avec sa belle-sœur, lui dit, sans donner celte fois à sa pensée une forme caastique :

— Ah ! Sophie, je me défie des maris qui n'ont point d'autre état que

celui d'être amoureux de leur femme! Rien de pire en ménage que l'oisiveté des époux; elle engendre bientôt l'ennui, la satiété, le dégoût et tout ce qui s'ensuit.

— Allons, Prudence, c'est de l'exagération.

— Ma chère belle-sœur, je n'exagère point. Voyons, soyez sincère. Est-ce qu'alors que vous aidiez si utilement mon frère dans son commerce, n'ayant pas une minute à vous, tant vous montriez d'activité, vous n'éprouviez pas, après une journée si bien remplie, un grand bonheur à vous retrouver le soir dans la confiante intimité de votre mari, qui, le jour durant, avait été occupé de son côté, ainsi que vous du vôtre? Ne ressentiez-vous pas un vrai plaisir à jouir ainsi d'un repos laborieusement gagné? Avouez-le, vous vous seriez mortellement ennuyés vis-à-vis l'un de l'autre si, du matin au soir, vous étiez restés tous deux sans quoi savoir faire de votre temps.

— Certes, j'aime et j'ai toujours tendrement aimé Mimi ; mais, saperlotte! rester du matin au soir à nous regarder, elle et moi, le blanc des yeux... il y aurait eu de quoi avaler notre langue!

— Et comment donc vivent tant de personnes riches, indépendantes, qui ne sont pas dans le commerce, ou qui n'ont pas d'état? répondit M"18 Jouffroy en haussant les épaules; les gens du beau monde, enfin? Est-ce qu'ils s'ennuient à avaler leur langue?

— Ma cousine, lisez-vous la Gazette des Tribunaux?

— Je vous demande un peu, cousin Roussel, à quoi rime cette question-là.

— Elle rime à séparation.

— Oui, ma cousine, répéta Roussel, en s'adressant à Mm0 Jouffroy, cette question rime à séparation. Si vous lisiez le journal judiciaire dont je parle, vous verriez qu'il ne se passe presque pas de semaine sans que les tribunaux aient à prononcer une séparation de corps et de biens parmi ces beaux mariages où le mari et la femme ne savent quoi faire de leur temps, comme le disait la tante Prudence. Oh! certainement, au nouveau tout est beau : la lune de miel dure environ ses trois ou quatre quartiers, après quoi viennent la froideur, l'ennui, la lassitude de l'un et de l'autre; madame vit de son côté, monsieur du sien; s'il est jeune, il recommence sa vie de garçon, et le diable sait ce que c'est que la vie de garçon des gens oisifs! Eh! mon Dieu! chère Aurélie... tiens, j'y pense, voici un exemple tout trouvé...

— Que voulez-vous dire?

— Ce matin, en allant voir Fortuné, j'ai trouvé son vieil ouvrier, le père Laurencin, qui se disposait à aller porter un magnifique bracelet chez une de ces femmes qui sont la honte de leur sexe. Ce bracelet avait été commandé par un beau jeune homme, ma foi ! qui n'a pas non plus sans doute d'autre étatique celui de mener joyeuse vie. Ce jeune comte, car il est comte, s'il vous plaît! se nomme

LA FAMILLE J01U TKnY

M. de... de... Vil... Villetaneuse, je crois, ajouta Joseph, feignant de consulter ses souvenirs et d'oublier que ce nom avait été prononcé durant l'entretien précédent par la mère d'Aurélie ; oui, c'est bien cela... M. le comte de Villetaneuse, neveu d'un pair de France, par parenthèse!

— Quoi! s'écria Mm° Jouflïoy, ce jeune homme qui a l'air si comme il faut, qui a été hier soir si aimable, si charmant pour nous?

— Le neveu de M. le marquis! ce vénérable homme qui trouve que Mimi ressemble à une duchesse, et (ifille à une comtesse?

— Tout ce que je puis t'aftirmer, mon ami, reprit Joseph en observant attentivement Aurélie, c'est que, ce matin, j'étais, je te le répète, dans l'atelier de Fortuné, lorsque le domestique d'un certain comte de Villetaneuse est venu recommander instamment de porter, avant midi, chez une, Mm(î de Morlac, un bracelet commandé la veille. M. le comte devant se trouver, à l'heure en question, chez cette femme, qui n'est autre chose que l'une de ces créatures que je ne me permettrai pas même de qualifier en présence d'Aurélie. Et voilà les dignes objets de l'amour de ces jolis messieurs!... Vous voyez comme ils placent leurs délicates et tendres affections!... ce qui ne les empêche point d'ailleurs de se montrer très galants, très empressés auprès des honnêtes jeunes filles qu'ils rencontrent dans un bal, et de l'ingénuité desquelles ils se moquent sans doute ensuite fort agréablement!

— En vérité, je n'en reviens pas, dit Mm8 Jouiïroy; un jeune homme de si bonnes manières avoir de pareilles liaisons !

— Que veux-tu, Mimi? les jeunes gens... dame!... les jeunes gens du grand monde surtout... ça aime à passer la vie douce! Ah! ce n'est, pas notre pauvre Fortuné qui aurait de ces mauvaises connaissances-là!

Pendant que son père et sa mère s'exclamaient ainsi, et que le cousin Roussel l'observait d'un regard pénétrant, Aurélie rougissant, pâlissant tour à tour, crut qu'elle allait défaillir : elle sentit des larmes brûlantes lui venir aux yeux. Elle se trouvait heureusement auprès d'un paravent développé non loin d'une fenêtre ; elle se retourna vivement et parut s'approcher machinalement de la croisée, et y demeura quelques instants.

Hélas! la pauvre enfant ne pouvait plus se faire illusion sur ses sentiments au sujet de M. de Villetaneuse. Déjà la veille, en le voyant au bras de Mmo Bayeul, et éprouvant l'amertume d'une vague jalousie, elle avait quitté le bal. Mais pouvait-elle comparer ce mouvement de dépit à la douleur qui la navrait en apprenant l'amour de M. de Villetaneuse pour une femme perdue! Lui... lui dont le souvenir l'obsédait malgré elle; lui qui, ce matin-là, à ce moment même où elle se livrait, à ces poignantes réflexions, se trouvait sans doute auprès de cette vile créature!...

La honte, la colère, montèrent au front de la jeune lille ; elle détesta sa

faiblesse; elle se promit fermement, sincèrement, de chasser de son cœur et de son esprit des pensées indignes d'elle, et, puisant un grand courage dans sa résolution, renfonçant ses larmes, ainsi que l'on dit vulgairement, se croyant sûre d'elle-même, elle quitta la fenêtre et l'abri du paravent, afin de se rapprocher de son père et de sa mère. Ceux-ci, peu pénétrants, n'avaient nullement remarqué la passagère émotion de leur fille; mais Joseph, ne l'ayant pas quittée des yeux, devina les secrets ressentiments dont elle était agitée, augura de mieux en mieux pour ses projets, et relevant l'entretien un moment interrompu :

— Ta tante et moi, nous te disions tout à l'heure, ma chère Aurélie, que l'oisiveté en ménage était chose fâcheuse, et qu'épouser un beau jeune homme sans état, c'était, pour une femme, s'exposer souvent à des mécomptes, à des chagrins presque certains.

— Oui, répondit la jeune fille d'une voix assez ferme, vous me disiez cela, cousin Roussel.

— lié bien! voilà justement mon exemple tout trouvé, mon enfant : supposons, et c'est là, je le déclare d'avance, une supposition absurde, mais enfin — elle m'est nécessaire, supposons, dis-je, que, voulant te marier à un homme qui flatte ton amour-propre, et n'ait pas d'autre occupation que celle d'être amoureux de toi, tu aies, hier, à ce bal, remarqué M. de Villelaneuse, fort aimable, fort joli garçon, dit-on, et qui s'est montré fort galant pour toi: supposons enfin, que, séduite par sa figure, par son esprit, que sais-je peutêtre aussi par son titre de comte, tu te sois dit : « Voilà le mari qui me conviendrait. »

— Moi? reprit Aurélie d'une voix légèrement altérée; allons vous plaisantez, cousin Roussel !

■ — Ah ! ah ! ah ! merci du peu, Joseph ! comme tu y vas ! Fifille comtesse ! Tu te moques de nous! tu sais bien qu'un pareil mariage est impossible... nous ne sommes que de bons bourgeois, des négociants retirés...

— Des pleutres d'honnêtes gens ! reprit la tante Prudence en tricotant à outrance, des je ne sais qui, des croquants, qui ont eu l'impertinence de gagner leur fortune en travaillant!...

— Je vous répète, mes amis, dit Joseph, que je parlais d'une supposition parfaitement absurde.

■ — Pas déjà tant absurde, en cela que M. le comte a positivement dit à ma fille qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à une jeune comtesse fort à la mode, reprit Mm° Jouffroy avec une suffisance qui faillit faire sortir la tante Prudence de la réserve qu'elle s'imposait à l'égard de sa belle-sœur depuis la trêve conclue entre elles; je ne vois donc pas ce qu'il y a de plus absurde à supposer qu'Aurêlie puisse épouser un comte et même un duc. Elle est assez belle cour cela! .

LA I WIII.I.K JOUFFIIOY

Aurélie, tu as mon ^"rt entre tes mains. (P. 104.)

La tante Prudence se dédommagea de son mutisme obligé en se grattant avec fureur la tempe droite du bout de son aiguille à tricoter, tandis qu Aurélie répondait avec une amertume contenue :

— Rassurez-vous, maman : je ne prends pas au sérieux les plaisanteries de notre cousin... Il me suppose une ambition que je n'ai pas...

— Mais que tu pourrais avoir, ma fi le... C'est moi qui te le dis, tu peu\

UV. 13. — EUOÈNK SUE. — LA FAMILLE JOI'KKROY. — ÉD. J. IIOUKP BT C1». L1V. 13

prétendre à tout... tu serais duchesse.,, princesse... si les titres se*mesuraient à la beauté... Je ne sors pas de là !

— Eli bien, alors, duchesse Mimi, reprit gaiement M. Jouiïroy, faisant allusion à l'autre ressemblance imaginée par le marquis de Vil'yetaneuse, laisse donc parler Joseph ; il suppose fifille comtesse, et il part de là du pied gauche.

— Veux-tu, ma chère Aurélie, continua le cousin Roussel, que je te tire à peu près l'horoscope d'un pareil mariage?

— Voyons, dit M. Jouffroy, voyons l'horoscope, seigneur Rotomago.

— Monsieur le comte a, je ne sais pourquoi ni comment, consenti à épouser une petite bourgeoise, belle comme le jour à la vérité, fort bien dotée, c'est encore vrai...

— Mais dont le père aunait de la soie à son comptoir de la rue Quincampoix, ajouta la vieille fille, et ce sont là de ces bassesses que l'on ne pardonne point à l'épousée, si charmante qu'elle soit.

— ■ La tante Prudence n'a que trop raison, reprit Joseph. Or, M. le comte, qui fait cadeau de magnifiques bracelets à une donzelle qui le mène sans doute par le nez, épouse la dot, avec la petite bourgeoise par-dessus le marché ; continue en secret sa liaison avec la donzelle, mène grand train, joue gros jeu, régale ses amis, et, si sa femme s'avise de se plaindre, lui dit du haut de sa cravate et de sa noblesse : « Qu'est-ce que c'est que ça, ma chère? De quoi vous plaignez-vous? Est-ce que je ne vous ai pas décrassée, en vous faisant comtesse? »

— i Hélas! notre cousin dit vrai, pensait Aurélie, ramenée à son bon sens naturel que les déplorables extravagances de sa mère avaient souvent égaré, mais non foncièrement perverti. Allons du courage! oublions, oublions!... Il aime cette créature ; et, ne l'eût-il pas aimée, pouvais-je seulement rêver un pareil mariage? Non, non, quoi que dise ma mère sur les prétentions que je dois avoir, sa tendresse pour moi l'aveugle...

— Oh çà ! mais... un instant, Joseph! tu vas... tu vas, et tu oublies dans ta supposition que nous serions là, Mimi et moi, pour empêcher que l'on rendit notre enfant malheureuse; et cela ne se passerait pas ainsi, sac à papier!

— Ah ! oh ! te voilà bien crâne, mon vieil ami ! Et commei lit diable t'y prendrais-tu pour empêcher M. le comte d'en agir à sa guise?

— D'abord, cousin Roussel, dit impatiemment Mme Jouffroy, vous voyez tout en noir.

— Quant à cela, Mimi, entendons-nous. Nous avons eu longtemps pour pratique, et je dois ajouter pour excellente pratique, cette demoiselle de l'Opéra dont le galant était je ne sais plus quel duc. Son intendant, venait toujours nous solder les comptes de la demoiselle en question, et cependant M. le duc avait pour femme une jeune et jolie personne.

— Je ne vois pas tout en noir, cousine, reprit Joseph.

i \ i wiu.i.r i i;m\

Vous rencontrez hier un charmant jeune homme, vous nous faites son éloge, et trompée, séduite, comme vous, par de gracieuses apparences, Aurélie se dit (toujours selon ma supposition) : « Voilà le mari qui me plairait. ■> Je pousse ma supposition à l'extrême. Aurélie épouse ce charmant jeune homme, et il se trouve que, fieffé libertin, il la rend fort malheureuse.

— Mais encore une fois, Joseph, nous sommes là, et je dis à M. le comte : < Monsieur mon gendre, je ne vous ai pas donné lilille pour que vous la rendiez malheureuse. Ah! mais non, voyez- vous! apprenez cela! » Sans compter que ma femme, qui n'y va pas de main morte vous le houspillerait joliment, M. le comte! N'est-ce pas, Mimi, tu lui ferais les gros yeux?

— Jour de Dieu! Oh! oui, il aurait affaire à moi, celui qui causerait du chagrin à ma fille !

— Pauvres amis, reprit Joseph, malgré vos remontrances et les gros yeux de ma cousine, savez-vous ce que vous répondrait M. le comte, toujours du haut de sa cravate et de sa noblesse? « Qu'est-ce que c'est que ça, bonnes « gens? Est-ce que je suis en tutelle? Est-ce que je ne peux pas vivre comme « il me convient? Est-ce que vous vous imaginez que je vous permettrai de me faire des remontrances chez moi? »

— Mais je suis le père de ma fille, quand le diable y serait ! et un père a bien le droit...

■ — Le droit... de quoi? reprit la tante Prudence en haussant les épaules. Hormis le cas où ton gendre battrait ta fille... (et en ce cas-là seulement tu pourrais le joindre à elle pour demander une séparation)... tu n'as pas le droit de souffler mot ; ton gendre est maître chez lui, et il t'enverra promener. Est-ce qu'il n'y a pas mille manières de faire le malheur d'une femme sans la battre !...

— Mais pourquoi voulez-vous donc que l'on rende Aurélie malheureuse? reprit Mmc Joulfroy. Belle et douce comme elle est, il faudrait être un monstre pour la tourmenter. Oui, un monstre dénaturé. Il ne faut pas non plus, ma sœur, toujours croire à la mauvaiseté des gens...

— Mon frère... une jeune personne qui se marie hors de sa condition, son mari ne fùt-il pas un méchant homme, s'expose presque assurément à des déceptions, à des mépris, à des chagrins sans nombre. Elle arrive dans un monde qui n'est point le sien. Plus elle est belle, plus elle est jalousée par les grandes dames, qui la regardent comme une impertinente petite bourgeoise. Elles lui font durement sentir qu'en l'épousant son mari s'est mésallié. Celui-ci souffre dans sa vanité des dédains dont sa femme est l'objet, et, tôt ou tard, il se venge sur elle de sa mésalliance,

— Tante Prudence, vous parlez comme un livre.

— C'est que dans un litre j'ai lu la comédie de Georges Dandin, cousin Roussel, et m'est avis (pie l'histoire de Gorges Dandin peut devenir celle de

ŒUVRES m: EUGÈNE SOI

Georgelte Dandine. Il y aurait fort à dire sur ce chapitre-là, sans compter les autres. Ainsi, crois-moi, mon frère, nous sommes de bonnes gens, ne risquons poinl par sotte gloriole de donner à rire aux malicieux, et, qui pis est, de nous rendre fort malheureux.

— Ah! ma tante, dit Aurélie à la vieille fille avec expansion, combien vos paroles sont sages! Oui, oui, vouloir se marier hors de sa condition, c'est sV\poser àdes déceptions, àdes mépris navrants, pour peu que l'on ait quelque fierté dans lame.

— Bravo, fifille ! Nous sommes de bonnes gens, restons entre bonnes gens. Ma sœur l'a dit... et je dis comme elle. J'espère que te voilà joliment revenue df I idée d'être comtesse, si lu l'avais eue, cette idée baroque!

— Baroque! grommela Mme Jouffroy, pas si baroque!

— Oui, Mimi, j'en suis pour ce que j'ai dit : au diable les comtes et les marquis! vivent les bonnes gens! voilà mon caractère!

— Bassurez-vous, mon père, ajouta Aurélie avec une amertume contenue qui répondait à sa pensée secrète, je n'exposerai jamais ni ceux que j'aime, ni moi, à des humiliations dont la seule idée me fait rougir.

A ce moment, l'on frappa doucement à la porte de la chambre.

— Qui est là? demanda Mme Jouffroy.

— Moi, maman, répondit la voix de Marianne.

— Entre, mon enfant, dit M. Jouffroy.

La jeune tille entra, et tout d'abord tâcha de deviner sur la physionomie dr ta tante Prudence s'il y avait une décision prise au sujet de la proposition d^ Fortuné. La vieille fille comprit le regard de sa nièce et la rassura quelque peu par un signe de tête négatif.

— Que veux-tu, Marianne ?

— Maman, notre cousin Fortuné vient d'arriver... il...

— Dis-lui qu'il vienne, reprit vivement Joseph en interrompant la jeune fi i le ; qu'il vienne à l'instant.

Marianne craignant de trahir son trouble sortit aussitôt, et madame Jouffroy, fort surprise, s'écria :

— Mais, cousin Boussel, Aurélie vous a dit que...

— Mes amis, je conçois l'impatience de ce pauvre Fortuné; je l'avais prié de m 'attendre chez moi, où je devais lui apprendre le résultat de ma démarche auprès de vous; il n'aura pu résister au désir de connaître votre résolution.

— Notre résolution est bien simple : Aurélie ne veut pas de lui pour nia ri.

— Alors elle va lui notifier elle-même son refus, répondit Joseph ; il faut avoir le courage de son opinion.

— Moi ? repril vivement Aurélie, avec un accent d'affectueuse compassion ; je n'oserai jamais apprendre à ce pauvre Fortuné... <jue...

— Arrange-toi! répondit Joseph; le voici.

Et en effet, Fortuné Sauvai entra dans la chambre où se trouvait réunie la ramille.

Fortuné, ainsi que le pressentait le cousin Roussel, n'avait |iù maîtriser son anxieuse impatience, et, surmontant sa timidité, il venait savoir son arrêt. Il entra lentement et d'un pas mal assuré. Sa pâleur, les angoisses qui se lisaient sur ses traits, la triste et douce résignation de son regard, frappèrent Amélie. Kl le se sentit attendrie.

— Pauvre Fortuné! pensait-elle; le doute seul lui cause tant de chagrin... que sera-ce donc de la certitude!...

Joseph jeta un regard narquois et presque triomphant sur la tante Prudence, qui paraissait inquiète et contrariée de l'arrivée inattendue de Fortuné; puis «'adressant à lui :

— Mon ami, l'on prétend que lorsqu'on a une bonne cause, elle n'est jamais mieux plaidée que par soi-même : donc, en avant! ta cause est lionne, plaide-la.

— Assurément, nous avons beaucoup d'amitié pour toi, Fortuné, ajouta M. Jouffroy; nous connaissons tes excellentes qualités, sans compter que tu fais honneur, grand honneur à la famille... puisque tu es décoré!... J'en suis tout ûer, tout heureux, pour toi et pour nous!... mais daine!... c'est fiulle qui se marie... c'est à elle à te répondre si elle veut, oui ou non, t'épouser.

Fortuné, se tournant alors vers sa cousine, dont l'embarras redoublait, lui dit avec un accent pénétré :

— Aurélie, tu as mon sort entre tes mains...

— Je suis sans doute bien flattée de ce que tu aies songé à moi, reprit la jeune lille en rougissant, mais... mais... je ne désire pas encore me marier.

— Je comprends, dit Fortuné en secouant la tète, tandis que de grosses larmes roulaient dans ses yeux ; cette réponse est un refus déguisé.

■ — Je... je... t'assure... que non... je te dis la vérité, ajouta Aurélie en détournant la vue, carie regard de son cousin la navrait.

— Encore un mot, de grâce! reprit l'orfèvre après quelques moments de silence. Toi seule tu sais si je dois conserver quelque espérance... Je t'en conjure, au nom de' notre amitié d'enfance, réponds-moi sincèrement; mais, avant de me répondre, laisse-moi te dire combien je t'aime, pourquoi je t'aime, et quelle vie je révais pour toi. Je t'aime de cœur depuis notre enfance, parce que j'ai pu apprécier tes qualités; je t'aime d'amour depuis que tu es jeune fille, parce que la beauté est sans égale... Cet amour, confondu avec nos liens de parenté, me semblait si nature!, notre mariage si sortable, que... (et en cela j'eus un

grand tort) je m'abandonnais sans inquiétude h ce doux sentiment, comme s'il eût été partagé par toi, Aurélie. Celle confiance ne naissait pas d'une ridicule assurance de moi-même; tu me connais, tu dois m'en croire; non, toute affection profonde se croit partagée ; la mère qui aime son enfant, le frère qui aime sa sœur, ne doutent jamais, n'est-ce pas, de la tendresse de ceux qu'ils chérissent?

— Hé! hé! le plaidoyer ne commence pas mal, dit tout bas le cousin Roussel à la vieille fille; qu'en pensez-vous, tante Prudence?

— Laissez-moi tranquille, vilain homme! Je n'ai point envie de rire. Que Fortuné perde sa cause ou qu'il la gagne, il y aura toujours un malheureux.

Et la tante Prudence continua son tricot avec fureur, pendant que Fortuné poursuivait ainsi :

— Ma vie n'avait donc qu'un mobile, continua Fortuné Sauvai en présence des époux Jouffroy, de Joseph Roussel et de la tante Prudence; ce mobile, c'était mon amour pour toi, Aurélie ; mon amour n'avait qu'un but : notre mariage. Je me suis mis à l'œuvre, me disant : « Je veux devenir l'un des premiers artistes de ma profession, afin de flatter le légilime orgueil de ma femme; je veux augmenter mon patrimoine par mon travail et par mon économie, afin que ma femme n'ait rien à désirer. » A force de persévérance, je suis arrivé à mes fins. Mon patrimoine a presque doublé, et hier le prince Maximilien m'a remis, delà part du roi, la croix d'honneur. Je ne l'avais pas sollicitée. C'était la récompense de mes travaux. Tu vas sourire de ma naïveté, Aurélie, ajouta Fortuné en souriant lui-même avec amertume, lorsque j'ai reçu des mains du prince cette marque de distinction, je me suis involontairement écrié en regardant cette croix : » L'heure de mon mariage est venue. » Le prince, étonné de mes paroles, m'en a demandé l'explication ; je la lui ai donnée. « En ce cas, m'a-t-il dit, puisque « j'ai été assez heureux, à mon insu, pour hâter l'heure d'un mariage qui « comble vos vœux, faites-moi la grâce de m'accepter comme l'un de vos « témoins. »

— Le prince ! s'écria Mmo Jouffroy avec une expression d'orgueil maternel. Le prince t'a proposé d'être ton témoin?

— Le prince! exclama aussi M. Jouffroy. Excusez du peu! Entends-tu, lifille?

— Et c'est un vrai prince, s'il vous plaît, ajouta Joseph; un prince de maison souveraine, que l'on appelle Monseigneur, Votre Altesse... Notez cela, me? amis I

LA FAMILLE JOUPKROY 10.1

— Ce qui lo fait probablement dîner deux fois, ce prime! marmotta la vieille Bile. A quand votre habit de cour, cousin Roussel?

— Vous m'avez pi is de rester neutre, répondit tout bas Joseph : je

crois à votre parole.

La tante Prudence ne souffla mot, mais se gratta la tempe droite de l'une de ses aiguilles à tricoter,

i — Gomment, Fortuné, reprit Au relie, ce prince,., ce vrai prince, comme dit le cousin Roussel, t'a proposé d'être témoin?

— Il voulait en cela me donner une preuve d'estime et d'affection, répondit simplement le jeune artiste. Je crus la circonstance favorable, et je me décidai à demander ta main à tes parens. Hier, je me suis rendu ici dans cette intention, mais tu allais au bal avec ton père et la mère ; puis, je l'avoue, cette demande m'avait jusqu'alors paru si simple, que, dans mon aveuglement, je ne songeais pas à la possibilité d'un refus; et cependant, j'ai éprouvé une grande anxiété. J'ai prié notre cousin Houssel d'être mon interprète auprès de les parents ; il me l'a promis, et en me reconduisant chez moi, il m'a dit : « Tu aimes passionnément Aurélie; mais Amélie, t'aime-t-elle? Sait-elle que tu l'aimes?» Cette question m'a confondu, atterré. Pour la première fois, j'ai pensé que tu pouvais ne pas m'aimer, Aurélie! Aussi tu vas me prendre en grande dérision, ajouta l'orfèvre avec une confusion touchante, sans pouvoir retenir ses larmes, qui coulèrent sur ses joues pâles; mais que veux-tu! je te dis la vérité.

— Me rire de toi, Fortuné! reprit vivement Aurélie, de qui l'émotion augmentait à chaque instant. Oh! non, je ne me ris pas de toi; tu as un si excellent cœur!

— C'est ma seule qualité, peut-être; mais, hélas! elle ne suffit pas toujours à se faire aimer.

— Tu peux en croire ta cousine, lorsqu'elle vante l'excellence de ton cœur, ajouta Joseph. Tout à l'heure encore, elle nous a dit, et je l'en prends à témoin, « que la femme que tu épouserais serait la plus heureuse des femmes. »

— Oui, Fortuné, lilille a dit cela en propres termes.

— Tais-toi donc, Baptiste ! ajouta tout bas Mme Jouffroy. A quoi bon donner des espérances à ce pauvre garçon?

— Dame!... Mimi, il me fend le cœur.

— Il serait vrai, Aurélie, dit Fortuné avec une surprise touchante, où perçait un vague rayon d'espérance; tu crois que la femme que j'épouserai... sera certaine d'être heureuse?

— Je le crois!

Fortuné regarda sa cousine avec un redoublement de surprise et d'espérance; puis, craignant de s'abandonner à une dernière illusion :

— Deux mots encore, Aurélie. En songeant au nouvel avenir que m'offrait

iC4 OEUVRES DE EUGENE SUE

ce mariage tant désiré par moi, en réfléchissant aux mille détails de notre existence, j'avais supposé que, peut-être, il ne te conviendrait pas de tenir une boutique... Non que. je te crusse trop fière pour te résigner à cette nécessité, puisque ton père, ta mère et mes parents ont été boutiquiers ; mais tu es si belle, Aurélie, que ta beauté, mise en évidence dans un comptoir, eût attiré mille ennuis à ta modestie. J'avais donc résolu de louer un joli appartement. L'un des salons devait être une sorte de musée d'orfèvrerie. Là, tu aurais reçu mes clients, puisque mon travail me retient durant le jour à l'atelier; tes relations avec eux ne pouvaient être qu'agréables, ma clientèle appartenant à ce qu'on appelle le grand monde; et toujours, je puis le dire sans orgueil, ma qualité d'artiste et le soin que j'apporte à mes œuvres m'ont valu beaucoup de considération... Puis, s'interrompant, Fortuné ajouta avec accablement : Mais àquoi bon te parler de ces projets? je m'abandonne encore malgré moi à ces espérances qui charmaient ma vie... Excuse-moi, Aurélie!

— Fortuné, je t'en prie, continue, reprit la jeune fille de plus en plu pensive ; j'aime à t'entendre parler de ces projets.

— Cousine, dit tout bas Joseph à Mme Jouffroy, que pensez-vous d'une boutique dans le genre de celle dont parle Fortuné?

■ — Cela vaut sans doute mieux qu'un comptoir ; mais l'on est toujours aux ordres de la pratique.

— Ah! pauvre Marianne! pensait de son côté la vieille fille en soupirant, pauvre Marianne !

— Mes projets, puisque tu veux bien que je te les fasse connaître, Aurélie. poursuivit l'orfèvre, mes projets tendaient tous au bonheur que je rêvais pour toi. Ma vie eût été partagée entre notre affection et mes travaux, destinés à augmenter ta fortune, ton bien-être et la considération dont nous aurions été de plus en plus entourés. Je sais ta tendresse pour ton père et pour ta mère : je les aurais priés de venir habiter avec nous. Je... mais, tiens, Aurélie, parlerde ces projets me brise maintenant le cœur! ajouta Fortuné avec une douloureuse émotion. Je ne te demande plus qu'une chose, et je m'adresse à cette amitié d'enfance sur laquelle du moins je peux compter ; réponds-moi en toute sincérité. Tu m'as dit tout à l'heure que tu refusais mes offres parce que tu ne voulais pas encore te marier. Est-ce un refus absoiu affectueusement déguisé, ou bien m'estil permis d'espérer qu'un jour je pourrai prétendre à ta main? Je t'en conjure, réponds-moi. Puis, s'adressant à M. et à M™0 Jouffroy : Et vous aussi, mon oncle, qui aimiez tant ma mère; vous aussi, ma tante, vous qui connaissez sans doute la secrète pensée d' Aurélie, dites-la-moi. J'aurai du courage... ne me laissez pas la moindre illusion si elle doit être déçue. Je saurai me résigner.

Fortuné, ce disant, cacha sa figure dans son mouchoir et fondit en larmes.

LA l'AMILLli JOUKl'ItOY

Et je me; suis permis d'ouvrir une fenêtre. (I'. tl2.)

\\\ Il

Aurélie, en proie à une l'ouïe de pensées diverses, avait écouté, avec autant d'intérêt que d'attendrissement, l'aveu et. les projets de Fortuné Sauvai; aveu, projets, qui témoignaient de son amour el de l'excellence de son cœur. Le sentiment dont il était profondément pénétré donnait a l'expression de ses traits, à

L1V. 14. EUGÈNE SUR. — LA FAMILLE IOUFFR.OY. 11. 1 ROUFI B1 C1" LIV. 11

l'accent de sa voix, un charme louchant et nouveau. La jeune tille ne reconnaissait plus, pour ainsi dire, son cousin; l'amour le transfigurait.

— Pauvre Fortuné! pensait-elle, combien sa physionomie est intéressante ! comme il m'aime! quelle prévoyante tendresse est la sienne! avec quelle sollicitude il cherche à deviner mes désirs, mes convenances! Oh! oui, elle sera heureuse, la femme qui l'épousera! Et pourtant ce bonheur, il dépend de moi de me l'assurer, de rendre ce pauvre Fortuné fou de joie, de suivre les sages conseils de ma tante, de me marier avec un homme de ma condition, de renoncer à de folles espérances, oui, bien folles ! Ah ! maudit soit le bal d'hier soir ! sans les souvenirs qu'il m'a laissés, je consentirais, je crois, à ce mariage. Puis ressentant de nouveau les angoisses du dépit, de l'indignation, de la jalousie : Loin de moi ces souvenirs ! se dit-elle avec amertume ; souvenirs de honte et de mépris! Ce M. de Villetaneuse semblait hier s'occuper de moi, et il se raillait de la petite bourgeoise assez sotte pour prendre ses galanteries au sérieux! A cette heure, il est aux pieds de cette misérable créature ! Elle est donc bien belle! Oh!... je le déteste! je les hais! et, s'il pouvait être chagrin de mon mariage avec Fortuné, je l'épouserais tout de suite ! ce serait ma vengeance

Pendant qu'Aurélie se livrait à ces pensées, sous prétexte de réfléchir aux offres de son cousin avant de lui donner une réponse définitive, Joseph observait, attentivement la jeune fille, au milieu du silence de quelques instants dont avaient été suivies les dernières paroles de Fortuné, priant sa cousine et sa famille de lui faire connaître leur résolution. Joseph, décidé à frapper un dernier coup, reprit, comme s'il eût simplement voulu relever la conversation interrompue depuis quelques instants :

— Mon cher Fortuné, j'ai admiré ce matin, chez toi, un bracelet d'un travail merveilleux.

— Celui que le père Laurencin allait porter à. .. une certaine personne...

— Justement, reprit le cousin Roussel en continuant d'observer Aurélie. Quel dommage qu'un pareil chef-d'œuvre soit destiné à une créature de cette espèce! mais tels sont parfois les hommes... le vice les charme plus que la candeur. Est-ce que tu l'as vue, la donzelle en question?

— Oui, reprit impatiemment Fortuné, qui, absorbé dans ses tristes pensées, trouvait étrange le sujet de conversation choisi par l'épicier en retraite: oui, je l'ai vue... Elle est venue hier dans mon atelier, avec le neveu d'un pair de France.

— H faut qu'elle ait un grand empire sur ce monsieur pour l'obliger à su compromettre ainsi publiquement avec elle, ajouta Joseph, sans quitter du regard Aurélie, qui semblait au supplice. Puis s'adressant à M. et à Mmc Jouflïoy : Hein! rues amis, sortir bras dessus, bras dessous avec une telle femme! faut-il qu'un homme se respecte peu!...

— Ah! dame! reprit M. Jouffroy, c'esl qu'une fois que ces coquincs-là ont mis le grappin sur vous, on dit qu'elles tiennent solidement et no vous tâchent point I

— Quel dommage! ajouta M"'" Jouffroy; un si charmant jeune homme!... C'est bien la peine d'être si aimable, si gracieux, et d'être comte par-dessus le marché, pour se laisser mener comme un nigaud pur... Enlin, c'est indigne! les hommes sont des monstres l

— Fortuné, reprit Joseph, tandis que la tante Prudence, tricotant avec fureur, le foudroyait du regard, cette donzelle doit être dans la fleur de la jeunesse, de la beauté, pour inspirer une si forte et si honteuse passion à ce monsieur?

— Mon Dieu! reprit l'orfèvre avec un redoublement d'impatience, je l'ai à peine regardée ; elle m'a paru avoir environ trente ans.

— Une femme de trente ans! s'écria Joseph. Elle a douze ou treize ans de plus qu'Amélie !... Et voilà ce tendron par qui ce monsieur se laisse ruiner, duper, berner! Voilà l'estimable personne avec laquelle il se montre publiquement, ni plus ni moins que s'il était son mari ! Combien il sera flatteur pour l'honnête femme qui êpouserace monsieur, de sortir avec lui, de s'appuyer sur ce bras où s'est appuyée cette drôlesse! Mais, dis-moi, mon garçon, est-elle brune ou blonde?

— Ah ! mon cousin, pouvez-vous me parler de choses si indifférentes, lorsque vous voyez avec quelle angoisse j'attends la réponse d'Aurélie !... Hélas ! elle se tait... elic craint par bonté dame de briser ma dernière espérance... J'ai compris son silence... Il m'en dit assez!

— Fortuné! dit précipitamment Aurélio, comme si elle eût cherché à s'étourdir sur le solennel engagement qu'elle prenait, tu es le plus digne cœur que je connaisse !... tu seras mon mari, si mon père et ma mère y consentent.

— Si nous y consentons! s'écria M. Jouffroy, leslarmes aux yeux et se levant pour se jeter au cou de sa fille ; ah ! mon enfant, tu me combles de joie !

— Enfin ! dit Joseph, ce n'est pas sans peine. Eh bien, tante Prudence?

— Pauvre Marianne!... pauvre Fortuné! pensait la vieille fille. Je comprends tout... Aurélie se marie par dépit... Malheur à cette union!

— Quoi! ma fille, tu épouses ton cousin? dit enfin Mm" Jouffroy, si abasourdie de la résolution d'Aurélie, qu'elle n'avait pu trouver une parole; mais tu n'y penses pas! toi qui peux prétendre à tout... tu vas...

— Mon Dieu! s'écria le cousin Roussel, en voyant Fortuné pâlir et se renverser malgré lui sur le dossier de sa chaise, le pauvre garçon ne peut résister à tant de bonheur! il tombe en défaillance!

A ces mots, M. Jouffroy, qui tenait sa tille encore embrassée, se retourna et vit en effet le jeune artiste qui, pâle, la ligure inondée de larmes, et soutenu

par le cousin Roussel, succombait à sa trop vive émotion, et, ne pouvant parler, suffoqué par la joie, élevait ses deux mains jointes vers Aurélie, avec un sourire de reconnaissance ineffable.

— Cher Fortuné! quelle sensibilité! combien il m'aime! se disait la jeune fille en se rapprochant de son cousin; moi aussi je l'aimerai... moi aussi je l'aime!... Ah! ce n'est pas lui qui m'aurait préféré une courtisane de trente ans !

— Mais il faudrait lui faire respirer un peu d'eau de Cologne! s'écria M. Jouffroy, aidant Joseph à soutenir Fortuné. Mimi sonne donc Jeannette?

Mm° Jouffroy, stupéfaite et désespérée de voir ses folles prétentions maternelles ruinées par la sage détermination d'Aurélie, ne bougea pas. La tante Prudence agita vivement la sonnette, se disant :

— Maudit mariage!... il ne fera que des malheureux !

Marianne, entendant au dehors les tintements précipités de la sonnette, s'inquiéta, et, dans son empressement habituel, accourut, devança la servante, et ouvrit brusquement la porte en s 'écriant avec anxiété :

— Maman... qu'y-a-t-il donc?

— Je t'en prie, lui dit Aurélie, va vite chercher de l'eau de Cologne! .. Mais au moment où Marianne s'encourait, sa sœur la retint par la main :

— Non, c'est inutile ; vois... sa défaillance a passé, ajouta-t-elle, en lui désignant Fortuné d'un coup d'œil. Ah ! petite sœur, si tu savais comme il m'aime!

A ces mots, le cœur de Marianne se brisa. Sa présence d'esprit l'abandonnant, elle allait fuir, éperdue, de cette chambre, afin de cacher ses larmes, lorsque la tante Prudence, qui la suivait du regard, s'approcha d'elle, lui serra la main sans être vue, et lui dit à l'oreille :

— Courage, pauvre enfant ; courage!

Ces paroles amies réconfortèrent Marianne. Elle domina son désespoir, et muette, immobile, elle vit Fortuné se jeter aux pieds de sa fiancée, lui disant d'une voix palpitante, enivrée :

— Aurélie! l'ai-je bien entendu?... Oh! ma vie, ma vie entière à toi!... Pardonne à ma faiblesse... mais, au moment où je n'espérais plus... oh! tant de félicité, c'était trop!... Dis, c'est bien vrai? ce n'est pas une illusion?... tu consens à notre mariage?

— Oui, oui! répondit la jeune fille avec, effusion, oui, j'y consens, j'y consens de grand cœur, pour ton bonheur et pour le mien !

— Marianne, embrasse donc ta sœur! s'écria M. Jouffroy; prends donc aussi ta bonne part de notre bonheur à tous !

Marianne, se soutenant à peine, mais encouragée par un regard de la tante Prudence, s'approchait d' Aurélie, que Fortuné contemplait avec idolâtrie, lorsque

LA FA Ml LU'! JOUFFROY

Jeannette, la servante, entra, tenant à la main une carte de visite, et dit à sa maîtresse :

— Madame, il y a là an monsieur qui désire vous parler tout de suite; voici sa carte.

— Ce monsieur désire me parler, à moi? répondit M"10 Jouffroy assez surprise et en prenant la carte de visile. Mais, à peine y eut-elle jeté les yeux, qu'elle ne put retenir une exclamation; puis, après avoir, avec tous les signes d'un étonncment allant jusqu'à la stupeur, lu et relu quelques mots écrits au crayon sur cette carte, elle tressaillit à une pensée soudaine, perdit complètement la tète et s'écria :

— Aurélie, Prudence, Marianne, Fortuné, laissez-nous ! ! El s'adressant à la servante : Priez ce monsieur de vouloir bien se donner la peine d'attendre un moment...

— Oui, madame.

— Où est-il?

— Dans l'antichambre.

— Dans l'antichambre!... sotte que vous êtes! Faites-le tout de suite entrer au salon!... Et se parlant à elle-même : Quel dommage que l'on n'ait pas eu le temps d'ôter les housses des meubles!

Puis elle reprit d'un air effaré :

— Jeannette, faites tout de suite bon feu clans le salon... dès que ce monsieur y sera entré...

— Mais madame sait bien que ça fume beaucoup dans le salon quand on commence à y allumer le feu, répondit la servante, et je...

— Sortez, et faites ce qu'on vous ordonne! ajouta Mm° Jouffroy de cette voix impérieuse et virile à laquelle toute la maison était accoutumée à obéir. Les membres de la famille, si brusquement congédiés, restaient néanmoins dans l'appartement, se demandant du regard la cause imprévue de l'agitation de Mm" Jouffroy. Elle s'écria impatiemment :

— Mais allez-vous-en donc !

Et cédant à une sorte d'enivrement inexplicable pour les témoins de cette scène, elle prit entre ses deux mains la tête d' Aurélie, la baisa plusieurs fois sur le fronl avec une folle tendresse, et dit aux autres membres de la famille :

— Laissez-nous.

— Mais, Mimi, reprit enfin timidement M. Jouffroy, car il voyait, ainsi qu'il le disait, Mimi très montée, explique-nous...

— Je m'expliquerai quand nous serons seuls; et elle ajouta impétueusement : Mais, pour l'amour de Dieu, allez-vous-en donc! je vous le répète, j'ai à causer avec mon mari !

— Ma tante... ou plutôt ma mère... dit Fortuné dans l'Ivresse de son bonheur, j'espère, dans quelques instants, pouvoir vous...

— Mais-laisse-moi donc tranquille! J'ai bien le temps, ma foi, d'écouter tes sornettes! s'écria-t-elle en frappant du pied avec colère; et elle poussa par l'épaule Fortuné hors de la chambre d'où étaient déjà sorties les autres personnes de la famille, sans que personne pût rien comprendre à ce qui se passait.

Mm* Jouffroy n'avait pas songé à désigner le cousin Roussel parmi les personnes qu'elle engageait à se retirer, lorsque, après la scène de famille dans laquelle Aurélie avait fini par accueillir la demande en mariage de Fortuné Sauvai, Marianne était venue annoncer à sa mère que le marquis de Villctaneuse lui demandait un entretien.

Quoique le cousin Roussel attribuât cette exception au hasard d'un oubli, il se promit d'en profiter. Pressentant quelque grave incident, il se tint donc discrètement à l'abri du paravent placé près de l'une des fenêtres. Mme Jouffroy, dans son effarement, ne s'apercevant pas d'abord de la présence de Joseph, s'écria dès qu'elle fut seule avec son mari :

— Sais-tu quel est ce monsieur qui vient de nous envoyer sa carte? C'est le marquis!

— Quoi? demanda l'excellent homme abasourdi. Qiel marquis, Mimi?

— Celui d'hier.

— Celui d'hier?

— Oui, le marquis de Villetaneuse que nous avons rencontré chez les Richardet! Tu as l'air d'un ahuri...

— Mais, dame! tu es rouge comme un coq, tu as l'air d'élouffer dans ta robe; tu fais retirer tout le monde, et moi, je...

— Écoute bien, voilà ce que le marquis a écrit au crayon sur sa carte, au-dessous de son nom et de son titre, de sorte que c'est comme s'il y avait :

« Monsieur de Villetaneuse, pair de France, » Et elle répéta avec emphase :

— Pair de France! « a l'honneur de prier... » Et se rengorgeant plus encore.

— Hein... avec quelle exquise politesse il nous traite!... A l'honneur do « prier monsieur et madame Jouffroy de vouloir bien lui faire la grâce... » Lui, faire la grâce! répéta Mmn Jouffroy suffoquée, lui faire la grâce! Entends-tu?...

LA i A M ll.l.l. I ' M Kl !>'", m

M. le marquis veut bien demander une grâce à îles gens comme nous ! C'est une grâce que nous lui accordons... en le recevant!

— Le fait est, Mimi, que l'on ne saurait être plus poli; ces gens du grand monde vous ont une manière de tourner les choses...

« — De lui faire la grâce de lui accorder un moment d'entretien, » « répéta Mmo Jouffroy. Mais ceci n'est rien encore... Écoule la suite, Baptisle.

Et elle continua, en prononçant lentement et scindant pour ainsi dire chaque syllabe de ces derniers mois :

« Au su. ..jet d'une... commu...ni...ca...tion très importante! » Tomprends-tu? reprit-elle d'une voix palpitante, une communication très importante!

— Je comprends bien, c'est très clair: mais quelle diable de communication M. le marquis peut-il avoir à nous faire?

— Mon ami, celle communication, si c'était... non, non... ce serait trop beau... et pourtant cette pensée mutait venue tout à l'heure en recevant cette carte. Pourquoi pas?... ma (il le peut bien... Mais non... je m'abuse!... et pourtant... Ah! ce serait à en perdre la tête! Je crois que j'en deviendrais folle!

— Sophie, calme-toi! tu m'inquiètes; tu ne prononces pas deux paroles de suite, tu sues à grosses gouttes, te voilà en nage, explique-toi ! Et s'interrompant : Ah! mon Dieu! est-ce qu'il y aurait le feu quelque part? comme on sent la fumée !

— C'est le feu au salon que l'on allume! Cette sotte de Jeannette n'en fait jamais d'autres! Elle est capable d'enfumer M. le marquis! C'est désespérant! Maudite cheminée! Pourvu que cette imbécile de Jeannette ait eu la précaution d'ouvrir les fenêtres! Puis courant à son armoire à glace : Heureusement je suis habillée, je vais seulement changer de bonnet.

Mmo Jouffroy choisit à la hâte dans ses cartons un bonnet richement garni de dentelles, dont elle s'attifa précipitamment, tandis que son mari restait muet et de plus en plus ébahi.

Le cousin P»oussel, plus pénétrant et aussi surpris qu'inquiété de la singulière visite du marquis de Villetaneuse, crut devoir révéler sa présence jusqu'alors inaperçue, et, s'avançant au milieu de la chambre, dit avec une bonhomie parfaite :

— Tuas raison, Baptiste, il y a une odeur de fumée insupportable.

— Quoi! s'écria Mme Jouffroy de fort méchante humeur en se retournant vers Joseph, vous étiez là?

— Sans doute, cousine... j'étais là.

— En vérité, vous êtes d'une indiscrétion!

— Pardon, cousine, vous ave/, engagé tout le monde à sortir, sauf moi.

— C'ett impossible!

UEUVHKS l)K EUGENK SUE

— Je t'assure, Mimi, que tu n'as pas prononcé le nom de Joseph parmi les exclus; mais je ne le savais pas là...

— Ceci n'empêche point que monsieur ne soit resté caché derrière le paravent afin d'écouter ce que nous disions... C'est indigne !

— Allons, Mimi, ne t'emporte pas, tu vas être cramoisie quand nous allons nous présenter devant M. le marquis! et M. Jouffroy ajouta en toussant : Voilà la fumée qui entre ici... il faut que Jeannette n'ait pas ouvert les fenêtres du salon. M. le marquis va être enfumé comme un jambon !

— En vérité, tu me fais bouillir le sang clans les veines avec tes réflexions! Allons bien vite le rejoindre; je m'excuserai de mon mieux au sujet de cette maudite cheminée.

Et Mm° Jouffroy, tout effarée, sortit précipitamment de la chambre à coucher, suivie de son mari qui dit à demi-voix au cousin Roussel :

— Mimi est décidément montée. M. le marquis choisit bien mal son temps; il vient couper tout net notre joie de famille... Heureusement les morceaux en sont bons! ajouta gaîment M. Jouffroy. Fortuné doit-il en ce moment en conter à fi tille , des fleurettes d'amoureux!

Joseph et son ami avaient quitté la chambre à coucher, séparée du salon par un étroit couloir déjà envahi par une épaisse fumée. Malgré son désir de connaître l'objet de la visite du marquis, visite dont il s'inquiétait vaguement, Joseph ne savait trop comment arriver à ses fins. Il cherchait le moyen de satisfaire sa curiosité, lorsque M1"0 Jouffroy, ayant ouvert l'une des portes du salon qui communiquait au couloir, se vit au milieu d'un tourbillon de fumée, s'arrêta au seuil de l'appartement et s'écria :

— Ah, mon Dieu ! l'on ne distingue rien à deux pas dans le salon. Monsieur le marquis, est-ce que vous êtes encore là?

— Oui, hum! hum! oui, belle dame, répondit, du sein de cette noire vapeur, la voix du marquis invisible et qui toussait affreusement. 11 fume un peu dans ce salon... hum! hum:.."', et je me suis permis d'ouvrir une fenêtre; hum! hum!... mais le vent rabat... hum! hum! toute la fumée dans l'appartement.

— Ah! monsieur le marquis, que... que .. hum! hum!... que d'excuses j'ai à...

Mais Mmo Jouffroy n'acheva pas, et à demi suffoquée, elle commença aussi de tousser d'une force à s'étrangler. Cependant elle parvint à articuler :

— ... Que d'excuses j'ai à vous faire!

— Mon seul regret... hum! hum! reprit M. de Villctaneuse, est de ne pouvoir en ce moment, belle dame, hum! hum! avoir le plaisir de vous apercevoir distinctement, car je suis complètement aveuglé.

— Mais il y a un moyen bien simple, ma cousine, de dissiper la fumée,

LA FAMILLE JnUFFROY

Pardon... mais nous avons à causer avec monsieur le marquis. P. 115.)

c'est d'ouvrir toutes les portes, toutes les fenêtres, — dit Joseph: c'est ce que je vais faire.

Et il se précipita héroïquement dans le salon, espérant ainsi rentrer en grâce auprès de la maîtresse de la maison, et peut-être assister à l'entretien sollicité par le marquis.

— Dépêchez-vous, cousin Roussel. — avait répond i Mmo Jouffroy; puis

LIV. 15. — EUGÈNE SLE. — LA FAMILLE JOUFFROY. — ÉD. J. HOUFF ET CIe. I.IV. 15

elle ajouta, toujours à l'aveuglette : — Ah! monsieur le marquis, combien je vous demande pardon!

— Il fait un tel vent... hum!... hum!... que loutes les cheminées fument abominablement, répondit courtoisement le vieillard. Ce matin, chez moi, j'étais empesté de fumée...

— Ah! monsieur, vous êtes fort aimable... vous dites cela pour nous consoler...

— Pas du tout, belle dame, pas du tout. Mais voici ces vilains jaloux de nuages qui heureusement se dissipent, et me permettent enfin, madame, d'avoir l'honneur de vous voir... c'est le mot... et de déposer à vos pieds mes respectueux hommages.

Les noires vapeurs chassées par l'action des courants d'air, nos personnages réunis dans le salon purent enfin se comtempler face à face. M. de Villetaneuse, vêtu de noir, chaussé de bas de soie, portait au côté gauche de son habit la plaque d'un ordre étranger dont le grand cordon vert liséré d'orange tranchait sur la blancheur de son gilet. D'habitude l'on ne se décore jamais le matin de ces signes honorifiques ; mais l'effet de cette exhibition était calculé par le vieillard : ses prévisions ne le trompèrent pas, car profitant d'un moment où il toussait en écarquillant ses petits yeux rougis par la fumée, Mme Jouffroy dit tout bas à son mari :

— Vois donc! M. le marquis a deux crachats et un cordon... et nous lui accordons la grâce d'un entretien!

Et malgré ses crachats et son grand cordon, nous l'avons enfumé comme un renard dans son terrier... Il a heureusement très bien pris la chose... mais que diable peut-il avoir à nous communiquer?

— Nous allons le savoir...

Le cousin, dans l'espoir de faire tolérer sa présence en se rendant utile, venait de fermer les fenêtres et les portes, attisait le feu, approchait les fauteuils de la cheminée ; il engagea même la conversation avec le marquis, lui disant :

— Approchez- vous du feu, monsieur; ces courants d'air ont dû vous refroidir,

— Nullement, mon cher monsieur, nullement, répondit M. de Villetaneuse en grelottant et essuyant ses yeux cuisants et larmoyants encore; la maîtresse de céans s'est excusée d'une manière si aimable de l'inconvénient de cette cheminée, que, d'honneur! je serais maintenant aux regrets qu'il n'eût point fumé dans ce salon...

— Ah! monsieur le marquis, c'est par trop de bonté! il est impossible d'elle plus indulgent.

— Que veux-tu, Mimi ! monsieur sait bien que nous ne sommes pas dans la cheminée, et que ce n'est pas notre faute... si...

LÀ FAMILLE JOLTFIîOY H5

— Cousin Roussel, il i L M"" JoulTroy interrompant son mari >i vo) int avec surpri e Joseph s'établir sournoisemenl dans un fauteu il assez éloigné de la cheminée, cousin Roussel... pardon... mais nous avons à causer avec M. le marquis...

M. de Villetaneuse, jetant un regard pénétrant sur l'épicier en retraite et trouvanl se traits parfaitement débonnaires, crut jouer un coup de maître en s'assurant d'un auxiliaire, et au moment où Joseph, fort contrarié, quittait lentenu'iit son siège, le vieillard indiquant du regard le cousin Roussel :

— Monsieur a Phonneur d'appartenir à votre famille, madame?

— Oui, monsieur le marquis.

— Roussel est mon camarade d'enfance et mon parent, ajouta M. Jourfroy. En un mot, c'est le meilleur ami de la famille.

— En ce cas, reprit M. de Villetaneuse, je serais enchanté que monsieur voulût bien assister à notre entretien, si toutefois, belle dame, vous

tez, ajouta galamment le vieillard : vous êtes reine dans votre salon." Puis s'interrompant : En vérité, madame, et je vous demande un million de pardon-, mais cette ressemblance dont j'avais l'honneur de vous parler hier soir est si extraordinaire qu'elle me distrait malgré moi, et en vous parlant, je suis à chaque instant sur le point de vous dire : « Ma chère duchesse. »

— Dites, monsieur le marquis, ne vous gênez pas ; ma femme ne se croira pas offensée... au contraire...

— Encore... s'il s'agissait seulement d'une ressemblance de figure, ma s rpri e serait moins grande, reprit M. de Villetaneuse; mais non, c'est tout à fait la noble tournure de cette chère duchesse.

— Ah! monsieur le marquis, vous me confusionnez!... vous me flattez!

— Non, madame, non; je ne vous flatte point : vous avez le môme port de tête, le même grand air que cette chère duchesse; mais me voici un peu familiarisé avec cette ressemblance, je puis donc maintenant répondre de ne plus céder à de nouvelles distractions, et j'arriverai à l'objet important qui m'amène chez vous, madame.

Et le vieillard, s'interrompant, parut se recueillir un moment.

Mme Jouffroy se gonflant, se rengorgeant, triomphant de ressembler si fort à une duchesse, oubliait dans ses ravissements le cousin Roussel, sur l'exclusion de qui elle n'eût pas d'ailleurs insisté après les paroles de M. de Villetaneu i à e sujet. Plus que jamais, Joseph se félicitait d'assister à celte conférence dont le but commençait de lui devenir d'autant plus suspect, que les flatteries du vieillard à l'endroit de la mère d'Aurélie étaient plus ridicules et plus grossières.

M. le marquis de Villetaneuse, après un instant de réflexion, reprit d'un air grave et solennel :

— Madame, je suis vieux, je suis garçon... et bientôt... ajouta le vieillard avec un a ccent mélancolique, je ne serai plus de ce monde, ma chère madame.

— Ah ! monsieur le marquis, espérons que vous vous conserverez, au contraire, longtemps pour vos amis.

— Mimi a raison, vous paraissez, ma foi, encore très vert; et puis vous êtes un peu sécot, et les sécots...

— Mon ami, mets donc une bûche au feu, se hâta de dire Mmo Jouffroy, afin de couper court aux réflexions physiologiques de son mari sur les sécots.

— Où diable veut en venir cet homme à crachats et à grand cordon? Il a l'air malin et rusé comme un vieux singe, pensait Joseph; je me délie de ses pitoyables amorces au sujet de la ressemblance de ma cousine avec une duchesse.

— J'avais donc, belle dame, l'honneur de vous dire que j'étais garçon et vieux garçon ; s'il me reste quelques années à vivre... j'accepte votre heureux augure... ces années ne prolongeront pas de beaucoup mon existence, et, chef de ma maison, je ne voudrais pas quitter cette vie sans être certain que le nom de ma famille ne s'éteindra point. Mais, hélas! il risque fort de s'éteindre, ce nom, j'oserai dire glorieux, qui remonte au temps des croisades!

— Au temps des croisades, monsieur le marquis! Tu entends, Baptiste?... au temps des croisades ! . . .

— Oui, Mimi... c'était probablement du temps de la romance : Partant pour la Syrie... le jeune et beau Dunois... venait prier...

— Justement, mon cher monsieur; vos souvenirs historiques vous servent à merveille... J'ajouterai, belle dame, que Humbert IV, sire de Villetaneuse, l'un de mes aïeux, accompagnait en l'an 1100, il y a sept cents ans de cela, comme vous voyez, accompagnait, dis-je, à la tête des hommes d'armes de sa seigneurie, le duc d'Aquitaine à la croisade. Ajouterai-je que, depuis des siècles, notre maison s'est alliée aux plus grandes, aux plus illustres familles de France, et que nous comptons parmi nos ancêtres des lieutenants généraux, des cardinaux des ambassadeurs, des maréchaux de France?

— Des cardinaux, des maréchaux de France !

— Oui, belle dame, je possède le portrait de mon trisaïeul, le maréchal marquis de Villetaneuse... Mais, hélas! à quoi bon tant d'illustration si notre nom doit s'éteindre !

— Et pourquoi votre famille s'éteindrait-elle donc, monsieur le marquis? n'avi z-vous pas un neveu?

— Oui, madame, j'ai un neveu ; j'ai le bonheur d'avoir un neveu, le plus charmant garçon du monde ; je l'aime comme mon lîls: je lui laisserai ma forlune. tonte ma fortune, et après moi il deviendra chef de notre maison, marquis de Villetaneuse : sans compter que le roi, qui veut bien avoir quelques bontés pour moi, m'a formellement promis que mon neveu me remplacerait à la Chambre des pairs... Eh bien ! croiriez-vous, belle dame, qu'avec tous ces avantages-là, mon neveu n'a pas voulu jusqu'ici se marier?...

— Ahl vieux renard! se dit Joseph. Enfin je devine où tu veu\ en venir; mais je suis là !

— Ce ne sont pas les occasions qui ont dû cependant manquera monsieur e comte pour se marier? reprit Mm° Joullroy, dont le cœur battait violemment,

et qui commençait à avoir des éblouissements. Un jeune homme si aimable, si joli garçon, comte pour le présent, marquis et pair de Fiance plus tard! Il ne devait avoir que l'embarras du choix.

— C'est la vérité, madame; il a refusé dernièrement encore la fille de la princesse de Maillebois.

— Refuser la fille d'une princesse! tu entends, mon ami. la fille d'une princesse!

— Dame! Mimi, ça prouve que M. le comte est difficile, et il ajouta mentalement : Ces jeunes libertins aiment mieux courir le guilledou que de se marier. Et puis le comte est dans les griffes de sa drôlesse.

— 11 y a deux mois encore, reprit le vieil'ard, mon neveu avait refusé la nièce de M. l'ambassadeur de Naples, qui était colossalement riche. Enfin je désespère de le marier jamais, à moins belle dame, que vous ne me veniez en aide.

— Moi! balbutia M"" Jouffroy suffoquée, moi?...

— Sans doute.

— Moi... Mon Dieu! que dites-vous?...

— La communication que je désirais avoir l'honneur de vous faire, madame n'a pas d'autre objet.

— Nous y voilà, se dit le cousin Roussel. Ah! mes pressentiments ne me trompaient pas.

— Cette communication n'a pas d'autre objet que le mariage de M. le comte, votre neveu?... reprit d'une voix palpitante la mère d'Aurélie. Non, non, monsieur le marquis, ce que vous dites-là n'est pas possible!..

— J'ai l'honneur de vous répéter, madame, que vous et monsieur votre mari vous pouvez peut-être seuls empêcher que notre famille ne s'éteigne, en me venint en aide pour marier mon neveu.

— Voilà qui est, parbleu! fort curieux, reprit naïvement l'ancien négociant; j'avoue que je ne comprends rien à la chose... Et toi, Joseph?

— Peut-être, répondit le cousin Roussel, et il ajouta tout lias : Sans la parole donnée par Aurélie à Fortuné, quelles seraient mes craintes ! Cette femme est folle, archifolle!

— Belle dame, reprit le vieillard d'un ton mystérieux et pénétré, savezvous ce qui s'est passé hier soir entre mon neveu et moi, en sortant du bal où nous avions eu l'honneur de vous rencontrer? Mais qu'avez-vous? de grâce! Vous semblez inquiète, agitée...

— Continuez, monsieur le marquis... je vous en supplie, continuez.

— Eh bien! madame, hier soir, après ce bal, il s'est passé entre mon neveu et moi une scène qui m'a ému jusqu'aux larmes. Henri... c'est son nom... s'est jeté à mon cou et m'a dit : « Vous- avez été jusqu'ici pour moi un père, le plus tendre des pères » (le vieillard accentua ces mots d'une voix tremblotante et attendrie), « le meilleur des pères.... et de votre tendresse, mon cher oncle, je vous demande une nouvelle preuve. Jusqu'ici, je me suis toujours, malgré vos instances, refusé à me marier, parce que, si brillants que fussent les partis qui m'étaient offerts, je ne sentais rien dans mon cœur pour les jeunes personnes que l'on me proposait d'épouser. Je ne veux me marier qu'à une femme dont je sois passionnément amoureux, afin de la rendre la plus heureuse créature qui soit au monde... Eh bien! mon oncle, celte femme jusqu'alors introuvable, ce soir je l'ai rencontrée; elle est d'une incomparable beauté; il m'a suffi de quelques instants d'entretien avec elle pour apprécier la bonté de son cœur, le charme de son esprit, l'exquise distinction de ses manières; la foudre n'est pas plus prompte que l'amour qui m'a frappé au cœur. Je suis fou de cette jeune personne, et si je ne l'épouse pas, jamais de ma vie je ne me marierai; je serai le dernier des Villetaneuse, et notre famille sera éteinte... »

— Monsieur le marquis, s'écria M308 JoLiffroy prêle à défaillir d'émotion, je n'ose croire encore que... Mon Dieu! il me semble que j'ai le vertige... tout papillote devant moi...

— Pardon, belle dame, si je vous interromps ; veuillez me permettre d'achever. « Mon cher Henri, ai-je dit à mon neveu, c'est chose grave que le mariage. Cet amour si subit me paraît un peu bien prompt. C'est à peine si tu as causé une demi-heure avec cette jeune personne, et te voilà passionnément, j'oserais dire follement épris d'elle. »

— Monsieur le marquis... je... vous jure... que... de ces amours... si... soudains... on a des exemples, reprit la mère d 'Aurélie d'une voix entrecoupée, tandis que l'ancien commerçant, dont la pénétration n'était pas excessive, disait tout bas au cousin Roussel d'un air cogitatif :

— Quelle peut être cette jeune personne dont le neveu de M. le marquis

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e ! devenu si vite amoureux? Tu nous coulais cependant ce malin qu'il était dans les griffes d'une donzclle...

— Malheureuse enfant! je n'en aurais douter, le comte a produit sur elle une rive impression, pensait Joseph sans repondre à son ami. Ah! moi je tremble!

Certes, belle dame, poursuivit le vieillard, certes, l'on a vu des exemples de passions soudaines, irrésistibles, mais c'est à nous autres, grand parents, mûris par l'expérience, c'est à nous de ne point céder aux entraînements souvent dangereux dé ceux qui nous sont chers, «'est à nous d'avoir pour eux la raison, la prévoyance dont souvent ils manquent. Aussi ai-je répondu à mon neveu : « Mon cher Henri, ceci demande réflexion; nous en reparlerons de sens plus rassis, a Mais basle! il ne m'a pas laissé achever, et s'est écrié avec une violence qui m'a véritablement effrayé : « Mon oncle, je suis capable de me brûler la cervelle si demain vous n'allez pas demander pour moi à ses parents la main de mademoiselle Jouffroy! »

Le père d'Aurélie fut seul stupéfait de la demande en mariage exposée par M. de Villetaneuse; depuis quelques moments, le cousin Roussel voyait venir celte proposition avec une inquiétude croissante, et Mme Jouffroy, éclairée par un pressentiment de sa détestable vanité, avait presque tout d'abord soupçonné le but de la visite du vieillard.

Hélas ! l'âme humaine est sujette à de si étranges aberrations, la tendresse maternelle se manifeste parfois jusque dans son aveuglement par des ressentiments si passionnés, que cette femme fondit en larmes à cette pensée : Aurélie sera comtesse... et plus lard marquise et femme d'un pair de France...

Oui, cette mère aveugle, stupide, mais qui à sa façon idolâtrait sa fille, pleura de joie, de bonheur; la tôte lui tourna, et pendant quelques moments elle resta plongée dans cette sorle d'extase silencieuse causée par la réalisation subit" d'une espérance jusqu'alors considérée comme insensée.

Telle est la contagion de la vanité chez les êtres faibles, que l'ancien commerçant, d'abord stupéfait des propositions de M. de Villetaneuse, éprouva bientôt une vive satisfaction d'amour-propre; non que cet excellent homme fût personnellement glorieux.; mais cette demande lui semblait des pins flatteuses pour sa filh', qu'il adorait, et sa première surprise passée, il dit à demi-voix au cousin Rousse1, en se frottant joyeusement les mains :

— Aurélie aura la gloire et le profit; elle est demandée en mariage par un marquis au nom d'un comte, et elle épousera notre cher Fortuné.

— Je l'espère bien, répondit aussi à demi-voix Joseph d'un ton pensif et résolu; puis se levant de son siège, il s'approcha d'une croisée afin de s'isoler et de réfléchir plus à loisir.

M. Jouffroy remarquant seulement alors les larmes dont était baigné le visage de sa femme, s'approcha d'elle, lui disant avec inquiétude :

— Mon Dieu! Sophie, qu'as tu donc? voilà que tu pleures!

— Pardon, monsieur le marquis, reprit en essuyant ses yeux, la mère d'Aurélie, pardon, mais la reconnaissance, le bonheur, la demande inespérée que vous nous faites... On ne résiste pas à cela, voyez-vous!

— Ah ! madame, répondit le vieillard tirant un mouchoir de sa poche et le portant à ses yeux, je partage votre émotion... c'est un moment toujours attendrissant et solennel que celui où l'on songe à marier ses enfants... et mon neveu estpourmoi un fils.Puis-je maintenant lui porter quelques paroles d'espérance?

— D'espérance ! Comment pouvez-vous douter un instant, monsieur le marquis, du consentement de notre fille... et du nôtre!

— Ah! madame, quel beau jour pour mon pauvre Henri! M. Jouffroy, entendant sa femme promettre ainsi solennellement la main

d'Aurélie, crut d'abord rêver; il resta coi, ébahi, puis s'écria, tandis que Joseph, pensif et résolu, revenait près de la cheminée :

— Ah çà, ma femme, tu n'y songes pas !

— A quoi est-ce que je ne songe pas?

— Tu viens de répondre à M. le marquis de notre consentement et de celui de notre fille au sujet de ce mariage?

— Certainement.

— Mais Mimi...

— Est-ce que je doute un instant du consentement d'Aurélie! Pauvre enfant! va-t-elle être heureuse, surprise, éblouie! elle ne pourra pas croire au bonheur qui lui arrive ; car en vérité c'est comme un rêve.

— Ma femme, tu peux oublier nos engagements, mais je ne les oublie pas, moi.

— Bien, dit tout bas le cousin Roussel, bien, mon ami, courage !

— Voici du nouveau, par exemple, reprit Mme Jo îffroy d'abord confondue de l'accent de fermeté de son mari. Qu'est-ce que cela veut dire, des engagements?

— Pardon, madame, ajouta M. de Villetaneuse avec une froideur hautaine, j'ignorais que vous eussiez des engagements antérieurs au sujet de mademoiselle votre fille.

— De grâce! monsieur le marquis, je vous en supplie, ne faites pas attention à ce que dit mon mari : dès que ce mariage me convient, tout est dit.

— Non, Sophie, tout n'est pas dit, reprit l'ancien commerçant encouragé

,A FAMILLE J0UFF110Y

TANTE PRUDENCE UV 16. — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOUFFROY. —ÉD. t. BOUKF BT G1». U.7. 16.

par la présence et par les regards du cousin Roussel. Aurélie a tout à l'heure, devant nous, formellement promis à son cousin de l'épouser. Ce mariage nous convient sous tous les rapports, et quoique nous soyons, je le répète, trè> flattés de l'honneur que voulait nous faire M. le marquis en nous proposant son neveu, nous sommes obligés de le refuser.

— Très bien, Baptiste, très bien! tiens ferme! reprit tout bas le cousin Roussel; tout à l'heure ce sera mon tour, je te viendrai en aide.

— Madame, dit M. de Villetaneuse en se levant et s'inclinant, puisqu'il en est ainsi, il ne me reste plus qua vous offrir l'expression de mes regrets. J'ai eu un moment d'espoir pour mon pauvre Henri; mais, je le vois, il me faut à cet espoir renoncer, puisque M. votre mari vous notifie formellement, madame, qu'il s'oppose à l'union projetée. Il esl seigneur et maître céans, je n'ai plus qu'à me retirer.

Et le vieillard lit mine de se diriger vers la porte.

Mme Jouffroy, abasourdie de l'inconcevable assurance de son mari, exaspérée d'entendre le marquis lui dire qu'il ne fallait plus songer à ce mariage puisqu'il ne convenait point au maître et seigneur de céans, craignant enfin que, blessé dans sa susceptibilité, M. de Villetaneuse retirât sa proposition, Mmo Joiiflroy s'écria :

— Encore une fois, monsieur le marquis, ce que mon mari dit ou rien c'est la môme chose. Il est vrai que ma fille, par compassion pour son cousin, qui esl amoureux fou d'elle, lui a répondu tout à l'heure afin de le calmer, que... peut-être... elle consentirait à l'épouser...

— Ma femme, il n'y a pas de peut-être : Aurélie a formellement promis à Fortuné de...

• — Et quand cela serait! Est-ce que notre fille n'est pas libre de retirer une promesse arrachée par la pitié? Est-ce que vous savez seulement si, en apprenant l'honneur que veut bien nous faire M. le marquis, elle ne sera pas la première à redemander sa parole? Est-ce que vous pouvez décider quelque chose sans son avis? Est-ce que nous ne lui avons pas cent fois répété que son choix serait le nôtre? Et vous venez de votre autorité privée repousser les offres de M. le marquis sans avoir consulté Aurélie! Est-ce à elle, oui ou non, que les propositions s'adressent?

M. Jouffroy, ne sachant que répondre à ce torrent de paroles, sentait

délaillir sa fermeté passagère et s'avo'.nit que sa femme objectait raisonnablement que l'on ne pouvait décider de rien sans l'avis d'Aurélie. Le cousiQ i'.oussel, voyant la détresse de son ami, dit à M. de Villetaneuse :

• — Monsieur, nous sommes ici en famille; il est, je crois, de notre devoir à tous de nous expliquer eu toute sincérité, car l'affaire est grave.

— Certainement, monsieur, certainement, répondit le vieillard en prenant sa tabatière. Et frappé de l'expression malveillante des traits de son interlocuteur, il pressentit qu'il pourrait bien trouver en lui un adversaire au lieu d'un auxiliaire.

— Monsieur, reprit donc le cousin Roussel en s'adressant au marquis, vous avez très justement fait observer tout à l'heure que rien n'était plus grave que l'engagement du mariage, et que, par devoir, les parents expérimentés devaient tâcher de préserver leurs enfants d'entraînements so îvent fâcheux.

— Oui, monsieur, telle e<t ma pensée, répondit le vieillard en aspirant une prise de tabac. Qu'arguez-vo.is de mes paroles?

— Je vais, monsieur, vous le d>re. Je ne m'occupe pas des engigemcnls antérieurs de M"0 Jouffroy ; je suppose qu'elle soit complètement libre...

— Il n'y a pas de supposition là-dedans! s'écria Mme Jouffroy, ma lille est libre, absolument libre I Et elle murmura entre ses dents : Maudit Roussel! je

vous demande un peu de quoi il se mêle!... Oh! il me le paiera!

— Soit, cousine, Aurélie est libre de son choix, je me permettrai seulement de poser à monsieur quelques questions.

— ■ Je suis à vos ordres et je vous écoute.

— Monsieur, selon vous, votre neveu, d'un naturel fort amoureux et particulièrement inflammable, après avoir vu hier M1" Jouffroy pour la première fois, et dansé deux contredanses avec elle, est devenu, chose à peine croyable, subitement, passionnément, éperdument, follement épris de celte ;eune personne ?

— Oui, monsieur...

— Et il n'y a que vous au monde. M. Roussel, pour trouver cela surprenant; M. le marquis est vraiment bien bon de se donner la peine de vous répondre!

■ — Madame, en de si graves conjonctures, je regarde comme un devoir de répondre à toutes les questions que monsieur me fera l'honneur de m'adiesser.

Joseph s'inclina et reprit :

— ■ Je disais donc, monsieur, que, selon vous, votre neveu est si furieusement épris de M"e Jouffroy, que, s'il ne l'épouse point, il vous menace de se brûler la cervelle? Cependant, monsieur, excusez la liberté grande : comment se fait-il que cet amoureux forcené ait, ce matin même (j'ai été témoin du fait), ait, dis-je, ce matin, envoyé son domestique chez certain orfèvre, afin de lui recommander de porter sans délai un fort riche bracelet à une Mmc de

Morlac, femme de mœurs pi u^ que douteuses, chez qui notre amoureux forcené devait, par parenthèse, se trouver aujourd'hui à midi, selon h dire de son domestique? Or, il me semble, monsieur, toujours d'après mon petit jugement, assez difficile de faire concorder la présence de votre neveu chez cette femme suspecte, avec l'amour éperdu dont il est, diles-vous, transporté à l'endroit de ma jeune parente.

— Roussel a raison ; il nous a conté cela ce matin, tu t'en souviens, Sophie? Certes, le neveu de M. le marquis est libre d'envoyer des bracelets à qui bon lui semble, mais...

— Mais, reprit Joseph, cet envoi prouve du moins que monsieur n'a heureusement rien à craindre pour la vie de son cher neveu, qui menaçait de se brûler la cervelle s'il n'obtenait la main d'Aurélie, et ce refu< échéant, l'antique et illustre famille des Villetaneuse ne s'éteindra point encore de ce coup de pistolet-là...

L'observation de Joseph, quoiqu'elle portât un rude coup aux projets d< Mme Jouffroy, la fit réfléchir et l'effraya en lui rappehnt des faits que dans son émoi elle avait oubliés ; si aveuglée qu'elle fût par sa détestable vanité, celte femme idolâtrait sa fille. Elle tressaillit, regarda le marquis, semblant lui dire : « Que pouvez-vous répondre à cette accusation si grave? »

Le vieillard comprit la signification de ce regard, aspira longuement une prise de tabac, et reprit avec une dignité froide :

— Je sais un gré infini à monsieur... et il parut demander à Joseph son nom, à monsieur?...

— Roussel, répondit Joseph, Roussel, épicier en retraite. Le marquis s'inclina et reprit :

— J'avais donc l'honneur de dire à monsieur Roussel que je lui savais un gré infini de son observation.

— Je suis enchanté, monsieur, de vous avoir causé cette satisfaction ; je n'avais d'autre but, en ceci, que de vous être infiniment agréable.

— Vous pensez bien, madame, reprit M. de Villetaneuse en s'adressant à la mère d'Aurélie ; vous pensez bien que je ne me suis pas déterminé à une démarche aussi solennelle que celle que j'ai l'honneur de faire auprès de vous, sans avoir paternellement interrogé mon neveu sur sa vie présente. Il est de ces confidences au-devant desquelles je ne suis jamais allé par respect de moi-même; mais, en cette grave circonstance, j'ai regardé comme mon devoir de galant homme d'exiger de mon neveu une sorte de confession à l'endroit de sa vie de garçon; or, le fait que vient de signaler monsieur... monsieur... Roussel, est exact, parfaitement exact.

— Je n'en demandais pas davantage, reprit Joseph en regardant M et Mmo Jouffroy; ceb nous suffit.

— Pardon, monsieur Roussel, mais cela ne me suffit point à moi, et pour l'honneur de mon neveu, lefaita besoin de quelques explications; les voici. J'ose croire que madame, douée comme elle l'est d'un excellent et rare bon sens, et connaissant le monde, ne fera pas un crime à un jeune homme de vingt-six ans d'avoir eu, comme on dit, une amourette.

■ — Non, certainement, monsieur !c marquis; s'il ne s'agit en effet que d'une amourette; après tout, les hommes ne sont pas des anges, et il faut que jeunesse se passe.

— Vous avez, madame, admirablement traduit ma pensée,.. Donc mon neveu m'a avoué qu'il avait une liaison avec une madame de... de... Moriac ou Morlac, je ne sais trop au juste... Cetle liaison avec une femme de moyenne vertu n'c il nullement sérieuse, si peu sérieuse, en effet, que mon neveu m'a dit à ce sujet : » Que je sois ou non assez heureux pour voir ma demande agréée par M110 Jouffroy, le profond amour que je ressens pour elle me domine tellement, qu'un autre lien, si léger qu'il soit, m'est à cette heure insupportable. Dès demain j'irai signifier à Mmc de Morlac que je romps avec elle. Or, mon neveu est effectivement allé chez elle ce matin, dans cette seule intention , et afin de lui offrir un dédommagement toujours parfaitement accueilli de ces créatures, il aura sans doute fait cadeau à cette femme de quelque bijou de prix... Telle est, dans toute sa simplicité, dans toute sa naïveté, l'histoire de ce bracelet, à laquelle M... Rousse a fait une si bienveillante allusion; je m'estime heureux de lui témoigner de nouveau combien je lui sais gré le son observation. Les intérêts dont nous nous occupons sont d'une haute gravité, et ils nous commandent à tous une sincérité absolue, j'oserai presque dire une franchise brutale...

11 était impossible de s'exprimer d'une minière plus convenable, de rétorquer, en apparence, plus victorieusement l'objection de Joseph. Il eût été convaincu de la sincérité de la réponse du marquis, si celui-ci ne lui eût inspiré une méfiance invincible. M. Jouffroy regarda son couslo en hochant la tête; il semblait dire : « Après tout, c'est une amourette sans conséquence; » et sa femme s'écria triomphante :

— Ah! monsieur le marquis, votre réponse m'allège d'un poids qui me serrait le cœur. La rupture de M. le comte avec cette créature dont vous parlez est une preuve de plus de l'amour qu'il ressent pour ma fille.

— Un mot encore, monsieur, reprit Joseph en s'adressant au marquis. Vous avez dit tout à l'heure avec un grand sens, à mon avis, que nous devions nous montrer les uns envers les autres d'une franchise brutale... et... je...

— Monsieur Roussel ! s'écria Mme Jouffroy exaspérée, mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Vous vous êtes faufilé ici malgré moi ; M. le marquis a eu la bonté de tolérer votre présence, et vous l'en avez, Dieu merci, joliment récompensé de sa tolérance. Je vous prie donc de vous taire ou de sortir.

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