‹ La famille JouffroyChapitre 50 sur 60 · I.\ FAMILLE Mil L'K HOY :,ir · texte numérisé non relu

I.\ FAMILLE Mil L'K HOY :,ir

Fortuné eourut au bureau 'lu commissaire de police, où se trouvent ordinairement < l ♦ - -^ civières destinées aux blessés; il en obtint une de l'obligeance du !. M '" fouffroj fui placée avec toutes les précautions possibles sur le à on ferma les rideaux, el deux portefaix lech irgèrent sur leurs ' Ce triste cortège, tccompagné par Fortuné, traversai! la rue Natre-Dame-deiii momenl où M. Badànier, plus furieux que jamais, croyant qu'Aurélie •■t >a mère n'avaient pas quitté la maison, revenait afin de les chasse] Logis.

cxxvm

Il existait alors sur le boulevard des Italiens un maga in de canac ches, etc, etc., renommé parmi le monde élégant. Un beau je qui par ses dehors semblail appartenir à la fashion parisienne, vei une charmante pelite canne de bambou dout la] simpleménl gravée, était un chef-d'œuvre d'art et do goût. Jamais burin plus pur, plus habile, n'avait rehaussé le métal déplus racieux méanclj (il n'était autre qu'Angelo Grimaldi), après avoir quelque peu march

t une bauk-not I I livres (cinq

et la remit au commis chargé de la vente en lui disant :

— Veuillez me donner en or la monnaie de celte bank-note; je paierai le change.

Angelo continua do regarder curieusement la gravure de la pomme canne, tandis que le elon l'habitude des marchands, examinait

soin le papier-monnaie qu'il avait :

— On m' peut vraiment voir quel de mieux gravé que la pomm de ceite canne, reprit Angelo, ne paraissant pas remarquer l'examen attentif que le commis faisait subir à la bank-note. .le suis ;\--.--vy. connaisseur en

et j'affirme 4110 vous avez parmi vos. ouvriers l'un des plus habiles Paris.

— En effet, monsieur, il est aussi habile qu'il est ivrogne et répon lit le commis eu ouvrant le tiroir du comptoir afin d'y placer

i't de prendr d'or nécessaires à son change. Cet ouvrier a

devenir un artiste distingué, mais l'inconduite le perd.

— Ah! lit Angelo pensif, cet ouvrier a une mauvaise conduite? - Malheureusement pour lui, monsieur.

— C'est dommage, reprit le grec absorbé par une pensée qui lui v suintement à l'esprit. Cet homme aurait pu, grâce à son talent, se er position hono

— Sans doute, reprit le commis en alignant sur le comptoir les pièce? d'or qu'il rendait à Angelo ; mais, dès qu'un homme est ivrogne et paresseux, c'est fini de lui. Voici vingt-deux pièces de vingt francs; plus sept francs, le change payé.

— Monsieur, dit Angelo après un moment de réflexion et ne s'empressant pas d'embourser l'or que l'on venait de lui rendre en échange de son papiermonnaie, je suis tellement frappé du fini précieux de cette pomme de canne, que je désirerais, si cela était possible, employer votre ouvrier à graver des armoiries et des ornements sur plusieurs belles pièces d'argenterie. Se chargerait-il de ce travail?

— Je n'en sais, ma foi, rien, monsieur; ce garçon-là est si capricieux, surtout si paresseux, que l'on ne peut jamais compter sur lui. S'il voulait travailler assidûment, il recevrait de notre maison de nombreuses commandes, il n'aurait pas un moment inoccupé ; mais non, dès qu'il a gagné de quoi ivrogner pendant trois ou quatre jours, l'on ne peut rien tirer de lai.

— C'est singulier! Est-il jeune?

— Très jeune, monsieur; s'il a vingt et un ans. c'est tout au plus.

— A cet âge, déjà dépravé? C'est déplorable ! Et où demeure cet ouvrier, monsieur?

— - Dans un méchant garni de la rue de l'Oratoire-du-Louvre, n° 3.

— Et son nom? demanda le grec en inscrivant l'adresse sur son carnet, son nom, je vous prie?

— Michel.

- Je vous remercie, monsieur.

— Oh! il n'y a pas de quoi, c'est le cas de le dire, monsieur, car, si vous donnez de l'ouvrage à cet ivrogne-là, il sera deux mois à faire ce qu'un autre ferait en quinze jours. Mais il faut être juste, le travail sera merveilleux.

— Un mot encore, monsieur. Répondriez-vous de la probité de ce jeune homme?

— Nous n'avons, sous ce rapport, rien à lui reprocher jusqu'ici ; cependant, son inconduite nous inspire si peu de confiance, que nous ne lui donnons jamais à graver qu'un objet précieux à la fois.

— Je vous remercie du renseignement, monsieur; en ce cas, j'exigerai de ce graveur qu'il vienne travailler chez moi, au lieu de lui confier mes pièces d'argenterie.

— Ce sera beaucoup plus prudent, monsieur; mais je ne sais s'il voudra quitter son bouge pour aller en journée chez vous : c'est une espèce d'ours mal léché, très taciturne et très sauvage.

— Il a peut-être quelque mauvaise action sur la conscience?

LA FAMILLE JOUFFROî 549

— Dieu me garde d'accuser un innocent ' mais il a une physionomie si sombre, qu'on le croirail bourrelé par un remords.

— Ce que vous m'apprenez, monsieur, me donne fortà réfléchir; jenemc déciderai pas légèrement à introduire cet homme-là chez moi... Pourtant, i! serait regrettable, au point de vue de l'art, de ne pas utiliser on pareil lalent.

Angelo, ramassa les pièces d'or, les mit dans la poche de son gilet, salua le commis et remonta dans une élégante voiture de louage qui l'attendail à la porte du magasin. Il se fit conduire chez un joaillier de la rue de Richelieu, où il acheta un bracelet d'or fort simple, moyennant une autre bank-note de vingt-cinq louis, dont il se lit rendre la monnaie en or, puis il donna ordre au cocher de le mener rue de l'Oratoire, où demeurait l'habile graveur.

Michel Laurencin occupait une petite chambre dans un misérable hôtel garni, depuis environ une année qu'avait eu lieu la révélation faite par Mauléon, déguisé en commissionnaire.

Michel n'en pouvait douter : Catherine, longtemps courtisane sous le nom de M""' de Morlac, Catherine était sa mère!!

•Si l'on songe à l'éducation austère de ce jeune homme, à son horreur du vice, à son aversion pour ces femmes qui trafiquent de leur beauté, l'on comprendra sa honte, son désespoir, lors de cette fatale révélation; dans la candeur de son finie, il se crut marqué au front d'un stigmate d'ignominie indélébile; i; lui parut affreux d'avoir non seulement à rougir sans cesse à ses propres yeux de l'opprobre maternel, mais d'en rougir devant ses compagnons de travail, devant son patron et sa famille, enfin devant Camille, sa fiancée!

Michel atteignait à peine sa vingt et unième année. Plus expérimenté de la vie, et surtout instruit de l'héroïque réhabilitation de Catherine, il n'eût pas ainsi désespéré de l'avenir; mais, dans une généreuse exagération naturelle aux sentiments de la première jeunesse, il se croyait solidaire de l'infamie de sa mère, ignorant que la courageuse femme, riche, jeune, belle encore, se vouant a une vie pauvre et rude, avait fait un noble emploi de ses biens, afin d'expier le pas é, s'était enfin régénérée par l'amour maternel. Aux yeux de Michel, ce brillant côté de la conduite de sa mère restait dans l'ombre; il ne voyait en elle qu'une roui-tisane, ruinée, sans doute par l'inconduite, recueillie, grâce à la pitié du père Laurencin, et ressentant un attachement tardif pour un enfant indignement délaissé pendant de longues années, après qu'elle avait eu abandonné son mari, mort de chagrin à la fleur de l'âge.

Enfin, découverte horrible pour un fiis, ces quelques lignes d'une lettre de

ooO ŒUVRES DE EUGÈNE SUE

Catherine, jadis écrite à Mauléon, révélaient à chaque mot le cynisme et la corruption.

En présence de ces faits accablants, Michel perdit complètement la tête, ne songea qu'à fuir de la maison de son patron, et marcha devant lui sans savoir où il allait. Lorsqu'il reprit ses esprits, il se trouva dans les environs de Montmartre. La nuit vint; à la première effervescence de douleur succéda chez lui un profond accablement, puis, plus calme, il se prit à réfléchir et à envisager sa destinée.

Continuer ses relations de travail avec Fortuné, malgré les avantages inespérés qu'il lui offrait, Michel n'y pouvait plus songer, si affectueux que se fût, toujours montré son patron, si compatissant qu'il dût se montrer ensuite de celte révélation. Les témoignages mêmes de cette pitié seraient autant de blessures poignantes pour le fils de la courtisane.

Pouvait-il épouser Camille et aller continuer son métier chez un autre orfèvre?

Épouser Camille! candide et honnête enfant! désormais instruite de l'opprobre de la mère de celui qu'elle aimait! Quelle odieuse pensée pour lui de se dire incessamment :

— ■ Malgré son amour, maigre la bonté de son cœur, ma femme, pure et sans tache, rougit, au fond de lame, d'avoir épousé le fils d'une de ces créatures, la honte, le rebut de leur sexe!

Hélas! l'exagération même de ces sentiments prouvait l'élévation du caractère de Michel, de mémo que, souvent aussi, dans l'excellence de son cœur, il prenait sa mère en commisération profonde, il contemplait la ruine de ses plus chè:es espérances sans maudire cette malheureuse créature: parfois même, songeant à tout ce qu'elle avait sans doute souffert depuis qu'elle s'était rapprochée de lui, aux anxiétés, aux remords, dont sa vie devait être bourrelée, il la plaignait, se disant :

— Après un long et criminel abandon, elle m'a aimé. C'est ma mère ! je ne l'abandonnerai pas; nous irons ensevelir ailleurs qu'à Paris notre honte commune: mais, hélas! je ne pourrai m'empêcher de me dire : Cette femme est ma mère, je dois, je veux la respecter. Pourtant elle a causé la mort prématurée de mon père! Elle a vécu de longues années dans l'ignominie; elle a> écrit à l'un de ses amants ces lignes que j'ai lues, et qui ont soulevé mon cœur de dégoût, d'indignation. Ah! je le sen<, malgré moi je ne pourrais lui cacher le chagrin que me cause sa vie passée; elle se croirait méprisée de moi, ce serait pour elle une torture de tous les instants.

Enfin, après des heures d'hésitations, de perplexités, telle fut la résolution de Michel :

Renoncer à son mariage avec Camille; neplus revoir sa mère, ni son aïeul,

LA FAMILLE .Mil ITUUY

ni Fortuné; gagner obscurômonl sa vie dans quelque branche de aon métier; faire pari de ses intentions à son aïeul, lui donner de temps à autre de se nouvelles, afin de le rassurer sur son sort, el vivre dons la solitude jusqu'au

jour où la persistance de sa douleur le délivrerai! de sa triste vie.

Michel accomplit celte résolution, dictée par l'irréflexion et par les généreuses susceptibilités de son âge. Il déjoua toutes les recherches tentées pour retrouver ses tr&aes. L'un de ses anciens compagnons d'atelier lui promit le sériel el le mil eu relations avec le fabricant de cannes qui, depuis tongtemps, l'occupait.

Accablé, découragé, insoucieux de l'avenir, son art, qu'il avait tant aimé, ne lut plus, comme autrefois, le but constant de la vie de Michel; il se bornai! à quelques travaux, presque manuels, qui lui procuraient le strict nécessaire. Ne sortant presque jamais de sa. chambre, sinon, parfois, à la nuit noire, pour errer dans les rues, il passait chez iui la plus grande partie de son temps.

Il faut l'avouer ave1 regret, .Michel, ainsi que l'on dit, buvait; cepenfl tu! il existai! un abîme entre la crapuleuse ivrognerie dont ou l'accusai! el le fait, blâmable d'ailleurs, qui autorisait ce reproche.

Le jeune orfèvre avait vécu jusqu'alors si sobrement, qu'il lui suffisail de deux ou trois verres de vin, non pour s'eniwvr jusqu'à l'ahrulisseinen! etperdr' toute conscience de soi-même, mais pour atteindre ce degré de surexeitation qui, sans obscurcir la pen èe, change sa couleur, si l'on peut s'exprimer de In sorte. Le uns, selon le terme consacré, ont le vin triste, gai, violent ou stupide; Michel avail le vin sinon joyeux, du moin Fécond en rêveries heureuses.

L'accablement, la morne tristesse qui pesait sur son âme et sur son espril lorsqu'il se trouvait dans son élat normal, se dissipaient peu à peu comme par enchantement lorsqu'il éprouvait une sorte de leurre ivresse; l'avenir, jusqu'alors sombre, désolé, s'éclairci sait, devenait lumineux et rose d'i

Alors Michel se demandait pourquoi, dans une fâ lieuse exagération de solidarité filiale, il se regardail presque coi, mie complice des désordres .des N'avait-elle pas, depuis plusieurs années, vécu près de lui d'une manière irréprochable mérité le pardon du père Laurencin? Ne devait-elle pas in commisération et non l'éloignement, le mépris? Camille, naïve el charmante enfant, adorait Michel; pourrait-elle lui faire un crime du pa et en rougir elle-même?

— "\on! se disait Miche! dans ces moments où, ch la voix de la saine raison ; non, non ! ma susceptibilité, ma honte, m is ci i de \i\ re c unmeje vis dans!' el

loin de toul ce que j'aime, sonl autan! d'insignes folies, d i tngrati

Quoi ! j'ai le l heur, là, sous ma main; il dépend de moi de rentrer d

chez maiiie Fortuné, de voir tous les bra ouverts à ma venue, el

5oi ŒUVRES DE EUGENE SUE

malheureux fou que je suis!... Ah! si je ne sentais en ce moment mon esprit troublé, j'irais à l'instant nie jeter au cou de ma mère, de mon aïeul... Combien ils seraient heureux de mon retour!... Et Camille! quelle joie serait la sienne!. ..Triple fou que je suis! Oh! c'est décidé, dès demain je retourne à eu\, et alors quel riant avenir que le nôtre!

Michel, s'exaltant déplus en plus à ces pensées, entrait alors dans le monde sans bornes des visions heure ises, dont le reflet dorait encore ses songes, lorsque peu à peu il cédait au sommeil... Mais, de ce sommeil, le réveil était amer; ses résolutions, dont il conservait un vague souvenir, lui semblaient de nouveau mauvaises, dégradantes, impraticables, et il flottait ainsi sans cesse entre l'espérance de la veille et la désespérance du lendemain.

Tels étaient le secret et la cause de ce que le commis du magasin appelait l'ivrognerie et la paresse de Michel; inconduite apparente qui, jointe à l'extrême habileté du jeune graveur, motivait la prochaine visite d'Angelo Grimaldi.

La mansarde que Michel occupait dans son garni était misérablement meublée d'un grabat, de deux chaises, d'une vieille commode et d'une table boiteuse. on voyait dans un coin de la chambre un assez grand nombre de bouteilles vidés: Michel, vêtu d'une blouse de travail presque en lambeaux, la barbe et la chevelure 'incultes, était profondément triste, car, depuis peu de temps éveillé, il venait de quitter le monde des riantes visions pour la réalité, qui jamais ne lui avait paru plus désolante. 11 entendit frapper au dehors, lit un geste de surprise et d'impatience, se leva, et alla ouvrir sa porte à Angelo Grimaldi.

Michel, à la vue d'un étranger d'extérieur distingué, vêtu avec une extrême élégance, recula d'un pas, fort étonnide recevoir une pareille visite.

Angelo jeta un regard rapide, investigateur, sur l'intérieur de la mansarde et sur Michel, remarqua son apparence misérable, son air sombre, abattu, les bouteilles vides rangées dans un coin de la chambre, et se dit :

— Paresse, ivrognerie et pauvreté! il y a cent à parier contre un que ce coquin est à moi. Je connais les hommes et leurs vices.

S'adressant alors au jeune artisan d'un air cordial et familier :

— Mon brave, vous vous appelez Michel?

— Oui.

— C'est vous qui avez gravé la pomme de cette canne? Et il la lui montra.

— Oui.

— En ce cas, mon cher, vous êtes l'un des plus habiles graveurs de Pans.

Celui-ci, accompagné d'Aurélie de Villetaneuse vêtue avec une extrême élégance pénétra dans la maison isolée. P. 559.)

Michel, après ces deux dernières réponses, commença de regarder Angelo avec une curiosité fixe dont celui-ci fut surpris et inquiet. Le jeune orfèvre ne l'avait vu qu'une seule fois, en Allemagne, lors de cette visite aux jardins de la villa Farnèse où Fortuné, trompé par les dehors d' Angelo, l'avait courtoisement introduit; mais telle était la beauté de ce misérable, qu'il devenait difficile de l'oublier. Aussi Michel se rappela tout d'abord ses traits. Cette remémorance

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ne causait pas seule la persistance du regard qu'il attachait sur le grec : des bruits sinistres avaient couru à son sujet après l'arrestation de ses complices, Corbin et Mauléon, lors des vols projetés par eux en Allemagne; on le cherchait en vain dans les environs de Meningen, tandis que, par un coup d'audace heureusement réussi, il voyageait à la suite du duc de Manzanarès ; mais, à cette époque, il demeura constant pour la police allemande, ainsi que pour Fortuné Sauvai et les compagnons de ses travaux, que l'élégant beau jeune homme, amateur des arts, qui avait demandé à l'orfèvre de se joindre à sa compagnie pour visiter la villa Farnèse, n'était autre qu'un malfaiteur, complice fugitif de Mauléon et de Corbin. Michel conclut, de ces souvenirs divers, qu'il avait devant les yeux un homme fort dangereux; aussi, après l'avoir d'abord attentivement examiné afin de se bien convaincre de son identité, il crut prudent de dissimuler l'inquiète curiosité que lui causait l'incompréhensible visite de cet homme, et il baissa les yeux d'un air assez embarrassé.

Angelo n'avait non plus rencontré qu'une fois à Meningen le jeune orfèvre, en ce temps-là adolescent. Les années, les chagrins, l'incurie de soi-même, l'épaisse barbe blonde qui cachait à demi son visage, rendaient Michel méconnaissable. Le repris de justice ne se rappelait nullement sa figure, n'ayant eu, d'ailleurs, aucun motif pour arrêter autrefois son attention sur lui. Cependant, trop rusé, trop défiant pour n'avoir pas été frappé de la fixité pénétrante du premier regard du jeune graveur, et voulant s'édifier sur ce point avant de continuer l'entretien, il reprit en souriant :

— Mon brave garçon, l'on croirait que vous m'avez déjà rencontré quelque part?

— Moi, monsieur !... Jamais.

— Allons, on ne regarde pas ainsi quelqu'un que l'on voit pour la première fois.

— Cet homme se défie de moi : il me devient doublement suspect, pensa Michel. Rassurons-le, afin de savoir où il veut en venir.

Et il ajouta tout haut :

— Monsieur, en ma qualité de graveur, je dessine non seulement l'ornement, mais aussi la figure...

— Eh bien?...

— Eh bien ! monsieur, je vous dirai cela en artiste, sans vouloir vous complimenter : votre figure m'a frappé comme type. Je vous ai examiné trop attentivement peut-être, voilà tout.

Cette réponse parut sincère à Angelo. Plus d'nne fois, il s'était aperçu que des passants s'arrêtaient un instant pour le contempler, surpris de la perfection de ses traits. Se croyant donc inconnu de Michel, il reprit :

— Vous me flattez, mon cher ami; j'ignorais que ma figure méritât

l'attention d'un artiste; mais parlons d'antre chose. Je viens vous pro] r

du travail.

— Merci. J'ai suffisamment de travail.

— Voyons, avouez qu'au travail vous préférez la paresse et la bouteille? En cela vous avez, mort-Dieu! furieusement raison!

— Vraiment?

— On a toujours raison de faire ce qu'il plait. Au diable la morale!

— C'est commode.

— Et surtout agréable! Travailler peu ou point, jouir beaucoup, voilà ma philo ophie; c'esl la lionne.

— Où cet homme veut-il en venir, avec sa philosophie de malfaiteur? se demandai! Michel de plus en plus surpris. Ayons l'air de penser comme lui, il s'ouvrira sans doute tout à fait.

Et Michel dit à Angelo :

— Vivre au mieux, sans travailler, rien de plus agréable sans doute, mais comment faire?

— Dites-moi, vous êtes passé maître dans la gravure des ornements; les arabesques de cette pomme de canne prouvent votre talent. Savez-vous graver les lettres?

— Oui, monsieur.

— A merveille. Voici d'abord un bracelet sur lequel je désire faire inscrire deux noms et une date; les noms sont : Angelo et Aurélie, la date est 20 juin 184*. Meningen. Je vais écrire le tout, afin que vous ne l'oubliez pas.

Ce disant, le grec, déchirant l'un des feuillets de son carnet, y écrivit les noms et la date précités.

L'inquiétude et la curiosité de Michel augmentèrent; il savait le profond attachement de Fortuné Sauvai et de sa femme pour Aurélie de Villetaneuse malgré ses fautes, et combien ils regrettaient d'avoir perdu ses traces, espérant toujours la ramener au bien. Or, d'après les noms et la date qu'Angelo voulait faire graver sur le bracelet, date et désignation des lieux qui concordaient parfaitement avec le séjour de la comtesse en Allemagne, Michel ne pouvait plus guère douter des tendres relations qui existaient entre ce malfaiteur et Aurélie. Effrayé de cette découverte, et conservant pour son ancien patron autant d'affection que de reconnaissance, Michel pensa peut-être le mettre à même de retrouver Mm° de Villetaneuse et de la soustraire à la pernicieuse influence qu'Angelo devait exercer sur elle, s'il parvenait, lui, Michel, en écoutant jusqu'au bout les offres de ce misérable, à connaître sa demeure, que la comtesse partageait sans doute.

Michel dit donc à Angelo, dans l'espoir d'obtenir adroitement de lui les renseignements qu'il pouvait lui fournir sur Aurélie, comtesse de Villetaneuse:

■ — Le travail que vous me proposez se bornera-t-il à la gravure de ce bracelet?

— Non, je désire seulement avoir un spécimen de votre habileté à buriner les lettres, et si, comme je n'en doute pas, vous répondez à mon attente, je vous chargerai d'un travail très important ; il vous occuperait au plus trois ou quatre jours, mais il vous serait si largement payé que ce salaire vous permettrait de rester cinq ou six mois sans rien faire. Ainsi, mon brave, non seulement vous gagneriez assez d'argent pour vous livrera votre chère paresse, mais, au lieu de vivre dans ce bouge, vous pourriez vous loger confortablement, remplacer votre \ieille blouse par des habits fins, votre gros vin bleu par le nectar de Màcon ou de Champagne, et le savourer en cabinet particulier, si vous préfériez boire en joyeuse compagnie.

— Allons, monsieur, vous vous moquez d'un pauvre ouvrier.

— Je vous parle au contraire très sérieusement, mon brave garçon.

— Vous voulez me faire croire qu'il me suffirait de travailler quatre ou cinq jours pour gagner...

— Six mille francs. Est-ce assez?

— Six mille francs !

— Je vous les garantis.

— Six mille francs de salaire avec un travail de trois ou quatre jours?

■ — Oui, et, dès que vous serez à l'œuvre, je vous remettrai trois mille francs d'avance.

— Je ne comprends rien, monsieur, à tout cela. Vous venez, dites- vous, me proposer un travail de gravure?

— Pas autre chose.

■ — Et ce travail me rapporterait six mille francs?

— Peut-être même davantage, si je suis satisfait de vous.

— De quel genre est ce travail?

— C'est un travail fort délicat: il a, je dois vous l'avouez, ses risques.

— Ah ! il y a des risques à courir?

— Sans cela, vous ne seriez pas si chèrement payé.

— De quoi s'agit-il donc?

— Il s'agit d'une contrefaçon.

— Que faut-il contrefaire?

— Une charmante vignette anglaise représentant la Fortune, et qui fait fureur à Londres et en d'autres pays.

— Ainsi, la contrefaçon de cette gravure entraîne des risques ?

— Quelques mois de prison, au pis-aller. Mais j'ai pris mes précautions, je suis prudent : il y a cent à parier contre un que nous ne serons pas découverts.

LA FAMILLE JOl'FFROY

— C'est que... la prison... diable!...

— Préjugé, mon bravo! Est-ce que vous vous croiriez déshonoré par quelques mois de prison? On trouve là de gais lurons, peu scrupuleux, a l'endroit de la morale; le temps passe vite, en leur compagnie ; vous sortez de la génie, la liberté vous semble mille fois plus obère, et, grâce au divin argent, vous oubliez bientôt votre captivité.

— Au fait, qui ne risque rien n'a rien.

— Ainsi, mon garçon vous acceptez?

— Dame, monsieur, six mille francs... pour trois ou quatre jours de travail... Ab ça! cette vignette, où est-elle?

— Dans un endroit où vous pourrez vous mettre à l'œuvre en toute sécurité.

— Ce n'est donc pas ici que je m'occuperai de cette gravure?

— Non.

— Où donc travaillerai -je?

— Chez moi. Vous ne serez nullement dérangé : je vous donnerai une chambre dont vous ne sortirez qu après avoir terminé notre contrefaçon. Plus -tôt vous l'aurez achevée, plus tôt vous serez libre. Mais il faut commencer ce travail le plus tôt possible, aujourd'hui même.

— C'est bien prompt.

— Que vous importe.

— Où demeurez-vous, monsieur?

— Je demeure...

Mais s'interrompant, et cédant à ses habitudes de défiance, Angelo reprit, ipi't's un moment de réflexion :

— Trouvez-vous à la tombée de la nuit à la barrière de Monceau. Vous savez où elle est située?

— Oui.

— Je viendrai ou j'enverrai quelqu'un vous chercher. Cette personne vous demandera si vous êtes graveur. Vous pourrez la suivre en toute conliance.

— Très bien, monsieur; je serai au rendez-vous à la tombée de la nuit.

— Vous êtes un brave garçon, vous serez content de moi; n'oubliez pas de me rapporter le bracelet, après y avoir gravé les mots convenus.

— Ce sera fait.

— N'y manquez pas; je veux, ce soir même, offrir ce bracelet...

— A votre maîtresse?

— Vous êtes un gaillard pénétrant.

— Pénétration facile, monsieur ; un nom de femme et un nom d'homme...

— Plus, une date que vous croyez sans doute précieuse à mon souvenir, cela suffisait du reste à vous mettre sur la voie de mon amoureux secret ; donc,

vous avez deviné : le bracelet est destiné à ma maîtresse ; aussi je compte sur votre promptitude.

— Ce soir, monsieur, je vous porterai le bracelet.

— Ainsi, à la nuit tombante, à la barrière de Monceau.

— Oui, monsieur, à la nuit tombante, à la barrière de Monceau. Le repris de justice sortit.

— Plus de doute, se dit Michel lorsqu'il fut seul, ce misérable est sans doute l'amant de Mmo de Villetaneuse. Ne fait-il pas graver sur ce bracelet ces deux noms Âm/elo, Aurélie,a\ns\ que le nom de la ville de Meningen, et une date qui se rapporte à ce voyage d'Allemagne où maître Fortuné a retrouvé sa cousine maîtresse du prince. Elle connaissait donc Ângelo à cette époque? Non, c'est impossible, puisqu'elle est partie avec un duc, selon ce que nous a raconté plus tard mon patron... Il n'importe... Mon Dieu! dans quel abîme de dégradation cette malheureuse femme est tombée!... Elle... elle, courtisane!... Hélas! ma mère aussi a été courtisane!... Ce souvenir fait ma honte et mon malheur !... Ah! ne songeons pas à cela maintenant. Que faire? Cet homme m'offre de me payer six mille francs la contrefaçon d'une vignette anglaise; c'est un piège, un mensonge! Il est permis sans risquer la prison de reproduire les gravures anglaises; il serait fou de rétribuer si énormément une pareille reproduction. Il s'agit évidemment d'une œuvre suspecte. Quelle est-elle? Cet homme me croit ivrogne, paresseux, avili... il a voulu me séduire par l'appât de l'argent; j'ai feint d'accepter son offre, il ne se délie plus de moi : ce soir je connaîtrai sa demeure. Bien souvent mon grand-père m'a dit : « Maître Fortuné et sa femme auraient le plus vif désir de retrouver les traces de Mm° de Villetaneuse afin de tâcher de la ramener au bien, et d'offrir un asile à M. et à Mmc Jouffroy1. Peut-être le hasard de ma rencontre avec cet homme me donnera-t-il moyen de rendre à mon ancien patron un grand service en l'instruisant du lieu où se trouve maintenant Mme de Villetaneuse. Ne soupçonnant pas sans doute les antécédents criminels d'Angelo, elle habite probablement avec lui; je peux m'assurer du fait en me rendant ce soir dans la demeure de ce misérable, au sujet de l'œuvre suspecte qu'il me propose. Si j'acquiers la certitude que je pressens, j'écris à maître Fortuné afin de lui apprendre entre quelles mains sa cousine est tombée et auxquelles il est peut-être temps encore de l'arracher; j'acquitterai ainsi en partie ma dette de reconnaissance envers mon bienfaiteur. Quel avenir il m'avait réservé! Quel bonheur eût été le mien sans cette horrible révélation!... Ah! loin de moi ces pensées; elles me troublent. Réfléchissons froidement. Que risque rai-je à aller au rendez-vous que m'a donné cet homme? Si je ne peux rien découvrir touchant Mmo de Villetaneuse et

1. Michel, lors de la révélation de Mauléon, avait quitté subitement la maison de FortunéSauval ignorant que celui-ci et le cousin Roussel avaient recueilli M. et Mm« Jouffroy.

LA l Wlill.i JOI FFROY

sa famille, j'aurai du moins tenté de rendre srvii i i maître Fortuné. Quant à l'œuvre suspecte qui m'est proposée, personne ne saurait m'imposer un travail que je me refuserais d'exécuter. C'est décidé, j'irai au rendez-vous ce soir, et, en attendant l'heure, afin d'éloigner tout soupçon, gravons sur ce bracelet ces mots et cette date : Aurélie, Angelo, Meningen, juin 18 i-*.

A l'extrémité du quartier des Batignolles, et complètement isolée des dernière habitations de ce faubourg par des terrains en friche, on voyait une maison de triste apparence, bâtie légèrement, ainsi que la plupart des habitations de ce quartier moderne; elle était grandement délabrée; l'herbe, les ronces envahissaient les allées du jardin, entouré de hautes murailles, et couvraient à demi les dalles disjointes d'un petit perron conduisant à la porte du logis, où l'on arrivait après avoir traversé une assez longue allée aboutissant à une grille de clôture.

Quelques heures après l'entretien de Michel et d'Angelo, celui-ci, accompagné d'Aurélic de Villetaneuse, vêtue avec une extrême élégance, pénétra dans la maison isolée, ouvrit la grille au moyen d'une clef qu'il portait sur lui, et, suivi de la jeune femme, monta les degrés du perron, puis ceu\ d'un escalier conduisant au premier étage, et entra dans une vaste pièce à peine meublée.

,.'i olement, le morne silence de cette demeure, son aspect presque sinistre, le délabrement de la chambre où elle venait d'être introduite par Angelo, impressionnèrent vivement la comtesse.

— Mon ami, dit-elle au repris de justice, quelle vilaine et triste maison! Chez qui sommes-nous donc ici?

— Nous sommes en Californie, mon adorée.

— Cette maison, une Californie? Tu parles en énigmes.

— Dis-moi, m'aimes-tu?

— Angelo!

— J'ai, en effet, mal posé la question. Te sens-tu capable de m'airner quand même?

— Quand même?

— Oui, quoi que je fasse? qui que je sois? Je te parle ainsi, Aurélie. parce que le jour est venu pour moi de te faire une révélation grive. Celle révélation, je dois nécessairement te la faire ici, dans celte demeure isofée. Tu sauras tout à l'heure pou, q

— Tu me demandes, Angelo, si je suis capable de t'aimer quand même, quoi que tu fasses?

— Oui.

— Celte question me semble inutile depuis notre voyage de Bordeaux.

— ■ Ceci, chérie, est sans doute une allusion à la preuve de confiance que je t'ai donnée lors de ce voyage en l'apprenant que Mauléon et moi nous étions des grecs, et que tu serais la sirène qui attirerait nos dupes?

— J'ai accepté ce rôle, Angelo. Je t'aime donc quand même, et quoi que tu fasses !

— Deux mots encore sur ce voyage, afin de bien établir notre situation présente. Nos affaires allaient le mieux du monde, le lansquenet était pour nous la poule aux œufs d'or; mais nous fûmes avisés que l'on soupçonnait notre industrie. On attendait évidemment le moment de nous prendre en flagrant délit. Aussi, prévenant cet instant critique, nous nous sommes prudemment éclipsés. Nous avons, Mauléon et moi, partagé nos bénéfices; il s'en est allé de son côté, nous du nôtre, et nous en sommes aujourd'hui à nos derniers mille francs.

— Faut-il quitter notre charmant appartement, renoncer à notre luxe, nous résigner à vivre pauvrement dans la maison où nous sommes? La résignation me sera facile auprès de toi, Angelo.

— Hélas! il faut nous résigner, mon adorée, à dépenser énormément d'argent, à le jeter littéralement par les fenêtres. Il faut te résigner aux toilettes les plus éblouissantes,. au faste le plus extravagant; car, je te le répète, cette maison de triste apparence est une Californie. Mais, pour jouir des trésors qu'elle renferme, tu dois m'aimer quand même, tu dois connaître mes projets, tu dois apprendre qui je suis.

— Que veux-tu dire?

— Lorsque je t'ai rencontrée en Allemagne pour la première fois, j'ai passé à tes yeux et à ceux du duc pour un proscrit italien.

— Sans doute.

— - Je ne suis pas Italien; je n'ai jamais été proscrit.

— Soit!... Que m'importe, à présent!

— Attends... Lorsque nous nous sommes revus chez Clara, et lors de notre voyage à Bordeaux, je t'ai laissée dans la même erreur au sujet de ma naissance et de ma vie passée, je t'ai seulement avoué que j'étais devenu grec... Cette révélation a été pour moi la pierre de touche de ton amour, Aurélie. Dès ce jour, tu as commencé de m'aimer quand même. Cela m'a d'abord autant charme que surpris.

— D'où pouvait naître ta surprise, Angelo?

— Tu me croyais seulement proscrit, malheureux, et tu apprenais que...

— Que tu volais au jeu n'est-ce pas?

— C'est le mot.

LA FAMILLE IOUFFROY

J'avais du goût ; r le dessin. [P. 5G1.)

LIV. 71. — El'GË.NE SUE — LA FAMILLE JOUFPROY. — ÉD. I. ROUFF r.r Ci3

LA FAMILLE IOUFFROY 503

— Entre nous, ma susceptibilité aurait été étrange.

— Pourquoi étrange?

■ — Une femme qui s'est vendue deux fois n'a pas le droit de mépriser un homme qui vole au jeu. Tu m'aimes malgré ma honte, àngelo; je t'aime malgré ion opprobre: c'est la fatalité de notre destinée.

— Ces fermes paroles sont d'un bon augure. Je peux maintenant te raconler ma vie; il y a quelques années, tu n'étais pas assez mûre pour un pareil récit.

— J'ai fait depuis un an de terribles progrèsl

— Oui, tu es devenue la femme qu'il me faut. Si tu subis bravement une dernière épreuve, aucune puissance humaine ne pourra nous séparer.

— Songes-y, bien Angelo, je n'ai plus que toi au monde! songes-y bien!

— J'y songe! et là est mon espoir. Apprends donc enfin qui je suis : je m'appelle Jérôme Chau-sard. Ignoble nom! comme il a influencé ma destinée! Je suis né à Paris; mon père était intendant du marquis de Chaumont, homme puissamment riche. 11 me fit partager l'éducation de son fils, me destinant à être plus lard son secrétaire; pénétré de l'humilité de ma condition, laborieux appliqué, je fis des progrès rapides dans les études sérieuses; elles ne m'empêchaient pas de me livrer aux arts d'agrément. J'avais du goût pour le dessin, une jolie voix; à quinze ans, je passais pour un petit prodige. Un jour, le marquis eut la fantaisie de faire l'exhibition publique du fils de son intendant. On jouait souvent l'été la comédie au château de Chaumont: l'un des commensaux de la maison, homme d'esprit, excellent musicien, composa pour la circonstance une espèce de petit opéra comique; j'y remplissais le rôle d'un chérubin villageois, jeune berger tourmenté de ses quinze ans; j'obtins un succès fou; les belles dames, après la représentation, me traitèrent en enfant sans conséquence, me caressèrent comme un épagneul, me bourrèrent de dragées comme un perroquet. Telle fut mon entrée dans le monde. Elle m'enivra d'abord de vanité, puis vinrent les réflexions amères sur le néant même de cette vanité; malgré mes succès, mes talents naissants, ma jolie ûgure, je restais, comme devant, Jérôme Chaussard, fils d'un intendant de lionne maison : mes prétentions devaient se bornera devenir secrétaire d'un grand seigneur. Cependant, je prenais des habitudes d'élégance et de luxe qui charmaient et navraient mon orgueil: je montais, en subalterne, il est vrai, dans la voiture du fils du marquis; je partageais ses plaisirs, le spectacle, la chasse, l'équitation ; mais je ne serais jamais que Jérôme Chaussard! Cette perspective et l'ignoble nom que je portais révoltaient ma vanité; j'atteignis ainsi l'a ;e de dix-huit ans. De plus en plus rongé de fiel et d'envie, j'avais fait, sans le .-avoir, la conquête de la première femme de chambre de la marquise, une très jolie fille, rouée comme un vieux singe, confidente des amour.- de sa maîtresse, et mettant au poids de l'or son

et ses services. Julie (c'était son nom) amassa ainsi une trentaine de mille francs. Le marquis fut nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg; je devais l'accompagner, afin d'aider dans ses travaux son secrétaire particulier : cette position enviée par tant d'autres me semblait misérable, servile et digne d'un Jérôme Chaussard, .'ils d'une espèce de domestique.

Un jour Julie me dit à brûle-pourpoint : « Jérôme, je vous aime; j'ai trente mille francs à dépenser ; nos maîtres doivent partir, bientôt pour la Russie. Laissons-les partir, nous quitterons ensemble la maison, et nous mènerons joyeuse vie à Paris. » Ce projet m'enchanta; ainsi dit, ainsi fait. Mon père avait depuis quelque temps devancé le marquis en Russie, afin d'y préparer la maison du futur ambassadeur. La marquise et son fils devaient l'accompagner. La veille du départ, je disparus de l'hôtel, écrivant ai marquis que je ne voulais pas aller en Russie, et que je m'engagerais soldat. Julie chercha une mauvaise querelle à la marquise, en arracha encore quelque somme, en la menaçant de divulguer le secret de ses amours, lui souhaita bon voyage, et vint me rejoindre dans un hôtel garni, où elle m'avait donné rendez-vous. Nous commençâmes à manger les trente mille francs que possédait Julie. Elle se faisait appeler Mme de Saint-Simon.. On m'avait dit souvent que j'avais une figure italienne; je me souvins de mon histoire de Gênes, et je pris sans façon le nom et le titre d'Angelo, marquis de Grimaldi, abandonnant pour jamais l'ignoble nom de Jérôme Chaussard. Je devins la coqueluche des tables d'hôte que nous hantions avec Julie. Au bout de six mois, nous vîmes la fin de son argent. Alors, en fille de ressource, elle chercha un protecteur, en trouva un, mais très jaloux, très vigilant. Forcé de rompre avec Julie, jï me trouvais à peu près s.ins le sou sur le pavé de Paris, et avide de plaisirs, de luxe, incapable de travailler, habitué à une vie oisive, dépensière; déjà je portais des bottes éculées, des habits râpés; la misère s'approchait, le diable me tenta. J'avise un jour le provocant étalage d'une boutique de changeur, j'achète une once de tabac chez un épicier, puis entrant chez l'homme aux écus, sous le prétexte de lui demander la monnaie d'un billet de cinq cents francs, que je feins de chercher dans mon gousset, j'en tire une poignée de tabac, j'aveugle le changeur; je fais main basse sur une sébile contenant des rouleaux d'or, plusieurs billets de mille francs; j'ai la chance de fuir sans être arrêté. Le fruit de mon vol dissipé, je voulus tenter de nouveau le même coup ; moins heureux cette fois, je fus pris. Je n'avais pas vingt ans. Grâce à ma jeunesse, à la protection du marquis, auquel j'écrivis, et qui plus tard ne voulut jamais, non plus que mon père, entendre parler de moi, je ne fus condamné qu'à cinq ans de réclusion. Je les passai dans la prison centrale de Melun. Là, j'achevai mon éducation : j'appris, entre autres industries, à filer admirablement la carte. A Melun je connus Mauléon; plus tard, le rencontrant après ma libération, nous avions entrepris de voler les pierreries de Fortuné

LA FAMII.I.K JOUFFUOY

Sauvai; ce projet nous conduisit à Meningen, où je t'ai rencontrée, Aurélie.

Depuis celte époque, lu sais ma vie, te voici édifiée sur le passé, tu sais maintenant qui je suis. M'aimes-tu toujours quand môme?

— Écoute-moi à ton tour, Angelo. On m'eût cl it autrefois : « Vous éprouverez dans votre vie un amour profond, irrésistible, fatal ; vous ne vous appartiendrez plus désormais, et d'un regard l'homme que vous aimerez ainsi vous imposera sa volonté absolue. Mais viendra le jour où vous apprendrez que l'homme dont vous subissiez l'empire n'est pas un proscrit intéressant par ses malheurs, mais un repris de justice, quelle impression vous causera celte découverte?... »

■ — Hé bien! qu'aurais-lu répondu?

— Autrefois j'aurais répondu : « Cet homme me fera horreur lorsque son crime passé me sera révélé. »

— Et aujourd'hui, Aurélie?

— Aujourd'hui, Angelo?... aujourd'hui que j'ai descendu un à un, pas à pas, tous les degrés du vice ; aujourd'hui que je porte là, au front, l'ignoble cicatrice d'un coup de bâton dont m'a frappée une épouse outragée, en m'accusant de débaucher son mari, vieillard qui me payait; aujourd'hui que mes désordres ont égaré la raison de mon père, ont conduit ma mère au tombeau ; aujourd'hui, Angelo, loin d'avoir horreur de loi, je te sais gré d'être encore plus dégradé que moi. Une honnête femme, dms la générosité de son cœur, parfois est heureuse et fière d ■ pouvoir sacrifier une haute position à celui qu'elle aime ; moi, je te sacrifie mes derniers scrupules ; moi, je t'aime malgré ton crime !

— Ah! c'est de l'amour, Aurélie! s'écria le repris de justice en répondant avec un accent passionné aux horribles paroles de sa complice. Oui, va, parmi nous seuls se trouve l'amour vaillant! Quel courage y a-t-il donc à s'aimer en pleine sécurité de conscience et de considération? Beaux sacrifices que ceux auxquels tout le monde applaudit ! Non! non! 14 femme dont l'amour s'accroît, s'irrite, s'exalte en raison même des flétrissures de son amant et des dangers qui le menacent, celle-là seule sait aimer, celle-là seule aime d'un amour ardent et résolu !

— Je suis maintenant de ces femmes-là, Angelo, reprit la comtesse d'un air sombre et déterminé ; oui, je suis de ces femmes-là : je te l'ai prouvé, je saurai te le prouver encore.

— Tu ne me trouveras pas ingrat, crois-moi. 11 est non moins ardent et résolu, l'amour de ces hommes assez confiants dans leur amour, dans celui de leur femme, pour lui dire . J'ai volé; lu as mon secrel, tu peux, d'un mol, m 'envoyer an bagne, à l'échafaud! Je suis à ta merci. Me trahiras-tu? m'abandonneras-tu?

— Te trahir! t'abandonner!... Infâme lâcheté! s'écria la comtesse de

Villetaneuse, palpitante sous le farouche et brûlant regard du repris de justice. Ah ! quoi que tu fasses, quoi qu'il t'arrive, Angelo, ton sort sera le mien ! Compte sur moi jusqu'à la lin! compte sur moi jusqu'à la mort!

■ — Oh! tu n'es plus seulement ma maîtresse, tu es à tout jamais ma complice ! s'écria ce misérable en serrant Aurélie entre ses bras et la couvrant de ce regard magnétique qui fascinait cette malheureuse.

— 0::i, à toi jusqu'à la fin! s'écria-t-elle; à toi, mon Angelo! à toi jusqu'à la mort!... entends-tu?... jusqu'à la mort?...

— Et maintenant que tu m'aimes quand même, Aurélie, reprit Angelo, apprends mes projets. Nous allons rouler sur l'or!

— Comment cela?

— Tu croyais no; ressources à bout, et tu vas vivre en grande dame comme autrefois, écraser les plus élégantes par ta magnificence et ta beauté !

— Que dis-tu? s'écria la comtesse, dont les yeux étincelèrent à ces pensées de faste et de prodigalité. Est-ce un rêve?

— Non, pardieu! jamais réalité n'a été plus splendide! Cette maison, je te le répèle, c'est une Californie, une mine d'or!

— Explique-toi !

— J'ai, depuis deux mois, loué cette demeure isolée. Mauléon, moi et un habile homme nommé Robert, qui possède de précieuses connaissances en chimie, nous sommes parvenus à parfaitement imiter le papier des bank-notes d'Angleterre, papier-monnaie moins connu que les billets de banque français, et ainsi beaucoup plus facile à placer. Nous avions découvert un excellent graveur : il est mort il y a quelques jours d'apoplexie foudroyante, après avoir gravé une planche de ces bank-notes ; nous en avions déjà tiré pour plus de cent mille francs, lorsque, par malheur, la planche s'est brisée. J'espère remédier à cet accident en engageant dans notre opération un autre graveur; il nous confectionnera de nouvelles planches; avant peu de jours, nous posséderons deux millions de bank-notes! Deux millions, ma belle comtesse! Les premières sont si merveilleusement exécutées que j'en ai écoulé aujourd'hui pour quelques centaines de louis, en allant faire divers achats dans plusieurs boutiques, sans éveiller le moindre soupçon. Cependant il y aurait de graves dangers à ce que la même personnes mît toujours ce papier en circulation; il faut, en outre, afin de m'inspirer aucune défiance, qu'il soit écoulé par des gens de très bonnes façons, ayant l'usage du monde; les dehors de la richesse. Mauléon, moi et une autre personne que je ne connais pas, mais dont il répond comme de lui-même

LA l'A.MII.I.i; .lui I I l.ilY

et qu'il (luit amener souper ce soir (car dous soupons ici, je t'ai ménagé cette

surprime), nous nous sommes rliaivé> du plaivinmil des bank-notes, niais il faut se hâter; nous ne sommes que trois, lu te joindras à nous.

— .Moi!...

— Certainement; tu nous seras un excellent auxiliaire. Une femme, mise avec la dernière élégance, ayant, comme toi, des manières de grande dame, et descendant d'une voiture armoriée (rien ne nous manquera), éloignera jusqu'à l'ombre du soupçon, et... Mais qu'as-tu... Aurôlie?... tu pâlis...

— C'est vrai...

— Regarde-moi donc en face.

— Je t'en supplie, ne te fâche pas !

— Tu as peur?...

— Angelo !...

— Tu crains de te compromettre?

— Je m'attendais peu à cetle... proposition, et je...

— Tu es bien lâche!... Aurélie...

— Lâche... non, mais...

— Misérable! oublies-tu déjà tes paroles ! Ne m'as-tu pas dit : Quoi qu'il t'arrive, ton sort sera le mien? Oh! prends garde! tu seras ma cpmplioe ! sinon...

Au moment où Angelo prononça ces paroles d'un air menaçant, la nuit était presque compètement venue la porte de la chambre s'ouvrit, et Robert, l'un des complices des faussaires, petit homme chauve, d'une physionomie basse, rusée, entra, tenant à la main une bougie.

— Notre homme est là, dit-il à Angelo. Je l'ai trouvé exact au rendezvous, à la barrière de Monceau; je l'amène...

— Mauléon est-il ici ?

— Il vient d'arriver avec son ami; ils ont apporté dans un fiacre les ustensiles et les comestibles du souper, car il n'y a ni un verre ni une assiette dans cette diable de maison. Enfin, à la guerre comme à la guerre! J'ai une faim de tigre, et...

Remarquant alors Mmo de Villetaneuse, Robert s'interrompit, la salua, et dit à Angelo, en lui adressant un signe d'intelligence :

— C'est madame?

— Oui.

— Elle connaît notre opération?

— Sans doute.

— Parfait! reprit Robert en se frottant les mains. Oh! parfait, mon cher; l'on songera plutôt à admirer la beauté de votre admirable maîtresse qu'à i ;a miner nos bank-notes... Madame vaudra pour nous son pesant d'or.

— Aurélie, dit brusquement Angelo en prenant sir la cheminée une

bougie qu'il alluma, et donnant ce flambeau à la comtesse, va m'atlendre dans la pièce voisine; passe par cette porte, jeté rejoins bientôt. Vous, Robert, faites entrer notre homme ; nous avons ici les outils de l'autre graveur, il faut que son successeur se mette dès ce soir à l'œuvre, et il ne sortira pas de la maison avant d'avoir, bon gré, mal gré, gravé nos planches.

— Parbleu! s'il refusait, nous saurions bien le contraindre : il est ici comme dans un in pace, ajouta Robert en quittant la chambre.

Aurélie, devenue pâle comme un spectre depuis la proposition d'émission de fausse monnaie, restait immobile, le regard fixe; elle tremblait tellement, que le flambeau qu'elle tenait vacillait dans sa main.

— Va, lâche femelle! dit Angelo avec un sourire insultant; va, mollasse ! Je me suis mépris sur toi! Tu voudrais jouir de nos trésors sans partager nos dangers !

— Angelo, je t'en conjure, écoute!...

— Quelle différence entre toi et la petite Bayeul! Elle n'aurait pas reculé! elle est si crâne!... Ah ! si je la retrouve...

— Ne prononce jamais le nom de cette horrible femme, s'écria la comtesse frémissante de haine; tu me rendrais folle, et...

— Tais-toi, on vient! reprit vivement Angelo, entendant les pas de Michel. Et saisissant brutalement la comtesse par le bras, en lui indiquant du geste la porte d'une chambre voisine, il ajouta : Vite, entre là! Il est inutile que cet homme te voie. Je vais aller te rejoindre, et si tu es toujours aussi lâche qu'en ce moment, je te casserai ma canne sur les reins et je ne te reverrai de ma vie?

La comtesse, éperdue à cette ignoble menace, sortit, selon les ordres du repris de justice, mais non pas assez promptement pour échapper aux regards de Michel.

Celui-ci, que Robert venait d'introduire, tressaillit en reconnaissant Mme de Villetaneuse au moment où elle disparaissait par l'une des portes latérales de la chambre.

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