‹ La famille JouffroyChapitre 51 sur 60 · CXXX1II · texte numérisé non relu

CXXX1II

Michel, à l'aspect d'Aurélie, ne regretta pas d'avoir accepté un rendez-vous de plus en plus suspect à ses yeux. Il se promit de l'aire part de sa triste découverte à Fortuné Sauvai, en lui écrivant le soir même.

Angelo ouvrit les deux battants d'une sorte d'alcôve pratiquée au fond do la chambre, fit signe à Michel de s'approcher, lui montra, étalés sur une table, tous les outils nécessaires ;': un graveur, et une lampe non allumée, pareille à celles dont se servent les bijoutiers; on voyait dans le fond de l'alcôve un lit de sangle garni d'un matelas.

LA FAMILLE JOUl'TROY

Pais, eollé à la muraille, il s'avaaçi prudemment. (P. 372.)

■ — Mon brave garçon, dit le repris de justice a Michel, voici des outils pour travailler, une lampe pont' vons éclairer, un lit puni' vous reposer.

— Monsieur, voilà d'abord le bracelet sur lequel, d'après votre désir, j'ai

gravé les a s ri la date dont vous m'avez laissé l'indication.

elo prit h' bracelet, examina la façon dont étaient burinées les lettres, et dit :

LtV. 72 — EUGÈNE SUE. — LA FAMILLE JOOFFROV. — É!>. J. RODFF l.r C", L1V. '-

— C'est à merveile! je n'attendais pas moins de votre habileté ; vous êtes l'homme qu'il me faut. Donc, à l'œuvre; vous ne sortirez d'ici, je vous le déclare, qu'après l'achèvement de votre besogne. Vivres et bon vin ne vous manqueront pas. Voilà les trois mille francs d'avance que je vous ai promis, ajouta Angelo, tirant de sa poche un portefeuille où il prit de fausses hanknotes. Je vous donne, il est vrai, des valeurs anglaises, mais j'ajoute généreusement cinq cents francs pour le change.

Et déposant la somme sur la table, il ouvrit un tiroir, en retira les fragments d'une petite planche d'acier, la plaça près de l'une des bank-notes, et ajouta :

— Je vous ai prévenu, mon cher, que la vignette anglaise représentait... la Fortune.

— Oui, monsieur.

— Vous voyez que je ne vous ai pas trompé.

— Le misérable! pensa Michel avec stupeur et épouvante; il s'agit de fabriquer des bank-notes! je suis dans un repaire de faux monnayeurs!

Afin de cacher son saisissement et de se donner le temps de réfléchir aux moyens d'échapper à ce guet-apens, Michel reprit tout haut :

— Je ne vous comprends pas, monsieur. Vous m'avez proposé de reproduire une vignette anglaise représentant la Fortune; je ne vois pas de figure sur le papier.

— Est-ce que... (pardon du jeu de mots, mon brave garçon), est-ce que ce chiffon de papier ne représente pas cinquante livres sterling? Or, qu'est-ce que la Fortune, sinon l'argent?

— Diable ! monsieur, vous me proposez de faire de la fausse monnaie.

— Qu'importe! si, grâce à la perfection de votre travail, on accepte ces fausses bank-notes comme si elles étaient vraies!

■ — Mais c'est un cas de galères, monsieur!

— Certes, si la fraude est découverte. Il dépend de vous qu'elle ne le soit point : rendez la copie absolument conformée l'original.

— Je ne me charge pas d'un travail qui m'expose à de si grands risques, à moins que vous ne doubliez la somme promise, répondit brusquement Michel, afin d'éloigner par son apparente condescendance les soupçons du faussaire. El puis, vous me payez sans doute en fausses bank-notes. Je n'accepte pas ce marché-là.

— Admettons que je vous paie en fausses bank-notes. Où est l'inconvénient, si vous pouvez les échanger contre du bel et bon or?

— C'est un risque de plus à courir; cela ne me convient pas. Vous me donnerez douze milie francs en or.

— Douze mille francs en or! Vous êtes fou!

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— Alors, bonsoir! cherchez un autre graveur.

— Oh! oh! mon cher, l'on ne sorl d'ici aussi facilement que l'on ; entre, répondit Angelo avec un sourire sinistre et menaçant. Vous ave

nant mou secret; vous ne quitterez cette maison qu'après la grai I m

planche; vous serez ainsi devenu mon complice; je n'aurai plus à craindre ! être trahi pai vous.

— Vous pouvez me retenir ici; mais vous ne me forcerez pas à graver votn planche si je ne veux pas la graver.

— Vous croyez cela ?

— Oui; je vous délie de me contraindre à travailler malgré moi.

— ■ Voyons, reprit Angelo après un moment de silence, transigeons. Je vous donnerai cinq mille francs en or et pareille somme en bank-notes.

— Au lieu de douze mille francs, je consens à n'en recevoir que dix, mais en or. C'est oui ou non.

— Vous êtes terriblement intéressé, mon cher!

— On le serait à moins ! risquer les galères!

— Va donc pour dix mille francs.

— En or?

— En or, et payables après l'achèvement de la planche.

— Non, non, vous me payerez lorsqu'elle sera aux trois quarts terminée, parce qu'il dépendra de moi de ne pas l'achever, si vous manquez à votre promesse.

— Quelle défiance!

■ — Chacun a son caractère.

— Allons, soit! vous serez payé selon les conditions que vous exigez. Voici une planche préparée. Quand comptez-vous l'avoir terminé ?

— Hum! dit Michel en examinant une des bank-notes, il me faudra au moins... trois ou quatre jours, afin que le travail soit parfait.

— Heureux coquin! et après ces trois ou quatre jours de travail, hein! quelles bombances! avec quelles délices vous vous livrerez à votre chère oisiveté! Donc, allumez votre lampe, et à l'œuvre! dit le repris de justice. Et laissant à Mi bel une bougie, il se dirigea vers la porte. Je vous enferme, ajo ita-lil, afin que vous ne soyez pas dérangé. Bonsoir!

Angelo sortit, fermant à double tour les serrures des deux portes de la chambre.

Michel demeura seul. Comprenant, mais trop tard, la gravité de son imprudence, il resta consterné.

— ■ Oh! je ne demeurerai pas un moment de plus ici! s'écria-t-il. Je frissonne en songeant que la justice est peut-être sur les traces de ces misérables ! On pourrait visiter cette maison, m'y trouver, me considérer comme complice

de ces faux monnayeurs! Ah! c'est horrible! dans quel guet-apens suis-je tombé! pourquoi suis-je venu ici! Maudit soit mon funeste désir d'éclairer maître Fortuné sur le sort de sa cousine! Quelle découverte, mon Dieu ! ! Mm0 de Villetaneuse, maîtresse de ce scélérat, peut-être sa complice!! Ah! s'il était temps encore de l'arracher à cet abîme! de prévenir la famille de cette malheureuse femme! Mais il faudrait sortir d'ici... double danger... car s'ils me surprennent au milieu de ma tentative d'évasion, ces bandits, dont je possède le secret, sont capables de m'assassiner... Oh! mon cœur bat. .. et pourtant jene suis pas lâche! Allons, pas de faiblesse! de la résolution, du sang-froid! tâchons de fuir ce repaire.

Michel examina très attentivement les lieux où il se trouvait.

Deux portes communiquaient à cette chambre ; leurs serrures venaient d'être fermées à double tour par Angelo ; il ne restait d'aulre issue que la fenêtre et la cheminée. Michel la sonda du regard en s'éclairant de sa bougie. Malheureusement cette cheminée, très étroite, formait un coude à quelques pieds au-dessus du foyer. Toute évasion devenait impossible de ce côté. Michel ouvrit doucemement la fenêtre. Le croissant de la lune, jetant dans le jardin et sur la façade de la maison une demi-clarté, permettait de reconnaître que la croisée située au premier élage n'était guère élevée que de vingt pieds environ au-dessus du sol. Michel se crut sauvé. Angelo lui avait montré un lit de sangle destiné à son coucher; ce lit devait être garni, sinon de draps, au moins d'une couverture, et en la coupant en bandes, nouées ensuite bout à bout, on pouvait s'en servir comme d'une corde, descendre ainsi par la fenêtre dans le jardin, entouré de murailles assez faciles à franchir en grimpant à l'un des arbres qui les surplombaient. L'espoir de Michel fut encore trompé : il ne trouva sur la sangle du lit qu'un matelas. Retournant alors à la croisée, il remarqua une corniche, saillante d'un pied environ, qui s'étendait sur la façade de la maison, au-dessous des croisées du premier étage.

Il fallait braver un grand péril, déployer autant de courageque de sang-froid, pour traverser d'un pied ferme cet étroit passage, afin d'atteindre ainsi l'une des fenêtres voisines, casser l'un de ses carreaux, ouvrir intérieurement l'espagnolette, pénétrer dans la maison, gagner l'escalier, le jardin et escalader ses murs, tentative d'évasion doublement dangereuse, car le fugitif, avant de sortir de la maison, risquait de rencontrer les faux monnayeurs.

Les moments pressaient. Michel, de plus en plus épouvanté à la pensée d'être arrêté dans ce repaire par la justice, peut-être en éveil, et de se voir accusé d'une criminelle complicité, se résolut à tenter la traversée de la corniche. Après avoir remarqué, en se penchant au dehors autant qu'il le put, que la chambre voisine était complètement obscure.il enjamba donc la barre d'appui de la croisée, puis, collé à la muraille, il s'avança prudemment, pied à pied, sur le

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rebord de la saillie de pierre. Heureusement les demi-ténèbres de la nuit le pré servèrent d'un vertige presque infaillible, en noyant d'ombre la profondeur béante au-dessous de lui, et, au bout de cinq ou six pas, il arriva devant une fenêtre à travers les vitres de laquelle il n'aperçut aucune lumière. Il poussa doucement, à tout hasard, les châssis, espérant qu'ils ne seraient peut-être pas solidement fermés: ils cédèrent. 11 pénétra dans une chambre pleine de ténèbres, au milieu desquelles il commença de marchera tâtons; bientôt, 'sa vue se familiarisant avec l'obscurité, rendue moins sombre par la faible clarté du croissant de la lune, il distingua une porte au fond de cotte pièce absolument démeublée, qui n'avait pas d'autre issue. II prêta l'oreille : un profond silence régnait autour de lui. S'enhardissant de plus en plus, il tourne doucement le bouton d'une serrure, et se trouve dans un couloir où il ne distingue rien à un pas devant lui ; s'arrêtant alors, il étend les bras à droite et à gauche, et rencontre les parois de la muraille. Se guidant ainsi, il continue sa marche ; mais soudain une vive clarté frappe ses yeux; il entend un bruit de voix et aperçoit en face, et tout proche de'lui, une porte dont l'imposte est en partie vitrée, alin de donner sans doute accès au jour dans ce couloir.

Michel s'arrêta immobile de frayeur, ignorant si les personnes dont la voix parvenait jusqu'à lui allaient traverser le passage où il se trouvait et se rendre dans la chambre qu'il avait quittée. Son alarme fut vaine : le remuement de plusieurs chaises, se mêlant bientôt au bruit des voix, annonçait que ceux dont il craignait la présence se disposaient à s'asseoir.

Michel, quelque peu rassuré, se demanda néanmoins comment il sortirait de cette impasse. La chambre où il avait pu s introduire par la voie périlleuse de la corniche n'offrait d'autre issue que le couloir où il se blottissait; il lui fallait donc, pour achever son évasion, attendre le départ ou l'éloignement de ceux-là dont il entendait la voix. Cédant alors à un mouvement de curiosité remplie d'angoisse, il avança la t.êle à la hauteur de la losange vitrée pratiquée dans la partie supérieure de la porte et à travers de laquelle se projetait un vif rayon lumineux. Michel, ainsi invisible aux personnages qu'il voyait et qu'il écoutait, fut témoin et auditeur de la scène suivante.

Les faussaires se disposaient à souper sans façon, et comme l'on dit, sur le bout de la table. Mauléon était allé pendant la soirée acheter chez Chevet un saumon, une galantine de volaille et un pâté de foie gras. Six bouteilles de vin de Champagne, de beaux fruits; enfin quelques gâteaux d'entremets pris chez Félix complétaient l'ambigu. Les ustensiles de ce souper improvisé se composaient

d'une douzaine découverts de maillechort, de couteaux, d'assiettes et de verres très communs, le tout acquis dans la soirée pour l'occasion. Les comestibles étaient déposés dans leurs enveloppes de papier, sur une vieille table sans nappe. Le service incomplet de celte réfection divertissait beaucoup les faussaires, habitués, lors des soudains retours de leur criminelle fortune, à vivre avec luxe et comfort. Trois d'entre eux venaient de s'attabler, Mauléon, Robert et le comte de Villetaneusè. Ce dernier disait en ce moment à Mauléon :

— En vérité, mon cher, il est de la dernière inconvenance de nous mettre à table avant l'arrivée de la maîtresse de la maison, et de votre ami, M. Angelo Grimaldi, à qui vous me faites l'honneur de me présenter ce soir.

MAULÉON

Angelo et sa maîtresse ne se formaliseront point, rassurez-vous. Notre belle hôtesse ne tardera pas à nous rejoindre ; elle a voulu sans doute donner un tour à ses cheveux avant de paraître à table. Les femmes sont toujours coquettes. Elle sera d'ailleurs plus indulgente pour vous que pour tout autre.

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