‹ La famille JouffroyChapitre 52 sur 60 · LE COMTE DE VILLETANEUSE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE VILLETANEUSE

Qui peut me mériter son indulgence?

MAULÉON, avec an sourire sar.lonique.

On est toujours indulgent pour ses anciens amis.

LE COMTE

Je ne connais pas cette dame.

MAULÉON

Erreur, mon cher : vous la connaissez, au contraire, très particulièrement!

LE COMTE

Moi?

MAULÉON

Vous.

LE COMTE

Elle s'appelle, m'avez-vous dit, Mmo d'Arcueil ; je ne me souviens nullement de ce nom-là...

MAULÉON

Le nom ne fait rien à la chose. Vous allez revoir, vous dis-je, une ancienne et très intime amie, qui est sans conteste l'une des plus ravissantes femmes de Paris.

Vous piquez beaucoup ma curiosité.

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ROBERT

Nous ne commençons donc pas à souper? J'ai une faim de tous les diables, moi!

MAULÉON, riant

Ces savants, toujours absorbés par la méditation de la science, sont complètement étrangers au savoir-vivre.

LE COMTE

Ah! monsieur est un... savant?

MAULÉON

Mon cher, je vous présente M. Robert, l'un de nos chimistes les plus distingués: je devrais dire alchimiste, pardieu! puisqu'il est l'inventeur de nos bank-notes, et que nous avons trouvé, grâce à lui, la véritable pierre philosophai.

LE COMTE, saluant Robert

Je suis enchanté, monsieur, d'avoir l'honneur de rencontrer ici un savant tel que vous.

ROBERT, s'inclinant aussi.

Monsieur, je suis certainement très sensible à vos compliments; mais je dirai comme l'immortel fabuliste : « La moindre tranche de foie gias ferait bien mieux mon affaire. »

MAULÉON

Allons! ralmez-vous, scientifique dévorant! Voici Angelo et sa maîtresse.

Angelo et Aurélie entrèrent en ce moment.

La comtesse a quitté son chapeau et n'est plus coiffée que de ^e< épai deaux de cheveux ondes. Elle n'a pas d'abord reconnu son mari, la salle à mander étant peu éclairée. Le comte, se levant et s'inclinant, n'a pas non plus reconnu sa femme; mais bientôt tous deux se regardent, tressaillent el re tent stupéfaits.

Un sourire douloureux contracte le pâle visage d'Aurélie; la rencontre inattendue d'Henri de Villetaneuse éveille en elle les navrants souvenirs de l'époque de son mariage, cause première de ses désordres, et, par un terrible retour sur sa condition présente, elle ressent doublement l'abjection où elle est tombée.

Le comte, dont la corruption égale le cynisme, revient de sa première surprise et éclate de rire.

Mauléon jette un regard ironique sur Angelo, qui, très étonné du trouble d'Aurélie et de l'hilarité du comte, semble chercher le mol de l'énigme, tandis que Iiobert se hâte de dépecer le saumon.

L!i COMTE, riant aux éclate.

Ma femme !... A!) ! pardieu, le tour est piquant.

ANGELO, regardant Maoléon.

Que dit-i!?

BAULÉON.

Mon cher, je le présente M. le comte de Villetaneuse, qui veut bien s'associer à nous pour le placement de nos bank-notes. Il possède, je te l'ai dit, et tu le vois, les qualités nécessaires à cet emploi ; en un mot, les façons de la meilleure compagnie.

ANGELO, stupéfait

M. de Villetaneuse!

LE COMTE. 5e versant un verre de Champagne et s'adressant à Aurélie.

Ma chère, je bois à notre rencontre! Elle est, je l'avoue, des plus originales. Oublions le passé! au diable la rancune, et soyons bons amis, (a Angeio en lui tendant lamain.) Ma femme a dû vou; apprendre, mon cher et honorable complice, que je n'étais point un Othello. Soupons.

— Soupons, soupons.

Les convives s'attablent.

Un moment de silence embarrassé succède aux ignobles paroles du comte; les autres malfaiteurs, malgré leur endurcissement, sentent ce qu'il y a de fatalement providentiel dans la réunion du comte et de la comtesse en de telles circonstances.

Aurélie devient livide. Son avilissement est grand; cependant tout se révolte en elle à la vue de son mari assis là, parmi ces faussaires, dont elle et lui sont à cette heure complices.

Michel, invisible témoin de cette scène, éprouve un dégoût, et une horreur indicibles; se croyant le jouet d'un songe hideux, il oublie le danger; une sorte de charme terrible le tient cloué au fond de sa cachette : il regarde et écoute.

LE COMTE, à Aurélie.

D"honneur! ma chère, vous êtes toujours d'une beauté enchanteresse. Je dirai plus : ce je ne saU quoi, qui prouve qu'une femme a vécu, donne, selon moi à votre physionomie un attrait bien supérieur à celui qu'offraient vos fraîches joues roses et votre innocent regard lors de notre mariage. Mais, de grâce! ne restez pas ainsi muette et troublée. La situation est bizarre, soit; mais je vous croyais assez avancée pour prendre autrement la chose. Hé! tenez, voici qui va nous mettre tous les detn fort à l'aise. Ii est des pays, en Angleterre, en Amérique entre autres, où le divorce est permis ; supposons que nous avoni

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divorcé, et que vous avez épousé en secondes noces noire honorable compl'u i que voiià. Dès lors, nous serons parfaitement à l'aise vis-a-vis les uns des autres.

ANGELO

L'idée est charmante! Allons, Aurélie, déridez-vous; vous n'avez ce soir ni verve ni entrain ; ce cher comte i roira que je ne vous i ends pas heureu e.

L1V. 73. — EUGENE SUS. — LA KAS1ILLE JulFI-V.UÏ. — ÉD. J. ROUF! ET C'°. UV. iJ

AURELIE

Je me sens un peu souffrante, ne faites pas attention à moi.

LE COMTE, à Aurélie.

Je ne serai point assez indiscret, ma chère, pour vous demander le récit de vos aventures depuis notre séparation. Quant aux miennes, vous devez les deviner à peu près, puisque nous nous retrouvons ici associés pour l'opération que vous savez, sans doute.

ANGELO

Aurélie sait tout, elle ne reculera pas devant le péril ; vous la verrez à l'œuvre, mon cher comte; elle est mon élève, j'en suis fier !

ROBERT, la bouche pleine.

Voici un excellent saumon.

LE COMTE, à Aurélie.

Vous en offrirai-je?

AURÉLIE

Je vous remercie... Versez-moi un peu de vin, Angelo.

ANGELO, versant.

Bravo, ma chère ! après deux, ou trois verres de vin de Champagne, vous retrouverez la parole et votre gaieté.

AURÉLIE

Je 1 espère!... (Elle boit, pais elle «lit. a part en regardant le comte avec une secrète indignation.

Ah ! j'aurais dû mourir lorsque je me suis empoisonnée par amour pour cet homme !...

LE COMTE

Chose étrange, messieurs, que la deslinée humaine et ses enchaînements lorsque l'on remonte des effets aux causes!

MAULÉON, hochant la tète.

Ah ! les causes... les causes !...

ANGELO

Tenez, mon cher comte, je gagerais que Mauléon va nous dire que la cause du déraillement de sa vie est une certaine Catherine de Morlac... 11 revienl sans cesse à cette cause première, et...

LE COMTE, interrompant Angelo et s'adressant à Mauléon.

Quoi! vous avez connu Catherine de Jlorlac!

MAULÉON

Elle m'avait ensorcelé.

El moi, j'étais fou d'elle !

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