‹ La famille JouffroyChapitre 53 sur 60 · M U'I.KON · texte numérisé non relu

M U'I.KON

Puis-jc vous demander, sans jalousie rétrospective, à quelle époque voqs étiez fou de Catherine?

LE COMTE

C'était lors de mon mariage, il y a de cela... (/«dressant » Aoréiu».) il y a fli cela... sept ans environ... n'est-ce pas, comtesse?

AURÉLIE

Oui, sept ans. u., i ) Versez-moi à boire, je vous prie.

En vous parlant tout à l'heure, messieurs, de la bizarrerie des destinées, ainsi que des eau es et de leurs effets, je voulais justement en venir à ceci, que, sans Catherine de Moi-lac... (s-adressant a Aoreiie.) Nous pouvons, ma chère, mainte nant parler à cœur ouvert... Je disais donc que, sans Catherine de Morlac, la destinée de M'"0 de Villetaneuse eût été sans doute fort différente de ce qu'elle est.

angelo.

Comment donc cela?

le com n:.

Rien de plus simple. Catherine me dominait tellement que, instruite de mon mariage, elle me lit d'abord rompre; par caprice, elle changea de résolution et voulut absolument me voir marié. J'épousai donc madame.

AURÉLIE, a pan.

Mon Dieu! je croyais avoir bu la honte jusqu'à la lie!

LE COMTE

J'avais dune raison, messieurs, d'affirmer que Catherine, absolument inconnue de M™ de Villetaneuse, avait pourtant décidé de la destinée le la comtesse. Du reste, depuis lors, Catherine a disparu... J'ai, à l'époque dont il s'agit, fait toute- les démarches imaginables pour la retrouver... im] ossible d'y parvenir; j'ignore ce qu'elle sera devenue.

MAULEON, arec un éclat de ri]

Catherine est devenue une sainte !

LE COMTE

Ali ! bah!... dévote?... Après tout, cela n'a rien de bien surprenant.

mai; LÉON.

Dévote?... bien mieux que cela, ma foi!

LE COMTE

I! me semble pourtant difficile d'aller plus loin.

MALLÉON.

Erreur! vous allez apprendre quelque chose de fort curieux... D'abord sachez que Catherine avait un (ils...

LE COMTE

J'ignorais cela.

MAULÉON

Elle a retrouvé ce garçon probablement à l'époque où vous avez perdu ses traces. Alors, revirement incroyable! métamorphose complète! A la vue de son (ils. Catherine prend horreur de sa vie passée, renonce au luxe, aux plaisirs, réalise ses capitaux, et, afin de se rapprocher de son enfant, apprenti orfèvre... (il ignorait qu'elle fût sa mère), elle se fait ouvrière dans le même atelier que lui.

LE COMTE

Allons, Mauléon, c'est un roman*qii3 vous nous contez là! Une pareille conduite serait d'une vertu héroïque, et Catherine avait, Dieu me damne! auss peu de penchant pour la vertu que pour l'héroïsme; a elle seule, elle nous aurait roués tous, et nous avons de l'acquis!

ANGELO

Mon cher comte, si invraisemblable que vous semble le récit de Mauléon, il est parfaitement exact.

MAULÉON

Afin de prouver la réalité de ce que j'avance, je citerai des noms, des faits : ainsi l'orfèvre dans l'atelier de qui travaillait Catherine se nommait Fortuné Sauvai.

LE COMTE, à Anrélis.

Votre cousin, ma chère, s'appelait Fortuné Sauvai, ce me semble?

AURÉLIE

Oui. (a part et accablée.) Oh! ce nom, ce noble nom!... l'entendre prononcer ici !

LE COMTE

En vérité, ce que j'apprends là me confond. Quoi! Catherine...

MAULÉON

Attendez, vous n'êtes pas au bout de vos étonnements. Catherine possédait près de quatre cent mille francs de fortune, et...

LA FAMILLE Jnir l-TUO Y

LE COMTE

Permettez, vous êtes dans l'erreur; j'ai plus d'une fois payé ses dettes, malgré elle, il est vrai...

MAULÉON,- h'. m ie rire.

Malgré elle!... Ah! ah! ah!...

LE COMTE

Je puis le, dire sans fatuité, Catherine m'adorait; j'avais toutes les peines du monde à lui faire accepter quelque cadeau...

MAULÉON

Mais elle finissait par accepter le radeau, par vous laisser payer ses dettes... malgré ellr... n'est-ce pas? Àh! mon pauvre comte, cette damnée Catherine était 11 no comme l'ambre, et, pour vous pressurer, vous cachait sa fortune. Or, savez-vous l'emploi qu'elle faisait de son argent après sa conversion? Le voici. Elle habitai I un grenier de la cour des Coches, et lorsqu'elle était instruite de quelques misères, elles étaienl aussitôt secourues, sans que l'on pût savoir quel était le mystérieux bienfaiteur.

\ous me rappelez certains souvenirs... (a xoréue.) En effet, ma chère, lorsque votre sœur venait vous voir, elle vous parlait toujours d'une sorte de génie invisible qu'on appelait le bon génie de la cour des Coches...

MAULÉON

Ce bon génie n'était autre que Catherine. Avais-je pas raison de dire qu'elle était devenue mieux, que dévote?

LE COMTE

Messieurs, nous sommes ici entre complices, nos preuves sont faites ; nous restons complètement en dehors des questions de vertu, de réhabilitation, d'expiation et autres conditions. Nous pouvons donc, pardieu ! sans nous compro mettre, sans risquer de passer pour des niais, avouer que la conduite de Catherine est tout simplement... admirable!

MA (LÉON

Je l'avouerai d'autant plus volontiers que ma haine contre celte femme s'est, je crois, exaspérée en raison même de l'héroïsme de sa conversion ; aussi me suis-je délicieusement vengé de l'espèce d'admiration qu'elle m'inspirait malgré moi.

ANGELO, an comto.

Cette vengeance était son dada, sou idée fixe.

LE COMTE, à Mauléon.

Commenl donc vous êtes-vous vengé?

MAULÉON

Catherine était torturée par la crainte de voir son fils instruit des infamies de sa vie de courtisane. Qu'ai-je fait? J'ai révélé à ce garçon que Catherine de Morlac était sa mère, et quelle femme avait été Catherine.

Quoi ! vous regardez cetle révélation comme une vengeance^

MAULÉON

Et des plus cruelles!

LE COMTE

Mais vous êtes volé, mon cher ! car si le fils de Catherine n'est pas stupide, s'il a quelque peu de sang dans les veines, il ressentira pour Catherine autan! de respect que de tendresse.

MAULÉON, haussant les épaules.

Du respect, delà tendresse pour sa mère, lorsqu'il a suce qu'elle a été?...

AURÉLIE, vivement.

Sans cloute ! Est-ce que l'infamie du passé de cette femme ne rend pas son expiation plu^ touchante, plus courageuse? Comment! jeune et belle encore, soudain transformée par l'amour maternel, se vouant à une vie pauvre, laborieuse, afin de se rapprocher de son fils, elle fait à l'insu de tous un généreux usage de sa fortune, et son fils, apprenant que cette femme ainsi régénérée est sa mère, n'éprouverait pas pour elle de l'adoration!

MAULÉON

Dites donc du dégoût, de l'horreur, chère madame. Vous ignorez que ce nigaud, élevé dans les bons principes, doit se dire a chaque instant : « Honte et malheur à moi! Je suis le fils de Catherine de Morlac!... »

AURÉLIE

Au contraire ! De même qu'en haïssant cette femme vous l'admiriez, son fils, en l'admirant, la chérira.

MAULÉON

Mais, pour l'admirer, il faudrait qu'il connût les circonstances qui rendent vraiment héroïque la transformation de sa mère, et il les ignore! Ce n'est pardieu pas moi qui l'en aurais instruit ! Je lui ai seulement révélé et prouvé que Catherine, la courtisane, était sa mère ; or, il s'est, ensuite de cette révélation, enfui éperdu de la maison de l'orfèvre ; il n'y a pas encore reparu, selon ce que j'ai appris lors de mon retour à Paris, en me renseignant prudemment sur ces

faits. Ce g un on igo ire don ce qu'il y ;i d'héroïque dans l'expiation de sa mère; il ne voit en elle qu'une vulgaire courtisane plus ou moins repentie. Ma vengeance esi certaine, vous di -je; Catherine ne vivait plus que par son fils el pour son fils!... il est perdu pour elle : ma haine est satisfaite!...

ROBEUT, qui jusqu'alors a tnangô comme un oçro, boit neut gi in ' ip rie [□ l'e lie le [ôti et, légèrement ftTlnô, rai imenl b - c plîces

Voilà qui est particulier, nous >o nues ici entre coquins intimes : madame la comtesse a galamment divorcé plusieurs fois, selon l'ingénieuse expression de monsieur le comte; eh bien! nous venons... (car je me joignais d'intention à vos paroles)... nous venons de traiter une question île haute moralité, la théorie de la réhabilitation, avec une remarquable impartialité... Savez-vous ce que cela prouve?

ANf.ELO.

Concluez, savant docteur, concluez...!

ROBERT

Voici ma conclusion : la vertu a en soi quelque chose de si positif, de si mathématique di boit), que son évidence nous frappe. Quoique nous ne la pratiquions point, cette dite vertu, il nous a été impossible de la nier. Que dis-je? (ii bon) nous venons de lui rendre un hommage, platonique sans doute, mais réel. Je vais plus loin : ramassez dans les bagnes cent vieux forçats, auprès de qui nous serions tous, tant que nous sommes ici, des délicats, des scrupuleux, des timorés (u boit) ; tirez de la fange des plus mauvais lieux cent créatures auprès de qui madame la comtesse serait une rosière; complétez à nombre égal un autre aréopage, choisi parmi la fine et exquise fleur des hommes et des femmes de bien: racontez à ces juges d'une essence si différente, à ces représentants du crime et de la vertu, l'histoire de Catherine de Morlac, et je gage que le crime n'applaudit pas moins chaleureusement que la vertu à l'héroïsme de cette courtisane régénérée par l'amour maternel! (a boit.)

ANGELO

Voilà, pardieu, une belle découverte! Les coquins ont autant que les honnêtes eus conscience du bien et du mal; seulement, les coquins fuient comme une peste la conscience, vieille fille acariâtre, et ouvrent leurs bras à la jouissance, joyeuse et belle fille de facile humeur. La jouissance s'inquiète pea de la source de l'or, pourvu qu'il ruisselle a Ilots, ainsi que bientôt il va ruis eler dans nos coffres, grâce à notre excellente opération.

ROBERT, a

Non, il ne ruissellera pas! car nous sommes des ingrats, des homme entrailles... d s tigres!

ANGELO

Oh! oh! à qui diable en avez-vous. savant docteur?

ROBERT, avec on accent de pins en plus a'tendri.

J'avais faim, j'ai mangé., j'avais soif, j'ai bu beaucoup bu... énormé-

me it bu...

LE COMTE

Ceci est évident... comme la vertu...

ROBERT, pleurant.

Hi! hi!... nous sommes des égoïstes... des féroces égoïstes!... Nous avons le ventre plein... hi... hi... le gosier largement abreuvé!... hi... hi... et pendant notre réfection l'un de nos frères travaille à creuser le lit de ce flot d'or que nous convoitons... Hélas! sans doute, il a faim... hi... hi... nous oublions sa soif... hi... hi... hi!... c'est monstrueux...

ANGELO

Robert a raison, nous oublions notre graveur... il est grand ami de la bou- Icille, mais il faut qu'il travaille et ne s'enivre point; une demi-bouteille de vin lui suffira. Mettons dans une assiette un morceau de pâté, du pain, des fruits, et le savant docteur et moi nous porterons cette collation à notre homme, et nous nous assurerons qu'il s'est mis à l'œuvre.

ROBERT, se levant, les jambes alourdies, place sur une assiette les reliefs du souper.

Aux petits... des oi... seaux... il donne la pâture. Et sa bonté s'étend aussi... sur la... gravure...

MAULÉON

Ce graveur est-il un homme auquel on puisse se fier?

ANGELO, prenant sur la table l'un des flambeaux, afin d'éclairer Robert, qui lient d'une main une bouleille et de l'autre une assiette.

Ce graveur est une recrue que le vieux Satan a faite pour nous.

MAULÉON

Tu es certain qu'il ne nous trahira pas?

ANGELO

D'abord, il devient par son œuvre forcément notre complice; et si, avant de le laisser sortir d'ici, nous avions sur lui quelque doute... (n jet" «n regard siSuiiicatira Mauieon) nous aviserions!

C'est juste.

Page 1