‹ La famille JouffroyChapitre 54 sur 60 · I. \ I WtlI.I.K JOI 1 l 'linY · texte numérisé non relu

I. \ I WtlI.I.K JOI 1 l 'linY

Mu li, ] sort brusquement du couloir, renverse d'un coup de poing la lumière. {P. 586.]

ROBERT

Puisse notre frère en bank-noles avoir autant d'appétit que j'en ressentais en me mettant à table! C'est l'humble vœu d'un homme rassasié.

ANGELO, se dirigeant vers la porte, le (lambeau à la main.

Savant docteur, vous êtes ce soir aussi charitable que saint Vincent de Paul. Allons chez le graveur, (iu sortent toUS dm»

LIT. 74. — EUGÈNE SUE. — M I 4MII.I.I. 101 FFBOY. — ÉD. J. IlOLTF F.T d". LIV. 'i

Michel, captivé par l'entretien précédent, avait oublié ses périls: ses yeux s'étaient ouverts à la réalité, à la lumière, à l'héroïsme de la réhabilitation de Catherine, dont il apprenait enfin l'admirable conduile; héroïsme si flagrant que le crime et la vertu devaient lui rendre un commun hommage. Michel n'éprouvait plus qu'un désir: aller se jeter aux pieds de sa mère. Mais les dangers qu'il courait déjà s'aggravaient encore par la sortie d'Angelo et de Robert; ils allaient s'apercevoir de son évasion de la chambre où on l'avait enfermé; iis se croiraient trahis, et chercheraient le fuyard dans la maison; il pouvait tout redouter de faussaires, il lui fallait donc à l'instant même prendre une résolution.

Robert avait laissé ouverte une porte faisant face à celle du couloir où se trouvait caché Michel: celui-ci aperçut, à travers le losange vitré de l'imposte, qu'au delà de la saUe à manger se trouvait le palier de l'escalier ; une seule chance de salut s'offrait à Michel : il la saisit courageusement.

Mauléon, Henri de Villetaneuse et la comtesse étaient restés assis aatour de la table, éclairés par un seul flambeau. Michel sort brusquement du couloir, renverse d'un coup de poing la lumière, s'élance dans la direction de la porte, l'ait quelques pas à tâtons, gagne le palier, saisit la rampe de l'escalier, le franchit en quelques bonds pendant que Mauléon et M. de Villetaneuse, revenant de leur première stupeur, appelaient leurs complices, en criant au milieu de l'obscurité :

— Trahison! Angelo, trahison! Quelqu'un était caché dans le couloir!

— Mort et furie, c'est le graveur ! répondit Angelo du fond d'un corridor. Ce misérable s'est échappé de sa chambre en marchant sur le rebord de la corniche! Arrêtez-le, assommez-le, c'est un traître! S'il sort d'ici, nous sommes perdus !

En parlant ainsi, Angelo accourut sur le palier, un flambeau à la main : l'escalier fut soudain éclairé.

Michel se vit perdu : la porte d'entrée de la maison était fermée à clef; en vain il avait essayé à tâtons d'ouvrir la serrure.

■ — Le voilà! il est pris! s'écrièrent à la fois Angelo, le comte et Mauléon en apercevant le fugitif, et ils se précipitèrent dans l'escalier.

— Tu as notre secret, dit Angelo d'un air sinistre en saisissant Michel au collet. Tu ne sortiras pas vivant d'ici !

Les trois faussaires, malgré la résistance désespérée du fds de Catherine, étouffant sous leurs mains les cris de ce malheureux, l'entraînèrent dans une salle basse du rez-de-chaussée.

Fortuné Sauvai continuaitd'habiter son élégante demeure du quartier Tivoli.

LA FAMILLi: JOLilTKOY 387

La famille Jouffroy, vêtue die deuil, se trouvait réunie ce s.oir-là, sel. m smi habi tude, dans le salon où se voyaienl exposées en montre les orfèvreries du célèbre artiste. Deux luminaires de bronze d'un goûl sévère, surmontés de leur globe dépoli, placés sur la haute cheminée de marbre richement sculptée, éclairaienl cette vaste galerie, véritable musée, ornée de statues antiques et d'excellents tableaux, et taisaient étinceler, sur le fond de velours rouge des armoires vitrées, l'or, l'argent, l'émail, les pierreries des chefs-d'œuvre de l'orfèvre. I ne lampe à abat-jour projetait sa douce clarté sur une grande table autour de laquelle Marianne, la tante Prudence devenue Mm" fîoussel), Catherine cl Camille s'occupaient de différents travaux de tapisserie ou de broderie. Fortuné modelai) en cire un groupe de figurines; le père Laurencin, vôtu, non plus en ouvrier, mais en bourgeois, lisait à haute voix, à l'aide de ses lunettes, le journal du soir; enfin, M. Joulïroy berçait sur ses genoux la petite Lilie, fille de Marianne, tandis que le cousin Roussel, assis à côté de son vieil ami et accoudé au dossier de son siège, caressait les houcles blondes de la chevelure de l'enfanl et écoutait, ainsi que les autres personnages, la lecture faite à haute voi\ par le père Laurencin.

Quelques mots rétrospectifs expliqueront pourquoi le vieil artisan, Catherine et Camille étaient regardés et acceptés désormais comme membres de la famille Jouffroy.

Le coup dont furent frappés l'aïeul, la mère et la fiancée de Michel lors de sa disparition fut affreux.

Le désespoir de Catherine faillit la conduire au tombeau; elle fut soignée pendant sa longue maladie par Camille avec un dévouemenl filial. Marianne et la tante Prudence témoignèrent aussi le plus tendre intérêt à cette malheureuse mère. Il lui échappa en leur présence, et durant le délire d'une fièvre ardente. des aveux empreints de remords déchirants sur ses égarements, des imprécations contre son père, M. Laurent Jouffroy, qui, pour se débarrasser d'elle, voulut la marier à quinze ans au fils du père Laurencin, après l'avoir laissée exposée pendant son enfance au pernicieux contact de la perversité de sa mère, jadis séduite • i abandonnée par lui, M. Laurent Joulïroy.

La famille apprit ainsi que Catherine lui appartenait. Ces aveux échappés i sou délire, confirmés par le père Laurencin. inspirèrent à Fortuné Sauvai et à sa femme une pensée généreuse, réparatrice, approuvée par M. et M'"" Roussel. A n->i , lorsque Catherine fut convalescente, Fortuné lui dit :

— Vous èles fille du frère de ma mère; il a été la cause première de vos malheurs, de vos désordres; ces désordres, vous le< avez héroïquement expiés : vous êtes aux yeux de noire famille, qui est aussi la vôtre, complètement réhabilitée... Vous vous assoirez à l'avenir parmi nous, ainsi que le père Laurencin Cl Camille, fiancée de Michel, qui tôt ou lard nous reviendra, j'en ai la

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certitude. Depuis ce jour, Catheiine, le père Laurencin et Camille furent traités en parents par la famille Jouffroy.

Ces témoignages d'estime et d'affectiqn, si flatteurs pour Catherine, lui rendaient peut-être plus cruel encore l'abandon de son fils. Pour lui seul, elle n'était pas réhabilitée : lui seul la méprisait.

En vain Fortuné répétait à la pauvre désolée que, la réflexion succédant aux premiers ressentiments causés par une fatale révélation, Michel reviendrait au bercail. Catherine n'espérait plus, et la pauvre Camille, malgré les illusions de sa jeunesse, partageait le douloureux découragement de la mère de son fiancé.

Mme Jouffroy était morte après une maladie d'un mois, dont on a vu les causes. Le deuil que portait encore la famille touchait à sa fin. Les derniers moments de Mm" Jouffroy furent déchirants; elle eut, en cet instant suprême, conscience des malheurs provoqués par sa déplorable vanité : la dégradation de sa fille, la perte de la raison de son mari et leur ruine à tous trois. Cette malheureuse femme emporta du moins la certitude de la tendresse de sa fille Marianne, qui ne faillit pas à ses devoirs. Fortuné, le cousin Roussel et la tante Prudence se montrèrent affectueux, indulgents pour Mme Jouffroy, et elle s'éteignit en se demandant avec épouvante quel avenir attendait Aurélie.

Terrible doute! dernier châtiment de cette mère coupable!! '

M. Jouffroy, malgré les efforts de la science, malgré les soins empressés de sa fille, de sa sœur et de son vieil ami Roussel, restait dans la même situation mentale, ayant à peine conscience du présent et du passé, quoiqu'il reconnût parfaitement ceux dont il était entouré. Mais l'affaissement de son intelligence lui rendait impossible la perception des idées les plus simples. Il jouissait d'une bonne santé; sa douceur inaltérable ne se démentait pas; il demeurait tranquille chez lui, occupé de confectionner ses bateaux de papier; il aimait aussi à se promener dans le grand jardin de la maison; puis, ainsi que cela se remarque souvent chez les malheureux dont l'esprit semble retombé dans les limbes de l'enfance, il se plaisait à promener par la main ou à tenir sur ses genoux la petite Lilie, fille de Marianne. Parfois, la famille se sentait émue jusqu'aux larmes en entendant ce pauvre vieillard à cheveux blancs et ce petit enfant rose et blond échanger les bégaiements, les rires, les mièvreries naïves du premier âge. Cependant les traits de M. Jouffroy, habituellement empreints d'une affligeante placidité, se rembrunissaient de temps à autre; il paraissait réfléchir, et, après de longs efforts, sans doute tentés par lui afin de soulever le voile pesant qui obscurcissait sa mémoire et son intelligence, il disait :

— EtMimi? et fifille? où donc sont-elles?

— Elles ne sont pas ici, lui répondait-on; vous les verrez bientôt, bon père.

— Mimi n'est pas fâchée?

LA lAMILLi; JOUFFROY 08P

— Non, rass ire2-vous.

Fifille est-elle heureuse?

Oui, bon père.

— Ah ! bien, répi ridait ce malheureux ; et bientôt la faillir lueur de raison lit un insi.il, t éclairé vaguement le noir abîme de ses souvenirs s'éteignait;

il rétombail dans son état ordinaire, et réitérait de temps à autre les mêmes questions, accueillies pai les mêmes réponses.

Là vue de ce vieillard, témoignage vivant de tant de maux, de tant de chagrins; la mort récente de M"" Joulïroy, l'ignorance du sorl d'Aurélie, malgré les actives recherches de Fortuné Sauvai; la presque certitude de L'avilissement croissant où elle devait être tombée, enfin la disparition de Michel, ren liaient graves et mélancoliques les réunions de la famille, quoiq le Fortuné continuât île goûter un bonheur parfait auprès de sa femme el de son enfant, et que le cousin Roussel et la tante Prudence se félicitassent chaque jour d'avoir consacré par leur mariage leur vieille amitié. Tous deux parfois, grâce à leurs prises de bec, ainsi que disait autrefois M. Jouffroy, grâce à leurs reparties, à leurs saillies (car la vieille fille, devenue Mmo Roussel, continuait défaire endiahler son vieil ami, à la grande jubilation de celui-ci); tous deux, disons-nous, égayaient parfois les causeries du soir; mais bientôt, hélas! la présence de M. Joulïroy, la tristesse contenue de Catherine et de Camille, l'une incessamnien préoccupée de son fils, l'autre de son fiancé, mettaient un terme à ces rares moments de gaieté.

Ce coup d'œil rétrospectif jeté sur nos personnages rassemblés dans le grand salon de la maison de Fortuné durant cette soirée, nous poursuivons notre récit.

Marianne, Catherine et Camille s'occupaient de différents travaux de tapisserie et de broderie; la tante Prudence se livrait à son éternel tricot; Fortuné modelait en cire un groupe de ligurines ; M. Joulïroy, assis près du cousin Roussel, berçait sur ses genoux la petite Lilieà demi endormie, et le père Laurencin, lisant le journal du soir à haute voix, était arrivé à cette portion des gazettes réservée à ce que l'on appelle les faits Paris, et continuait ainsi sa lecture :

« Depuis quelque temps, l'autorité était sur la trace d'une association de « dangereux malfaiteurs et repris de justice, soupçonnés de se livrera la fabri- « cation de faux papier-monnaie étranger. Afin d'exercer plus secrètement leur « criminelle industrie, ils avaient loué une maison isolée du quartier de Bâti- « gnolles. Hier soir, vers minuit. M. David, chef de la police de sûreté, accomp igné d'un magistrat et de nombreux agents, s'est mis en mesure de prendre

« les faussaires en flagrant délit. La maison de Batignolles, siluée dans un en- " droit écarté avoisinant les champs, a été cernée, toutes les issues ont été soi- « gneusement gardées (l'on verra tout à l'heure la nécessité de cette précau- « lion), et le magistrat a frappé à la porte de la maison afin d'exécuter « son mandat de perquisition et au besoin d'arrestation. »

— J'ai horreur des faussaires et des faux monnayeurs, dit Fortuné en continuant de modeler ses figurines et interrompant la lecture du père Laurencin; ces misérables-là sont, dans l'ordre des voleurs, ce que sont les empoisonneurs dans l'ordre des meurtriers : c'est, outre le crime, la |làcheté.

— Tu dis vrai, Fortuné, reprit le cousin Roussel.

Le voleur qui enfonce une porte, le meurtrier qui attaque sa victime de front, font du moins preuve d'une sorte d'horrible courage, et je vais vous citer à ce sujet une petite anecdote qui...

— Vous allez nous faire le plaisir de ne rien ciler du tout, monsieur Roussel, et de nous laisser tranquilles avec votre petite anecdote, vu qu'elle prendrait sournoisement les proportions du petit goujon qui devient grand; en autres termes, elle finirait en queue de poisson, et nous en aurionspour deux heures àl'avaler. reprit la tante Prudence tricotant à outrance. Permettez donc au père Laurencin d'achever sa lecture; vous nous raconterez ensuite tout ce que vous voudrez, à la condition que nous ne vous écouterons point, si cela nous convient.

— Madame Roussel ! reprit Joseph, s'adressant à sa femme avec une gravité comique, il me parait inouï, énorme, que vous suspectiez ainsi mes intentions, et que vous mettiez provisoirement embargo sur ma petite anecdote!

— Embargo vous-même, monsieur Roussel! Voyez donc la belle comparaison nautonière et marinière ! M. Roussel s' est sans doute enrégimenté parmi les canotiers parisiens! Dis donc, Marianne, il paraîtrait que le pauvre cher homme est devenu un flambard!

— Sans être positivement un flambard, madame Roussel, j'ai bien le droit de...

— Mais non, monsieur Roussel, mais non! vous n'avez point le droit de vous glisser insidieusement, traîtreusement, à travers le récit de votre prochain, aux moindres ouvertures que l'on vous laisse, et d'escamoter ainsi la parole envers et contre tous.

— Ainsi, Mme Roussel a la police de l'audience! s'écria Joseph, feignant une indignation grotesque; Mmc Roussel est l'huissière de céans ! elle impose à son gré le silence!

: — Pourquoi donc pas, si vous jabutez comme un avocat déniché, monsieur Roussel? Et s'adressant au vieil artisan, tandis queJoseph riait de tout cœur des reparties de sa femme: Continuez, père Laurencin, et, au risque d'étrangler, poursuivez votre lecture, dare-dare, tout d'un trait, sans respirer; sinon, mon

superlo raace époux profitera du moment où vous reprendrez hait ine pour nous gratifier d'une parenthèse qui durera jusqu'à demain matin... Défiez-vous de ce vilain homme! il a plus d'un tour dans son sac à la parole!

L'orfèvre, sa Femme el Camille se mirent à rire, ainsi que le cousin Roussel, des boutades de la tante Prudence. Catherine sourit doucement, malgré l'incurable tristesse qui pesait sur son cœur maternel. Joufîroy, incapable de comprendre la lecture que l'un lai-ail, continuait de. bercer sur ses genoux la petite Lilie, afin de l'endormir; il céda lui-même peu à peu au sommeil, et sa tête vénérable se pencha sur sa poitrine, où s'appuyail le visage rose de l'enfant : leurs cheveux blonds et leurs cheveux blancs se confondaient.

— Monsieur Laurencin, dil Marianne à demi-voix, ne lisez pas trop haut, de crainte de réveiller mon pauvre bon père.

Le vieil artisan répondit d'un signe et continua de lire à demi-voix ce qui suit :

« Le magistrat ayant frappé à la porte de la maison isolée, afin d'exécuter « son mandat de perquisition et au besoin d'arrestation, somma les habitants de « cette demeure d'en ouvrir la porte au nom de la loi.

« Le magistrat ne reçut aucune réponse; le plus profond silence régnail

dans la maison; mais soudain les agents embusqués près d'une fenêtre basse • donnant jour à une cuisine appelèrent à l'aide : un homme et une femme

tentaient de s'évader par cette issue, mais ils tombèrent entre les mains des « .1 :enls, tandis que d'autres, pénétrant dans la maison par cette fenêtre basse, <■ s'emparaient, malgré leur vive résistance, de trois autres inculpés qui se « disposaient aussi à s'échapper.

« Les perquisitions faites en présence des accusés ont été couronnées d'un

succès complet : on a saisi les preuves flagrantes du délit, une presse por- « l itive destinée à l'impression des faux billets, les débris d'une planche d'acier, <■ brisée, ayant servi au tirage des fausses bank-noles; une grande quantité de « papier préparé pour de nouvelles émission-, et fabriqué avec une telle babir. leté qu'il imitait, à s'y méprendre, le papier-monnaie d'Angleterre; enfin l'on « asaisi divers outils servantau métier de graveur, et,surune table où se voyaient « encore les débris d'un souper, une somme considérable en fausse- bank-notes, « que les faussaires se partageaient sans doute au moment où leur demeure " a été envahie par la justice, car la femme et deux des hommes arrêtés ont " été trouvés nantis de plusieurs paquets de ces fausses bank-notes, qui con- « cordaient de tout point avec le papier et la planche brisée sai-is à leur « domicile.

- Lu présence de ces laits accablants, toute dénégati le la part des

« inculpés devenait impossible. La femme leur complice a fait, dit-on, dans « un premier moment de frayeur, les aveux les plus complets.

« Les perquisitions opérées dans cetle demeure ont amené une découverte « singulière et mystérieuse.

« Lé chef de la police de sûreté, en visitant la maison de fond en comble, « descendit dans une cave dont il trouva la porte fermée au cadenas ; l'on fit sauter » les pitons, et l'on découvrit au fond d'un caveau un jeune homme dont les « pieds et les mains étaient liés avec des mouchoirs. Interrogé sur la cause " de sa présence en ces lieux, il a répondu qu'attiré dans un guet-apens K par l'un des individus arrêtés, et sommé par lui de graver une planche des- ■ linêe à fabriquer de fausses bank-notes, il avait feint de consentir à ce que • l'on exigeait de lui, et qu'enfermé à cet effet dans une chambre il avait essayé k de s'évader; mais, surpris dans sa fuite par les faussaires, il avait été « garrotté, conduit dans cette cave, où deux d'entre eux voulaient absolument « le mettre à mort, lorsque la femme, leur complice, accourut, effrayée, leur « apprendre que la maison était cernée. Les faussaires abandonnèrent alors « le jeune homme et l'enfermèrent dans la cave où il a été découvert.

« Les violences dont il venait d'être l'objet semblaient écarter de ce « jeune ouvrier graveur tout soupçon de complicité dans la fabrication des « fausses bank-notes; cependant, interrogé sur la question de savoir s'il « connaissait les individus et la femme arrêtés, il a répondu avec un embarras « si manifeste et de si évidentes réticences, qu'il a dû être mis provisoirement « en état d'arrestation et conduit, ainsi que la femme et les quatre autres « individus, au dépôt de la préfecture de police.

« L'on assure (nous n'affirmons pas le fait), l'on assure que, parmi les « personnes arrêtées dans la maison isolée de Batignolles, l'on a reconnu le... »

La lecture du père Laurencin fut interrompue par l'arrivée soudaine du domestique de confiance de la maison; il entra précipitamment, et s'écria, d'une voix joyeuse et entrecoupée :

— Ah ! monsieur!... ah ! monsieur !...

- Qu'y a-t-il, Alexandre? demanda l'orfèvre. Vous semblez ému...

— Ah! monsieur! il vient d'arriver!... il est là!.

— Qui cela?

— Michel! répondit le serviteur, instruit du chagrin que la disparition du jeune homme causait, depuis longtemps, à l'orfèvre et à sa famille; oui, Michel est là, monsieur. Le voici!

Catherine, à l'aspect de Michel, poussa un cri de joie l'oile, et, oubliant le mépris qu'elle croyait inspirer à son fils, elle s'élançait vers lui, les bras ouverts,

LA FAMILLE Juin imï

d Aurélie entendit grincer lënorme serrure de la porte, qui s'ouvrit devant Marianne. (P. 598.)

lorsque, tombant à genoux devant elle, la figure baignée de larmes, il dit en sanglotant :

— Pardon, pardon, ma mère! je vous ai méconnue! Maintenant, je sais tout, votre courage, la grandeur de votre âme, votre expiation sublime! Le bon génie delà cour des Coches, c'était vous! Oh! mère! je vous chéris, je vous respecte, je vous admire !...

LIV. 75. — EUGÈNE SUE. — LA FU1ILLE JO0PFROT. — ÉD. J. HOUPF ET C'8. LIV. "ci

— Ah! Dieu m'a pardonné, car mon fils me pardonne ! s'écria Catherine, en tombant dans les bras de Michel, qui, toujours agenouillé, la soutint, la pressa dans ses bras, et le fils et la mère confondirent leurs larmes, leurs étreintes.

L'orfèvre et sa femme, le cousin Roussel et la tante Prudence, Camille et le père Laurencin, muets, immobiles, les yeux noyés de pleurs d'attendrissement, contemplaient cette scène émouvante.

M. Jouffroy, éveillé en sursaut de son demi-sommeil, mais conservant sur ses genoux la petite Lilie, profondément endormie, regardait çà et là, sans comprendre ce qui se passait autour de lui, quoiqu'il remarquât une certaine agitation, et s"adressantà la tante Prudence, près de laquelle il se trouvait :

— 51a sœur, qu'est-ce qu'il y a donc?

— Mon pauvre frère, répondit tristement Mmo Roussel, sachant, l'inutilité de cette réponse, c'est Michel qui revient à la maison.

— Ah ! oui, dit le vieillard en semblant faire un effort pour relier ses pensées, ah ! oui, Michel... je ne sais pas!

Et, retombant dans sa tacitnrnité habituelle, il continua de bercer l'enfant sur ses genoux.

Catherine, après la première expansion de son bonheur inexprimable, dit à son fils en poussant doucement Camille entre ses bras :

— Embrasse donc aussi cette chère enfant!... Elle se mourait de chagrin en ton absence...

— Oh! Camille, ma fiancée, ma bien-aimée femme! s'écria Michel enserrant sur son cœur la jeune fille rougissante et pouvant à peine croire à tant ïe félicité, pardonne-moi la peine que je t'ai causée ! Vous aussi, grand-père, vous aussi, maître Fortuné, soyez indulgents! Pardonnez à un malheureux insensé qui rougissait de sa mère, de lui-même, et n'osait reparaître devant vous.

— Nous avions deviné la cause de ton désespoir, pauvre cher enfant! dit le vieillard en embrassant avec ivresse son petit-fils. Hélas ! tu ignorais l'admirable réhabilitation de ta mère.

— Et moi, je disais toujours : L'enfant prodigue nous reviendra, ajouta Fortuné en tendant ses deux mains à Michel. Mon cœur ne m'a pas trompé... Tu es revenu près de nous, tes amis, tes parents... oui, tes parents. Ces mots te surprennent?... Apprends que le père de ta mère était le frère dé la mienne...

— Que dites-vous, monsieur Fortuné?

— Ta mère est fille de M. Jouffroy, frère du pauvre M. Jouffroy que voilà. Comprends-tu maintenant que ton absence devait nous être doublement pénible? En toi nous regrettions le parent et l'ami.

— Et maintenant, cher cousin, ajouta Marianne en tendant la main à Michel

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avec une affectueuse cordialité, nous ne nous quitterons plus, je l'espère. Nous |i irtageons dn fond de l'âme, croyez-le bien, le bonheur que votre rel >ur cause à cette chère Camille et à votre digne mère que nous aimons, que non- vénérons tous, el que nous tâchions en vain de cons (1er.

— Oh ! merci... merci! de vos bontés pour elle, madame Fortuné, répondil Michel avec effusion; nous saurons vous prouver notre reconnaissance

— Allons! je vois qu'il n'y aura ici que moi, en ma qualité de fée grognon, assez osée pour te ruchonner, vilain enfant! reprit la tante Prudence, qui, avant connu Michel adolescent el apprenti, conservait l'habitude de le tutoyer.

3-tu assez inquiétés, malgré ta lettre hebdomadaire! D'où ors-tu? d'où viens-tu avec tes guenilles? et si pâle, si défail '.' Dites donc, m'esl avis qu'au lieu de rester là comme un apoco, en vertu du ml sntement que vous cause le retour de Michel probablement, vous devriez faire servir quelque in ir à cep im • :on. Il a peut-être faim e

— Ah! terrible fée grognon que vous êtes! reprit Jo eph en riant; voilà comme vous grondez les gens? Et s'adressant au jeune homme : Ma femme a raison: ton retour m'a surpris, m'a saisi, mon cher Michel; je me souvenais

uoti m que ta première i ntrevue avec ta mère, avait eu lieu chez moi. Mi! je ne l'oublierai jamais, monsieur Roussel.

— Mon enfant, reprit Catherine avec inquiétude en contemplant son fils, toute au bonheur inattendu de te revoir, je n'avais pas remarqué l'altération de tes traits. Mon Dieu! ce n'est pas la faim? le besoin?

— Rassurez-vous, ma bonne mère; et vous, monsieur Roussel, ne donnez pas la peine de rien faire demander pour moi, ajouta Michel en voyanl Joseph se diriger vers la porte : j'ai soupe en prison.

- En prison ! s'écria la famille tout d'une voix, tu sors de pris m ?

— J'y étais depuis hier soir; mais, grâce à Dieu, l'on a reconnu que je n'étais pas complice des faussaires que l'on a arrêtés.

— Quoi! reprit Fortuné, cet ouvrier graveur, arrêté à Batignolles...

— Comment savez-vous?

— Ce serait toi?

— Oui, maître Fortuné; mais qui donc vous a instruit de mou an I ilion?

— Le journal du soir. Ton grand-père nous le lisait lorsque tu es entré.

— Grand Dieu! s'écria Michel, vous savez donc tout?

— D'où vient ton anxiété, ton trouble? dit Fortuné surpris. Nous savons seulement que des faussaires ont été découverts dans une maison de Batignolles où ils exerçaient leur criminelle industrie.

— Mais les noms? reprit Michel avec une angoisse croissante, les nom de cesmisérables... les connaissez-vous?

— Quels noms?

— Ceux de ces faussaires. Le journal ne les a donc pas donnés? car sans cela...

— Achève... Ton émotion redouble...

— Ah! maître Fortuné, c'est horrible! Madame Fortuné, monsieur Roussel, vous tous enfin, puisque nous sommes de la même famille, poursuivit Michel d'une voix tremblante, attendez-vous à une révélation cruelle... 11 vous faut du courage. Oh ! oui! maître Fortuné, vous avez besoin de tout votre courage.

— Que dis-tu?

— Hélas! un nouveau coup va vous frapper! coup bien douloureux, pour vous surtout, madame Fortuné!

— Pour moi?

— Oui, madame. Apprenez qu'une femme a été arrêtée avec ces misérables

— Oui, le journal le dit.

— Eh bien! cette femme, reprit Michel avec une pénible hésitation, mon Dieu ! j'ose à peine achever! si vous saviez! cette femme, vous ne la connaissez que trop, madame Fortuné!

— Ah ! fit Marianne en poussant un cri déchirant, et cachant avec horreur son visage entre ses mains.

Elle devinait le nom de la complice des faussaires.

Fortuné aussi le devinait, ce nom, et, consterné, atterré, il murmura :

— Aurélie, complice de ces criminels! Aurélie, mon Dieu!

— Elle est innocente ! reprit Marianne en relevant son visage baigné de larmes. Oui, j'en jurerais, ma sœur doit être innocente!

— Elle a tout avoué! répondit Michel avec accablement; elle est complice des faux monnayeurs; parmi eux se trouve son mari, le comte de Villetaneuse.

La famille Joufïroy accueillit cette révélation avec un silence morne et une stupeur profonde.

Tous se sentaient frappés du même coup; aucun n'osait prononcer une parole. Quelles paroles auraient pu exprimer leurs douloureux ressentiments?

Soudain, M. Jouffroy, d'abord éveillé en sursaut de son demi-sommeil par le cri déchirant de Marianne, tourna çà et là autour de lui son regard éteint, et prononça ces mots, les seuls qui revinssent parfois à son esprit troublé :

— Mimi est-elle fâchée? Fifille est-elle heureuse?

Ces paroles, prononcées en ce moment fatal par ce malheureux père, privé de raison, étaient d'un à-propos si navrant, si terrible, qu'un même sanglot s'échappa de tous les cœurs.

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