‹ La famille JouffroyChapitre 55 sur 60 · C\ XXVIII · texte numérisé non relu

C\ XXVIII

Michel, après avoir instruit la famille Jouffroy des relations de M"1" de Villetaneuse avec les faussaires, raconta par suite de quelles circonstances il s'étail trouvé mis en rapport avec vn.^elo; comment, auditeur invisible des complices durant leur souper, il avait appris la réhabilitation de sa mère; comment enfin, découvert dans la cave où il avait failli être mis à mort, il s'était vu provisoirement arrêté, quoiqu'il protestât de son innocence, refusant toutefois de satisfaire aux interrogations du magistrat, qui lui demandait les noms et les antécédents des personnes arrêtées. Ignorant les choses de la justice, et éprouvant un dernier sentiment de pitié pour Au relie, so>ur de la femme de son patron, Michel craignait d'aggraver la position de l'accusée, en révélant son nom et en répondant aux diverses questions du magistrat. Mais, après avoir passé la nuit et une partie de la journée en prison, possédé du désir de revoir sa mère et Camille, réfléchissant enfin que l'aveu de la vérité pouvait seul lui ouvrir les portes de la geôle, sans compromettre davantage Mm° de Villetaneuse, Michel, vers le soir, profita de la venue du juge d'instruction pour lui déclarer la cause de ses réticences, et lui faire connaître le sentiment de délicatesse et de reconnaissance auquel il avait cédé, dans la crainte d'empirer le sort de la belle-sœur de son patron.

La sincérité de Michel perçait à chacune de ses paroles ; il fut mis en liberté par ordre du magistrat instructeur, et accourut se jeter aux pieds de sa mère.

La famille Jouffroy, ensuite de la douloureuse stupeur où la jeta l'arrestation de Mm° de Villetaneuse, avisa aux résolutions à prendre dans cette misérable conjoncture. Marianne, malgré les égarements de sa sœur, conservait pour elle une inaltérable affection. Sa première pensée fut d'aller visiter Aurélie dans sa prison, afin de lui apporter les consolations que peut offrir un cœur aimant et dévoué; mais de stériles consolations ne suffisaient pas à l'attachement de Marianne, et, après avoir conféré une partie de la nuit avec son mari sur des projets qu'il adopta, il fut convenu que dès le lendemain Fortuné conduirait sa femme à la Conciergerie, où était détenue Aurélie. Le célèbre artiste, universellement aimé, considéré, devait d'ailleurs s'informer des moyens à employer pour solliciter l'indulgence, la pitié des juges en faveur d'une malheureuse jeune femme encore plus égarée que coupable.

Marianne partit donc le lendemain matin pour la prison de la Conciergerie en compagnie de Fortuné Sauvai.

La comtesse de Villetaneuse, incarcérée à la Conciergerie, occupait une

chambre dans un bâtiment dit de la vistole destiné à ceux des prévenus qui pouvaient payer le droit d'être emprisonnés séparément.

Une étroite fenêtre, garnie d'épais barreaux, filtrait un jour douteux dans cette chambre au sol carrelé, aux murailles nues, seulement meublée d'un lit de fer, d'une table, d'une chaise et d'un coffre servant de commode.

La lumière tombait de haut et en plein sur le visage d'Aurélie, assise devant la table où elle avait commencé d'écrire à Angelo; puis, absorbée dans de sinistres pensées, laissant échapper sa plume, appuyant son coude sur la table, son menton dans sa main et levant les yeux vers la fenêtre, elle réfléchissait en regardant les barreaux de sa prison. Les traits contractés de la jeune femme exprimaient alors moins la honte, moins la souffrance morale que l'irritation contre le sort; le froncement de ses noirs sourcils, son sourire amer révélaient des sentiments de révolte, décolère impuissante contre ce coup du destin qui 1 1 séparait d'Angelo, la jetait en prison, comblait la mesure de son opprobre en la frappant d'une arrestation et plus tard d'une condamnation infamante.

Cette rupture ouverte, irréparrable, des derniers liens ou plutôt des dernières apparences qui la rattachaient encore à la société, futacceptée par Aurélie avec une sorte de vaillance farouche, de criminel orgueil ; ne pouvant tomber plus bas, elle rêvait une détestable supériorité dans le mal, elle se reprochait comme une lâche faiblesse d'avoir ressenti quelques vagues remords du passé, lorsque la rencontre inattendue de M. de Villetaneuse vint éveiller dans son âme tant de souvenirs: elle voulait enfin s'élever à la hauteur d'Angelo, et lui prouver ainsi la constance de son amour et sa perversité croissante.

La comtesse portait une élégante robe de chambre ; elle s'était, dès le matin, coiffée avec soin devant un petit miroir, en pensant à Angelo. Elle continuait de lui écrire une lettre, brûlante comme ses rêveries solitaires. Soudain Aurélie entendit grincer l'énorme serrure de la porte, qui s'ouvrit devant Marianne, et se referma sur elle lorsque le guichetier l'eut introduite.

Les deux sœurs restèrent seules.

Elles se revoyaient pour la première fois depuis ce jour oùMme de Villetaneuse était venue confier à la tante Prudence la lettre anonyme relative à la liaison du comte avecMm° Bayeul. De longues années s'étaient écoulées depuis cette époque où Amélie, alors dans l'éclat de sa première jeunesse et de sa beauté, épouse encore irréprochable, méritait les hommages, l'admiration, le respect dont on l'entourait alors. Et Marianne la retrouvait complice des faussaires, attendant dans sa prison un arrêt déshonorant!

Marianne, malgré sonangélique bonté, était douée d'une raison solide, d'un caractère ferme. Déterminée à ce pénible entretien, elle avait d'abord, si cela peut se dire, pleuré toutes les larmes de son cœur, ressenti, épuisé d'avance

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ibles émotions d'une ] itrevue, voulant arriver m us ante,

; te, auprès d'Aurélie, mais calme, tendre, indulgente, se possédant tout

.'i outenue p ir la pen ;ée d'offrir à sa sœur mieux que de stériles con-

solations. Elle avait aussi désiré que s m mari ne l'accompagnât ; as el l'attendil

i ■ de la prison, faisant avec an tact exquis la part de l'humiliation, des

irritables el ombrageuses susceptibilités que la vue de Fortuné devait éveiller

chez la comtesse.

— Sœur, dit Marianne, après le départdn guichetier, en tendant les bras à \:ivl.(\ œur, embrasse-moi! Je viens tenter de te sauver.

La détenue, à l'aspect de Marianne, se leva brusquement, l'œil sombre, le cœur au iel de l'humiliation, et, au lieu de répondre au i avances de sa

. i Ile ■■ ■ recula.

— Hue venez-vous faire ici? s'écria-t-elle d'une voix frémissante. Que voulez- vous?

— Aurélie! de grâ

— Vous venez insulter ma position?

— Pauvre sœur ! Je viens te dire que je t'aime et te le prouver.

— Merci de votre tendresse et de ses preuves ! je n'en ai pas besoin.

— Mais moi, j'éprouve le besoin de venir à toi.

— Écoutez d'abord ma confesSioh : vous reconnaîtrez qu'il ne peut exister de rapprochement entre nous, honnête mère de famille que vous êtes! J'ai été temme entretenue, je suis la complice et la maîtresse d'un faussaire, repris de

h lice. Avant d'être arrêtée avec lui, je l'aidais à voler au jeu en amorçant ses dupes. Ce repris de justice, ce voleur au jeu, ce faussaire, je l'adore! Tenez, je lui écrivais... Voulez-vous lire ma lettre?... Mais non, vous ne la comprendriez pas, respectable épouse que vous êtes! Maintenant, vous savez ce que je suis, et de ce que je suis, je ne rougis pas. Regardez-moi bien en face; voyous, dites : lisez-vous la honte sur mes traits.? Non, non, j'ai bu toute honte, entendez-vous! Puissent ces francs aveux m'épargner de votre parties fadeurs de la mural. obligée! Mon parti est pris, mon âme est bronzée. Vous croyez peut-être que la i l'arrêt qui m'attend m'épouvantent? Erreur! Le temps du repentir esl passé; tout est rompu entre la société et moi. J'accepte la lutte; on verrai que je deviendrai. J'ai eu Àngelo pour amant, e'est-toul dire. L'on me condamnera, tant mieux! Je me perfectionnerai en passant quelques années parmi les voleuses et les femmes perdues. Je sortirai de prison digne d'elles... Tel est le présent, tel sera l'avenir. Entendez-vous, heureuse mère, heure tse épou e, vei i h- el immaculée créature, lis -ans tache! 11 existe entre nous un abîme; les années le creuseront encore davantage. Oubliez-moi donc comme je vous ai oubliée, comme je vous oublierai : c'est ce que nous pouvons faire de mieux pour ce que l'on appelle l'honneur de la famille .

— AuriMie, je t'ai écoutée sans l'interrompre; tes paroles ne m'effrayent pas.

— Vous êtes brave!

— Je lis dans ton cœur.

— Il ne vous manque que les lunettes de la tante Prudence !

— Pauvre sœur ! tu veux paraître méchante et pervertie : tu n'es qu'égarée.

— Vous avez besoin de vous imaginer cela par amour-propre de famille. • — Je ne te comprends pas.

— Me supposez-vous sotte à ce point de croire que l'affection vous amène ici?

— Qu'est-ce donc ?

— La peur et la honte.

— Comment!

■ — Uni, la honte! oui, la peur d'être solidaire de mon infamie! Mais rassurez-vous, votre mari est un si grand artiste, qu'il vendra toujours avantageusement ses orfèvreries; vous ne perdrez pas un de vos clients à cause de moi, cela vous consolera.

— Tu ne parviendras jamais, je ne dirai pas à me blesser, c'est impossible, mais seulement à me persuader, chère et pauvre sœur, que tu penses ce que tu dis. Maintenant, écoute-moi à ton tour. J'espère pouvoir te sauver...

— Me sauver?...

— Oui, te faire évader d'ici avant ton jugement. Tout est possible avec de l'argent; si cependant ton geôlier était incorruptible, voici mon projet : les gens de cette prison s'habitueront à me voir venir ici chaque jour...

— Vous m'épargnerez ce...

— Laisse-moi achever. On ne se déliera nullement de mes visites ; tu es d'une taille plus élevée que la mienne : je nie vêtirai, à un jour convenu, d'une robe très longue, d'un ample mantelet ; je porterai un chapeau garni d'un voile épais; ce jour-là tu te diras un peu souffrante, afin de pouvoir rester au lit; tu t'habilleras de mes vêtements, tu sortiras d'ici à ma place, je prendrai la tienne dans ton lit.

— Vous êtes vraiment généreuse! dit la comtesse avec un sourire sardonique. Y pensez-vous! favoriser l'évasion d'une criminelle !

— Criminelle ou non, tu es ma sœur; je veux te sauver, je te sauverai ! Écoute encore... Fortuné t'attendra hors de la prison ; une voiture de poste sera préparée, vous partirez aussitôt; en voyageant avec la plus grande rapidité possible, vous pourrez gagner le Havre avant que l'on se soit aperçu de ta fuite, puisque j'aurai passé ici la nuit dans ton lit. Aussitôt après ton arrivée au Havre avec Fortuné, tu t'embarqueras sur un paquebot destiné pour l'Amérique;

LA FAMILLE .loi FFROY

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devient rouge. [P. 608. '

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